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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

Août 2003
présentation et discussion par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin

L'esprit, ça ne marche pas
comme ça

Couverture de "L'esprit, ça ne marche pas comme ça", de Jerry Fodor

Traduit de The Scope and Limits of Computational Psychology

Jerry Fodor

Odile Jacob 2003



Jerry FodorNé en 1935, Jerry Alan Fodor a enseigné la philosophie au MIT de 1959 à 1986, dans le département de philosophie et psychologie. Depuis 1988 il est professeur de philosophie à l'Université Rutgers de l'Etat de New Jersey.

Ouvrages précédents:
- The ELM and the Expert, MIT Press, 1994.
- Holism: A Shopper's Guide, with Ernest Lepore, Basil Blackwell, 1992.
- A Theory of Content, MIT Press, 1990.
- The Modularity of Mind, MIT Press, 1983

Pour en savoir plus:
Jerry Alan Fodor : CV et publications http://ruccs.rutge rs.edu/faculty/Fodor/cv.html
Recension du livre par John Sutton, Macquarie University, Sydney
   http://cogprints.ecs.soton.ac.uk/archive/00001360/
Bibliography on Mind and Consciousness, compilée par Piero Scaruffi http://www.thymos.com/mind.html

Jerry Fodor est un philosophe à l'américaine, dont l'espèce est malheureusement trop peu connue en France, même chez ceux qui se spécialisent dans l'épistémologie et la philosophie des sciences. Les BHL et Luc Ferry ont de tous autres profils. Autrement dit, Fodor est compétent en logique, en linguistique, en informatique, en neurologie, toutes disciplines qui font le pain quotidien de nos préoccupations dans cette revue. De plus et surtout, c'est un philosophe qui s'est toujours intéressé à la théorie de l'esprit. Il était donc important que nous présentions et commentions son dernier livre, L'esprit ça ne marche pas comme ça, écrit en 2000, à partir d'un article critique proposé pour la London Review of Books deux ans auparavant. La traduction française vient seulement, en ce printemps 2003, d'être mis à portée des lecteurs non anglophones, compte-tenu des lenteurs déplorables de ce type d'édition en France.

Disons tout de suite que c'est un livre qui, pour les non-spécialistes des matières précédemment énumérées, sera pratiquement incompréhensible. Or les thèmes qu'il aborde doivent au contraire, pensons-nous, être mis à la portée du grand public. Il faut d'abord les connaître, mais aussi comme nous le dirons les critiquer ou les compléter, car le point de vue de Fodor sur la théorie de l'esprit tel que présenté en ce livre -point de vue, en bref, selon lequel nous n'en connaissons pas assez pour pouvoir préciser ce qu'est l'esprit et comment il fonctionne - sert trop souvent de prétexte à un irrationalisme décourageant toute recherche scientifique. Le livre n'est pas rebutant par son style. Fodor n'hésite pas à prendre un ton familier et fournir des exemples simples. Mais il l'est parce qu'il suppose connu des concepts et des théories difficiles, sans faire le moindre effort d'explication. Parler par exemple dès les premières pages de nativisme et d'abduction sans recadrer ces termes (comme le fait l'excellent Hors-série de la Revue Sciences et Avenir, La science en dix questions, janvier 2003, dont nous dirons quelques mots au terme de cet article) ne peut que décourager le lecteur. Plus généralement Fodor se montre dans ce livre tel qu'il a toujours été au cours de sa carrière, élitiste et cassant, méprisant pour les idées qui ne sont pas les siennes. L'âge apparemment, chez lui, n'arrange rien à l'affaire.

Il faut pourtant dépasser ces difficultés pour s'intéresser au fond de l'ouvrage, qui le mérite indiscutablement, même si comme nous le verrons il ne nous paraît plus acceptable au regard de l'évolution récente des systèmes cognitifs. Nous n'avons pas la vaste culture linguistique et logique de Fodor. Nous nous limiterons donc à une lecture globale du livre, sans entrer dans la technique, mais ceci devrait suffire dans le cadre de cet article.

Dans ses ouvrages précédents, Fodor s'était fait un ardent défenseur de deux théories. La première consiste à dire que l'esprit fonctionne comme un ordinateur (les informaticiens diront : comme une machine de Turing). Autrement dit, il traite des informations organisées sur le mode des formules propres aux mathématiques ou à la linguistique, c'est-à-dire syntaxiques. Il s'agit de la fameuse Théorie computationnelle de l'esprit (TCE). La seconde théorie, ou hypothèse, de Fodor consistait à dire que la TCE ne s'applique pas à l'esprit, ou au cerveau, considéré globalement. Elle opère dans le cadre de processus nombreux et spécialisés, de bas niveau, dont les plus simples relèvent du traitement des informations primaires capturées par les circuits dits jadis réflexes (sur le mode stimulus-réponse). En conséquence, la TCE est répartie au sein d'un grand nombre de systèmes ou processus modulaires. Leur nombre n'est pas limité a priori, mais fonction de la richesse de l'interaction sensori-motrice de l'organisme avec son milieu. Enfin, Fodor a toujours défendu le caractère inné de ces dispositifs, dans le cadre de ce qu'il appelle selon un terme peu usité en France le nativisme.

Or il se trouve que tout ceci a été formulé autrement, ou généralisé, par des linguistes et psychologues éminents, notamment Pinker(1) et Plotkin(2), mais aussi en partie par Dennett, sous forme d'une version forte de la TCE, susceptible de s'appliquer à l'esprit dans son ensemble, et que Fodor appelle la Nouvelle Synthèse. Cette Nouvelle Synthèse ou TCE étendue a eu un succès considérable chez tous ceux s'intéressant non seulement à l'esprit humain tel qu'il est aujourd'hui, mais à la façon dont il a pu apparaître et se conforter au cours de l'évolution, grâce aux avantages apportés par lui dans la compétition darwinienne pour la survie. La référence conjuguée à l'informatique et au darwinisme était à partir des années 1990 un gage assuré de popularité. Or la réputation acquise par ses collègues promoteurs de la Nouvelle Synthèse semble irriter Fodor, qui consacre l'essentiel de son dernier livre à expliquer que ses propres hypothèses précédentes, résumées ci-dessus, ne peuvent expliquer, contrairement aux affirmations de la Nouvelle Synthèse, les processus mentaux dits par lui de haut niveau, qui caractérisent plus particulièrement les humains (disons même les humains cultivés). Ni l'aptitude à la computation, ni la modularité massive des systèmes cognitifs de bas niveau, ne permettent de passer aux formes les plus élaborées de l'esprit. Celles-ci consistent notamment à élaborer en place des modèles historiques et prévisionnels complets du monde, grâce à une mise en perspective permanente des représentations acquises par l'esprit. Ces modèles eux-mêmes servent de support aux capacités d'abduction caractéristiques de l'espèce humaine. L'abduction ne consiste pas à être enlevé par des extra-terrestres, selon le sens devenu familier aux Etats-Unis, mais (selon Pierce) à passer de déductions puis d'inductions locales à l'élaboration de théories plus générales, de type paradigmatique (cf. Szczeciniarz, Sciences et avenir, op.cit, p. 28). Or Fodor insiste sur le fait que l'abduction ne peut s'expliquer aujourd'hui par des processus computationnels, même si ceux-ci s'organisent en mettant en relation les modules cognitifs de bas niveau. De plus, il ne comprend pas comment l'évolution a pu faire apparaître et favoriser l'aptitude à l'abduction. Fodor ne se réfère pas totalement aux théories de Chomsky concernant le caractère inné de l'aptitude chez l'humain à utiliser des langages naturels, dépassant de loin les acquis de l'éducation culturelle à laquelle les enfants sont soumis. Mais il dit rester profondément nativiste, dans la mesure où il doit constater sans l'expliquer la capacité spécifique des humains, nouveaux-nés compris, à procéder à des abductions alors que personne ne leur a enseigné comment le faire.

Or il constate que les hypothèses évolutionnistes, concernant notamment les phénomènes d'émergence modélisés par l'intelligence artificielle, entre autres par l'utilisation de réseaux de neurones formels, ne peuvent expliquer l'esprit(3) ni l'apparition des structures mentales permettant à celui-ci de se manisfester.  Il y a donc là quelque chose qu'il avoue ne pas comprendre, dans l'état actuel des connaissances. Fodor ne désespère pas que la science y parvienne un jour, mais il laisse cette tâche à ses successeurs. Comme nous l'avons dit, cette modestie, bien que louable, n'encourage pas des recherches scientifiques permettant d'éclairer ce qu'est l'esprit ni l'histoire de son développement. Elle encourage au contraire un retour en sous-main au dualisme, c'est-à-dire à la séparation irrévocable de l'âme et du corps. Or nous verrons dans la seconde partie de cet article que les développements récents de l'Intelligence Artificielle évolutionnaire, qu'il s'agisse du connexionisme ou des systèmes multi-agents, peuvent au contraire commencer à expliquer l'émergence par adaptation darwinienne de systèmes cognitifs complexes. De plus, d'autres hypothèses plus récentes peuvent enrichir ces schémas.

Si l'esprit ne marche pas comme cela, comment marche-t-il?

Fodor a certainement raison de se donner une haute définition de ce qu'est l'esprit humain - tout au moins dans ce qu'il a de plus spécifique à l'homme d'aujourd'hui : élaborer des visions globales du monde et de soi-même, intégrant le plus grand nombre possible de connaissances internes et externes, rationnelles ou non - simuler l'évolution de ces visions avec le temps - élaborer des stratégies d'adaptation individuelle et collective à cette évolution visant à être les plus efficaces possible. Ceci dépasse de beaucoup les capacités de systèmes perceptifs ou cognitifs plus simples, présents aussi bien chez l'animal que chez l'homme, tels que ceux associés à la vision et à l'audition - qui apparaissent d'ailleurs au demeurant infiniment plus complexes que l'on ne l'imaginait il y seulement quelques années, plus complexes aussi (mais pour peu de temps maintenant) que ce peuvent faire les robots modernes. Fodor a également raison de dire que la mise en oeuvre de ces capacités cognitives élaborées, de même que leur apparition dans l'histoire de l'hominisation, ne peuvent se réduire à des processus informatiques dérivés du modèle de la machine de Turing. Ces processus, comme ceux de toute grammaire générative, sont potentiellement puissants, mais on conçoit mal comment ils pourraient, à partir de représentations et de modes de traitement nécessairement très divers et répartis, donner naissance en quelques secondes, sinon moins, aux inductions ou abductions pénétrantes caractéristiques de l'intelligence des philosophes et des scientifiques. Dire grosso modo que l'esprit fonctionne comme un ordinateur est certes préférable à ne faire aucune hypothèse sur son fonctionnement. Mais encore faudrait-il aller plus loin que cette image simpliste et par conséquent réductionniste. Fodor fait bien de le souligner.

La lecture, en 2003, de son livre, provoque cependant l'étonnement. Comment un homme qui fut en son temps si au fait des hypothèses computationnelles concernant l'esprit peut-il aujourd'hui rester fermé à tout le bouillonnement qui caractérise désormais les sciences cogniitives ? Manifestement, il est encore prisonniers de débats paraissant aujourd'hui bien scolastiques entre des "écoles" qui n'intéressent plus guère que l'historien des sciences : empirisme  (qui n'est pas empiriste aujourd'hui?), innéisme, connexionisme, évolutionnisme... etc. Toutes ces distinctions ont encore leur raison d'être, dans un but pédagogique, mais les disciplines correspondantes doivent dorénavant se conjuguer dans une compréhension plus globale du phénomène de l'esprit.

Nous n'allons pas ici refaire le livre à la place de son auteur. Signalons cependant quelques questions qu'un philosophe plus informé que ne l'est Fodor ne devrait pas manquer d'évoquer.

Une première question, que nous abordons souvent dans nos propres articles, concerne le rôle respectif de l'observateur et de l'observé dans la modélisation du monde. Fodor adopte la posture de celui qui croit fermement pouvoir se placer en dehors de l'esprit humain pour en donner des descriptions objectives. Or chacun sait maintenant que, dans l'observation de l'esprit, comme dans celle du cerveau, des sociétés ou du monde subatomique, l'observateur est immergé dans l'observé ou lié indissolublement à lui. Toute observation modifie dynamiquement les deux partis, observé et observateur. Ce n'est pas en d'autres termes Fodor qui s'interroge sur l'esprit, mais l'esprit, par l'intermédiaire de Fodor ou de tout autre scientifique traitant de ces questions, qui s'interroge sur lui-même. Il faut alors considérer que les questions à ce sujet comme les réponses qui peuvent leur être suggérées manifestent l'émergence de quelque chose dont nous ne pouvons avoir par définition qu'une petite idée, toujours en retard par ailleurs sur les évolutions globales sous-jacentes qui provoquent l'émergence de cette idée.

Dire cela ne signifie pas qu'aucune connaissance scientifique relative à l'esprit, au cerveau, aux sociétés humaines ou au monde quantique ne soit possible. Mais il faudra qu'elle s'exprime sous des formes dont la pensée humaine habituée à l'objectivité n'a pas encore l'expérience. Même si on ne peut traiter en détail de cette question difficile quand on aborde la question de l'esprit, on ne peut pas faire comme si elle ne se posait pas. C'est en effet là qu'elle se pose zavec le plus d'acuité.

Ceci conduit à la seconde observation. Manifestement, comme nous l'avons remarqué ci-dessus, Fodor ignore les capacités de l'Intelligence Artificielle et de la robotique évolutionnaire à modéliser des systèmes qui, sans avoir encore les pouvoirs du cerveau humain, font espérer qu'ils y arriveront. Peut-être ces systèmes seront-ils différents de ce qu'a produit l'évolution biologique, mais comme l'explique Alain Cardon dans ses livres, ces différences mêmes pourront être utiles pour établir des ponts entre les systèmes cognitifs du monde biologique et ceux du monde de l'informatique(4). Par ailleurs, de tels systèmes artificiels évoluant spontanément en interaction avec leur univers donnent déjà de bons modèles de la façon dont la complexité peut émerger de la mise en congruence d'éléments simples. Les "vieux" réseaux de neurones formels, méprisés on ne sait pourquoi par Fodor, comme les algorithmes évolutionnaires et les systèmes multi-agents auto-adaptatifs proposent beaucoup d'exemple de ce qui permettra sans aucun doute prochainement une certaine ingénierie inverse de l'esprit humain - ceci sous réserve de ce que nous venons de dire concernant l'impossible objectivité de l'observateur procédant à ces travaux d'ingénierie.

Une troisième observation mériterait enfin, bien plus qu'en quelques phrases d'ailleurs, d'être formulée. Elle concerne le rôle des mèmes dans ce que l'on pourrait appeler l'effet inflationnaire du développement des cerveaux biologiques, depuis ceux des primates ancêtres de l'homme jusqu'à nous. En quelques millions d'années, un "gros cerveau" est apparu, avec les capacités de traitements associatifs correspondantes. Qu'est-ce qui a provoqué une telle explosion ? Fodor a raison de dire que l'adaptationnisme par petits pas défendu par les néo-darwiniens classiques n'explique pas grand chose. Le cerveau moderne et son aptitude aux performances de l'esprit ne peuvent être que des ex-aptations, pour reprendre le terme du regretté Stephen Jay Gould. Autrement dit, le gros cerveau n'est pas apparu "pour rendre l'homme intelligent", mais pour d'autres raisons qui ont, entre autres conséquences aujourd'hui, produit ce que nous appelons l'intelligence de l'esprit humain.

Ces raisons, on le soupçonne aujourd'hui, sont toutes autres de ce que l'on pensait il y a encore une quinzaine d'années. Elles tiennent probablement à la prolifération, sur le support offert par le système cérébral primitif des simiens, de ces réplicants que sont les mèmes comportementaux et langagiers. C'est l'hypothèse évoquée par Susan Blackmore et aussi par Plotkin, précité. De même que la prolifération des premiers virus a produit les structures cellulaires complexes d'aujourd'hui, de même la prolifération des langages mémétiques a produit les architectures neuronales richement associatives que nous connaissons. Par quel mécanisme neurologique ? Rappelons sans insister l'hypothèse de Robert Aunger qui voit d'abord dans le mème un phénomène , interne au cerveau, d'imitation/association/compétition entre "êtres" ou "objets" inter-synaptiques, plus ou moins durables selon les réactions de l'organisme aux messages reçus par les organes de la perception.

Rappelons dans le même esprit les travaux de Simon Kirby à l'Université de Edimbourg et ceux de Morten Christiansen, à l'Université Cornell. Pour eux, c'est le langage, parasite du cerveau, qui a crée la complexité de ce dernier (voir notre article). Nous ne sommes pas loin là de l'hypothèse des mèmes. Reste à expliquer pourquoi les pré-hominiens se sont mis à s'imiter et à se parler systématiquement, plutôt que rester attachés à leurs moeurs arboricoles comme leurs ancêtres singes. On peut alors évoquer l'hypothèse des changements climatiques ayant isolé certains groupes dans des environnements différents de leurs forêts natales. Les préhistoriciens mentionnent traditionellement la déforestation résultant d'épisodes prolongés de sécheresse. Mais une hypothèse plus récente, et autrement vraisemblable, sur laquelle nous revenons dans un article spécialisé, évoque l'attrait exercé sur les premiers hominiens par un habitat de survie, non plus en savane, mais dans les régions à forte activité sismique. Ces régions potentiellement dangereuses leur offraient de nombreux abris et sites de vie favorables, auxquels ils se sont adaptés par la station debout et aussi par l'imitation puis le langage(gestuel, sifflé, parlé). C'était le cas de la région du lac Turkana, à l'est du rift kényan, où fut notamment retrouvé l'australopithecus boisei (2,5 à 1,5 millions d'années BP). On lira sur cette question l'article de Geoffroy King et Geoffrey Bailey, dans le Hors-série La Terre de la revue La Recherche: Ces failles qui nous attirent.

Ces diverses hypothèses permettent d'envisager en termes darwiniens des solutions à la question posée par Fodor: pourquoi les hommes ont-ils acquis subitement des cerveaux suffisamment complexes pour leur permettre l'abduction? Parce qu'un évènement fortuit, l'occupation des failles du rift est-africain (sites d'Olduvaï, Turkana et Awash), aurait créé un milieu favorable au développement de mutations jusque là improbables, et parce que les mèmes langagiers auraient été les premiers à profiter de cette situation, jusqu'à conquérir la Terre via les générations successives d'humains de plus en plus interconnectés en réseau.

L'esprit et la science

On peut évoquer sur cette lancée la définition que l'on pourrait donner de l'esprit scientifique, représentant éminent de l'esprit humain sur les origines desquelles Fodor s'interroge. Appuyons-nous pour ce faire sur les excellents articles de vulgarisation publiés par le n° précité de la revue Sciences et Avenir consacré à la philosophie des sciences. Les auteurs de ces articles proposent des définitions modernes intéressant les principaux concepts utilisés par la science et décrits par l'épistémologie : science, réalité, hypothèse, vérité, expérience, fait, problème, théorie, etc. D'une façon générale, les auteurs relativisent le caractère de référence absolue qui était voici quelques décennies encore attribué au processus de la découverte scientifique  et de la connaissance d'un prétendu réel en soi. Ils refusent cependant de mettre la science au même plan que d'autres formes de description du monde très pratiquées par l'humanité : l'irrationalisme, l'activité artistique notamment. Même si la science ne peut décrire objectivement et définitivement le réel, on ne peut prétendre qu'elle ne s'adresse pas à quelque chose de "dur", en arrière-plan, qui permet de valider avec la prudence qui s'impose les hypothèses et les vérifications expérimentales auxquelles se livrent les scientifiques. C'est le "réel voilé", pour reprendre le terme de Bernard d'Espagnat.

On peut aller plus loin, au regard des considérations de Fodor relatifs à l'abduction, phase éminente de la découverte scientifique à laquelle se livre l'esprit humain. Il est étonnant de voir que Fodor, quand il évoque la façon dont fonctionne ce dernier, notamment dans ses activités les plus "hautes", ne se réfère pas vraiment à la cognition scientifique. Celle-ci, comme on sait, se caractérise par un immense domaine langagier formalisé par des règles strictes, qui s'imposnt comme arrière-plan collectif en réseau aux activités créatrices des cerveaux individuels. Cet arrière-plan permet de fournir des règles communes concernant l'organisation des contenus et la communication, indispensables à la formation de l'esprit scientifique. Il permet également à ceux qui veulent proposer des hypothèses innovantes de s'adosser à un savoir coopérativement établi pour éventuellement le modifier afin de l'améliorer.

Or tout ceci n'est pas venu par hasard au bénéfice des sociétés, occidentales ou autres, qui se réfèrent principalement à la culture scientifique. Il n'y a pas eu non plus de démarche finalisée visant à étendre au profit de l'humanité les avantages d'une connaissance rationnelle du monde dans lequel elle doit vivre. On peut par contre penser que la rationalité s'est imposée, y compris sous forme de comportements génétiquement programmés, aux animaux et aux hominiens du fait qu'elle aidait à survivre ceux qui y faisaient appel. Les outils innés et culturels permettant aux animaux d'identifier et éviter "rationellement" un prédateur ne sont pas très différents à cet égard de ceux permettant à l'homme de se déplacer dans l'espace à bord de fusées.

Dans l'hypothèse que nous avons évoquée du rôle structurant joué par les mèmes comportementaux et langagiers dans la complexification des cerveaux humains, des considérations identiques peuvent être proposées. Il n'est pas aberrant d'évoquer des "mèmes scientifiques", constitutifs de la culture scientifique, qui entrent en compétition darwinienne, dans les esprits individuels et dans les groupes sociaux, avec les mèmes plus anarchiques voire destructeurs constitutifs d'autres formes de culture, notamment celles faisant appel à l'irrationnel ou l'imaginaire. Ils l'emportent en général car ils permettent une meilleur adaptation à ceux qui en deviennent les porteurs.

Sur cette base, il est possible d'envisager une relecture des concepts étudiés par l'épistémologie. Ainsi ce que la science appelle, à un moment et en un lieu donné, le fait, le réel ou la vérité, ne sont rien d'autres que des contenus mémétiques s'étant provisoirement imposés face à leurs compétiteurs. Cela ne retire rien au respect qui leur est dû par ceux qui font confiance à la science. Ils expriment en effet une sagesse collective susceptible d'encadrer et parfois contenir les errements individuels, au bénéfice, si bénéfice il y a, de la production à grande échelle d'un monde nouveau.


Notes
(1)Le psychologue américain Steven Pinker (voir notre article, dont nous réécririons peut-être aujourd'hui quelques phrases) est devenu le représentant le plus connu de la théorie computationnelle de l'esprit. (How the Mind Works, Norton, 1997). Mais il n'est pas discutable qu'il ne pousse pas assez ses analyses. Comment se présente par exemple une machine de Turing au sein d'un réseau de neurones du système nerveux? Comment la TCE se diversifie-t-elle au service des multiples aptitudes différentes caractérisant l'esprit et l'intelligence ? Comment l'évolution a pu favoriser l'émergence de telles capacités computationnelles, dont les animaux montrent manifestement les prémisses ?
Observons cependant que, dans son dernier livre, The Blank Slate, Viking, 2002 (voir notre article), Pinker adoucit sa conception de la TCE. Il n'affirme plus que le cerveau est une machine de Turing, mais qu'il fonctionne selon des processus comparables, de même que l'oeil fonctionne selon des processus comparables, toutes choses égales d'ailleurs, à ceux de l'appareil photographique. The Blank Slate constitue un plaidoyer très intelligent en faveur de rôle des génes, et donc de l'inné, dans  la construction des choix "culturels" ou comportementaux des individus et des sociétés. 
(2) Le livre du psychologue britannique Henry Plotkin (Evolution in Mind, Allen Lane, 1997) constitue au contraire une bonne introduction à la psychologie évolutionnaire. Il admet une co-évolution permanente entra la nature, innée, et la culture, acquise. Mais il n'explique pas clairement, cependant, l'apparition de ce qu'il y a aujourd'hui d'inné dans l'aptitude à la cognition. Il évoque cependant rapidement le rôle des mèmes, dont il est un des avocats. (Voir sur H. Plotkin http://www.psychol.ucl.ac.uk/people/profiles/plotkin_henry.htm).
(3) Fodor règle en passant son compte à l'Intelligence Artificielle, qui selon lui n'a jamais rien permis d'utile dans la vie courante. Mais il se réfère manifestement à la vieille IA, en ignorant les développements récents de l'IA et de la robotique évolutionnaires. De plus, on ne comprend pas son mépris des réseaux de neurones (artificiels) qui semblent encore aujourd'hui fournir des modèles très pertinents concernant les interactions synaptiques entre neurones biologiques, et la mise en place de connexions plus ou moins renforcées par la répétition des expériences. 
(4) Rappelons que les perspectives de l'informatique de demain, avec l'ordinateur à ADN et surtout l'ordinateur quantique, permettront d'établir des ponts nouveaux entre les systèmes artificiels et les réalités profonde de la vie et de la physique sub-particulaire.

Automates Intelligents © 2003

 




 

 

 

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