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Août 2003 présentation
et discussion par Jean-Paul Baquiast
L'esprit, ça
ne marche pas
comme ça
Traduit
de The Scope and Limits of Computational Psychology
Jerry Fodor
Odile
Jacob 2003
Né
en 1935, Jerry Alan Fodor a enseigné la philosophie
au MIT de 1959 à 1986, dans le département de
philosophie et psychologie. Depuis 1988 il est professeur
de philosophie à l'Université Rutgers de l'Etat
de New Jersey.
Ouvrages précédents:
- The ELM and the Expert, MIT Press, 1994.
- Holism: A Shopper's Guide, with Ernest Lepore, Basil Blackwell,
1992.
- A Theory of Content, MIT Press, 1990.
- The Modularity of Mind, MIT Press, 1983
Jerry Fodor est un philosophe à l'américaine,
dont l'espèce est malheureusement trop peu connue en France,
même chez ceux qui se spécialisent dans l'épistémologie
et la philosophie des sciences. Les BHL et Luc Ferry ont de tous
autres profils. Autrement dit, Fodor est compétent en logique,
en linguistique, en informatique, en neurologie, toutes disciplines
qui font le pain quotidien de nos préoccupations dans cette
revue. De plus et surtout, c'est un philosophe qui s'est toujours
intéressé à la théorie de l'esprit.
Il était donc important que nous présentions et commentions
son dernier livre, L'esprit ça ne marche pas comme ça,
écrit en 2000, à partir d'un article critique proposé
pour la London Review of Books deux ans auparavant. La traduction
française vient seulement, en ce printemps 2003, d'être
mis à portée des lecteurs non anglophones, compte-tenu
des lenteurs déplorables de ce type d'édition en France.
Disons tout de suite que c'est
un livre qui, pour les non-spécialistes des matières
précédemment énumérées, sera
pratiquement incompréhensible. Or les thèmes qu'il
aborde doivent au contraire, pensons-nous, être mis à
la portée du grand public. Il faut d'abord les connaître,
mais aussi comme nous le dirons les critiquer ou les compléter,
car le point de vue de Fodor sur la théorie de l'esprit tel
que présenté en ce livre -point de vue, en bref, selon
lequel nous n'en connaissons pas assez pour pouvoir préciser
ce qu'est l'esprit et comment il fonctionne - sert trop souvent
de prétexte à un irrationalisme décourageant
toute recherche scientifique. Le livre n'est pas rebutant par son
style. Fodor n'hésite pas à prendre un ton familier
et fournir des exemples simples. Mais il l'est parce qu'il suppose
connu des concepts et des théories difficiles, sans faire
le moindre effort d'explication. Parler par exemple dès les
premières pages de nativisme et d'abduction sans recadrer
ces termes (comme le fait l'excellent Hors-série de la Revue
Sciences et Avenir, La science en dix questions, janvier
2003, dont nous dirons quelques mots au terme de cet article) ne
peut que décourager le lecteur. Plus généralement
Fodor se montre dans ce livre tel qu'il a toujours été
au cours de sa carrière, élitiste et cassant, méprisant
pour les idées qui ne sont pas les siennes. L'âge apparemment,
chez lui, n'arrange rien à l'affaire.
Il faut pourtant dépasser
ces difficultés pour s'intéresser au fond de l'ouvrage,
qui le mérite indiscutablement, même si comme nous
le verrons il ne nous paraît plus acceptable au regard de
l'évolution récente des systèmes cognitifs.
Nous n'avons pas la vaste culture linguistique et logique de Fodor.
Nous nous limiterons donc à une lecture globale du livre,
sans entrer dans la technique, mais ceci devrait suffire dans le
cadre de cet article.
Dans ses ouvrages précédents,
Fodor s'était fait un ardent défenseur de deux théories.
La première consiste à dire que l'esprit fonctionne
comme un ordinateur (les informaticiens diront : comme une machine
de Turing). Autrement dit, il traite des informations organisées
sur le mode des formules propres aux mathématiques ou à
la linguistique, c'est-à-dire syntaxiques. Il s'agit de la
fameuse Théorie computationnelle de l'esprit (TCE). La seconde
théorie, ou hypothèse, de Fodor consistait à
dire que la TCE ne s'applique pas à l'esprit, ou au cerveau,
considéré globalement. Elle opère dans le cadre
de processus nombreux et spécialisés, de bas niveau,
dont les plus simples relèvent du traitement des informations
primaires capturées par les circuits dits jadis réflexes
(sur le mode stimulus-réponse). En conséquence, la
TCE est répartie au sein d'un grand nombre de systèmes
ou processus modulaires. Leur nombre n'est pas limité a priori,
mais fonction de la richesse de l'interaction sensori-motrice de
l'organisme avec son milieu. Enfin, Fodor a toujours défendu
le caractère inné de ces dispositifs, dans le cadre
de ce qu'il appelle selon un terme peu usité en France le
nativisme.
Or il se trouve que tout ceci a
été formulé autrement, ou généralisé,
par des linguistes et psychologues éminents, notamment Pinker(1)et Plotkin(2),
mais aussi en partie par Dennett, sous forme d'une version forte
de la TCE, susceptible de s'appliquer à l'esprit dans son
ensemble, et que Fodor appelle la Nouvelle Synthèse. Cette
Nouvelle Synthèse ou TCE étendue a eu un succès
considérable chez tous ceux s'intéressant non seulement
à l'esprit humain tel qu'il est aujourd'hui, mais à
la façon dont il a pu apparaître et se conforter au
cours de l'évolution, grâce aux avantages apportés
par lui dans la compétition darwinienne pour la survie. La
référence conjuguée à l'informatique
et au darwinisme était à partir des années
1990 un gage assuré de popularité. Or la réputation
acquise par ses collègues promoteurs de la Nouvelle Synthèse
semble irriter Fodor, qui consacre l'essentiel de son dernier livre
à expliquer que ses propres hypothèses précédentes,
résumées ci-dessus, ne peuvent expliquer, contrairement
aux affirmations de la Nouvelle Synthèse, les processus mentaux
dits par lui de haut niveau, qui caractérisent plus particulièrement
les humains (disons même les humains cultivés). Ni
l'aptitude à la computation, ni la modularité massive
des systèmes cognitifs de bas niveau, ne permettent de passer
aux formes les plus élaborées de l'esprit. Celles-ci
consistent notamment à élaborer en place des modèles
historiques et prévisionnels complets du monde, grâce
à une mise en perspective permanente des représentations
acquises par l'esprit. Ces modèles eux-mêmes servent
de support aux capacités d'abduction caractéristiques
de l'espèce humaine. L'abduction ne consiste pas à
être enlevé par des extra-terrestres, selon le sens
devenu familier aux Etats-Unis, mais (selon Pierce) à passer
de déductions puis d'inductions locales à l'élaboration
de théories plus générales, de type paradigmatique
(cf. Szczeciniarz, Sciences et avenir, op.cit, p. 28). Or Fodor
insiste sur le fait que l'abduction ne peut s'expliquer aujourd'hui
par des processus computationnels, même si ceux-ci s'organisent
en mettant en relation les modules cognitifs de bas niveau. De plus,
il ne comprend pas comment l'évolution a pu faire apparaître
et favoriser l'aptitude à l'abduction. Fodor ne se réfère
pas totalement aux théories de Chomsky concernant le caractère
inné de l'aptitude chez l'humain à utiliser des langages
naturels, dépassant de loin les acquis de l'éducation
culturelle à laquelle les enfants sont soumis. Mais il dit
rester profondément nativiste, dans la mesure où il
doit constater sans l'expliquer la capacité spécifique
des humains, nouveaux-nés compris, à procéder
à des abductions alors que personne ne leur a enseigné
comment le faire.
Or il constate que les hypothèses
évolutionnistes, concernant notamment les phénomènes
d'émergence modélisés par l'intelligence artificielle,
entre autres par l'utilisation de réseaux de neurones formels,
ne peuvent expliquer l'esprit(3)
ni l'apparition des structures mentales permettant à celui-ci
de se manisfester. Il y a donc là quelque chose qu'il
avoue ne pas comprendre, dans l'état actuel des connaissances.
Fodor ne désespère pas que la science y parvienne
un jour, mais il laisse cette tâche à ses successeurs.
Comme nous l'avons dit, cette modestie, bien que louable, n'encourage
pas des recherches scientifiques permettant d'éclairer ce
qu'est l'esprit ni l'histoire de son développement. Elle
encourage au contraire un retour en sous-main au dualisme, c'est-à-dire
à la séparation irrévocable de l'âme
et du corps. Or nous verrons dans la seconde partie de cet article
que les développements récents de l'Intelligence Artificielle
évolutionnaire, qu'il s'agisse du connexionisme ou des systèmes
multi-agents, peuvent au contraire commencer à expliquer
l'émergence par adaptation darwinienne de systèmes
cognitifs complexes. De plus, d'autres hypothèses plus récentes
peuvent enrichir ces schémas.
Si l'esprit ne marche
pas comme cela, comment marche-t-il?
Fodor a certainement raison de
se donner une haute définition de ce qu'est l'esprit humain
- tout au moins dans ce qu'il a de plus spécifique à
l'homme d'aujourd'hui : élaborer des visions globales du
monde et de soi-même, intégrant le plus grand nombre
possible de connaissances internes et externes, rationnelles ou
non - simuler l'évolution de ces visions avec le temps -
élaborer des stratégies d'adaptation individuelle
et collective à cette évolution visant à être
les plus efficaces possible. Ceci dépasse de beaucoup les
capacités de systèmes perceptifs ou cognitifs plus
simples, présents aussi bien chez l'animal que chez l'homme,
tels que ceux associés à la vision et à l'audition
- qui apparaissent d'ailleurs au demeurant infiniment plus complexes
que l'on ne l'imaginait il y seulement quelques années, plus
complexes aussi (mais pour peu de temps maintenant) que ce peuvent
faire les robots modernes. Fodor a également raison de dire
que la mise en oeuvre de ces capacités cognitives élaborées,
de même que leur apparition dans l'histoire de l'hominisation,
ne peuvent se réduire à des processus informatiques
dérivés du modèle de la machine de Turing.
Ces processus, comme ceux de toute grammaire générative,
sont potentiellement puissants, mais on conçoit mal comment
ils pourraient, à partir de représentations et de
modes de traitement nécessairement très divers et
répartis, donner naissance en quelques secondes, sinon moins,
aux inductions ou abductions pénétrantes caractéristiques
de l'intelligence des philosophes et des scientifiques. Dire grosso
modo que l'esprit fonctionne comme un ordinateur est certes préférable
à ne faire aucune hypothèse sur son fonctionnement.
Mais encore faudrait-il aller plus loin que cette image simpliste
et par conséquent réductionniste. Fodor fait bien
de le souligner.
La lecture, en 2003, de son livre,
provoque cependant l'étonnement. Comment un homme qui fut
en son temps si au fait des hypothèses computationnelles
concernant l'esprit peut-il aujourd'hui rester fermé à
tout le bouillonnement qui caractérise désormais les
sciences cogniitives ? Manifestement, il est encore prisonniers
de débats paraissant aujourd'hui bien scolastiques entre
des "écoles" qui n'intéressent plus guère que
l'historien des sciences : empirisme (qui n'est pas empiriste
aujourd'hui?), innéisme, connexionisme, évolutionnisme...
etc. Toutes ces distinctions ont encore leur raison d'être,
dans un but pédagogique, mais les disciplines correspondantes
doivent dorénavant se conjuguer dans une compréhension
plus globale du phénomène de l'esprit.
Nous n'allons pas ici refaire le
livre à la place de son auteur. Signalons cependant quelques
questions qu'un philosophe plus informé que ne l'est Fodor
ne devrait pas manquer d'évoquer.
Une première question, que
nous abordons souvent dans nos propres articles, concerne le rôle
respectif de l'observateur et de l'observé dans la modélisation
du monde. Fodor adopte la posture de celui qui croit fermement pouvoir
se placer en dehors de l'esprit humain pour en donner des descriptions
objectives. Or chacun sait maintenant que, dans l'observation de
l'esprit, comme dans celle du cerveau, des sociétés
ou du monde subatomique, l'observateur est immergé dans l'observé
ou lié indissolublement à lui. Toute observation modifie
dynamiquement les deux partis, observé et observateur. Ce
n'est pas en d'autres termes Fodor qui s'interroge sur l'esprit,
mais l'esprit, par l'intermédiaire de Fodor ou de tout autre
scientifique traitant de ces questions, qui s'interroge sur lui-même.
Il faut alors considérer que les questions à ce sujet
comme les réponses qui peuvent leur être suggérées
manifestent l'émergence de quelque chose dont nous ne pouvons
avoir par définition qu'une petite idée, toujours
en retard par ailleurs sur les évolutions globales sous-jacentes
qui provoquent l'émergence de cette idée.
Dire cela ne signifie pas qu'aucune
connaissance scientifique relative à l'esprit, au cerveau,
aux sociétés humaines ou au monde quantique ne soit
possible. Mais il faudra qu'elle s'exprime sous des formes dont
la pensée humaine habituée à l'objectivité
n'a pas encore l'expérience. Même si on ne peut traiter
en détail de cette question difficile quand on aborde la
question de l'esprit, on ne peut pas faire comme si elle ne se posait
pas. C'est en effet là qu'elle se pose zavec le plus d'acuité.
Ceci conduit à la seconde
observation. Manifestement, comme nous l'avons remarqué ci-dessus,
Fodor ignore les capacités de l'Intelligence Artificielle
et de la robotique évolutionnaire à modéliser
des systèmes qui, sans avoir encore les pouvoirs du cerveau
humain, font espérer qu'ils y arriveront. Peut-être
ces systèmes seront-ils différents de ce qu'a produit
l'évolution biologique, mais comme l'explique Alain Cardon
dans ses livres, ces différences mêmes pourront être
utiles pour établir des ponts entre les systèmes cognitifs
du monde biologique et ceux du monde de l'informatique(4).
Par ailleurs, de tels systèmes artificiels évoluant
spontanément en interaction avec leur univers donnent déjà
de bons modèles de la façon dont la complexité
peut émerger de la mise en congruence d'éléments
simples. Les "vieux" réseaux de neurones formels, méprisés
on ne sait pourquoi par Fodor, comme les algorithmes évolutionnaires
et les systèmes multi-agents auto-adaptatifs proposent beaucoup
d'exemple de ce qui permettra sans aucun doute prochainement une
certaine ingénierie inverse de l'esprit humain - ceci sous
réserve de ce que nous venons de dire concernant l'impossible
objectivité de l'observateur procédant à ces
travaux d'ingénierie.
Une troisième observation
mériterait enfin, bien plus qu'en quelques phrases d'ailleurs,
d'être formulée. Elle concerne le rôle des mèmes
dans ce que l'on pourrait appeler l'effet inflationnaire du développement
des cerveaux biologiques, depuis ceux des primates ancêtres
de l'homme jusqu'à nous. En quelques millions d'années,
un "gros cerveau" est apparu, avec les capacités de traitements
associatifs correspondantes. Qu'est-ce qui a provoqué une
telle explosion ? Fodor a raison de dire que l'adaptationnisme par
petits pas défendu par les néo-darwiniens classiques
n'explique pas grand chose. Le cerveau moderne et son aptitude aux
performances de l'esprit ne peuvent être que des ex-aptations,
pour reprendre le terme du regretté Stephen Jay Gould. Autrement
dit, le gros cerveau n'est pas apparu "pour rendre l'homme intelligent",
mais pour d'autres raisons qui ont, entre autres conséquences
aujourd'hui, produit ce que nous appelons l'intelligence de l'esprit
humain.
Ces raisons, on le soupçonne
aujourd'hui, sont toutes autres de ce que l'on pensait il y a encore
une quinzaine d'années. Elles tiennent probablement à
la prolifération, sur le support offert par le système
cérébral primitif des simiens, de ces réplicants
que sont les mèmes comportementaux et langagiers. C'est l'hypothèse
évoquée par Susan Blackmore et aussi par Plotkin,
précité. De même que la prolifération
des premiers virus a produit les structures cellulaires complexes
d'aujourd'hui, de même la prolifération des langages
mémétiques a produit les architectures neuronales
richement associatives que nous connaissons. Par quel mécanisme
neurologique ? Rappelons sans insister l'hypothèse de Robert
Aunger qui voit d'abord dans le mème un phénomène
, interne au cerveau, d'imitation/association/compétition
entre "êtres" ou "objets" inter-synaptiques, plus ou moins
durables selon les réactions de l'organisme aux messages
reçus par les organes de la perception.
Rappelons dans le même esprit
les travaux de Simon Kirby à l'Université de Edimbourg
et ceux de Morten Christiansen, à l'Université Cornell.
Pour eux, c'est le langage, parasite du cerveau, qui a crée
la complexité de ce dernier (voir
notre article). Nous ne sommes pas loin là de l'hypothèse
des mèmes. Reste à expliquer pourquoi les pré-hominiens
se sont mis à s'imiter et à se parler systématiquement,
plutôt que rester attachés à leurs moeurs arboricoles
comme leurs ancêtres singes. On peut alors évoquer
l'hypothèse des changements climatiques ayant isolé
certains groupes dans des environnements différents de leurs
forêts natales. Les préhistoriciens mentionnent traditionellement
la déforestation résultant d'épisodes prolongés
de sécheresse. Mais une hypothèse plus récente,
et autrement vraisemblable, sur laquelle nous revenons dans un article
spécialisé, évoque l'attrait exercé
sur les premiers hominiens par un habitat de survie, non plus en
savane, mais dans les régions à forte activité
sismique. Ces régions potentiellement dangereuses leur offraient
de nombreux abris et sites de vie favorables, auxquels ils se sont
adaptés par la station debout et aussi par l'imitation puis
le langage(gestuel, sifflé, parlé). C'était
le cas de la région du lac Turkana, à l'est du rift
kényan, où fut notamment retrouvé l'australopithecus
boisei (2,5 à 1,5 millions d'années BP). On lira
sur cette question l'article de Geoffroy King et Geoffrey Bailey,
dans le Hors-série La Terre de la revue La Recherche: Ces
failles qui nous attirent.
Ces diverses hypothèses
permettent d'envisager en termes darwiniens des solutions à
la question posée par Fodor: pourquoi les hommes ont-ils
acquis subitement des cerveaux suffisamment complexes pour leur
permettre l'abduction? Parce qu'un évènement fortuit,
l'occupation des failles du rift est-africain (sites d'Olduvaï,
Turkana et Awash), aurait créé un milieu favorable
au développement de mutations jusque là improbables,
et parce que les mèmes langagiers auraient été
les premiers à profiter de cette situation, jusqu'à
conquérir la Terre via les générations successives
d'humains de plus en plus interconnectés en réseau.
L'esprit et la science
On peut évoquer sur cette
lancée la définition que l'on pourrait donner de l'esprit
scientifique, représentant éminent de l'esprit humain
sur les origines desquelles Fodor s'interroge. Appuyons-nous pour
ce faire sur les excellents articles de vulgarisation publiés
par le n° précité de la revue Sciences et Avenir
consacré à la philosophie des sciences. Les auteurs
de ces articles proposent des définitions modernes intéressant
les principaux concepts utilisés par la science et décrits
par l'épistémologie : science, réalité,
hypothèse, vérité, expérience, fait,
problème, théorie, etc. D'une façon générale,
les auteurs relativisent le caractère de référence
absolue qui était voici quelques décennies encore
attribué au processus de la découverte scientifique
et de la connaissance d'un prétendu réel en
soi. Ils refusent cependant de mettre la science au même plan
que d'autres formes de description du monde très pratiquées
par l'humanité : l'irrationalisme, l'activité artistique
notamment. Même si la science ne peut décrire objectivement
et définitivement le réel, on ne peut prétendre
qu'elle ne s'adresse pas à quelque chose de "dur", en arrière-plan,
qui permet de valider avec la prudence qui s'impose les hypothèses
et les vérifications expérimentales auxquelles se
livrent les scientifiques. C'est le "réel voilé",
pour reprendre le terme de Bernard d'Espagnat.
On peut aller plus loin, au regard
des considérations de Fodor relatifs à l'abduction,
phase éminente de la découverte scientifique à
laquelle se livre l'esprit humain. Il est étonnant de voir
que Fodor, quand il évoque la façon dont fonctionne
ce dernier, notamment dans ses activités les plus "hautes",
ne se réfère pas vraiment à la cognition scientifique.
Celle-ci, comme on sait, se caractérise par un immense domaine
langagier formalisé par des règles strictes, qui s'imposnt
comme arrière-plan collectif en réseau aux activités
créatrices des cerveaux individuels. Cet arrière-plan
permet de fournir des règles communes concernant l'organisation
des contenus et la communication, indispensables à la formation
de l'esprit scientifique. Il permet également à ceux
qui veulent proposer des hypothèses innovantes de s'adosser
à un savoir coopérativement établi pour éventuellement
le modifier afin de l'améliorer.
Or tout ceci n'est pas venu par
hasard au bénéfice des sociétés, occidentales
ou autres, qui se réfèrent principalement à
la culture scientifique. Il n'y a pas eu non plus de démarche
finalisée visant à étendre au profit de l'humanité
les avantages d'une connaissance rationnelle du monde dans lequel
elle doit vivre. On peut par contre penser que la rationalité
s'est imposée, y compris sous forme de comportements génétiquement
programmés, aux animaux et aux hominiens du fait qu'elle
aidait à survivre ceux qui y faisaient appel. Les outils
innés et culturels permettant aux animaux d'identifier et
éviter "rationellement" un prédateur ne sont pas très
différents à cet égard de ceux permettant à
l'homme de se déplacer dans l'espace à bord de fusées.
Dans l'hypothèse que nous
avons évoquée du rôle structurant joué
par les mèmes comportementaux et langagiers dans la complexification
des cerveaux humains, des considérations identiques peuvent
être proposées. Il n'est pas aberrant d'évoquer
des "mèmes scientifiques", constitutifs de la culture scientifique,
qui entrent en compétition darwinienne, dans les esprits
individuels et dans les groupes sociaux, avec les mèmes plus
anarchiques voire destructeurs constitutifs d'autres formes de culture,
notamment celles faisant appel à l'irrationnel ou l'imaginaire.
Ils l'emportent en général car ils permettent une
meilleur adaptation à ceux qui en deviennent les porteurs.
Sur cette base, il est possible
d'envisager une relecture des concepts étudiés par
l'épistémologie. Ainsi ce que la science appelle,
à un moment et en un lieu donné, le fait, le réel
ou la vérité, ne sont rien d'autres que des contenus
mémétiques s'étant provisoirement imposés
face à leurs compétiteurs. Cela ne retire rien au
respect qui leur est dû par ceux qui font confiance à
la science. Ils expriment en effet une sagesse collective susceptible
d'encadrer et parfois contenir les errements individuels, au bénéfice,
si bénéfice il y a, de la production à grande
échelle d'un monde nouveau.
Notes (1)Le psychologue américain Steven
Pinker (voir notre article,
dont nous réécririons peut-être aujourd'hui quelques
phrases) est devenu le représentant le plus connu de la théorie
computationnelle de l'esprit. (How the Mind Works, Norton, 1997).
Mais il n'est pas discutable qu'il ne pousse pas assez ses analyses.
Comment se présente par exemple une machine de Turing au sein
d'un réseau de neurones du système nerveux? Comment
la TCE se diversifie-t-elle au service des multiples aptitudes différentes
caractérisant l'esprit et l'intelligence ? Comment l'évolution
a pu favoriser l'émergence de telles capacités computationnelles,
dont les animaux montrent manifestement les prémisses ?
Observons cependant que, dans son dernier livre, The Blank Slate,
Viking, 2002 (voir notre article), Pinker
adoucit sa conception de la TCE. Il n'affirme plus que le cerveau
est une machine de Turing, mais qu'il fonctionne selon des processus
comparables, de même que l'oeil fonctionne selon des processus
comparables, toutes choses égales d'ailleurs, à ceux
de l'appareil photographique. The Blank Slate constitue un plaidoyer
très intelligent en faveur de rôle des génes,
et donc de l'inné, dans la construction des choix "culturels"
ou comportementaux des individus et des sociétés. (2) Le livre du psychologue britannique Henry Plotkin
(Evolution in Mind, Allen Lane, 1997) constitue au contraire une bonne
introduction à la psychologie évolutionnaire. Il admet
une co-évolution permanente entra la nature, innée,
et la culture, acquise. Mais il n'explique pas clairement, cependant,
l'apparition de ce qu'il y a aujourd'hui d'inné dans l'aptitude
à la cognition. Il évoque cependant rapidement le rôle
des mèmes, dont il est un des avocats. (Voir sur H. Plotkin
http://www.psychol.ucl.ac.uk/people/profiles/plotkin_henry.htm).
(3) Fodor règle en passant son compte à
l'Intelligence Artificielle, qui selon lui n'a jamais rien permis
d'utile dans la vie courante. Mais il se réfère manifestement
à la vieille IA, en ignorant les développements récents
de l'IA et de la robotique évolutionnaires. De plus, on ne
comprend pas son mépris des réseaux de neurones (artificiels)
qui semblent encore aujourd'hui fournir des modèles très
pertinents concernant les interactions synaptiques entre neurones
biologiques, et la mise en place de connexions plus ou moins renforcées
par la répétition des expériences. (4) Rappelons que les perspectives de l'informatique
de demain, avec l'ordinateur à ADN et surtout l'ordinateur
quantique, permettront d'établir des ponts nouveaux entre les
systèmes artificiels et les réalités profonde
de la vie et de la physique sub-particulaire.