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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

12 août 2004
Notes par Jean-Paul Baquiast

Plus vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale du cerveau

Couverture du livre "Plus vaste que le ciel" de Gerald M. Edelman

Plus vaste que le ciel. Une nouvelle théorie générale du cerveau
par Gerald M. Edelman

Odile Jacob sciences 2004
Traduction française (Jean-Luc Fidel) de Wider than the sky, The Phenomenal Gift of Consciousness,
Yale university Press, 2004


Gérald EdelmanGérald M. Edelman dirige le Neurosciences Institute et préside la Neurosciences Research Foundation. Il est directeur du département de biologie du Scripps Research Institute.
Il est prix Nobel de médecine, pour ses travaux sur l'immunologie.
Il a participé au congrès Biologie et Conscience tenu à Paris les 25-26-27avril 2002 (voir notre article)

Les études consacrées au cerveau humain ne se comptent plus, si bien qu'il est sérieusement envisagé de réaliser un ou plusieurs Atlas du cerveau permettant de rassembler et comparer les données, afin d'en tirer des informations que leur désordre actuel ne permet pas d'obtenir. Les approches et les modes d'observation sont multiples et se situent à tous les niveaux possibles, depuis l'analyse des molécules de liaison intersynaptiques jusqu'au cerveau global. Mais il reste difficile de passer de la description à l'explication, notamment quand il s'agit de comprendre l'origine, les modalités et l'utilité fonctionnelle des grandes propriétés du cerveau, l'intelligence et surtout la conscience.

La conscience est pourtant, elle-aussi, l'objet d'une inflation d'études considérable, comme le montre la lecture des sommaires des revues internationales qui lui sont consacrées. Dans la mesure où on accepte le postulat du matérialisme scientifique selon lequel la conscience est une propriété émergente de l'organisation cérébrale ou neurale, l'étude de la conscience suppose inévitablement celle du cerveau. Le risque est alors de réductionnisme, se centrer sur l'anatomie et la physiologie des aires et des circuits cérébraux supposés impliqués dans les états précurseurs de la conscience, en perdant de vue la nécessité de constituer un modèle d'ensemble dans lequel on pourrait reconnaître ce que l'intuition commune attribue depuis des siècles à l'esprit humain et à la conscience.

Gerald M. Edelman ne prête pas à cette critique. C'est certainement dans le monde le meilleur connaisseur, aussi bien du cerveau proprement dit que de ses fonctions émergentes, notamment la conscience. Ses travaux précédants en immunologie lui ont valu le prix Nobel de physiologie/médecine. Depuis 30 ans, il s'est consacré à l'étude des bases neurales des fonctions cérébrales supérieures : comment le cerveau a-t-il évolué pour produire ces fonctions, comment celles-ci se manifestent-elles aujourd'hui. Ceci l'a d'abord conduit à élaborer une théorie générale, Theory of Neuronal Group Selection, Théorie de la Sélection des Groupes de Neurones (TSGN) reposant sur le principe que face aux exigences de la survie s'imposant aux organismes, des cellules spécialisées, les neurones, eux-mêmes regroupés en faisceaux, ont été sélectionnés sur le mode de la compétition darwinienne : les groupes de neurones les plus aptes à assurer telle fonction étant retenus et inscrits dans le patrimoine héréditaire. La compétition règne également dans le fonctionnement du cerveau du jeune et de l'adulte, plusieurs groupes de neurones entrant en concurrence (dans certaines limites de spécialité évidemment) pour répondre à tel besoin, sans plan génétique déterminé à l'avance. Ceci explique la diversité des réponses possibles et leur redondance éventuelle (dégénérescence, entendue au sens de convergence dans les réponses fournies par des organes différents).

Gerald Edelman, étudiant les propriétés dites supérieures du cerveau, s'est également particulièrement attaché à comprendre le fonctionnement du cortex associatif, depuis longtemps considéré comme le siège de l'intelligence. Il a mis en évidence l'existence et le rôle des fibres qu'il a qualifié de réentrantes joignant à partir du système thalamocortical un très grand nombre des aires cérébrales spécialisées. Contrairement aux autres groupes de neurones, organisés soit en boucles fermées soit en faisceaux non remontants, les fibres réentrantes fonctionnent dans les deux sens, émettant vers une zone donnée et transmettant en retour des signaux provenant de cette zone. L'ensemble constitue un réseau dense interactif, couvrant la presque totalité du cerveau supérieur, un peu analogue au réseau Internet. On comprend bien qu'un tel maillage soit éminent favorable à l'émergence d'états associatifs plus ou moins volatils et se succédant rapidement tels que ceux identifiés dans la conscience primaire (commune à un grand nombre d'animaux et à l'homme) et à la conscience supérieure, moins répandue.

Tout ceci avait été exposé dans de nombreux articles et ouvrages. Nous avons nous-mêmes rendu compte de l'un d'eux. Le lecteur pourra se reporter à notre note qui précise différents points non repris ici. [voir Gerald Edelman, Giulio Tononi Comment la matière devient conscience
]. Mais il manquait une présentation facilement accessible de la théorie générale du cerveau et de la conscience qui a progressivement émergé de toutes ces études. C'est ce qu'a voulu faire Gerald Edelman, en écrivant Wider than the sky, the Phenomenal Gift of consciousness, Plus vaste que le ciel, que nous analysons aujourd'hui.

L'auteur part du principe qu'il détient aujourd'hui un modèle explicatif global de la conscience permettant de résoudre les difficultés que pose encore la compréhension d'un phénomène paraissant rebelle à la description objective, dans la mesure où nous en sommes nous-mêmes issus. En d'autres termes, bien qu'il ne l'ait pas fait, il aurait pu donner à ce livre le titre de celui d'un ouvrage précédent du philosophe Daniel Dennett, Consciousness explained, lequel, comme nous l'avions montré à l'époque, était loin d'expliquer tout de la conscience [voir notre note de lecture]. Il est évident que, vu les ambitions de l'ouvrage, sa lecture et sa compréhension s'imposent à tous ceux qui veulent parler pertinemment de la conscience, aussi bien chez l'homme que chez les animaux et les automates. Dire que toutes les questions y sont résolues serait sans doute excessif, mais beaucoup de problèmes y sont éclaircis et des pistes sont offertes pour tenter de résoudre ceux qui ne le sont pas.

Il va sans dire que Gerald Edelman est un matérialiste et s'annonce comme tel, ce qui n'est pas sans courage dans un pays comme les Etats-Unis où les fondamentalistes religieux disposent d'une audience accrue, y compris de la part des institutions publiques. Mais ce n'est pas un matérialiste réducteur, puisqu'il postule que si l'esprit n'est rien sans le corps, il admet l'émergence de la complexité à partir du simple et se donne les outils pour en traiter sans y voir le produit de déterminismes linéaires.

Nous présenterons ci-dessous un résumé rapide du livre, chapitre par chapitre, avec quelques commentaires. Le résumé du livre est en noir, caractères droits, nos commentaires sont en bleu, italiques. Ce travail n'est pas destiné à éviter au lecteur l'étude de l'ouvrage, mais vise à proposer une première grille de lecture facilitant l'accès à un contenu qui, bien que se voulant destiné au grand public, fait allusion à tant de choses qu'il reste complexe. Heureusement, le glossaire de 30 pages qui y est joint facilite la compréhension. Mais qui dit glossaire sous-entend inévitablement une lecture quasiment crayon à la main, ce à quoi nous espérons inciter nos lecteurs par le présent texte.

Dans un article complémentaire à cette présentation, nous essaierons de tirer quelques conclusions personnelles, relativement au rôle possible de la conscience, notamment dans l'acquisition des connaissances.

Préface

L'auteur rappelle le postulat du matérialisme scientifique, qui est le sien : étudier comment le fonctionnement des neurones, et lui seul, peut donner naissance aux sensations, pensées et émotions subjectives, c'est-à-dire à la conscience.

Chapitre 1. L'esprit de l'homme

Pour Darwin, contrairement à ce que prétendait son collègue Alfred Russel Wallace, les facultés de l'esprit devaient être des produits de l'évolution même si initialement ils n'avaient pas contribué directement à l'adaptation. Le langage serait né du développement du cerveau. En retour, il aurait accéléré le développement de celui-ci.
La même démarche est proposée concernant les raisons de l'apparition de la conscience. Les bases neurales de la conscience, et non celle-ci, ont été initialement sélectionnées pour leurs contributions à l'adaptation. Ce sont elles qui ont une valeur causale dans le fonctionnement de l'organisme en vue de sa survie. A partir de ces bases s'est construit l'état conscient subjectif. Le livre va s'efforcer de montrer comment.

Observation : Edelman introduit ainsi une de ses propositions importantes. La conscience n'est pas apparue toute armée chez l'homme. De plus, ses formes primitives elles-mêmes n'avaient pas de valeur adaptative. Le cerveau s'est développé selon certaines structures qui, elles, avaient valeur adaptative. Ces structures ont progressivement servi de bases (les bases neurales) aux premières formes de conscience. C'est alors seulement que la conscience primaire s'est révélée utile à la survie des espèces qui en étaient dotées, ce qui a produit en retour le renforcement des bases neurales.
Pour Edelman, on ne peut progresser dans la compréhension de la conscience qu'en la faisant descendre du piédestal ou les philosophies idéalistes l'avaient mise. C'est un peu de la même façon, en détrônant l'homme de la place centrale qu'il s'était attribué dans l'univers, que l'astronomie puis la cosmologie ont pu devenir des sciences.

Chapitre 2. La conscience, le présent remémoré

L'auteur rappelle le fait que la conscience dépend entièrement du cerveau, et non d'autres organes. Quand celui-ci est altéré, elle l'est aussi. Il n'y a pas de survie de la conscience après la mort.

Observation : les spiritualistes objectent, avec Alan Wallace (voir notre critique de son livre The Taboo of subjectivity, par Alan Wallace) : "qu'en savez-vous ? Vous ne recherchez pas scientifiquement de preuves de l'existence de consciences non liées à des corps, parce que vous postulez que cela est impossible". Les matérialistes répondent : "si de tels faits avaient été scientifiquement observables, ils auraient depuis longtemps été observés. Il n'y a pas d'ostracisme métaphysique systématique à l'égard de l'hypothèse spiritualiste."

Par ailleurs la conscience est un processus et non une chose. On ne peut identifier dans le corps ni dans le cerveau de neurones spécifiques qui seraient le siège de la conscience. La conscience est un processus résultant de l'activité de populations de neurones réparties dans de nombreuses aires du cerveau. C'est aussi un processus propre à chaque individu, puisque chaque humain dispose d'un corps et d'un cerveau non partageable et non exactement semblable à celui des autres humains.

Observation : Edelman ne fait pas allusion aux neurones miroirs, récemment présentés comme pouvant permettre au cerveau de s'observer lui-même. [Voir par exemple à ce sujet : http://www.sm.u-bordeaux2.fr/~goodall/Ens3/Dossiers%20etudiants/LRL/index.htm].

La conscience est continue, intentionnelle (renvoyant en général à des choses). Elle est aussi partielle et son champ est fonction du degré d'attention. Mais l'attention, qui focalise la conscience, n'est pas la conscience. La conscience enfin est unitaire ou intégrée, sauf en cas de troubles du cerveau. Elle est faite de scènes unitaires se succédant à un rythme rapide mais intégrant des expériences passées (le présent remémoré de Edelman).

Observation : qu'est-ce que l'attention ? Pour Edelman (selon le glossaire), l'attention est l'aptitude à sélectionner consciemment certaines caractéristiques dans un large éventail de signaux sensoriels présentés au cerveau. Mais qu'est-ce qui la provoque. Un animal peut-il être attentif, sans être conscient de l'être ? Oui, car il s'agit d'un produit d'une base neurale essentielle pour la survie. Mais comment moi, puis-je sélectionner consciemment les objets de mon attention ? Qui agit en moi pour m'obliger, par exemple, à rester attentif à la démonstration de Gérald Edelman ? Il nous semble que ce thème de l'attention est traité trop rapidement. Nous pourrions en dire de même du thème de l'heuristique, c'est-à-dire de la recherche attentive de solutions aux problèmes qui se posent et même la recherche de problèmes là où il ne semble pas y en avoir. Ce comportement, chez le chercheur scientifique, est ressenti comme conscient et même volontaire. Mais il s'agit sans doute d'une illusion. Quelles en sont alors les bases neurales sous-jacentes ?

Nous sommes également conscients d'être conscients. Mais il faut distinguer entre la conscience primaire (CP) et la conscience supérieure (CS). La CP consiste à avoir des images mentales dans le présent. Elle ne s'accompagne pas du sentiment d'un soi doté d'un passé et d'un futur. Elle est faite essentiellement de ce que Edelman a nommé précédemment le présent remémoré (rappel d'expériences passées). La CP est commune à l'homme et à de nombreux animaux supérieurs.
La CS est conscience d'être conscient, conscience de ses actes et de ses intentions. Au niveau élémentaire, elle exige l'aptitude sémantique, capacité d'associer de créer un symbole en associant une signification à une représentation. Au niveau développé, elle nécessite l'aptitude linguistique. Les primates en ont quelques rudiments mais seuls les humains sont dotés de l'ensemble de ces possibilités.

Observation. La théorie d'Edelman suppose effectivement de distinguer systématiquement la CP, très répandue dans le monde animal, et la CS, limitée aux humains et peut-être à quelques animaux supérieurs. En amont de l'une et l'autre se trouvent des bases neurales plus ou moins évoluées qui leur servent de support. Les bases neurales font indiscutablement partie du corps. Evoquer la hiérarchie : bases neurales, CP, CS a pour effet, nous l'avons déjà observé, de faire descendre la conscience de son piédestal. On pourrait dire qu'il s'agit de "réincorporer" la conscience. C'est ce que de leur côté font les roboticiens. Ils ne conçoivent plus de conscience artificielle sans l'implanter dans le corps sensible d'un robot. Question : pourrait-on envisager des formes de conscience encore supérieure que ne posséderaient pas les humains, produites par des bases neurales plus évoluées ?

L'état conscient, y compris au niveau de la CP, permet (suppose) la sensation de qualia, c'est-à-dire l'attribution de qualités subjectives à certaines perceptions. On ne peut décrire les qualia en termes objectifs, précisément parce qu'ils sont subjectifs, c'est-à-dire résultant du fonctionnement de corps et de cerveaux individuels, différents les uns des autres. Les qualia s'enchaînent les uns aux autres. On ne peut être conscient d'un qualia (ou quale) isolé. Les qualia servent à opérer des discriminations d'ordre supérieur, utiles à la survie : par exemple distinguer un son renvoyant à un objet extérieur menaçant d'un autre renvoyant à un objet inoffensif.
On peut proposer une explication scientifique des processus de la conscience et des qualia sans chercher - ce qui serait impossible - à expliquer comment tel qualia surgit chez tel individu particulier.

Chapitre 3. Les éléments du cerveau.

Ce chapitre reprend des descriptions faites dans les ouvrages précédents : description globale des régions du cerveau, modes de fonctionnement des neurones et des synapses, organisation des trois grands systèmes neuroanatomiques constituant l'architecture générale du cerveau. Il est important de comprendre le mode de fonctionnement de chacun de ces systèmes. Le système thalamocortical, par exemple, assure la connexion entre les différentes aires corticales par l'intermédiaire de fibres "réentrantes".

Observation : Le terme de fibres réentrantes a été forgé par Edelman pour désigner des fibres massivement parallèles fonctionnant dans les deux sens et connectant les cartes construites dans chacune des aires corticales. Ainsi s'établissent des processus synchrones dynamiques mettant en cohérence les contenus de ces aires. Nous verrons que la réentrance est une propriété essentielle à sa théorie du cerveau. Depuis longtemps, les anatomistes avaient observé les fibres de liaison dans le cortex dit précisément associatif, mais ils n'en avaient pas tiré de conclusions bien précises relativement à la génération des états de conscience. Le terme de réentrance est inspiré de l'informatique, comme quoi, même si les cerveaux ne sont pas selon Edelman analogues à des ordinateurs séquentiels, on peut y retrouver certains traits caractéristiques des traitements informatiques en feed-back.

Les cerveaux ne sont pas des machines du type de l'ordinateur, construits tous de la même façon et appliquant des programmes identiques. Chaque cerveau est différent des autres et son fonctionnement suppose l'intégration dynamique de nombreuses aires différentes, tant dans le cerveau lui-même que d'un individu à l'autre..

Chapitre 4. Le darwinisme neural. Une théorie globale du cerveau.

Le cerveau n'a pas été conçu tout d'une pièce. Il s'est formé au cours d'une longue évolution soumettant ses différentes structures à la sélection naturelle. La théorie du cerveau proposée par Edelman dans ses différents ouvrages repose sur le darwinisme global ou théorie de la sélection de groupes de neurones (TSGN). Seuls les modèles sélectionnistes fondés sur le raisonnement en termes de population lui paraissent pouvoir expliquer que les cerveaux fonctionnent selon des procédures globalement proches malgré l'ampleur considérable des variations individuelles qu'ils présentent. La variabilité neurale ne traduit pas un défaut du système, elle est fondamentale. Elle permet que parmi ces populations de variants soient sélectionnés à tous moments les éléments les plus aptes à produire les comportements nécessaires à la survie. Ces éléments n'auraient pu être acquis une fois pour toutes compte tenu de l'ambiguïté des entrées d'information provenant de l'environnement.

Observation : on retrouve là une des raisons qui a fait abandonner la programmation a priori des robots - lesquels eux non plus ne sont pas des ordinateurs. Aujourd'hui, on préfère laisser les robots évoluer seuls, face à des environnements complexes et changeants. Ils doivent trouver
d'eux-mêmes, sous la pression de sélection darwinienne, la meilleure organisation de leurs ressources internes. On pourrait s'étonner de voir qu'Edelman, qui connaît sans doute le concept de robot évolutionnaire, persiste à affirmer que les cerveaux ne sont pas des ordinateurs, mais ne suggère pas qu'ils pourraient être des robots évolutionnaires.
Comment le cerveau produit-il alors des réponses cohérentes et structurées ? La TSGN répond à la question. Cette sélection à partir d'un très grand nombre de variantes s'applique à trois niveaux : celui du développement fœtal, celui de l'expérience acquise au cours du début de vie puis tout au long de l'existence. Ainsi s'établit la coordination de nombreuses aires différentes. L'intégration par réentrée des différentes aires corticales est indispensable pour assurer la liaison (binding) entre ces aires, dont résulte la conscience. Comme elle n'a pu être programmée à l'avance, elle ne peut résulter que de la TSGN, sélection des groupes de neurones les plus aptes à assurer cette liaison.


La TSGN explique pourquoi les réponses du cerveau peuvent à la fois être versatiles et efficaces. C'est qu'elles sont "dégénérées". La dégénérescence est la propriété qu'ont des éléments différents d'assurer une réponse identique. Il s'agit d'une propriété biologique très répandue, assurant la souplesse adaptative des êtres vivants.

Observation : la liaison (ou binding) entre les neurones ou groupes de neurones participant à l'établissement de ce que Bernard Baars appelle (d'un mot qui ne dit pas grand chose) "l'espace de travail conscient" [Baars, A Cognitive Theory of Consciousness 1988, voir note in fine]a fait l'objet de diverses hypothèses : synchronisation par médiateurs chimiques ou par les champs électromagnétiques. Ces hypothèses semblent être restées confuses. Pour Edelman, il n'y a pas de véritable problème : au sein d'un réseau dense de fibres interconnectées dans les deux sens, des liaisons se produisent et viennent en concurrence jusqu'à ce que les plus efficaces l'emportent, avant d'être à leur tour remplacées par d'autres. On pourrait peut-être assimiler cela à certains effets globaux se produisant (sans que les utilisateurs en soient conscients) au sein du réseau Internet, sous l'influence de contraintes externes ou internes.

Chapitre 5. Les mécanismes de la conscience.

Le chapitre présente d'abord les mécanismes cérébraux ayant permis l'apparition de la conscience primaire, c'est-à-dire l'aptitude à construire une scène discriminante (spécifique). Le processus fondamental est l'aptitude à procéder à des catégorisations perceptives (découpages du monde par le cerveau). Celles-ci sont assurées par des interactions entre systèmes sensoriels et moteurs dans des "encartages" globaux assurés par des fibres réentrantes. Un encartage global est une structure dynamique contenant différentes cartes sensorielles liées par réentrées. Cette structure est à la base de la catégorisation. Les entrées sensorielles externes s'y conjuguent avec les entrées proprioceptives. (internes). Le monde est ainsi "échantillonné" en fonction des activités de l'animal. Plusieurs encartages permettent de créer un concept (inconscient), concept du mouvement vers l'avant par exemple.
Ceci ne permettrait pas l'adaptation en l'absence de mémoire. La mémoire est indispensable à la conscience, même primaire. Selon la TSGN, la mémoire est la capacité à répéter ou supprimer un acte spécifique. Elle résulte de modifications dans l'efficacité synaptique de différents groupes neuronaux, modifications qui incitent de façon dégénérée certains circuits à recommencer. Il y a plusieurs sortes de mémoire, à long ou court terme, qui supposent des modifications de force différente. Dans cette perspective, la mémoire n'est pas la reproduction d'un comportement à l'identique mais la façon de faire revivre (ou réactiver) non identiquement des comportements antérieurs. D'autres systèmes (systèmes de valeur construits lors du développement) modulent l'étendue des ressouvenirs.
Quel est l'événement décisif de l'évolution ayant donné lieu à l'émergence de la conscience primaire CP ? Ce serait l'apparition des connexions réentrantes du système thalamo-cortical, à la transition entre reptiles et mammifères ou oiseaux. Deux types de voies réentrantes permettant le traitement des signaux se seraient dégagés, distinguant le soi du non-soi. La perception y est associée à la mémoire dans de très courts intervalles de temps (le présent remémoré). Une scène consciente peut alors être créée en une fraction de seconde. Les informations provenant du soi y jouent toujours un rôle clef. L'aptitude à créer des scènes conscientes est utile à la survie (imaginer un prédateur à partir de quelques indices sensoriels).
La conscience supérieure CS s'est développée chez les primates sur ces bases, par association avec d'autres circuits réentrants permettant l'acquisition de la capacité sémantique et du langage. La CS permet d'imaginer le futur, de se remémorer le passé et d'être conscient d'être conscient. Mais la CP reste fondamentale. Sans elle, pas de CS.

Observation : Gerald Edelman décrit les mécanismes de la conscience d'une façon qui peut paraître arbitraire. Il donne l'impression d'avoir une idée a priori de ce qu'est celle-ci et de chercher à retrouver ensuite dans l'anatomie et la physiologie du cerveau les facteurs pouvant produire les phénomènes qu'il a défini. Mais ce livre est un résumé de très nombreux travaux expérimentaux qui ont, semble-t-il, permis de tester les hypothèses initiales et de les organiser en théorie générale du cerveau. Seules d'autres hypothèses convenablement vérifiées, émanant de neuro-scientifiques aussi éminents que l'auteur, permettraient de critiquer ses thèses.
Par contre, nous sommes obligés de constater que l'auteur ne donne aucune indication sur les processus évolutionnaires ayant permis l'apparition chez les successeurs des reptiliens du système thalamo-cortical réentrant qui est décisif, comme il l'indique, pour la discrimination entre le soi et le non soi. Il ne donne pas davantage d'indications concernant l'apparition des autres systèmes neuroanatomiques nécessaires à la conscience primaire. On retrouve la question de fond posée par la théorie darwinienne de l'évolution. Comment des caractères précurseurs de systèmes favorables à une adaptation ultérieure peuvent-ils être sélectionnés alors qu'ils n'apportent aucun avantage dans un premier temps. Une réponse possible, en termes darwiniens, serait que des caractères propres aux neurones, par exemple une propension à développer des axones dans diverses directions, auraient conduit à la mise en place au hasard de fibres réentrantes associatives, conservées dans les génomes même si elles n'apportaient pas d'avantages particuliers, jusqu'au jour où de telles fibres auraient rendu suffisamment de services fonctionnels pour être renforcées et durablement sélectionnées.
Une autre façon d'expliquer l'apparition de cerveaux organisés pour produire de la conscience primaire puis supérieure serait de faire appel aux expériences intéressant l'émergence de propriétés linguistiques dans des populations de robots. S'il s'avérait que de tels robots commencent à échanger des contenus sémantiques avant d'avoir, si l'on peut dire, le cerveau pour cela, on devrait pouvoir montrer, dans la suite de ces expériences, que ces échanges, devenant de plus en plus complexes, pourraient favoriser la sélection d'organisations matérielles et logicielles les mieux aptes à les traiter et à en générer d'autres, c'est-à-dire des cerveaux artificiels. On rejoindrait là l'hypothèse selon laquelle serait le langage et, avant lui, chez les animaux, les échanges sociaux à base de symboles, qui auraient entraîné le développement des cerveaux.
Est-il utile de faire des hypothèses relatives à l'émergence des cerveaux générant la conscience au cours de l'évolution? Plusieurs raisons légitiment la recherche de ces hypothèses. D'abord parce que l'on ne comprend bien que ce dont on est capable, par des modèles ou par de simples expériences de pensée, de reconstituer la genèse. Mais ensuite parce que ces hypothèses seront précieuses pour la réalisation de cerveaux et de consciences artificielles, même si les technologies mises en œuvre ne sont pas les mêmes que celles des organismes biologiques. On a tout lieu de croire qu'il peut y avoir convergence, ou, pour reprendre le terme de Edelman, dégénérescence entre les solutions permettant la conscience dans l'univers.


Chapitre 6. Plus vaste que le ciel. Qualia, unité et complexité

Selon la TSGN étendue, toutes les expériences conscientes sont des qualia, autrement dit des discriminations personnelles dans des scènes complexes. Mais comment expliquer la richesse de chaque état de conscience et son unité ? Il faut faire appel aux propriétés des systèmes complexes. Un système complexe peut à la fois intégrer ses parties et prendre beaucoup d'états différenciés combinant les propriétés de ces parties. C'est le cas du cerveau. Ses réseaux interactifs manifestent une intégration fonctionnelle poussée (par exemple l'aire corticale responsable de l'orientation) puis grâce aux liaisons réentrantes, ils deviennent intégrés au niveau supérieur, c'est-à-dire qu'ils acquièrent davantage de propriétés unitaires quand ils sont liés que quand ils ne le sont pas.

Observation : Ceci ressemble à ce que Gilbert Chauvet [http://gilbert-chauvet.com] a nommé l'auto-association stabilisatrice [voir notre interview].

Cette description peut être appliquée au système thalamo-cortical. Il est dynamique et du fait du nombre considérable de ses connexions neurales, il change d'état en quelques fractions de seconde. Par ailleurs il est constitué d'un plus grand nombre d'interactions internes que d'interactions avec les autres parties du cerveau. Il "se parle principalement à lui-même". On peut dire qu'il s'agit d'un noyau fonctionnel au service de la conscience. Edelman l'a nommé le "noyau dynamique". C'est l'outil nécessaire aux propriétés unitaires et pourtant différenciées du processus conscient. Mais ses réponses peuvent stimuler des systèmes non conscients donc moduler le comportement de l'organisme entier.
Les premières discriminations influençant le noyau dynamique proviennent des signaux du corps puis, au cours de la vie, du soi corporel. Mais il n'y a nulle part dans le noyau dynamique un observateur interne (un homoncule) qui pourrait apprécier son état instantané, même si nous avons nous-même l'impression d'être cet observateur.

Observation : cette description du noyau dynamique ressemble beaucoup à ce que Baars a nommé l'espace de travail conscient. Mais la description de Edelman va plus loin en termes neuro-anatomiques, nous semble-t-il, que celles de Bernard Baars .
Aussi convaincante que soit l'hypothèse d'un noyau dynamique moteur principal de la fabrication du soi dans la conscience primaire, voire supérieure, on ne peut que rester sur sa faim faute de comprendre comment un tel processus peut générer l'intuition (la conviction) qui est celle du sujet conscient d'être précisément l'homoncule observateur de l'intérieur du processus d'ensemble. Et encore, nous ne parlons ici que d'un observateur et non pas d'un acteur. Nous voulons dire que l'homoncule que nous avons l'impression d'être au cœur du processus conscient sera d'abord perçu comme un observateur passif : "je prends conscience de quelque chose". Mais dans une vision plus large, il sera perçu comme un acteur doté de libre-arbitre : "après avoir pris conscience de ceci, je décide de faire cela".
Edelman répondra sans doute que cette sensation d'être un homoncule est un qualia créé au niveau de la CS, et qu'étant comme tout qualia entièrement subjective, elle ne peut être décrite en terme de processus neural. On pourra dire aussi que le soi est une création récente de certaines sociétés, et qu'il en existe d'autres où les individus ne se perçoivent pas comme des soi, mais comme baignant dans une sorte de conscience diffuse, telle que la méditation peut en donner l'exemple (cf notre cirtique du livre d' Alan Wallace).
Il reste que, les qualia en général et l'intuition d'être un homoncule au sein du champ conscient en particulier étant des phénomènes fondamentaux dans notre appréhension du monde, l'impossibilité précise de décrire la façon dont ils émergent et se manifestent à l'intérieur d'un système de réseaux d'informations tel que le noyau dynamique décrit par Edelman est très frustrante.
Pourrait-on espérer que les spécialistes des systèmes cognitifs artificiels puissent un jour proposer des modèles de traitement d'information (sans doute en réseaux multi-agents) plus convaincants que la description du noyau dynamique de Edelman, avec une représentation du soi "vu de l'intérieur" dans laquelle nous pourrions entrer. Nous voulons dire par là que si les futurs robots conscients ne nous font pas pénétrer dans leurs processus conscients internes, nous n'apprendrons rien d'eux relativement à cette question du soi vu par le soi. Nous devrons nous limiter, comme nous le faisons dans nos rapports avec les autres humains, à leur demander s'ils sont conscients et à nous satisfaire de leur réponse.
Etant pour notre part très optimistes au regard des possibilités de la conscience artificielle, nous n'excluons pas l'hypothèse qu'un jour nous pourrons vraiment entrer dans un univers simulé de conscience artificielle augmentée qui nous donnera l'impression d'être un soi artificiel.

Chapitre 7. Conscience et causalité La transformation phénoménale.

L'absence d'homoncule pose la question du rôle causal de la conscience. C'est pour Edelman le nœud de sa théorie de la conscience. On a vu comment le processus conscient peut être causé par des processus neuraux, grâce aux interactions réentrantes centrées sur un soi servant de références pour la mémoire, y compris dans la CP. L'activité du noyau dynamique convertit les signaux reçus de l'extérieur et du corps en ce que Edelman appelle une "transformation phénoménale" : ce qu'il en est d'être tel animal conscient doté de tels qualia (conscience de soi). Elle n'est pas causée par les processus neuraux mais l'accompagne. Cette transformation est-elle causale ? La question est cruciale.
La transformation phénoménale (conscience de soi) ne peut être causale, ce sont les processus neuraux qui la génèrent qui le sont. Mais elle est un indicateur fiable des événements affectant ces processus, pour l'animal lui-même d'abord. C'est aussi un moyen de communication avec les congénères concernant l'état de ces processus. Compte tenu de ces avantages, les processus neuraux générant la conscience de soi ont été sélectionnés par l'évolution.
Edelman fait ainsi l'hypothèse que c'est principalement du fait de leurs avantages en termes de communication que les processus générant la transformation phénoménale (notamment le noyau dynamique) se sont développés au cours de l'évolution. Tout ce qui est causal provient de l'état du système thalamo-cortical et des autres systèmes neuro-anatomiques. Sans être directement causale, la conscience de soi produit par le noyau dynamique, sous-ensemble du système thalamo-cortical, serait avant tout un véhicule de communication. C'est pourquoi un tel noyau dynamique capable de la produire a été sélectionné.

Commentaire : Les processus décrits sont conformes semble-t-il aux observations neurologiques, y compris en ce qui concerne le temps de retard entre une action (ou décision) engagé au niveau de l'organisme et la conscience que l'on peut en avoir.
Ajoutons que ce chapitre prend clairement parti dans le débat concernant le rôle causal de la conscience. Contrairement aux arguments de type dualiste récurrents, il affirme que ce n'est pas l'état de conscience qui est causal, mais les processus neuraux et, en sous-jacence, le corps tout entier qui le sont. Ceci règle aussi la question du libre-arbitre, selon lequel une décision consciente déterminée par un événement qui n'aurait rien de physique pourrait déclencher une action.
Nous pouvons ainsi dire que Edelman "réincorpore" la conscience. Sans en faire un processus sans influence, un simple épiphénomène, il en fait une des modalités par lesquelles le corps manifeste ses décisions et amplifie leurs effets. Ceci notamment dans le monde des informations communicables par le langage. Nous dirions que, de la même façon, quand le corps prend une décision, cette décision s'accompagne généralement d'une action musculaire qui entraîne une conséquence sur le monde.
Dire que le corps décide ne signifie évidemment pas que le corps jouit d'un libre-arbitre quelconque. Le corps est "décidé" par de nombreux déterminismes non linéaires, bien décrits par le livre d'Alain Berthoz [voir Alain Berthoz, La décision]. Il en résulte que, dans une très large mesure, la conscience réincorporée est décidée par ces mêmes déterminismes, avec un niveau de complexité supplémentaire apportée par ce qui se passe au niveau de l'individu conscient.
On rappellera que, sur la question du libre-arbitre, Daniel Dennett a récemment proposé différentes hypothèses qui, sans défendre ce concept pris au pied de la lettre, cherchent à démontrer qu'une décision dite libre n'est pas tout à fait la même qu'une décision dite liée. [Voir Dennett,
Freedom Evolves]. Il sera intéressant de voir comment les propos de Dennett et ceux d'Edelman sont compatibles.

Chapitre 8. Le conscient et le non-conscient. Automatisme et attention.

Ce chapitre présente le système neuro-anatomique des ganglions de la base et du cervelet, responsables d'automatismes inconscients, comme le contrôle du mouvement. Ils ne comportent pas de fibres réentrantes. Ils sont reliés au cortex mais celui-ci ne les commande que lorsque l'attention prend le relais des automatismes, comme dans la conduite automobile. Il existe plusieurs niveaux d'attention, sous commande du cortex. A l'inverse, les ganglions de la base peuvent agir sur le cortex. Cela pourrait être une façon d'expliquer l'inconscient freudien, notamment le refoulement.

Chapitre 9. Conscience d'ordre supérieur et représentation.

Ce qui a été vu jusqu'ici concerne essentiellement la conscience primaire CP, qui ne permet pas de se représenter le passé, le futur et soi-même comme conscient d'être conscient. La conscience supérieure CS le peut. Les animaux en semblent dépourvus, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas de soi, ni d'image du passé dans le présent remémoré ni de mémoire à long terme. Ce qui leur fait défaut, ce sont les aptitudes sémantiques, c'est-à-dire l'utilisation de symboles pour donner du sens aux événements et raisonner sur eux en leur absence.
Le langage ne se limite pas à l'utilisation de symboles, car il suppose l'aptitude syntaxique, c'est-à-dire la possibilité de former des phrases. Certains animaux comme les chimpanzés sont capables de certaines aptitudes sémantiques (par exemple se reconnaître dans un miroir) ce qui prouve qu'ils ont un début de CS. Les humains ont des aptitudes sémantiques et syntaxiques étendues, se superposant à leur conscience primaire. On a identifié depuis longtemps les zones cérébrales jouant un rôle dans celles-ci, notamment l'hippocampe nécessaire à la mémoire épisodique, ainsi que les aires du langage dites de Broca et de Wernicke. Mais comment les aptitudes sémantiques et syntaxiques sont-elles apparues au cours de l'évolution? Comment a-t-on pu découvrir qu'un geste, un son ou un objet pouvait tenir lieu d'une chose ? Sans doute par l'apparition de nouvelles voies et nouveaux circuits réentrants se superposant à ceux déjà existants du cortex, et donnant notamment un accès étendu à la mémoire. Par ailleurs les hypothèses anatomiques et comportementales pouvant expliquer l'explosion du langage chez l'homme sont nombreuses.

Observation : Edelman ne pose pas la question de savoir ce qui, dans la naissance du langage, de la modification neuronale ou de la modification anatomique et comportementale a précédé et induit l'autre - étant entendu aussi que le langage n'existant pas encore n'a pu apporter ses bénéfices, initialement, à ceux qui en étaient dépourvus. On pourrait de nouveau imaginer qu'une petite modification, soit neuronale, soit anatomique, ait apporté des bénéfices très réduits mais suffisamment significatifs en terme d'aptitudes sémantiques, le processus s'accélérant ensuite. Dans les expériences déjà citées d'émergence du langage chez les robots, c'est la pression de sélection en faveur de la communication qui a permis l'exaptation en faveur de la création d'un langage à partir d'aptitudes sensori-motrices pré-existantes. Un certain nombre d'hypothèses relatives à l'apparition du langage chez les hominiens vont dans le même sens. Des aptitudes sémantiques rudimentaires présentes chez les anthropoïdes, peut-être suite à des mutations favorables dans les circuits réentrants, se sont trouvées brutalement encouragées par un changement d'habitat rendant la communication linguistique indispensable à la survie.
Par ailleurs, ce chapitre prend parti, d'une façon qui n'est malheureusement pas tout à fait explicite, sur une question importante : est-ce que la CS (et ses bases neurales) sont ou non un résultat de l'émergence du langage, lui-même étant un résultat de l'émergence d'une vie en société exigeant pour la survie de cette société la communication symbolique d'individu à individu. Edelman nous semble répondre par l'affirmative.
Faire de la CS le produit du langage, lui-même produit d'une société obligée à communiquer de façon symbolique, est très important. La vie sociale structurée par le langage donne naissance en effet aux grandes constructions symboliques dépassant largement les consciences individuelles (mythologies, modèles scientifiques). Ces constructions d'une part modèlent la façon dont se construisent les contenus conscients individuels, mais par l'intermédiaire des individus qu'elles mobilisent, elles modèlent le monde tout entier. Les processus impliqués paraissent très proches de ceux décrits par Edelman au niveau des cerveaux individuels, soit la TSGN étendue au champ des méta-circuits et méta-représentations sociales.

Les considérations qui précèdent (qui ne sont pas dans Edelman) montrent, à notre sens, que l'étude de la conscience limitée à ce qui se passe au plan du cerveau individuel n'est pas suffisante. Il faut absolument étendre l'étude aux processus se déroulant au plan des super-organismes sociaux. Mais ceci oblige à bien d'autres considérations, notamment concernant le rôle éventuel des entités informationnelles autonomes, les mèmes, circulant sur les réseaux et susceptibles de formater les contenus de la CS, y compris, comme le suggère le livre de Susan Blackmore [voir Blackmore, The Meme Machine] en "créant" le concept de moi.
L'élargissement de l'étude de la conscience au niveau du super-organisme humain n'enlève évidemment rien à l'intérêt de comprendre ce qui se passe au plan des individus humains, de leur corps, de leur cerveau et de leurs contenus cognitifs. L'individu demeure en effet un agent essentiel de l'évolution du super-organisme, du fait qu'il est équipé pour générer de l'émergence à un rythme rapide et avec une efficacité d'action physique sur le monde considérable.


Le chapitre examine ensuite le concept de représentation, utilisé en général de façon trop peu différenciée. Il définit la représentation comme le résultat de discriminations et catégorisations effectuées par le sujet conscient. Par exemple je me représente la table que je regarde comme distincte du reste de la pièce. L'auteur ne veut pas en faire l'équivalent, trop souvent utilisé par ce qu'il nomme les psychologues cognitivistes, des structures neuronales (équivalentes à des informations dans un ordinateur) induites par les signaux venus de l'environnement. Il s'agit là pour lui d'une description vue de l'extérieur ou objective qui perd de vue les sens et les intentionnalités qu'ont ces structures pour celui qui les héberge. De plus, pour lui, le substrat neural de la conscience n'est pas représentationnel. Des formes de représentation se produisent dans la conscience mais elles n'évoquent pas les états neuraux sous-jacents, mémoire, cartes perceptives par exemple. Ceci permet de ne pas lier les représentations, terme à terme, avec les états du cerveau ou les états de l'environnement. Des formes diverses de représentations, par exemple des images mentales, sont liées à des états divers de la CP et de la CS, mais ne les déterminent pas. La cognition et l'intentionnalité de la CS ne déclenchent pas nécessairement des images. On évitera ainsi de traiter les représentations comme les données nécessaires au fonctionnement de l'ordinateur cérébral, lequel se livrerait sur elles à des calculs, comme il a trop souvent été dit.

Observation : les représentations, même telles que réduites par la définition d'Edelman, jouent un rôle essentiel dans la vision que nous avons du monde, ceci même et surtout au niveau de la CP. Si je me représente quelque chose qui ressemble à ce que j'ai appris être la forme d'un prédateur je fuis. J'ai donc intérêt à disposer d'un système de représentations aussi précis que possible, qui par exemple ne me mette pas en présence d'hallucinations ou d'erreurs d'interprétation de mes perceptions. Quelle valeur dans ces conditions attacher à nos représentations, si on n'en fait pas de simples épiphénomènes ?

La signification, essentielle à l'intentionnalité, résulte du jeu de nombreux processus convergents qui enferment la représentation dans les circuits "dégénérés" résultant du fonctionnement des fibres réentrantes support de la CS. Il n'y a pas une fonction s'appliquant à une représentation, comme dans l'ordinateur, mais des interactions multiples et changeantes dont beaucoup se passent de représentations. N'importe quelle représentation peut correspondre à de nombreux états neuraux sous-jacents et à de nombreux signaux différents reçus de l'extérieur. Le livre cite des expériences de magnétoencéphalographie qui démontrent cette affirmation. C'est la diversité des faisceaux réentrants qui permet une telle convergence, nouvelle preuve apportée selon l'auteur à la TSGN étendue. Ceci montre qu'une grande partie de la psychologie cognitive perd de son intérêt, quand elle prétend attribuer des états fonctionnels équivalents à des informations de même nature codées dans les cerveaux et traités par des programmes computationnels identiques. Une très grande diversité et variabilité est la règle, non seulement au niveau des représentations et de leur rôle, mais au niveau des états neuraux sous-jacents. L'intentionnalité et la volonté dépendent de l'interaction des contextes locaux du milieu environnant, du corps et du cerveau.

Observation: le chapitre contribue à diminuer l'importance que l'on attribue généralement aux représentations. Il en fait non pas des épiphénomènes mais des productions non immédiatement significatives. En d'autres termes, il ne faudrait pas attribuer trop d'importance aux images du monde que nous hébergeons. Il s'agit d'un nouvel aspect de la démarche proposée par Edelman et visant à réincorporer la conscience dans les mécanismes neuraux sous-jacents, afin d'aller directement à ces derniers. Mais alors se pose la question évoquée ci-dessus du rôle de ces représentations, qu'il faudrait bien expliquer pour comprendre leur apparition et leur survie au cours de l'évolution. Y a-t-il là quelque chose à voir avec l'imaginaire ou même avec le rêve ? Quel est le lien entre la représentation susceptible de prise de conscience et la catégorisation qui constitue la façon élémentaire dont l'organisme vivant s'inscrit dans le monde, ce avant même qu'il ne dispose d'une CP ?
On ne peut pas non plus oublier que les représentations ne sont pas seulement des constructions individuelles. Elles sont aussi construites au cours des relations entre individus. Par exemple, la représentation d'un prédateur est construite au cours d'expériences vécues par le groupe ou transmise par lui. Elles jouent donc un rôle plus important que ne semble le dire Edelman.
Ceci nous conduit au concept de concept, dont Edelman ne parle pas (sauf à dire que le concept désigne l'aptitude du cerveau à catégoriser ses propres activités et à construire un universel, ce qui ne nous paraît pas suffisant. Le concept est une des briques de base autour desquelles se construisent les échanges langagiers au sein d'une collectivité. Pour simplifier, on pourrait dire que les concepts correspondent aux mots du langage verbal. Ils ne sont pas construits par des individus particuliers, à partir de leurs représentations. Ils émergent sur le mode darwinien des interactions multiples entre locuteurs ayant acquis des représentations globalement comparables. A force d'être exposés à la pluie, comme tous les êtres vivants, certains d'entre eux y ont associé une représentation individuelle que, dans leurs échanges langagiers, ils ont fini par nommer de la même façon, rassemblant sous ce nom un certain nombre de caractères statistiquement significatifs (humidité, froid, utilité pour l'agriculture, etc.). Les concepts, en retour, contribuent à formater les représentations individuelles en les enrichissant de tous les sens donnés par la collectivité au phénomène désigné par le concept. Ajoutons que, dans la mesure où un individu est conduit à rechercher le caractère vrai ou faux d'une de ses représentatons, il ne peut le faire que par comparaison avec le sens généralement donné par la société à cette représentation. On sait ainsi qu'il est impossible, sauf à s'appuyer sur des références extérieures, de comparer une situation réelle et une situation virtuelle, si toutes deux sont similaires.

Le concept de concept, entraînant celui de loi entre les concepts (loi scientifique, par exemple) nous conduit à la question de la construction des connaissances. Même si celle-ci est un phénomène collectif, les cerveaux individuels y contribuent directement. On trouve toujours un individu à l'origine de la qualification d'une entité observée. Il ne semble pas qu'aux origines, ce processus soit très différent de ceux intéressant la catégorisation, notamment au sein de la CP. Mais, dans la CS, comment le cerveau observant les images qu'il reçoit du monde extérieur à partir de ses organes sensoriels et de ses instruments, en fait-il des "objets" de connaissance scientifique ? Autrement dit, le processus décrit par Mme Mugur-Schächter sous le nom de MRC s'applique-t-il, consciemment ou inconsciemment ? [voir notre article]. Plus généralement, ne faut-il pas s'interroger sur le processus épistémologique d'acquisition et de contrôle des connaissances, incluant notamment l'induction et l'abduction, quand on étudie la conscience et les bases neurales de celle-ci ?
Dans un tout autre domaine se pose la question de savoir, si la diversité inter-individuelle est la règle et si chaque individu dispose de son propre substrat neural créant sa propre histoire mentale, ainsi que ses propres représentations, comment dépasser cette diversité pour accéder au général, au cas où s'imposerait l'analyse des représentations individuelles afin d'en tirer des diagnostics, par exemple dans des psychothérapies faisant une part à l'introspection. Mais de telles analyses peuvent-elles relever de la démarche scientifique ?

Chapitre 10. Théorie et propriétés de la conscience ; Chapitre 11. L'identité ; Chapitre 12. Le corps et l'esprit.

Nous proposons de réunir ces trois chapitres car ils synthétisent les précédents et délivrent le message scientifique et philosophique final de l'auteur. Ils sont censés doter le lecteur qui a lu et compris le livre d'une théorie de la conscience portable (c'est-à-dire facile d'utilisation) reposant sur une théorie du cerveau. Ceci lui permettra par la suite d'éviter les pièges de la métaphysique (dualisme, paranormal) ou du recours à des hypothèses physiques exotiques comme celles s'inspirant de la mécanique quantique. L'ambition est louable et nous ne pouvons qu'y souscrire. Malheureusement nous devons constater qu'au moins dans la forme elle manque son but, car ces trois chapitres sont pratiquement incompréhensibles, sauf à relire entièrement le livre, les notes et sans doute aussi à étudier les ouvrages cités en référence. Nous n'essaierons donc pas ici de les résumer, ce qui accroîtrait leur caractère cryptique.
Que peut-on en dire cependant ? La théorie de la conscience proposée repose sur le processus de réentrée, théorie sélectionniste du fonctionnement cérébral TSGN qui constitue le principe d'organisation de l'ordonnancement spatio-temporel et de la continuité du cerveau. Nous ne sommes pas face à des ordinateurs pour qui la variance et l'individualité constitue des défauts. Celles-ci sont au contraire nécessaires pour que les divers groupes de neurones constituant des répertoires puissent entrer en interactions réentrantes soumises à la sélection découlant de la croissance et de l'expérience propre à chaque individu. C'est la connexion par réentrée, multiple, redondante et très rapide entre cartes sensorielles et motrices qui permet la catégorisation perceptive ou découpage du monde en modules adaptatifs laquelle constitue la première manifestation de la CP. C'est elle qui, se combinant avec les autres systèmes neuro-anatomiques non réentrants du cerveau, notamment les systèmes dits de valeur (que nous ne définirons pas ici) sert un peu de Maître Jacques explicatif pour expliquer les différents états neuraux générant des états conscients. On retrouve partout l'idée que ceux-ci, sans être des épiphénomènes, c'est-à-dire sans ne servir à rien, ne sont jamais premiers et causaux. Ils servent surtout de supports pour la communication langagière qui, elle, permet en mobilisant les ressources physiques et biologiques de plusieurs individus, la construction d'environnements collectifs ayant eux un rôle causal. On notera que ce recours généralisé à la TSGN n'est pas pour Edelman une simple hypothèse. Il affirme que tout ce qu'il avance a pu et pourra être vérifié expérimentalement, notamment en multipliant les explorations fonctionnelles non invasives des cerveaux humains.
En ce qui concerne la connaissance subjective ou interne des qualia et autres états de conscience, l'auteur admet que l'on ne puisse rien en dire d'objectif, c'est-à-dire de scientifique, au sens où la physique prétend par exemple décrire le monde de la matière.. Il faudra toujours se référer à l'expérience de chacun, en faisant la supposition que ce que je ressens, moi, n'est sans doute pas très différent de ce que ressent mon semblable. Chaque soi individuel s'est construit au terme d'une histoire unique basée sur celle de ses états neuraux sous-jacents, à commencer par celle du noyau dynamique. Les informations internes (proprioceptives) y jouent dès le stade fœtal un rôle très important. L'élargissement des perspectives apportées par le langage, déterminant principal de la CS, s'est fait également au cours d'histoires spécifiques.
La variété ou diversité des individus les uns par rapport aux autres pourrait être présentée comme une autre forme de la TSGN. Elle permet à l'espèce, face aux difficultés, d'offrir des réponses dégénérées, analogues à celles de l'immunologie, qui sont un gage de bonne adaptabilité globale. Mais en conséquence de la richesse et de la spécificité individuelle, lorsque l'individu meurt, tout meurt avec lui.
Le livre se termine par un rappel que les roboticiens ne contrediront pas : si un jour on peut construire un robot doté d'états neurals simulant ceux du cerveau, on ne pourra pas reproduire les formes particulières de conscience qui spécifient les êtres humains.
Mais, pour les roboticiens, c'est en quelque sorte une bonne nouvelle. Peut-être obtiendra-t-on alors des formes de conscience différentes de celles que nous connaissons...

Un dernier mot: nous avons apprécié la célérité avec laquelle la traduction a été réalisée (par Jean-Luc Fidel) et la version française publiée. S'il pouvait en être toujours ainsi.

Note
De Bernard Baars, on pourra lire en ligne le livre A Cognitive Theory of Consciousness http://www.nsi.edu/users/baars/BaarsConsciousnessBook1988/index.html


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