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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

26 juillet 2004
Notes par Jean-Paul Baquiast

The Taboo of subjectivity
Toward a new science of consciousness

Couverture de "The Taboo of subjectivity", par Allan Wallace

The Taboo of subjectivity
Toward a new science of consciousness
par Allan Wallace

Oxford University press, 2000


Allan Wallace Ouvrages:
Présentation du Bouddhisme
- Buddhism with an Attitude: The Tibetan Seven-Point Mind-Training. Ithaca, NY: Snow Lion, 2001
- Boundless Heart: The Four Immeasurables. Ithaca, NY: Snow Lion, 1999.
· Tibetan Buddhism From the Ground Up. Boston: Wisdom, 1993.
· A Passage from Solitude: A Modern Commentary on Tibetan Buddhist Mind Training. Ithaca, NY: Snow Lion, 1992.

Philosophie de la connaissance et de la conscience:
- The Taboo of Subjectivity: Toward a New Science of Consciousness. New York: Oxford University Press, 2000.
- The Bridge of Quiescence: Experiencing Tibetan Buddhist Meditation. Chicago: Open Court Press, 1998.
- Choosing Reality: A Buddhist View of Physics and the Mind. Ithaca, NY: Snow Lion, 1989.

Bouddhisme et science:
- · Buddhism and Science: Breaking Down New Ground. New York: Columbia University Press, 2003
- Consciousness at the Crossroads: Conversations with the Dalai Lama on Brainscience and Buddhism. With Zara Houshmand and Robert Livingston. Ithaca, NY: Snow Lion, 1999.

La prière d'insérer du dernier livre d'Alan Wallace, Buddhism and science, dit ceci qui résume bien le propos de l'auteur:


"Distinguished philosophers, Buddhist scholars, physicists, and cognitive scientists examine the contrasts and connections between the worlds of Western science and Buddhism. Contributors, the Dalai Lama among them, assess not only the fruits of inquiry from East and West, but also shed light on the underlying assumptions of these disparate world views. The first section presents an historical overview of key modes of inquiry; the second addresses points of intersection between Buddhism and the physical sciences; and the third the ways Buddhism and the cognitive sciences inform each other. Twentieth-century physics -most notably quantum mechanics -has raised profound epistemological and ontological issues that challenge many of the traditional assumptions underlying science as a whole. On the broadest level, this work illuminates multiple ways of exploring the nature of human identity, the mind, and the universe at large".

Bien que, dans cette revue, nous ne nous donnions pas comme ambition l'étude des religions, il nous paraît utile d'examiner, quand des ouvrages de qualité le justifient, le point de vue d'auteurs qui s'efforcent de rapprocher ou, tout au moins de comparer, les approches philosophiques du spiritualisme et celui du matérialisme scientifique. C'est que les scientifiques, comme tous les hommes, se préoccupent de métaphysique. La science pour sa part, prise dans sa lettre, n'enseigne aucune métaphysique, si bien que ceux qui s'intéressent aux sciences sont libres de s'en construire une, soit à partir du matérialisme, soit à partir d'une culture religieuse dans laquelle ils se reconnaîtraient.


Il n'y a véritablement conflit entre sciences et religions que dans des approches radicales ou fondamentalistes, fréquentes il est vrai de part et d'autre. Le radicalisme scientifique, parfois qualifié de scientisme, fait confiance à la pratique scientifique "actuelle" pour tout expliquer de l'esprit et de la conscience, tant au niveau des individus que des sociétés. Le fondamentalisme religieux dénie à la science le droit de proposer la moindre vision de l'homme et de l'univers, tout ayant déjà été dit par les Ecritures et révélations auxquelles se réfèrent en permanence les Croyants. Le scientisme de combat n'est plus guère à la mode aujourd'hui, mais peut-être le redeviendra-t-il, si l'intolérance manifestée par les fondamentalistes religieux reprenait de la vigueur. C'est que les religions paraissent de nouveau être utilisées comme arme de guerre psychologique par des groupes humains, des sociétés et même des Etats organisés en vue de prendre ou de conserver un pouvoir terrestre (c'est-à-dire un pouvoir qui n'a rien d'idéaliste). Ceci aussi bien dans l'Occident, traditionnellement chrétien, que parmi les populations de confession musulmane. Les sociétés se référant aux religions dites contemplatives d'origine asiatique paraissent moins tentées par le fondamentalisme, mais ce calme peut être trompeur, comme le montrent les conflits survenant en zone de friction, à la frontière indo-pakistanaise par exemple. Historiquement, elles étaient aussi féroces que les autres.

Si donc on considère que les fondamentalismes, d'où qu'ils viennent, sont les pires ennemis de l'humanité, en détruisant son unité de l'intérieur, il est intéressant de donner la parole à ceux qui veulent, quand ils sont de bonne foi, aider aux rapprochements ou au moins aux comparaisons entre métaphysiques matérialistes et spiritualistes. En France, l'histoire des religions monothéistes, comme celle de leurs affrontements séculaires avec le matérialisme scientifique, est assez bien connue de ceux ayant fait un peu de philosophie et d'histoire des idées. C'est moins le cas, malgré l'effet de mode qui a sévi en Occident depuis les années 1970, des religions ou philosophies asiatiques, notamment du Bouddhisme.


Le Bouddhisme irrite beaucoup de gens, notamment quand il s'accompagne de la référence quasi obligée à la "sagesse" du Dalaï-Lama, qui ne devrait pas avoir plus de titres que d'autres chefs religieux à la considération des matérialistes. On doit noter cependant que ceux-ci peuvent retrouver dans le Bouddhisme certains aspects du non-réalisme métaphysique sous-jacent à la pratique des sciences modernes, notamment de la mécanique quantique, qui méritent exploration. C'est ce que souligne fortement Alan Wallace. Le philosophe des sciences Michel Bitbol, lui-même membre de l'Institut de San Barbara précité, nous en disait récemment ceci, en réponse à la question suivante: " Vous vous intéressez au bouddhisme comme théorie ou pratique de connaissance. Pourquoi ? Je suppose que vous n'y voyez pas un substitut aux méthodes de la recherche expérimentale occidentale ? " "Non, pas du tout. Mais je suis fasciné par la façon dont le bouddhisme est philosophiquement et "existentiellement" sceptique vis-à-vis de la réification des croyances qui nous servent à nous orienter dans le monde de l'expérience. J'y vois une médiation intéressante vers la conception réflexive et critique du monde qui s'avère si féconde en physique quantique. Le réalisme métaphysique dont nous avons parlé tout au long de ces entretiens, et qui pèse encore lourdement sur la science et la pensée occidentale à la suite de l'héritage de Parménide et de Platon, s'atténue. En nous ouvrant à d'autres cultures, nous devenons insensiblement plus réceptifs à des conceptions du cosmos et de l'homme proches de celles qui sont dorénavant nécessaires pour que se développent les sciences de demain ".

Faut-il cependant chercher un auteur américain tel qu'Alan Wallace pour nous parler du Bouddhisme, et plus généralement du spiritualisme, alors que les auteurs européens, notamment français, ne manquent pas (comme le confirme la courte liste fournie en note ci-dessous) ? Oui, dans le cas de Alan Wallace, car son principal ouvrage que nous présentons ici, The Taboo of Subjectivity, offre l'intérêt de résumer de façon très claire les thèses des spiritualistes, opposées à celles du matérialisme scientifique. Comme nous le verrons, son argumentation est quelque peu faussée, tant par des omissions que par des a priori partisans, que nous énumérerons. Mais dans l'ensemble, il pose bien le problème et suggère des solutions de convergence entre métaphysiques différentes qui pourraient intéresser les scientifiques matérialistes eux-mêmes, dans la mesure où ils admettent que les sciences modernes n'épuisent pas tout ce que l'on peut dire aujourd'hui de la conscience et du libre-arbitre.

Alan Wallace n'est pas neutre, car avant ses études scientifiques, il a étudié le Bouddhisme aux sources et continue à le pratiquer. Il s'en fait donc l'avocat, comme plus généralement celui des religions en général. Mais comme nous-mêmes, dans cette chronique, ne comptons pas abandonner nos convictions matérialistes ou physicalistes, on peut estimer que l'exposé devrait être aussi équilibré que possible.

Les thèses d'Alan Wallace

L'argument principal du livre, auquel nous pouvons souscrire assez largement, est que la science moderne, tant dans ses aspects théoriques que dans ses applications technologiques, est affligée d'un point aveugle qui lui enlève une partie de sa force de conviction, notamment aux yeux de populations mondiales qui, en Occident ou ailleurs, confessent leur croyance en l'existence de forces spirituelles, non réductibles à l'analyse de laboratoire, telle du moins qu'elle est conçue aujourd'hui par les sciences analytiques, quantitativistes et computationnelles.

Quel est ce point aveugle ? C'est celui qui concerne la conscience ? Il ne s'agit pas des études se voulant objectives, analysant la conscience de l'extérieur, notamment par ses mécanismes neurologiques. Celles-ci se multiplient en effet actuellement (voir par exemple le dernier ouvrage, exemplaire à bien des égards, de Gerald Edelman, Plus vaste que le ciel ; Odile Jacob, 2004. Nous en donnerons prochainement un compte-rendu). Ce qui intéresse Alan Wallace est l'étude de la conscience appréhendée de l'intérieur, par chacun des individus conscients. Les neurosciences et plus généralement les philosophes des connaissances considèrent qu'il s'agit là d'un domaine ineffable, c'est-à-dire propre à chacun, non traduisible précisément en mots, pouvant le cas échéant relever de l'épiphénomène, sinon de la simple illusion. Etudier la conscience de l'intérieur, en s'adressant à la personne consciente pour lui demander le sens qu'elle attribue à ce qu'elle perçoit, la qualité affective personnelle (qualia) qu'elle donne à des contenus de connaissance, relève de l'introspection volontaire ou dirigée. Si la littérature, la confession (y compris via les médias), la politique s'adressant au volontarisme des militants, les différentes formes d'analyse psychologique des états et contenus de conscience à but utilitaire (publicité, motivation du personnel) ou thérapeutique sont extrêmement répandues dans les sociétés modernes, peu de scientifiques en ont fait l'objet d'études sérieuses et continues. Pourquoi ?

Alan Wallace attribue cela à l'ostracisme du matérialisme scientifique à l'égard de ce qu'il appelle la subjectivité, c'est-à-dire la façon dont chacun vit les choses de l'esprit en son for intérieur. Il est intéressant de voir comment il articule la science et le matérialisme scientifique. Pour lui, la science, ou plus exactement la pratique scientifique, relève de procédés qui n'ont rien de discutables, même pour les spiritualistes : la démarche hypothético et/ou analytico-déductive sanctionnée par l'expérimentation et s'exprimant par la formulation de modèles et lois dites scientifiques, le scepticisme à l'égard tant des préjugés que des théories établies toujours susceptibles de remise en cause par de nouvelles hypothèses…Mais dans la mesure où la pratique scientifique ne s'intéresse pas aux contenus des croyances, voire refuse de les accepter comme articles de foi, elle commence à entrer en conflit avec le spiritualisme.

Ce conflit s'accentue lorsque la science, comme c'est généralement le cas, s'accompagne d'un postulat métaphysique que beaucoup de scientifiques se refusent à reconnaître comme tel, celui du réalisme, c'est-à-dire la croyance à l'existence d'un réel en soi, objectif, indépendant des observateurs mais que ceux-ci ont la possibilité de découvrir progressivement. Il est évidemment possible de faire dire alors à ce réalisme un peu tout ce que l'on veut, en considérant comme objectivement vrais les résultats des expérimentations. L'auteur note cependant que le réalisme en science est attaqué de toutes parts, comme nous l'avons nous-mêmes noté dans divers articles.

Ce n'est donc pas à la science mais à ce qu'il considère comme sa perversion, le matérialisme scientifique, qu'Allan Wallace s'en prend avec le plus de vigueur. Pour lui, le matérialisme scientifique se caractérise par plusieurs options métaphysiques, qui ne s'avouent pas comme telles et qui le rendent aveugle au phénomène de la conscience subjective et plus généralement de l'existence d'un esprit indépendant du corps. Ces principes sont les suivants : l'objectivité, opposée à la subjectivité. La connaissance n'a de valeur qu'objective, c'est-à-dire ne portant que sur des faits empiriquement observables et exprimés indépendamment du sujet observateur. Ceci exclut notamment toutes les assertions justifiées par des choix moraux ou affectifs. Le matérialisme scientifique est également moniste et réductionniste. Le monisme s'oppose au dualisme, défendu depuis les origines de la pensée par tous ceux qui se réfèrent à la religion. L'esprit, l'âme ou la conscience, selon ce point de vue, ne s'expliquent pas par une communication quelconque avec un esprit extérieur au monde sensible. Ils sont produit par l'agencement de structures matérielles, celles de la biologie ou celles du cerveau. On peut, en étudiant ces dernières, c'est-à-dire dans le cadre d'une procédure réductionniste, tout comprendre de l'esprit, de la conscience et de leurs diverses manifestations individuelles et sociétales.

Enfin, pour Alan Wallace, le matérialisme scientifique, dont la version la plus radicale peut être qualifiée de scientisme, se complète par le physicalisme (tout ce qui existe dans l'univers, y compris l'esprit, peut s'analyser en termes de forces et lois physiques) et par le principe de fermeture causale: il n'existe aucune force, extérieure à l'univers, qui puisse exercer la moindre action sur lui. Ceci exclut évidemment la croyance en une divinité qui aurait créé le monde et continuerait à surveiller son évolution.

L'auteur consacre ses deux premiers chapitres à montrer l'émergence des bases philosophiques du matérialisme scientifique, lequel s'est affirmé progressivement à partir de sociétés médiévales et post-médiévales profondément théologiques. Ceci n'a rien de nouveau pour la philosophie française, bien imprégnée de l'histoire des idées matérialistes et des luttes qu'elles durent mener pour se faire reconnaître, au sein d'une société qui s'affirme aujourd'hui (une des rares au monde d'ailleurs) laïque, c'est-à-dire d'une société pour laquelle la science peut être enseignée sans insulter aux croyances métaphysiques des spiritualistes.

Mais ce qui pour la plupart d'entre nous relève d'une évidence est présenté par Alan Wallace comme le combat d'une théologie contre une autre. Il en déduit donc, comme le font de plus en plus aujourd'hui les fondamentalistes de toutes obédiences, que l'enseignement public ne devrait pas exposer les postulats métaphysiques de la science sans développer en contre partie ceux des religions. Ceci pourrait se défendre, dans le cadre de l'enseignement de l'histoire des idées philosophiques, mais pratiquement, ceci voudrait dire que l'on renonce à l'enseignement des sciences dans les écoles. On sait que s'inspirant de cette revendication à l'égalité de traitement, les fondamentalistes chrétiens exigent aux Etats-Unis que ce que nous considérons en Europe comme un fait scientifique très largement indiscutable, l'évolution darwinienne, soit suivi de l'exposé des hypothèses créationnistes, selon lesquelles la vie a été créée par Dieu il y a environ 10.000 ans. Les imams islamistes fondamentalistes formulent maintenant dans certains pays des prétentions de même nature, obligeant à chercher dans le Coran l'explication de l'univers.

Heureusement, The Taboo of Subjectivity ne se résume pas à de telles polémiques. Le livre centre sa démonstration sur une des conséquences indiscutables d'un matérialisme scientifique trop axé sur une description se voulant objective du monde, c'est-à-dire l'impossibilité de rendre compte des phénomènes subjectifs, ceux qui pourtant constituent le tissu de la vie sociale et individuelle quotidienne. Ayant éliminé par souci de rigueur tout ce qui a trait à l'imaginaire et à l'imagination, aux sensibilités et qualia, à la morale, à l'amour, le matérialisme scientifique, selon l'auteur, se trouve bien en peine de parler aux gens le seul discours capable de les motiver, celui où ils retrouveraient leur propre subjectivité. De plus, l'ensemble des connaissances pouvant résulter de l'exploration méthodique des états de conscience se trouve frappé d'interdit.

Alan Wallace cite fréquemment William James, qui a la réputation d'un philosophe de la conscience intéressé par l'expérience religieuse. Il est évident pour ce dernier que si la science s'interdit d'étudier ce type de réalité, elle se coupe d'une source considérable de domaines de recherche et donc, d'une certaine façon, se met en dehors des réalités sociales. Parmi les domaines ainsi sacrifiés, l'auteur cite l'introspection, considérée dit-il par la science comme ne pouvant donner matière à aucune forme de connaissance objective de l'inconscient et du conscient. De même, les nombreux cas où l'esprit paraît influencer le monde biologique, et parfois les phénomènes naturels, ne font pas l'objet d'étude (ainsi du phénomène bien connu en médecine mais inexpliqué selon lui du placebo).

Mais au moment où l'on pouvait craindre de voir Alan Wallace s'engager dans une défense sans nuances de toutes les pratiques para-scientifiques, superstitions et spiritismes compris, il s'arrête et formule le reproche le plus grand qu'il fait au matérialisme scientifique, le refus d'étudier les pratiques des religions contemplatives, c'est-à-dire principalement du Bouddhisme. Ce refus entraîne celui de considérer les états de conscience modifiée résultant d'un apprentissage plus ou moins long de la méditation transcendantale comme ouvrant des fenêtres sur le monde au moins aussi valables que celles proposées par la science. Là, Alan Wallace plaide pour sa paroisse, si l'on peut dire. Le reproche est certainement juste, car bien peu de scientifiques, sauf à titre de curiosité, pensent trouver dans la méditation un accès à des connaissances objectives. Tout au plus certains y voient une façon de prendre du recul par rapport au stress de la vie quotidienne et aux pressions de la société de consommation, une sorte de yoga de l'esprit en quelque sorte. Mais le temps qu'il faut consacrer à de telles pratiques le rend peu compatible avec une vie active. Par ailleurs, les expériences vécues par les sujets initiés étant entièrement subjectives et ne se traduisant pas par des communications utilisables, elles ne paraissent pas offrir matière à des études de type objectif.

Pour Alan Wallace au contraire, cet aveuglement volontaire enferme les esprits occidentaux dans le dogmatisme réaliste et ne leur permet pas de soupçonner les dimensions hors du temps et de l'espace que les religions contemplatives attribuent au cosmos et à l'esprit. Ceci au moment précis où des sciences émergentes, comme la mécanique quantique dont nous avons souvent traité ici, remettent en question le réalisme et l'objectivité de l'observateur qui fut jusqu'ici le postulat incontournable de la science positiviste. Les descriptions des entités quantiques, telles qu'exprimées par le vecteur d'état, montrent au contraire que ce que l'on peut dire de telles entités est toujours relatif à un sujet bien précis, non transposable autrement qu'en termes probabilistes à un autre sujet.

Alan Wallace va plus loin. Il remet en cause, dans la ligne des pensées religieuses, dont le Bouddhisme n'est pas le seul représentant, le refus du dualisme. Il affirme, non sans raison il est vrai, qu'il n'existe aucune preuve scientifique que l'esprit n'existe pas dans le monde en dehors de la matière, ni qu'un tel esprit, appelé Dieu ou d'un autre nom, puisse influencer le cours des choses de la nature. Les matérialistes sont les premiers à reconnaître que l'on ne peut pas prouver scientifiquement la non-existence de Dieu, ni d'ailleurs son existence. Or les religions contemplatives, pour Alan Wallace, seraient une des meilleures façons de mettre l'esprit des humains en correspondance avec cet esprit transcendantal, dont une étude rationnelle s'imposerait dorénavant. De ceci, il conclut, après une longue argumentation que nous ne pouvons reproduire ici, à la nécessité d'entreprendre l'étude multidisciplinaire des pratiques religieuses et des visions du monde que ces pratiques pourraient enseigner, y compris aux scientifiques eux-mêmes. C'est l'objet de l'Institut pour l'étude interdisciplinaire de la conscience qu'il a contribué à créer et qu'il préside. La conscience y est présentée, non seulement comme un objet à étudier de l'extérieur, à la façon des neurosciences, mais comme un objet à étudier de l'intérieur, en s'adressant à l'exploration contemplative de certains de ses états par les initiés.

Discussion

Que penser des affirmations et arguments du livre ? Voyons les principaux points évoqués :


La pratique scientifique s'accompagne d'une métaphysique, laquelle doit légitimement être confrontée à celle des philosophies spiritualistes.

Nous en convenons bien volontiers. D'une part, comme nous l'avons rappelé, il existe de nombreux scientifiques qui, bien que respectant la pratique matérialiste de la recherche expérimentale dans leurs domaines, ont des convictions religieuses. D'autre part et surtout, les options philosophiques du matérialisme scientifique : refus du dualisme et conception physicaliste de l'esprit et de la conscience ne sont pas présentées comme des lois de la nature, s'imposant à tous comme la loi de la chute des corps. Elles résultent du fait que la science n'a pas découvert d'arguments qui pourraient faire penser à l'existence d'un au-delà peuplé par une ou plusieurs entités spirituelles non matérielles. Le matérialisme moniste constitue un postulat affirmé jusqu'à preuve du contraire, pour des raisons d'économie de moyens. (Le rasoir d'Occam) : il vaut mieux, face à une ignorance, reconnaître que l'on ne sait pas, plutôt qu'inventer des solutions complexes, à base de divinités et d'interventions surnaturelles. Mais le scientifique croyant peut toujours, et il ne s'en prive pas, baptiser Dieu l'espace d'ignorance s'étendant au-delà des limites des connaissances scientifiques.

Il faut également convenir que la métaphysique scientifique évolue elle-même très vite, en fonction de l'émergence des nouvelles sciences ou procédures de recherche. Contrairement à ce qu'affirme Wallace, le réalisme (il existe un réel indépendant de l'observateur) est de plus en plus remis en cause, comme nous l'avons plusieurs fois montré dans nos chroniques. De la même façon, loin de considérer que le sujet doit être évacué dans la formulation des connaissances, beaucoup de disciplines, à commencer par la mécanique quantique, prennent en considération la relation sujet observant et entité observée. Plus exactement, le constructiviste postule que le monde des connaissances se construit par une interaction permanente entre les sujets-acteurs et un univers indescriptible en soi. Ceci constitue indéniablement un nouveau type d'option métaphysique, mais beaucoup plus ouvert à la subjectivité que le réalisme pur et dur.

On ajoutera que, pour répondre à l'invitation de Alan Wallace et des spiritualistes, aucun scientifique matérialiste non dogmatique ne refuse de discuter métaphysique avec des représentants du spiritualisme, tant du moins que ceux-ci acceptent également d'abandonner le dogmatisme.

Le matérialisme scientifique refuse d'étudier la subjectivité de la conscience individuelle. Ce refus posé comme un interdit de départ empêche toute investigation scientifique des états de conscience

Cette critique ressemble beaucoup à la revendication permanente des spiritismes : vous refuser d'étudier (par des équipes multidisciplinaires de préférence) la pratique des astrologues, médecins parallèles et autres tenants d'une " science non officielle ". Nous pouvons en convenir. La science dite officielle ne s'intéresse pas assez à ce qui se passe dans les innombrables phénomènes qui ont fait l'histoire de nos sociétés et continuent à opérer plus ou moins clandestinement. Par quels processus s'exerce l'influence d'un guérisseur, d'un chaman? Pourquoi les fakirs paraissent-ils insensibles à la douleur ? Mais on ne peut pas demander au scientifique qui voudrait approfondir ces mécanismes de postuler a priori qu'ils démontrent l'intervention de l'esprit sur la matière. Il en recherchera d'abord les causes naturelles, neurologiques, psychologiques et autres. De même, confronté aux états de conscience modifiée qui résultent de l'extase ou de la contemplation, avant de supposer que l'initié entre en contact avec une " réalité transcendantale", il étudiera les phénomènes de même nature provoqués par des causes naturelles (fatigue, prise de drogues, etc.).

Par ailleurs, il faut bien se rendre compte de l'investissement sociétal que représenterait l'étude scientifique systématique des pratiques faisant appel à l'imaginaire ou au spiritualisme, pour ne pas dire au spiritisme. Chaque personne étant potentiellement un adepte de telles pratiques et en donnant sa version particulière, la science cesserait de s'intéresser aux grands sujets de notre temps, pour s'enfoncer dans des discussions sans fin avec des subjectivités toujours incomprises et revendiquantes, quand elles ne sont pas pathologiques.

Ajoutons enfin, comme rappelé plus haut, que les sociétés occidentales, bien que s'affirmant adeptes de l'objectivité scientifique, ne refusent pas, au contraire, l'étude des consciences individuelles et de leurs contenus conscients et inconscients. Il y a d'abord de nombreuses sciences humaines qui s'y attachent, pour des raisons parfaitement scientifiques, soit thérapeutiques (psychologie, psychanalyse) soit commerciales ou politiques (études de comportement ou de motivation, par exemple). Enfin les médias sont désormais pleins de gens qui s'épanchent publiquement, provoquant d'ailleurs un grand intérêt du public. La subjectivité est donc loin d'être sacrifiée aujourd'hui. On peut penser au contraire qu'il lui est laissé une part trop belle, au détriment de recherches plus objectives.

On ne peut pas dire non plus que nos sociétés, même dans le cadre d'organisations laïques, refusent les comportements moraux et altruistes, qui seraient le monopole des croyants. Même si en apparence les égoïsmes consommateurs et gaspilleurs, qualifiés à tort de matérialistes, tiennent une grande part dans les PIB, un certain nombre d'efforts sont consentis en faveur du tiers et du quart-monde, par exemple, qui relèvent indiscutablement d'une morale du partage - même si celui-ci n'est pas entièrement désintéressé.

Nous concéderons cependant à Alan Wallace qu'il a tout à fait raison de regretter la défaveur dans laquelle est tombée l'introspection. Des raisons culturelles l'expliquent, notamment l'abondance des moyens offerts dorénavant pour favoriser l'extrospection. Mais il est vrai que les sciences, y compris les sciences cognitives, se méfient sans doute injustement des processus d'introspection. Ceux-ci, surtout quand ils débouchent sur des contenus communicables, par exemple des journaux intimes ou des observations aussi objectivisées que possible, ont toujours apporté des matériaux précieux à la connaissance. Il faudrait en reprendre la pratique à une plus grande échelle que maintenant. On pourrait d'ailleurs conjuguer les pratiques introspectives avec les études externes de la conscience, telles que celles conduites par les neurosciences.

Les pratiques contemplatives du Bouddhisme ne sont pas assez reconnues et encouragées par la science, comme moyen de connaissance sur l'univers et sur l'homme.

C'est, nous l'avons dit, le fond de l'argument d'Alan Wallace, qui justifie et son livre, et la création de l'Institut qu'il préside. On pourra lui donner raison. Le Bouddhisme reste assez marginal en Occident, malgré la faveur dont il jouit chez certains intellectuels. Mais cette marginalisation tient d'abord à la place des religions monothéistes, qui n'ont aucune envie de lui abandonner leur contrôle sur les fidèles. Elle tient aussi, il fut l'admettre, au manque de ce que l'on pourrait appeler des produits communicables. La méditation et la révélation étant des activités subjectives, ceux qui s'y livrent, en y passant beaucoup de temps, n'ont rien à offrir à d'éventuels disciples, hormis l'exemple d'une certaine sérénité (dans les cas réussis). De plus, quand on regarde l'histoire des sociétés profondément pénétrées par les religions dites asiatiques, on ne constate pas qu'elles aient mieux que les autres affronté les difficultés d'un monde en permanent changement. En tous cas, dans la concurrence qui les oppose à l'Occident et aux sociétés musulmanes, ni le Japon, ni l'Inde ni la Chine ne semblent faire appel à leurs valeurs spirituelles traditionnelles, sauf par des références de façade. Le Tibet ne s'en tire pas mieux.

Aujourd'hui cependant, avec le développement des sciences traitant d'objets difficilement observables et souvent abordés uniquement dans le cadre de formalismes mathématiques : la particule quantique, le vide, la théorie des cordes, les sciences les plus soucieuses d'objectivité sont tout naturellement conduites à étudier la façon dont les mythes primitifs et les croyances religieuses qui ont pris leur suite se représentaient ou se représentent le monde. Il sera donc tout à fait légitime, notamment dans l'étude de la conscience et de ses relations avec le corps, chez les humains, les animaux et les robots, d'examiner ce que pourraient en dire les expériences spiritualistes. Si l'Institut d'Alan Wallace, ou tout autre analogue, ont des choses intéressantes à dire, aucun scientifique ou philosophe laïc de bonne foi ne refusera de les étudier. Mais, comme le rappelle fort justement Gérald Edelman dans son beau livre précité, cela ne devrait pas obliger à croire que flottent dans l'univers des esprits indépendants de tous supports matériels, que ces supports soient ceux de la physique macroscopique ou, le cas échéant, ceux de la physique quantique.


Pour en savoir plus
Alan Wallace online : http://www.alanwallace.org/index.htm
Santa Barbara Institute for Consciousness Studie : http://www.sbinstitute.com/

Sur William James

William James ( 1842-1910) étudia d'abord la médecine et la science avant de s'intéresser à la philosophie. . Ce fut un penseur fécond mais difficile à classer, car il écrivit beaucoup et évolua de même. Sa première grande œuvre, The Principles of Psychology (1890), est un mélange de physiologie, psychologie et philosophie, s'appuyant évidemment sur les connaissances de l'époque mais les transcendant par sa vision personnelle relative à la formation de la pensée, anticipatrice de la phénoménologie. Il influença de nombreux philosophes, Edmund Husserl, Bertrand Russell, John Dewey et Ludwig Wittgenstein. Des ouvrages ultérieurs, "Some Remarks on Spencer's Notion of Mind as Correspondence" (1878) et "The Sentiment of Rationality" (1879, 1882) marquent son orientation vers le pragmatisme et le pluralisme, selon lesquels notamment les théories philosophiques sont en partie le reflet du tempérament de leurs auteurs.
C'était aussi un esprit religieux, qui s'exprima par les œuvres de la seconde moitié de sa vie, The Will to Believe and Other Essays in Popular Philosophy (1897), Human Immortality: Two Supposed Objections to the Doctrine (1898), The Varieties of Religious Experience (1902) et A Pluralistic Universe (1909). Il y balançait entre deux hypothèses, celle selon laquelle l'étude de la nature humaine pouvait contribuer à une science des religions et celle selon laquelle l'expérience religieuse implique un domaine surnaturel, inaccessible à la connaissance scientifique mais accessible à l'expérience individuelle de type mystique. Dans les essais de la fin de sa vie, publiés sous le titre de Essays in Radical Empiricism (1912), il proposa une vision métaphysique du monde de type moniste (neutral monism) comme quoi l'univers est composé d'une essence ni matérielle ni mental qui sert de matrice à toutes choses.
William James ayant beaucoup vieilli n'intéresse plus guère la philosophie des sciences modernes, sauf quand il fait référence à la conscience confrontée aux religions. C'est par cet aspect qu'il a ma
nifestement inspiré la réflexion de Alan Wallace. JPB

Sur le Bouddhisme, on pourra lire:
- Stéphane Arguillère
Professeur agrégé et docteur en philosophie
Matière vivante, Pauvert, 2001
- Marc Ballanfat, Directeur de programme au Collège international de philosophie
Vocabulaire des philosophies de l'Inde, Ellipse, 2002
Bouddha autobiographies, Berg, 1998
- Natalie Depraz, Maître de conférences à l'université de la Sorbonne
Gnose, problème philosophique, Cerf, 2000
Ecrire en phénoménologue, Encre marine, 1999
- Rogel-Pol Droit, directeur de recherches au CNRS
Le Culte du Néant, les philosophes et le Bouddha, Seuil, 1997
L'Oubli de l'Inde, une amnésie philosophique, PUF, 1989
- Fabrice Midal, docteur en philosophie
Lumières au pays des neiges, Pocket, 2003
Mythes et dieux tibétains, Seuil, 2000

- Selon le philosophe François Noudelmann, enfin:
Le bouddhisme fait l'objet d'une double méconnaissance en Occident, qui tient autant de la méfiance que de la mode. Découvert tardivement par l'université, il a été lu par les philosophes européens à travers un imaginaire orientaliste qui enferme les cultures lointaines dans le mythe et la tradition. Au XIXe siècle, des philosophes allemands et français se sont intéressés au bouddhisme pour y découvrir une pensée nihiliste, assimilant sans précaution le nirvana et l'anéantissement. L'hostilité fut déclarée contre cette religion supposée rejoindre l'effondrement des croyances et de la volonté occidentales.
Mais à l'inverse, le succès récent du bouddhisme comme pratique de vie témoigne d'un profond malentendu chez ses adeptes occidentaux: dilué dans la tendance new age, cette religion sans dieu devient une méthode psychologique permettant de se retrouver soi-même, bien éloignée de l'évacuation du moi que suppose la voie bouddhique.
Repenser la relation de la philosophie au bouddhisme exige de revenir d'abord aux textes de l'Inde ancienne pour comprendre comment la pensée s'écrit en sanscrit. C'est seulement à partir de ce retour que la relation à la philosophie peut être évaluée et que le bouddhisme peut entrer en dialogue avec certains concepts de la tradition occidentale et avec certaines pratiques de la réflexion philosophique.


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