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22 janvier 2004 Notes
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
L'étoffe
de la réalité
L'étoffe
de la réalité
David Deutsch Cassini,
2003, Traduction française de
The Fabric of Reality, 1997
David
Deutsch est physicien. Il est membre fondateur du Centre for
Quantum Computation au Clarendon Laboratory des universités
d’Oxford et de Cambridge. Spécialiste de la physique
quantique, il s’est intéressé depuis quelques
années aux recherches relatives à l’ordinateur
quantique, instrument qui révolutionnera sans doute
notre vision du monde, quand il aura atteint une dimension
opérationnelle. Il a reçu de l’Institut
de Physique le prix Dirac en 1998, pour ses travaux en matière
de computation quantique.
David
Deutsch a publié de nombreux articles dont on trouve les
références sur son site. The Fabric of Reality,
paru en 1997, est le livre qui l'a fait connaître du public,
ayant été traduit en 10 langues. Mais si l'ouvrage
a été accueilli très favorablement par les
scientifiques, il ne semble pas qu’il ait bénéficié
depuis d’un grand suivi. Sans doute est-il trop audacieux,
sinon visionnaire. Les spécialistes se sentent sans doute
en général agressés par les vues de l’auteur,
lequel n’hésite pas à attaquer les certitudes
qu’il estime mal fondées ou reposant sur de fausses
prémisses. Quant au grand public, tout laisse craindre qu’il
ne soit purement et simplement dépassé. Il faut dire
que sous une apparence de clarté, le livre est quasiment
illisible sans un crayon et une liste de références
à portée de main.
La traduction française, excellente, est due à Françoise
Balibar. L’auteur semble l’avoir relue. Il a mis à
jour, très localement, son texte initial par quelques notes
récentes. Ceci signifie qu’à ce jour il ne juge
pas utile de modifier la rédaction d’origine de 1997.
Répétons cependant ici une nouvelle fois ce que nous
avons souvent observé : compte-tenu des lenteurs de l’édition,
le lecteur purement francophone n’accède aux contenus
originaux que plusieurs années après les lecteurs
anglophones. Autrement dit, il faut absolument apprendre à
pratiquer couramment la lecture des textes en anglais, aussi difficiles
puissent-ils être.
Le
défi du livre : construire une vraie théorie de Tout
On
connaît la mythique Theory of Everything (TOE) que certains
physiciens poursuivent, notamment à travers les recherches
sur la gravitation quantique. L’idée est d’obtenir
l’équation simple dont on pourrait déduire tous
les paramètres physiques existants. David Deutsch ne s’inscrit
pas dans cette voie, qu’il estime à juste titre abusivement
réductionniste, en ce sens qu’elle ne peut tenir compte
de tous les mécanismes créateurs de complexité
qui ont fait l’univers actuel, et qui ne peuvent être
déduits de relations s’exerçant aux échelles
de Planck.
Son ambition, différente parce qu'encore plus ambitieuse,
est de proposer une théorie du monde qui soit une synthèse
des quatre grandes théories (d’aucun diront paradigmes)
reconnues par les sciences actuelles : la mécanique quantique,
la théorie du calcul, la théorie de la connaissance
et finalement la théorie de l’évolution.
Chacune de ces théories donne lieu à d’innombrables
travaux, permet d’innombrables applications et fait l’objet
d’innombrables communications, y compris à destination
du public. Mais chacune d’elle constitue – aspect de
l’enfermement disciplinaire bien connu à tous niveaux
– un monde propre, enfermant ses chercheurs dans une culture,
un vocabulaire, des habitudes qui rendent pratiquement impossible
la communication avec les autres. Par ailleurs, chacune de ces théories,
bien qu’elles fassent généralement partie du
patrimoine de connaissances aujourd’hui reconnu par la communauté
scientifique, suscite des questions ou des critiques auxquelles
elle ne peut facilement répondre si elle reste repliée
sur elle-même. Nous venons d’en citer un exemple à
propos de la mécanique quantique. Le formalisme de la physique
quantique ne dit rien (ou presque) de l’émergence,
créatrice de complexité. On ne peut donc s’en
tenir à lui pour décrire le monde. A l’inverse,
aujourd’hui, tout modèle de l’information ou
du génome qui ne tiendrait pas compte du fait qu' on y trouve
à la base des atomes sensibles aux effets quantiques resterait,
sinon faux, du moins superficiel.
La science de demain, selon David Deutsch, devra donc réaliser
la synthèse des 4 grandes théories qu’il identifie
comme porteuses de toutes connaissances sur l’univers. Pourquoi
celles-ci et pas d’autres ? D’abord par ce que l’on
ne voit pas quelles autres non citées pourraient avoir le
même caractère fondateur ou paradigmatique. Ensuite
parce que, avant de prétendre tout intégrer, il faut
commencer par intégrer les éléments les plus
visibles.
Mais comment intégrer ces théories aux approches si
différentes dans une description de la façon dont
les phénomènes qu’elles décrivent se
conjuguent pour fabriquer la réalité?
David
Deutsch rejette d’emblée deux attitudes qui inspirent
beaucoup de philosophes mais aussi nombre de scientifiques : le
non-réalisme et l’instrumentalisme. Le non-réalisme,
dont l’extrême s’appelle le solipsisme, postule
qu’il n’y a pas de réalité extérieure
à l’homme, ou plus exactement extérieure à
ce que chacun de nous se représente en conscience. L’instrumentalisme
est une version plus acceptable du non-réalisme. Il postule
qu’il y a sans doute une réalité extérieure
à ce dont nous avons conscience. Mais nous ne pouvons en
donner des descriptions objectives. On peut seulement relater, dans
des modèles soumis à l’expérimentation,
la façon dont nos instruments du moment répondent
aux questions ou hypothèses formulées par les observateurs.
C’est globalement la conception du «réel voilé»
proposée par Bernard d’Espagnat (voir
notre article).
David
Deutsch s’inscrit définitivement parmi les réalistes,
pour qui il y a une réalité extérieure à
l’homme. Il consacre les premières pages de son livre
à présenter et défendre le réalisme,
en réfutant les écoles philosophiques, telles le fonctionnalisme
et le solipsisme, qui nient la pertinence du concept. Mais pour
lui la réalité n’est pas ontologique, inaccessible
à la connaissance, comme les Idées de Platon ou les
«révélations» des religions. Elle n’est
pas non plus faite de données qu’il s’agirait
de découvrir. Elle est constructible ou plutôt reconstructible
parce que, précisément, elle n’est pas immuable.
Elle se fabrique, se construit elle-même en permanence, en
application de lois que l’auteur nous invite à découvrir.
Dans ce cas, la réalité peut être, au moins
partiellement et temporairement, accessible à la connaissance
humaine (ou à tous autres types de connaissances non-humaine).
La connaissance humaine est capable, non de découvrir la
réalité in extenso et moins encore de prédire
son évolution, du moins de commencer à comprendre
les mécanismes selon laquelle elle se fabrique, en application
des lois qui la déterminent. Bien plus, connaissant ces mécanismes
et lois, la connaissance interagit avec eux et peut modifier, plus
ou moins complètement, la fabrication de la réalité
ultime. En d’autres termes, nous le verrons, la connaissance
humaine, et notamment la connaissance scientifique, participent
à la construction du réel.
L’ambition
est inouïe, surtout quand on considère que la construction
du réel résultat de l'activité scientifique
pourrait à terme, selon l'auteur, affecter l'ensemble du
cosmos. Elle apparaîtra à certains relever de l’ubris
d’un savant fou. Aussi David Deutsch doit-il justifier avec
soin ce qu’il avance.
Le
premier travail à faire consiste, une fois définie
de façon un peu arbitraire mais tout à fait acceptable
les 4 grands blocs de lois qui «tissent» la réalité,
la mécanique quantique, la théorie du calcul, la théorie
de la connaissance et la théorie de l’évolution(1)de montrer leurs contributions spécifiques, ainsi que
les limites auxquelles elles se heurtent si chacune d’entre
elles ne tient pas compte des contributions des autres. L’exercice
n’est pas facile, puisqu’il oblige l’auteur à
discuter de domaines qui ne sont pas étudiés, sauf
marginalement, par la mécanique quantique dont il est spécialiste.
Il le fait pourtant fort bien, peut-être pas aux yeux de chercheurs
de ces domaines, du moins en tant que scientifique intégrateur
(certains diront de philosophe des sciences) qu’il veut être.
Notons cependant que lorsqu'il décrit l’apport d’un
ensemble de connaissances ou de paradigmes, il pousse la description
aux limites. Autrement dit, il ne s’enferme pas dans les prudences
de langage, sinon le manque d’imagination théorique,
qui caractérise généralement les spécialistes.
Ainsi, en matière de physique quantique, il considère
comme acquis l’hypothèse dite des univers multiples,
sur laquelle nous reviendrons. En matière de computation,
il envisage l’ordinateur universel capable de simuler tout
ce qui existe, même si un tel ordinateur n’est pas concevable
sur Terre. En matière d’évolution, il ne se
limite pas à la biologie, mais à l’évolution
du cosmos, sinon même de tous les cosmos existant ou susceptibles
d’exister (rejoignant et dépassant en cela les vues
pénétrantes de Lee
Smolin). Mais théoriquement, tant que ces hypothèses
ne violent pas ce qu’il considère, avec la plupart
de ses collègues physiciens, comme les lois fondamentales
de la physique, il n’y a pas de raison de les refuser, au
moins dans le cadre d’expériences de pensée.
Examinons
rapidement la façon dont, selon David Deutsch, la réalité
se construit en application des 4 grandes théories qu’il
a identifiées.
La
physique quantique
Celle-ci
est devenue la base de tous développements théoriques
en physique, comme d’un nombre considérable d’applications,
les plus récentes aujourd’hui étant la cryptographie
quantique et le futur ordinateur quantique. Mais ses fondements,
c’est-à-dire le «réel» qui se trouverait
peut-être derrière ses formules, demeurent incompréhensibles.
Les physiciens quantiques s’en tiennent en général
à l’interprétation de Copenhague, proposée
par Niels Bohr : peu importe de savoir si la description du réel
est vraie ou fausse, dès lors que les calculs utilisant le
formalisme quantique prédisent des résultats exacts.
On a là une application particulièrement significative
de l’instrumentalisme précité, selon lequel
on ne peut pas décrire le réel en soi, mais seulement
ce qui en apparaît à travers les pratiques instrumentales.
Mais David Deutsch, comme avant lui quelques autres dont Hugh Everett,
inventeur des univers multiples, ne renoncent pas à savoir
ce qu’il y a derrière les apparences. En d’autres
termes, comme l’auteur le dit à plusieurs reprises,
ce ne sont pas des descriptions du monde qui l’intéressent,
aussi utiles soient-elles. Celles-ci sont nécessairement
fausses en terme de réalisme, puisque c'est seulement le
réel pour nous qui est décrit. Ce qu'il veut, ce sont
des explications, en réponse à des questions du type
: «pourquoi ceci se produit et pas autre chose». Poser
de telles questions est le propre même de la démarche
scientifique réaliste, selon laquelle il existe un réel
extérieur à l’homme, doté de lois que
la science doit comprendre pour y agir en profondeur. La plupart
des scientifiques intervenant dans le domaine des sciences macroscopiques
se réfèrent en général à ce postulat
sans même y penser – et sans d’ailleurs toujours
en tirer les conséquences, car comme le montre David Deutsch,
ils se contentent eux-aussi dans leurs domaines de simples descriptions,
sans se poser la question du pourquoi. Or la réalité
selon David Deutsch se construit parce qu’il y a en son sein
des entités qui accumulent non seulement de la connaissance,
mais des questions lesquelles appellent et reçoivent parfois
des réponses. La science n’a de sens que si elle résout
des problèmes.
Commencer
pourtant le rude exercice de poser des questions à la réalité
à partir des problèmes d'interprétation ou
de compréhension que pose la mécanique quantique consiste
à choisir la difficulté la plus grande. Il est vrai,
nous dit David Deutsch, que si on obtient des réponses aux
questions concernant cet arcane de la physique fondamentale qu’est
la physique quantique, on pourra en tirer des conséquences
utiles concernant le pourquoi de la computation, de la vie, de la
pensée et de tout ce qui existe - à condition d’éviter
le réductionnisme, ce à quoi vise l’ensemble
du livre.
Mais quels problèmes poser à la réalité
physique en général, et au monde quantique en particulier?
Pour l’esprit naïf, ou simplement conservateur, et après
les grands étonnements des années trente du XXe siècle,
il n’apparaît plus de problèmes susceptibles
d’appeler des recherches approfondies, des changements de
paradigmes, afin de recevoir des réponses. Les chercheurs
(sauf de rares spécialistes) finissent par tout accepter
comme allant de soi, dès qu’il s’agit d’entités
ou variables intégrées dans des modèles instrumentaux
qui fonctionnent, au moins provisoirement. Pour dépasser
cette docilité scolaire qui empêche tout progrès
en profondeur de la connaissance du réel, il faudrait vraiment
que les chercheurs conservent leur capacité d’étonnement.
David
Deutsch en donne un premier exemple concernant l’expérience
dite des fentes de Young, considérée depuis les origines
comme résumant à elle-seule toute la problématique
quantique. Les manuels de physique, sans exclusive, signalent que
cette expérience fait apparaître des franges ou zones
d’interférence, sans se demander d’où
viennent et où vont ce que David Deutsch appelle les photons
fantômes lesquels interfèrent avec les photons tangibles.
On répond en général que ces photons fantômes
sont des entités d’un monde quantique étranger
à l’espace-temps propre à notre univers. La
cosmologie contemporaine en donne d’autres exemples, tels
que l’intérieur des trous noirs ou le contenu de «vide
quantique» supposé avoir précédé
le Big bang. Il est assez troublant cependant de constater que les
techniciens essayant actuellement de créer des ordinateurs
quantiques faisant appel à des particules quantiques ou qbits
(ce qui supposera une extrême précision dans les dispositifs
afin d’éviter les phénomènes dits de
décohérence) acceptent l’idée de manipuler
des bits qui, en état de superposition, se promènent
on ne sait où et font on ne sait quoi. Mais, répétons-le,
avec la mécanique quantique, les gens ont appris à
ne pas se poser de questions trop difficiles.
David
Deutsch ne l’entend pas de cette oreille. Pour sa part, nous
l’avons dit, il accepte et développe les hypothèses
de Hugh Everett concernant les «univers parallèles»
ou le multivers. Au sein de ces univers, les particules fantômes
interagissent de la même façon qu’elles le font
dans l’univers tangible. Mais nous n’en avons connaissance
qu’en de rares occasions, par exemple lors des phénomènes
d’interférence. Des physiciens plus ou moins connus
ont repris cette hypothèse, complétée de celle
de l’univers anthropique (voir notre article : L'univers
selon Leonard Suskind). Mais est-ce suffisant pour convaincre
? A quoi bon, diront les non-réalistes, se donner du réel
de telles représentations, encore plus difficiles à
«croire» que ne le sont les descriptions plus classiques,
puisque l’accès au multivers et aux «histoires
parallèles» qui s’y déroulent ne nous
est pas possible. Cela ne peut intéresser que les auteurs
de science-fiction, qui ont évidemment abondamment exploité
le thème et celui, corrélatif des voyages dans le
temps.
Erreur,
répond David Deutsch. Les autres questions qu’il convient
de poser à la réalité, concernant la computation,
la vie, la connaissance, le temps…ne peuvent trouver de débuts
de réponse satisfaisants que si l’on retient l’hypothèse
des univers multiples. Si cette hypothèse paraît encore
incompréhensible, sinon farfelue, ce n’est pas en la
niant mais en l’approfondissant par de nouvelles questions
que la science pourra en obtenir des réponses plus appropriées
à notre entendement, lequel se sera adapté dans l’intervalle
à la manipulation de tels concepts. Rien n’empêche
alors, au moins en théorie, que l’accès au multivers
ne s’entrebâille un jour pour nous, fut-ce marginalement.
Le lecteur curieux, s'il en reste, ne peut qu'applaudir à
cette détermination.
Les
trois autres grandes théories
Nous
n’allons pas ici reprendre et discuter les arguments de David
Deutsch, concernant les autres grandes théories dont il propose
de faire la synthèse afin de comprendre comment se fabrique
«réellement» la réalité. Le livre
les expose dans un désordre certain, mêlant les arguments
de type scientifique avec les considérations relatives à
l’histoire des sciences. La lecture n’est pas sans agrément,
mais on perd vite le fil que suit la pensée de l’auteur.
Nous nous proposons donc ici de reconstruire celle-ci de façon
sans doute superficielle et peut-être localement erronée.
Mais nous espérons avoir respecté la philosophie d’ensemble.
Un
univers tel que le nôtre reconnaît David Deutsch, incluant
la Terre avec la vie et l’intelligence qu’elle héberge
ne peut pas avoir été produit par les processus physiques
élémentaires décrits par la mécanique
quantique. A ceux qui reprochent aux physiciens comme lui d’être
réductionnistes, David Deutsch veut montrer précisément
que sa conception de la réalité inclut plusieurs mécanismes
différents producteurs de complexité. Le premier de
ceux-ci est l’évolution darwinienne qui sur notre Terre
a donné naissance à la vie mais qui, dans d’autres
mondes, peut générer des formes de réplication
sur le mode mutation/sélection prenant d’autres formes
physico-chimiques. Le paradigme darwinien est désormais très
connu et largement adopté. N’y revenons pas ici. On
notera seulement avec intérêt que David Deutsch s’annonce
disciple de Richard Dawkins et de son hypothèse des mèmes,
largement discutée dans notre revue. Les mèmes, à
ses yeux, sont des réplicateurs analogues aux réplicateurs
biologiques, qui portent des fragments de connaissance (voir ci-dessous)
et qui contribuent à la dissémination et à
la prolifération de celle-ci. Dans cette perspective le concept
de moi conscient n’a plus grand sens. Si l’on préfère,
le moi se disant conscient est un mème qui détermine
certains modes de computation des contenus de la connaissance collective.
Le
second mécanisme producteur de complexité découle
des lois fondamentales de la computation. Il correspond à
l’aptitude qu’ont certains systèmes naturels
ou artificiels à produire du calcul informatique, en se comportant
comme des machines de Turing universelles. Sous ses différentes
formes, naturelles ou artificielles, le calcul informatique ou computationnel
permet de construire (sur le mode constructible discret) des entités
ou fragments d’univers qui n’existaient pas auparavant,
entrant ensuite en compétition avec les éléments
naturels, compétition dont résultent de nouveaux types
de création de complexité. David Deutsch insiste beaucoup
sur la simulation du réel produite par les ordinateurs producteurs
de réalité virtuelle. Il confère à celle-ci,
par expérience de pensée, des capacités quasi
infinies de modéliser le réel, y compris le contenu
des cerveaux, dès lors que les systèmes informatiques
disposeraient de ressources et de temps suffisants. Ce ne sont pas
les humains qui pourront jamais espérer simuler l’univers,
ni même une infime partie de celui-ci. Mais si le processus
de création de réalité virtuelle peut être
engagé dans une grande quantité d’univers, offrant
des ressources suffisantes, on peut admettre en théorie qu’il
a contribué et continue à contribuer à la génération
de complexité dans certains de ses univers. On pourrait évoquer
à cette occasion l’hypothèse, généralement
considérée comme fantaisiste, selon laquelle l’univers
tel que nous le percevons est une simulation imposée à
grande échelle aux espèces vivantes terrestres par
certaines entités relevant d’autres univers. Les contenus
ou résultats apparents de cette simulation, telle que nous
la percevons et l’interprétons comme représentatifs
d’une réalité sous-jacente, résulteraient
d’un processus constructible faisant naître du complexe
à partir des composants simples de la réalité
quantique.
Une
question sera posée à propos des calculateurs universels
dont David Deutsch décrit abondamment le fonctionnement et
les effets : où sont-ils, puisqu’ils ne font pas partie
de la réalité quantique mais en sont des formes émergentes.
A lire l’auteur, il s’agira d’ordinateurs tels
que ceux produits par nos intelligences terrestres. Mais on peut
penser aussi que tous les systèmes cérébraux
capables de computation, de l’amibe à l’homme,
entreront dans la catégorie – sans parler d’éventuels
autres calculateurs provenant d’univers auxquels nous n’aurions
pas accès.
Le
quatrième et sans doute le plus important des mécanismes
dont la combinaison constitue le tissu de la réalité
selon David Deutsch relève de ce que l’on appelle quelquefois
(ce que l’auteur ne fait pas) l’abduction. En s’appuyant
très largement sur Popper, il montre sans difficulté
que ni la déduction ni l’induction ne peuvent expliquer
la réalité. Ces processus mentaux, à supposer
d’ailleurs qu’ils soient confirmés par l’expérience,
ne peuvent que la décrire. Or, René Thom l’avait
déjà dit : "décrire n’est pas
expliquer". Pour expliquer un phénomène du
monde, nous dit David Deutsch, il faut faire appel à une
faculté, l’abduction, que certains philosophes (voir
notre article
consacré à Jerry Fodor) estiment le propre
de l’intelligence humaine et inaccessible aux machines de
Turing. Quelle est la démarche abductive? Afin de rechercher
l’explication d’un phénomène, il faut
disposer d’une théorie aussi détaillée
que possible relative à ce phénomène, il faut
la mettre en défaut en faisant apparaître un problème
qu’elle ne résout pas, il faut formuler une autre théorie
répondant le plus élégamment possible au problème
posé et enfin il faut tester cette nouvelle théorie
par la voie expérimentale. Le processus est évidemment
ininterrompu. On n’obtient jamais (même sans doute avec
l’hypothétique théorie du tout que propose David
Deutsch) de théorie générale explicative de
tout. De nouveaux problèmes surgissent en permanence, exigeant
de nouveaux approfondissements théoriques.
Il
faut bien voir, explique David Deutsch, que nous sommes là
de nouveau dans un processus constructible. Formuler une théorie
constitue un apport de complexité au regard de la réalité
préexistante, ou de la réalité qui découlerait
de simples descriptions déductives ou inductives. Organiser
une expérience permettant de tester une hypothèse
déduite d’une nouvelle théorie introduit dans
la réalité un supplément d’information
ou de connaissance qui n’existait pas avant. Le nouveau système
construit sur la base de cette nouvelle théorie, convenablement
vérifiée par l’expérience, peut véritablement
être dit émergent. Ceci signifie, autrement dit, que
la connaissance, notamment quand elle répond aux exigences
de rigueur de la démarche scientifique, crée de véritables
nouveaux mondes.
On
le savait déjà quand on considère les environnements
créés par l’activité scientifique et
technologique des hommes. Mais David Deutsch va beaucoup plus loin.
Il imagine que les systèmes computationnels aux ressources
quasi infinies qu’il décrit, se livrant à des
activités abductives de dimension cosmologique, pourraient
influencer l’évolution des galaxies, voire du cosmos,
voire du multivers. L’hypothèse n’est pas sans
intérêt, au moins théoriquement. Pour l’humanité,
elle ouvre une perspective rassurante : la science devrait contribuer
directement à sa survie, en lui permettant de modifier le
système solaire, sinon le cosmos, dans le sens de cette survie.
Aussi marginal qu’apparaisse le travail du scientifique isolé
dans un infime coin de la Terre, elle-même perdue dans le
cosmos, ce travail, selon l’hypothèse de l’auteur,
pourrait, de proche en proche, par un effet de type «battement
d'ailes de papillon» influencer l’évolution globale
de notre univers, voire celle des univers parallèles.
Deux
remarques
Le
livre comporte de nombreuses autres considérations, notamment
un chapitre consacré au temps et à son écoulement,
dont nous ne voyons pas clairement ce qu’il apporte, compte
tenu du fait que personne n’imagine plus le temps comme un
arrière-plan fixe dans lequel se dérouleraient les
événements. Mais, plutôt que discuter de ceci,
avant de terminer cette présentation, nous aimerions proposer
au lecteur deux remarques générales.
La
première concerne l’intérêt pratique d’une
théorie ou hypothèse générale telle
que celle présentée dans ce livre. Il est certain
que personne ne pourra, en le lisant, s'imaginer partager avec l'auteur
une sorte de révélation fondamentale qui changera
son approche du monde. En fermant l'ouvrage et retombant dans la
réalité quotidienne, on oublie vite les rêves
cosmiques évoqués. Même au plan scientifique,
l’injonction de l’auteur (aussi bien intentionnée
soit-elle) consistant à conjuguer Everett, Turing, Popper
et Dawkins pour mieux comprendre le réel, semble bien optimiste.
Dans chacune des disciplines visées, qui elles-mêmes
se divisent en multiples sous-disciplines, les chercheurs ne sont
pas près d’abandonner leur domaine pour aller chercher
des références ou des débouchés dans
les autres. C’est une difficulté que l’on retrouve
dès que l’on vise à l’interdisciplinarité.
Les représentants de chaque discipline acceptent bien de
s’informer des travaux de leurs collègues, mais de
là à faire appel aux concepts et instruments des autres,
il y a un grand pas.
Nous
pensons cependant que l’auteur va dans le sens, si l’on
peut dire, de l’histoire des sciences contemporaines. Aujourd’hui,
un chercheur ou un philosophe des sciences qui ne connaîtrait
pas (pour les utiliser le cas échéant) les linéaments
de la mécanique quantique, de l’informatique, de la
théorie de la connaissance et de l’évolution
n’irait pas très loin dans l’approfondissement
théorique. Chacune de ces théories, si elle ne propose
pas aux autres de modèles directement réutilisables,
suggère des images et aide à soulever des questions
qui se révèlent utiles à celui qui ne se borne
pas à instrumenter, mais cherche à comprendre. Nous
en avons nous-mêmes fait la remarque en présentant
les travaux de Lee Smolin concernant la gravitation
quantique en lacets. Aussi loin que soit cette dernière
des phénomènes de la vie courante, elle propose des
approches méthodologiques susceptibles de faire évoluer
les sciences les plus éloignées de la physique : considérer
par exemple que notre univers macroscopique doit être étudié
comme un tissu de processus et non un ensemble de personnes et de
choses. Une lecture attentive du livre de David Deutsch fait apparaître
au lecteur d’innombrables assertions qui, sorties de leur
contexte et réutilisées ailleurs, enrichiraient considérablement
les perspectives et, mieux encore, poseraient des questions qui
n’apparaîtraient pas autrement. C’est une grande
qualité.
Notre
seconde remarque est plus critique. Il est gênant que David
Deutsch se mette sans complexe dans la posture de l’observateur
extérieur au réel, afin de nous expliquer que celui-ci
est comme ceci ou comme cela, alors que manifestement, «celui
qui parle» au nom de David Deutsch n’est, si l’on
en croît ses hypothèses relatives à l’étoffe
de la réalité, que l’émergence spontanée
d’une complexité découlant de l’existence
de telle personne à tel moment. Certes, l’émergence
que représente à ce moment David Deutsch et les idées
ou mèmes qu’il propage dans son livre sont certainement
capables d’apporter de l’information structurant l’évolution
globale du cosmos. Mais ne pas reconnaître leur caractère
relatif, en s’attribuant une objectivité et une sorte
d’omniscience qui, selon les prémisses même posées
par l’auteur, sont impossibles, ne met pas de clarté
dans le débat. Le lecteur à son tour est contaminé.
Au lieu de se considérer lui-aussi comme une émergence
produit du conflit momentané de quelques contenus informationnels,
il se drape dans l’attitude du dieu omniscient, ce qui ne
l’aide pas à voir les innombrables problèmes
non résolus qui l’entoure, non plus qu’à
essayer de leur trouver des solutions.
Un
de ces problèmes est que l'évolution du monde telle
que la décrit David Deutsch exclut pratiquement, sinon l'homme
et son esprit, du moins ce que l'on appelle généralement
sa conscience volontaire et son libre-arbitre. Nous sommes en présence
de mécanismes se déroulant seuls, si l'on peut dire.
Si à certains moments nous avons l'impression de décider
librement, c'est parce que cette impression renforce l'efficacité
de nos décisions et a été pour ce motif sélectionnée
par l'évolution. C'est d'ailleurs ce que disent la plupart
de ceux qui étudient les mécanismes de décision
au niveau de l'espèce humaine.
Mais
le temps ne paraît pas encore venu où l’on trouvera
des auteurs qui préviendront leurs lecteurs que ce qu’ils
écrivent ne provient pas d’autre chose que d’un
conflit darwinien entre mèmes, à ne pas prendre comme
parole d’évangile. Il faudra attendre pour cela qu’émergent
des mèmes qui, ayant découvert qu’ils se reproduisent
mieux en se présentant, par le truchement des auteurs à
travers qui ils s’expriment, comme ce qu’ils sont, c’est-à-dire
des mèmes d’un nouveau type, n'hésitent pas
à le proclamer haut et fort.
Cependant
bientôt peut-être les choses changeront. Il faudra pour
cela qu’émergent – toujours spontanément
– des modèles descriptifs incluant d’emblée
l’observateur dans la description de ce qu’il observe.
Ceci n'est pas exclu, dans la perspective de systèmes de
conscience artificielle auto-adaptatifs souvent évoqués
dans notre revue.
Note (1)David
Deutsch les attribue, un peu généreusement, car leurs
auteurs n’avaient sans doute pas mis dans leurs hypothèses
tout ce que lui-même y voit, respectivement à Everett,
Turing, Popper et Dawkins.