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Introduction
au siècle des menaces par
Jacques Blamont
Odile Jacob
2004
Le
professeur Jacques Blamont est membre de l'Académie
des sciences, professeur émérite à l'Université
Paris-VI. Il a été un des acteurs des programmes
spatiaux français, en liaison notamment avec la Nasa,
le JPL et les centres spatiaux de l'ex-URSS. Il
a notamment publié Vénus dévoilée,
Le Chiffre et le Songe, Le Lion et le Moucheron.
Des
périls imparables, parce qu'émergents et trop
rapidement
convergents
Présentation
générale
On
ne peut pas, à moins d'être dénué à
la fois d'imagination et d'une connaissance minimum de ce qu'est
le monde global, sortir indemne de la lecture du dernier livre
de Jacques Blamont, Introduction au siècle des menaces.
J'irai plus loin. Sur beaucoup de gens, ce livre devrait faire
l'effet de la vision qu'a eue Paul d'Ephèse sur le chemin
de Damas, les dépouiller de toutes leurs certitudes rassurantes
et les laisser seuls, confrontés à leur mort annoncée.
La thèse est simple, résumée dans le Prologue.
L'auteur raconte que, en 1993, lors d'une mission au Jet Propulsion
Laboratory, face à un cas d'extrême misère,
il a pris conscience du fait que la science fondamentale, qu'il
croyait capable d'élever le niveau matériel et moral
de l'humanité, n'était qu'un des aspects trompeurs
de ce qu'il nomme "quelque chose d'énorme et de mystérieux",
un mécanisme implacable s'étant mis en marche pour
détruire la civilisation.
Ce mécanisme, c'est le développement exponentiel
des sciences et des technologies, produisant un développement
lui aussi exponentiel des populations et des besoins, sur une
Terre dont les ressources actuelles et futures se révèlent
incapables de faire face à la demande. Il en résulte
déjà une inégalité intellectuellement
peu supportable entre les favorisés dont le revenu dépasse
les 50 $ par jour et les milliards d'hommes à 1 $, comme
il les appelle. Mais bientôt, du fait des réseaux
modernes qui font du monde, comme on l'a dit, un vaste village,
ces milliards d'homme à 1 $ ne vont pas rester tranquillement
chez eux à mourir, comme actuellement au Darfour. Ils vont
détruire, involontairement par leur seule volonté
de survivre, puis de plus en plus volontairement, la citadelle
de privilèges où croyaient s'être enfermés
les favorisés. Ceux-ci, par leur aveuglement despotique,
ne feront rien pour prévenir le mal, mais au contraire
accéléreront leur propre destruction.
Plusieurs sortes de catastrophes nous menacent, qui se conjugueront.
L'auteur cite évidemment d'abord les conflits armés
entre Etats, principalement nourris par la politique américaine
d'hégémonie reposant sur un effort effréné
de maîtrise des technologies de domination civiles et militaires.
Le cur en est fourni par les moyens de surveillance et de
combat faisant appel à l'électronique et aux réseaux.
C'est la Cyberwar, qui n'exclut pas cependant le renforcement
des arsenaux nucléaires, bactériologiques et chimiques
déjà constitués dans la prévision
d'une guerre avec l'URSS. Mais de nombreux Etats émergents
se sont donnés ou vont se donner aussi de telles armes.
Ils n'auront pas la maîtrise américaine, mais ils
pourront provoquer - et provoqueront inévitablement, pense
l'auteur - des conflits catastrophiques. On pense à l'Inde
et au Pakistan, mais bien d'autres théâtres d'opérations
pourront s'ouvrir dans les années à venir.
La deuxième grande menace est celle à laquelle aujourd'hui
tout le monde se réfère, le terrorisme mené
par des entités proliférantes sur le mode viral,
utilisant les ressources de l'Internet et des réseaux multimédia
pour mobiliser progressivement dans la guerre contre les riches
des millions puis des milliards de fanatiques n'ayant rien à
perdre. C'est ce que Jacques Blamont appelle la netwar. Les Etats-Unis
mènent aussi la netwar. C'est même une de leurs formes
d'assujettissement des esprits. Mais ce sont les internationales
terroristes qui en tirent dorénavant le meilleur profit.
D'autres types de menaces sont déjà en route, en
arrière plan des précédentes. C'est l'épuisement
des ressources de l'écosystème, objet de beaucoup
de discours, mais dont nul ne mesure ce qui en résultera
: les hommes à 1 $, entassés dans des mégapoles
submergées par les risques naturels, se jetteront à
l'assaut des pays riches. C'est aussi et surtout, dirait sans
doute l'auteur, les innombrables maladies mutantes qui viendront
à bout des illusoires protections sanitaires derrière
lesquelles l'Occident croit encore pouvoir s'abriter. La route
du futur est ainsi barrée, et bien barrée, par un
mur infranchissable.
On
dira que les messages de ce type n'ont rien d'original. Tant et
si bien qu'ils n'ont plus guère d'effet. Quand ils proviennent
des militants tiers-mondistes ou altermondialistes, ils sont repris
et déclinés sous de multiples formes, sans provoquer
beaucoup de réactions des décideurs mondiaux. Quand
ils sont formulés par des scientifiques comme Martin Rees(1)
ou Hubert Reeves, on y voit le remords de gens brûlant
ce qu'ils ont adoré, provoquant de façon un peu
irresponsable un rejet des sciences et technologies qui pourraient
précisément apporter des remèdes aux grandes
inégalités. Mais c'est sans doute parce que ces
messages ne sont pas assez forts. Nul part, il ne nous est dit,
comme le fait Jacques Blamont, que la machine à s'autodétruire
ne peut plus désormais être arrêtée,
quoiqu'on fasse ? Martin Rees donne à l'humanité
50 chances pour 100 d'échapper à l'apocalypse (au
"doomsday") . Pour Jacques Blamont, elle n'a aucune
chance d'y échapper. A la fin du livre, il se met dans
la posture d'un médecin annonçant à un malade
qu'il n'a plus que 3 mois à vivre quoiqu'il fasse. Le monde
tel que nous le connaissons n'a selon lui plus que quelques années
à vivre, quoi qu'il fasse. Tout les "Il n'y a qu'à",
comme il les appelle, n'y feront rien car ceux qui les professent
n'ont pas compris la rigueur des enchaînements mortifères
qui sont en train de sceller notre destin.
Mais
il y a d'autres raisons que son pessimisme absolu qui obligent
à distinguer ce livre. La première est son style
superbe, mêlant le réalisme décapant, l'ironie
et souvent la poésie, de sorte que les 500 pages se lisent
tout d'une traite. La seconde est l'abondance et la précision
des documents, citations, informations fournies. L'auteur a approché
tous les grands de l'establishment scientifico-militaro-industriel,
en France, aux Etats-Unis et dans ce qu'il appelle la Soviétie.
Il connaît parfaitement ce dont il parle, contrairement
à beaucoup de ceux qui dénoncent la science, la
technologie ou l'impérialisme américain sans y comprendre
grand chose. Pour les lecteurs de notre revue, bien au fait nous
pouvons l'espérer de toutes ces questions, beaucoup des
données fournies n'apparaîtront pas originales (certaines
nécessitent aussi d'être actualisées). Cependant,
pour l'immense majorité des lecteurs que le livre devrait
avoir, à commencer par les hommes politiques dont la naïveté,
face notamment aux Etats-Unis, le dispute à l'aveuglement,
il y a là une source irremplaçable d'information
et de mise en garde.
L'argumentaire
détaillé
Entrons
maintenant un peu dans le détail du livre. Le chapitre
1 intitulé le moteur de l'histoire décrit l'explosion
des sciences et technologies de l'information, entretenue au rythme
de la loi de Moore par un doublement tous les 18 mois des performances
des systèmes. Ce sont les Etats-Unis qui ont été
à la naissance de cette explosion techno-scientifique.
Ils continuent à l'entretenir et à en bénéficier
par les investissements colossaux consacrés par les administrations
et par les entreprises high-tech, désormais quasiment toutes
en situation de monopole mondial. Le mouvement se poursuit avec
l'arrivée des nanotechnologies et de l'informatique quantique,
de la bio-informatique et des neurosciences artificielles. Nous
avons nous-mêmes maintes fois décrit la façon
dont les Etats-Unis veulent utiliser ce que la National Science
Foundation a nommé les sciences émergentes et convergentes
pour se donner la maîtrise des corps et des esprits dans
le monde entier. Ceci dit, les mouvements minoritaires, d'inspiration
terroriste, pourront aussi mettre la main sur certaines de ces
technologies afin d'en faire des armes de destruction.
Mais de tels développements ne découlent pas seulement
d'une volonté politique. Ils sont en fait le fruit d'une
émergence globale, à base technologique, sur laquelle
désormais personne ne peut rien et qui transforme en profondeur
l'ensemble des sociétés. Le chapitre 2 décrit
les facteurs de cette transformation. C'est la rapidité,
qui bénéficie aux groupes et pays qui savent s'adapter
plus vite que les autres, Etats-Unis en tête. Mais c'est
aussi ce que l'auteur nomme maladroitement la saturation, qui
est l'épuisement, à la même vitesse accélérée,
des ressources essentielles, complétée de l'impossibilité
de les renouveler, contrairement à ce que promettaient
les défenseurs des nouvelles technologies : eau potable,
nourriture, espace habitable (ce qui crée le phénomène
des mégapoles invivables foyers de toutes les explosions).
La réticulation enfin, c'est-à-dire la mise en réseau
potentiel de tous les opposants, produit la guerre sur les réseaux,
dont bénéficient notamment les altermondialistes
les plus radicaux et les groupes du type d'El Quaida. Cette réticulation
ne profitera pas, contrairement à ce que l'on pouvait espérer
dans une vue naïve de la communication, aux laboratoires
innovants et aux mouvements humanistes, mais à "la
peur, à la haine et au désespoir, à ceux
qui ne veulent pas construire mais détruire" . Le
panorama d'arrière-plan est celui de l'inégalité
absolue, 6 milliards d'individus, bientôt 9 (en 2050) dont
au moins 2 à 3 milliards vivent aujourd'hui, non au seuil
de la pauvreté, mais en dessous, tandis que 15% de la population
dispose des 4/5 du PIB mondial. Cette inégalité
ne s'atténue pas avec le temps mais s'accroît.
Les chapitres 3, 4, 5 et 6 sont consacrés essentiellement
à montrer les mécanismes de génération
de l'hyper-puissance américaine et à la façon
dont celle-ci se déploie, d'abord dans les stratégies
de dominance totale, "full spectrum dominance",
ensuite sur le terrain des différentes guerres où
les Etats-Unis depuis 15 ans ont engagé leurs forces, enfin
dans l'espoir de construire un bunker inviolable à toutes
les agressions possibles. Ces pages fourmillent de références
multiples (voir notamment en fin d'ouvrage, la liste des abréviations
et des auteurs cités), références qu'ignorent,
nous en sommes à peu près convaincus, l'écrasante
majorité des citoyens et même des hommes politiques
européens. Il faut pourtant les connaître, afin de
comprendre, notamment en Europe, l'asservissement que l'on risque
quand on pratique l'atlantisme mou qui est encore une posture
dominante dans les cercles politiques et économiques européens.
Ces quatre chapitres montrent également, précisément,
l'impuissance historique de l'Europe à se doter des moyens
scientifiques et technologiques, civiles et militaires, qui auraient
permis de peser d'un poids suffisant face aux Etats-Unis. La France,
pour sa part, un peu moins passive dans le discours, n'a cependant
produit que des gesticulations. La situation n'est pas meilleure
aujourd'hui, quand on voit le peu d'intérêt accordé
aux programmes de recherche et de développement en Europe.
Le livre a été pour l'essentiel rédigé
avant l'invasion de l'Irak. Il ne tient donc pas compte de l'actuel
"enlisement", au moins apparent, de la coalition anglo-américaine
dans ce pays. Mais on peut penser que cet enlisement n'est qu'un
épisode. Cela ne bouleversera pas les rapports de force
entre les Etats-Unis, l'Europe et les puissances émergentes,
notamment la Chine.
Le chapitre 7 nous intéressera particulièrement,
car il détaille l'incapacité des pays européens
et de l'Union à se doter d'une politique de puissance,
face aux Etats-Unis. Les Européens préfèrent,
dit l'auteur, une politique de jouissance (ou de simple laisser-aller).
Ceci est évident dans tous les domaines de la puissance
scientifique et technologique, mais plus particulièrement
en matière de défense. Nous ne résumerons
pas tout ceci, qu'il faut évidemment lire et méditer.
Disons que l'auteur ne semble pas encore croire aux velléités
affichées au plan européen pour se doter d'un noyau
de défense commune. Les bases manquent. Quant à
la France, Jacques Blamont est très sévère
à l'égard de la politique gouvernementale affichée
aux Nations-Unies à la veille de l'invasion de l'Irak,
politique qu'il qualifie de lâcheté. Il ne fallait
pas, certes, abonder dans le sens des Donald Rumsfeld et autres
Wolfovitz, mais il fallait tout faire pour rallier à la
position franco-allemande l'ensemble des pays européens,
plutôt que laisser enfoncer le coin que l'on sait entre
la vieille Europe et l'autre. Pour cela la France aurait du s'engager
massivement dans la construction d'une politique scientifique
et de défense commune susceptible d'intéresser les
nouveaux entrants. Cela n'a pas été fait et cela
ne sera pas fait. L'effondrement des budgets de défense
et de R/D stratégique se poursuit.
Que sera l'avenir, sur ces bases? C'est celui de toutes les menaces.
Le chapitre 8 en donne une première analyse. Il
distingue les Etats et peuples du Moteur (essentiellement l'Occident,
dominé par les Etats-Unis) et ceux du Trou. Ceux qui sont
dans le Trou veulent en sortir et s'en prennent à ceux
du Moteur, en retournant contre eux les armes développées
au sein du Moteur. Ceci est illustré par la prolifération
des armes de destruction massive ABC, atomiques, bactériologiques
et chimiques. Il y a les armements dont un nombre de plus en plus
grand d'Etats se font les champions, au mépris de tous
les traités. Mais il y a aussi et de plus en plus ceux
dont se dotent les groupes terroristes, enrichis par des trafics
mafieux. Il serait irréaliste de penser que tous ces arsenaux
resteront sagement dans leurs entrepôts. L'Occident ne pourra
pas se protéger, contrairement aux illusions de la politique
de rétorsion.
Le même chapitre 8 (dont il aurait mieux valu faire un chapitre
à part entière) consacre de longs développements
à la netwar, c'est-à-dire à la guerre que
mènent et mèneront contre les peuples du Moteur,
grâce aux réseaux, les quelque 2 milliards d'hommes
à moins de 1$. Ceux-ci sont principalement concentrés
dans des pays musulmans qui n'ont pas réussi, contrairement
à la Chine et à l'Inde, à se donner des voies
pour rejoindre le Moteur. Sans adhérer entièrement
à la thèse de Huntington sur la guerre des civilisations,
Jacques Blamont ne peut pas ne pas constater la façon dont
les ennemis de l'Occident utilisent les cercles de l'Islam militants
pour recruter sans cesse de nouveaux soldats qui n'ont rien à
perdre, assurés qu'ils sont de monter au paradis après
leur sacrifice dans des attentats-suicides. Ces recrutements sont
d'autant plus faciles, pourrions nous ajouter à la date
où nous écrivons cet article, que les Etats-Unis
par leur aveuglement en Irak ont tout fait pour y aider. Le chapitre
détaille, sans doute avec trop de luxe, car il donnera
des idées à ceux qui n'en ont pas encore, les multiples
moyens qu'ont les internationales salafistes et autres diverses
obédiences de la soi-disant guerre sainte pour détruire
le Moteur de l'intérieur.
La peinture de l'apocalypse est-elle complète ? Absolument
pas. Le chapitre 9 décrit les menaces environnementales
tout aussi pernicieuses qui nous attendent. Le 21e siècle
sera le siècle des épidémies, devenues imparables
du fait de l'émergence continue de nouveaux germes prenant
naissance dans les foyers de misère et d'insalubrité
du tiers-monde. Il sera aussi le siècle des désastres
: épuisement des sources d'énergie, de matière
première, de nourriture. S'y ajouteront les brutaux changements
climatiques qui généreront une nouvelle extinction
massive biologique, dont les premières victimes seront
les mammifères supérieurs (humains compris) et dont
les gagnants seront de nouvelles espèces virales, bactériennes
ou parasitaires. Ce sera la revanche de Gaïa, l'écosystème
martyrisé par la civilisation technologique.
On pourra remédier à tel ou tel risque, mais leur
conjonction les rend imparables. L'humanité est en train
d'atteindre une Singularité(2),
selon le terme employé par les gourous de l'explosion des
réseaux de connaissances. Mais il ne s'agit pas d'une Singularité
positive, ouvrant une sorte de Big Bang vers un avenir radieux.
C'est celle d'une Singularité négative, une sorte
de Black Hole béant où nous seront tous aspirés.
Même le retrait de certains dans la méditation et
la prière ne les sauverait pas. L'auteur prend là
de véritables accents prophétiques, en citant le
fameux épisode du Livre de Daniel, Manê-Tecel-Pharês.
"Cette nuit là, Balthazar, le roi de Chaldée,
fut mis à mort". C'est ce qui nous attend tous. Aucune
fuite, dans l'espace ou le virtuel, ne nous sauvera. Nous sommes
en train de nous mettre nous-mêmes à mort.
Quelques
commentaires
Jacques Blamont sait bien que beaucoup de ses lecteurs ne se laisseront
pas impressionner par sa démonstration. Ils tenteront de
réagir. Les propositions et bonnes résolutions vont
fleurir. Mais il les a désarmées d'avance, en expliquant
que les solutions variées aujourd'hui imaginables ou bien
seront partielles et sans effets globaux, ou bien ne seront pas
acceptées. Jamais par exemple les gens à 50$ ne
consentiront à réduire leur budget à 20$,
pas plus que ceux à 1$ ne se satisferont d'être hissés
grâce à cette réduction au statut mirifique
d'hommes à 5 $.
Néanmoins le diagnostic impitoyable sera discuté
et l'auteur taxé de pessimisme maladif. Pourquoi par exemple
ne pas penser que des sources d'énergie alternatives (y
compris la fusion thermonucléaire que Jacques Blamont balaie
d'une phrase), conjuguées à des économies,
ne pourraient-elles, nécessité aidant, pallier la
crise des énergies fossiles ? De nombreuses technologies
et sciences non critiquées sérieusement par l'auteur,
apparaissent prometteuses, et ne peuvent être disqualifiées
avant même d'avoir été mises en uvre.
Par ailleurs, au plan humain, pourquoi faire systématiquement
de l'homme à 1 $ une sorte de rat enragé prêt
à tout pour ronger le navire qui le porte ? Les humanitaires
et autres intermondialistes pacifistes (doux rêveurs dira
l'auteur), n'ont pas renoncé à porter auprès
du tiers monde un autre message que celui de Bush. Ce devrait
être là tout l'avenir d'une puissance européenne
enfin reconquise et mise un peu plus au service de la lutte contre
le sous-développement.
Mais nous voudrions poser à l'auteur des questions un peu
différentes.
La
première concerne l'accueil fait au livre. Selon l'éditeur,
il s'est bien vendu. Il aurait donc du logiquement provoquer un
énorme mouvement d'opinion. Les collègues de Jacques
Blamont à l'Académie des sciences devraient être
en révolution. Or, à notre connaissance du moins,
on en a très peu parlé? Comment expliquer ce relatif
silence ? Est-il dû à l'aveuglement persistant de
ceux que Jupiter aveugle, que ce soit les gouvernements, les firmes
ou les citoyens occidentaux. Mais alors comment, si la situation
est si grave, briser le silence ? Il est vrai que s'il n'y avait
rien à faire, se taire ou agir ne changerait rien au désastre
annoncé. Mais personne ne peut accepter cela. L'homme n'est
pas programmé génétiquement pour se laisser
abattre sans résistance.
Une grande part du livre montre l'avance qu'ont pris les Etats-Unis
dans la netwar et la cyberwar, aux dépends notamment de
l'Europe, dont l'auteur dénonce à juste titre l'aveuglement
et la lâcheté. Nous partageons ce point de vue, qui
anime en particulier le mouvement que nous lançons pour
une Europe développant mieux que par le passé les
sciences et technologies de souveraineté.(www.europe-puissance-scientifique.org)
Mais ne faut-il pas penser, face notamment à l'enlisement
momentané des Etats-Unis en Irak et dans leur guerre particulièrement
maladroite contre le terrorisme, que l'Europe dispose maintenant
d'un créneau pour rattraper son retard, de préférence
dans des technologies pouvant contribuer à diminuer l'inégalité
du développement mondial? Dans ce cas, comment en faire
mieux prendre conscience aux européens? Ce ne sera sans
doute pas en expliquant que les jeux sont faits et que tout est
perdu.
A l'inverse, que répondre à ceux qui continuent
à voir dans les Etats-Unis le meilleur rempart contre les
fanatiques en guerre contre l'Occident, et qui traitent d'anti-américanisme
primaire le fait de vouloir que l'Europe se donne les éléments
de l'indépendance technologique ? Est-ce qu'une certaine
forme d'anti-américanisme (combattant au moins les dérives
autoritaires de l'administration actuelle) n'est pas un point
de passage obligé pour la
renaissance européenne?
Posons pour terminer une question qui relève de l'épistémologie.
Dans notre revue, nous avons présenté beaucoup de
thèses scientifiques pour qui la conscience volontaire est
une illusion. La conscience peut seulement témoigner, de
façon d'ailleurs très subjective, mais elle n'est
pas causale. Une prise de conscience peut entraîner des conséquences
locales et temporaires, mais celles-ci sont inopérantes à
l'égard des grands mécanismes déterministes.
Etre conscient d'être à l'agonie n'empêche pas
de mourir. C'est bien ce que semble penser Jacques Blamont, puisqu'il
se refuse, après son exercice remarquable de lucidité,
à toute recommandation.
Mais en ce cas, il faudrait admettre que des causes complexes et
d'ailleurs mal élucidées, difficilement modélisables,
aux conséquences imprédictibles, détermineraient
l'évolution du monde: les gènes, les mèmes,
les compétitions darwiniennes entre super-organismes... Toute
description d'un état de l'univers ne renverrait pas à
un hypothétique univers en soi correspondant à cet
état, mais renverrait d'abord au descripteur en interaction
avec son environnement particulier. Dans ce cas, ne faudrait-il
pas admettre la relativité des phénomènes que
l'on décrit et surtout, dans certaines marges, l'impossibilité
d'enfermer l'avenir dans des probabilités d'évolution
sérieuses. Ceci pourrait laisser quelque espoir à
ceux qui refusent de se dire condamnés. Ils pourraient encore
tenter d'agir, à toutes fins utiles et sans garantie de succès.