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Mihai
Draganescu est professeur honoraire à l'Université
de Bucarest. Il est membre de l'Académie de Roumanie
qu'il a présidée de 1990-1994. Malgré
son opposition ouverte au dictateur Ceaucescu, il a poursuivi
pendant plus de quarante ans des travaux en informatique,
électronique et philosophie des sciences.
Il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages et d'articles,
que l'on retrouvera dans sa bibliographie http://www.racai.ro/~dragam/
Yves
Kodratoff est directeur de recherche au CNRS, chercheur en
intelligence artificielle à Paris Sud Orsay au Laboratoire
de Recherche en Informatique, Équipe Inférence
et Apprentissage. Voir sa page personnelle http://www.lri.fr/~yk/
A
la recherche d'une conscience cosmologique
Face
à la question de l'autonomie de la conscience, les sciences
et les philosophies qui s'appuient sur elles nous proposent aujourd'hui
une vision du monde paradoxale. Alfred North Whitehead le faisait
déjà remarquer, en des termes différents, il
y a plus de cinquante ans [A.N.Whitehead, Procès et réalité,
trad. Gallimard 1995]. D'une part le progrès quotidien des
sciences consiste à mettre à jour des mécanismes
déterministes qui nous expliquent pourquoi le monde est forcément
ce qu'il est. Ces déterminismes ne laissent pas de place
au libre arbitre. D'autre part, les mêmes scientifiques, rejoignant
en cela la presque totalité des philosophes, moralistes et
religieux depuis la nuit des temps, nous appellent à modifier
le monde par des décisions volontaires dont ils nous garantissent
l'efficacité mais dont le modus operandi n'est jamais précisé.
L'exemple offert par le grand généticien et père
de la mémétique Richard Dawkins illustre ceci jusqu'à
la caricature. D'une part, en bon méméticien, Dawkins
nous explique que les mèmes déterminent pratiquement
tous les échanges culturels, jusqu'à composer notre
propre personnalité, et d'autre part, il nous invite à
lutter vigoureusement contre ces déterminismes, pour défendre
telle haute idée de l'humain que nous pourrions entretenir.
En forçant le trait, cela signifie qu'il en appelle aux mèmes
pour neutraliser les mèmes. Et qui est-il lui-même,
sinon un mème ou, dans la terminologie mémétique,
un mémeplexe ? Va-t-il se combattre lui-même, et comment
?
A
ce paradoxe, qui n'a pas échappé aux esprits religieux,
la plupart des théologies (notamment monothéistes)
répondent que le monde tel que nous le voyons est le produit
d'un Dieu créateur, responsable de l'ordre des choses, qui
à ce titre connaît tous les déterminismes. Ce
même Dieu a créé l'homme à son image,
mais il ne lui a pas donné la connaissance. Il lui a seulement
donné la possibilité de choisir librement entre le
bien et le mal. Dieu propose alors à l'homme une voie de
salut, qu'il pourra suivre ou ne pas suivre, grâce à
la parcelle de liberté dont, à l'image de l'infinie
liberté divine, il dispose. Ainsi se trouve sauvegardée
la double conception d'un monde préexistant dont les règles
peuvent être découvertes mais non modifiées,
et d'un libre-arbitre humain pouvant par la volonté et la
découverte choisir de se rapprocher de ce monde, c'est-à-dire
de Dieu lui-même.
Pour
les scientifiques, qui sont généralement matérialistes,
au moins dans l'exercice de leurs activités, il s'agit là
d'un tour de passe-passe destiné à fournir une réponse
acceptable à ce qui est ressenti en effet comme un des grands
mystères de notre condition humaine : la coexistence apparente
entre le déterminisme et le libre-arbitre. Beaucoup s'accommodent
de ce mystère, mais certains recherchent une réponse
qui soit du domaine du scientifique, c'est-à-dire susceptible
potentiellement de vérification expérimentale.
Les
solutions déterministes
Le
problème du libre-arbitre et de la conscience, abordé
par les scientifiques, qui refusent par principe les solutions spiritualistes
ou dualistes, est susceptible de deux types de réponses.
Les premières sont matérialistes et déterministes.
Elles associent l'esprit au cerveau (mind-brain identity) et peuvent
prendre d'autres noms (fonctionnalistes, réductionnistes).
Les travaux de Gérald Edelman en donnent un résumé
très clair, comme le montre la lecture de son dernier livre
"Plus
vaste que le ciel". Il distingue deux types
de conscience. La conscience primaire, présente très
généralement dans le monde animal, découle
de l'unité du moi corporel mais ne s'accompagne pas de la
conscience du moi et des qualia. La conscience supérieure
semble réservée aux humains. Elle se serait construite
grâce aux interactions permises entre les individus par l'apparition
du langage. La conscience supérieure s'accompagne notamment
de la conscience qu'à le sujet d'être un Je autonome,
c'est-à-dire disposant d'un plus ou moins grand libre-arbitre.
Mais l'autonomie du Je serait (essentiellement) une illusion en
ce sens que le Je n'est jamais " causal ". La présence
du Je conscient offre certains avantages dans la compétition
pour l'adaptation, sans cela elle ne serait pas là. Cependant
les décisions que prend l'individu sont déterminées
en amont du Je conscient par les modalités d'insertion du
corps du sujet dans son milieu. De nombreux neuroscientifiques,
dont Antonio Damasio (voir notre crtique de "Spinoza
avait raison") et Alain Berthoz (voir notre
critique de "La
Décision"), confirment ce type d'analyse.
L'irréductibilité
du Hard problem
Mais
il existe un grand nombre de scientifiques qui, tout en se voulant
matérialistes, ne se satisfont pas de cette conception qu'ils
trouvent trop restrictive. Ils acceptent de ne pas encore pouvoir
donner d'explication scientifique de la conscience et du libre-arbitre,
mais ils ne considèrent pas le domaine de recherche comme
fermé, au contraire. On les qualifie en anglais de "qualia
freaks" que l'on pourrait traduire par "maniaques des
qualia", les qualia étant les sensations subjectives
qualitatives que nous percevons en nous, en superposition à
certains messages provenant du système sensoriel : par exemple
la sensation de rouge qui n'est pas la même que celle de vert,
ou plus généralement la sensation d'être un
Je non réductible à la production d'aucun système
neuro-sensori-moteur identifié à ce jour. On sait
que c'est le philosophe David Chalmers qui, dans son livre de 1996
"The Conscious Mind", avait expliqué que
les méthodes actuelles d'exploration du cerveau pouvaient
résoudre (ou pourront résoudre à terme) de
nombreux "petits" problèmes concernant la construction
de la conscience par le cerveau, mais qu'il resterait un problème
difficile (en fait insoluble en l'état actuel des techniques)
le "Hard problem", celui du Je tel que nous le percevons
en nous-mêmes et tel que nous inférons qu'il existe
chez nos semblables.
Dans un article du NewScientist en date du 11 septembre 2004 "The
World in your Head", p. 42, le professeur de philosophie
britannique Simon Blackburn propose différentes questions-tests
permettant au lecteur de savoir s'il fait partie des maniaques des
qualia, autrement dit de ceux qui prennent au sérieux le
"Hard problem" : trouvez-vous mystérieux que la
matière grise puisse produire la sensation du rouge (ou du
jaune) ? Pensez-vous que les expériences conscientes sont
non-causales, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas d'effet sur
le cerveau et le corps ? Pensez-vous être la seule entité
consciente sur terre, les autres n'étant que des zombies
? L'auteur de l'article note qu'il y a quelques années, la
plupart des neuroscientifiques auraient refusé (à
l'instar des behaviouristes, encore plus radicaux) de prendre en
considération le Hard problem, puisque celui-ci n'est susceptible
d'aucune opération de mesure. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Il cite plusieurs ouvrages, signés de chercheurs réputés
(Christof Koch, "The Quest for Conciousness", Roberts
and Co - effrey Gray, "Conciousness, creeping up on the
Hard problem", Oxford UP) qui essayent de le résoudre,
y compris en s'attaquant à un nombre toujours accru de "
petits " problèmes. Mais comme le remarque Simon Blackburn,
tous finissent par nier le fait que le Hard problem se pose vraiment.
Jeffrey Gray envisage même l'hypothèse selon laquelle
le monde perçu par la conscience ne soit pas le monde réel.
Beaucoup de philosophes et même de scientifiques ne se résignent
pourtant pas. Une solution d'attente est suggérée
par Georges Charpak et Roland Omnès, dans leur dernier ouvrage
" Soyez savants, devenez prophètes ". [Charpak,
Omnès, 2004]. Il s'agit de deux physiciens réputés,
qui n'ont jamais cédé au mysticisme. Pour eux, la
conscience et le libre-arbitre résultent de mécanismes
non-linéaires qui sont loin d'être encore élucidés.
Attendons que la science ait progressé à leur égard
avant de décider qu'ils relèvent du déterminisme
biologique et sont donc impossibles. Des réponses "
subtiles et inattendues " peuvent surgir à tout moment
pour nous aider à résoudre la difficulté. Il
faut donc patienter et travailler dans plusieurs directions
à la fois pour chercher de telles subtilités, la physique
quantique offrant certainement la voie la plus prometteuse.
L'inconvénient
de telles recherches est qu'elles ouvrent la voie à toutes
les hypothèses, parmi lesquelles le finalisme ou le spiritualisme
risquent de se glisser sans avertissement. Même lorsqu'elles
s'efforcent de rester dans le domaine des sciences positives, c'est-à-dire
vérifiables par l'expérimentation, elles relèvent
encore du conjectural, c'est-à-dire précisément
d'hypothèses non encore vérifiables ou falsifiables.
Mais elles rejoignent alors une grande partie des théories
de la physique microscopique ou de la cosmologie contemporaine,
qui ne sont pas davantage vérifiables, en l'état actuel
des instruments. Ce qui n'empêchent pas ces dernières
d'être très fécondes.
La physique quantique
Comme
on le devine, c'est précisément du côté
de la physique que se tournent ceux qui veulent trouver des réponses
scientifiques non conventionnelles au " Hard problem "
de Chalmers, c'est-à-dire au Je conscient et à son
libre-arbitre. Les épistémologues savent que cela
n'est pas nouveau puisque, dès les débuts de la mécanique
quantique, de nombreux philosophes, eux-mêmes souvent physiciens,
s'étaient appuyés sur les postulats de celle-ci, notamment
le principe d'indétermination, pour tenter d'expliquer le
libre-arbitre. Aujourd'hui, de telles hypothèses trouvent
de nouveaux fondements avec les travaux très concrets de
l'informatique quantique, montrant la possibilité d'intrication
entre des particules quantiques et des particules ordinaires. Les
conséquences en sont loin d'être encore explorées,
en ce qui concerne notamment l'explication de phénomènes
encore non compris par la science, comme l'apparition de la vie
et celle de la conscience. Roger Penrose avait proposé une
hypothèse faisant intervenir des particules quantiques dans
les tubules des cellules. Il existe des expériences plus
récentes, qui semblent très prometteuses (voir par
exemple notre article Intrication).
Mais
de nouvelles perspectives sont aujourd'hui offertes, avec les développements
des hypothèses cosmologiques les plus récentes, symbolisées
aux yeux du public par la théorie des cordes, qui est une
des formes résultant des travaux de la gravitation quantique,
laquelle cherche à fusionner les modèles de la gravité
einstenienne et ceux de la mécanique quantique. Dorénavant,
il est devenu presque obligé d'imaginer l'existence d'un
univers primordial de nature quantique (le Void ou vide), hors du
temps et de l'espace, des fluctuations duquel émergeraient,
après des événements analogues à notre
Big Bang, des univers comme le nôtre. De la même façon,
on admet qu'au-delà de l'horizon des trous noirs pourraient
se trouver d'autres univers à propos desquels il serait peut-être
possible d'obtenir des informations. Plus généralement,
on parle d'un univers primordial ou intrinsèque qui ne serait
pas fait d'énergie mais d'information.
Une
information primordiale?
Le
concept reste mystérieux à ceux pour qui l'information
ne se conçoit pas sans supports discrets (les bits). Mais
si on imagine une information se déployant de façon
continue, hors du temps et de l'espace, des perspectives plus grandes
s'ouvrent, au sein desquelles pourrait s'introduire le concept d'une
éventuelle conscience cosmologique précurseur de nos
propres états de conscience. Celle-ci serait une propriété
physique de l'univers primordial analogue à d'autres propriétés
postulées, telles l'énergie ou l'information. Cette
propriété pourrait provoquer certains phénomènes
dans les univers matériels tels que le nôtre, de même
que les propriétés quantiques de l'univers primordial
provoquent les phénomènes observés par la mécanique
quantique. Les organismes biologiques pourraient y être sensibles.
Autrement dit, la conscience telle que nous l'observons chez les
humains pourrait être considérée comme une création
dérivée des propriétés de la conscience
cosmique de même que les entités macroscopiques de
notre monde physique et biologique sont des créations dérivées
des propriétés du monde quantique sous-jacent (après
décohérence). Dans un ouvrage récent, l'épistémologue
John Vacca ("The World's 20 Greatest Unsolved Problems",
Prentice Hall, 2004) propose au terme d'un débat sur la conscience
de considérer en effet celle-ci comme une sorte de qualité
intrinsèque de l'univers, dont il faut postuler l'existence
afin de l'observer scientifiquement, plutôt que la nier afin
d'accumuler ensuite les preuves de son inexistence.
On devine que dans cette direction, où l'imaginaire scientifique
semble pouvoir se déployer sans garde-fous, les hypothèses
n'ont pas manqué de fleurir, depuis les années 1970,
qui ont vu les premiers travaux sérieux en matière
de gravitation quantique. Il se trouve qu'un philosophe et scientifique
roumain très pluridisciplinaire, le professeur Mihai Draganescu,
en a fait un des thèmes de ses nombreuses publications. On
lui doit en particulier un ouvrage L'Universalité ontologique
de l'information (Ontological Universality of Information),
-Bucarest, Editura Academiei, 1996. qui se trouve disponible en
ligne, dans sa traduction française, à l'adresse mentionnée
en encadré ci-dessus: http://www.racai.ro/books/draganescu/tdm.html.
Cette traduction, qui est en fait une véritable adaptation,
est due au scientifique français Yves Kodratoff, professeur
d'Intelligence Artificielle. Yves Kodratoff s'est particulièrement
intéressé à l'ouvrage du fait que celui-ci
propose de rechercher les fondements de l'univers dans l'information
plutôt que dans l'énergie, ce qui rejoint sa discipline,
l'IA et, disons-le en passant, les questions auxquelles s'intéresse
en priorité notre revue. Nous nous appuierons d'ailleurs
sur sa préface pour résumer l'ouvrage.
L'Universalité
ontologique de l'information
Le livre est déjà relativement ancien (l'essentiel
en a été écrit semble-t-il dans les années
1980), mais il est suffisamment bien fait pour mériter une
lecture attentive. Nous ne prétendons pas ici valider ou
invalider d'une quelconque façon les hypothèses de
Mihai Draganescu. Personne ne serait d'ailleurs, comme nous l'avons
indiqué ci-dessus, en mesure de le faire aujourd'hui. Par
contre, en discuter même sommairement ne peut qu'éveiller
l'esprit, ce qui n'est jamais une mauvaise chose. En simplifiant
beaucoup, on pourrait dire que Draganescu veut donner de l'univers
une description qui tienne compte à la fois du formalisé
et du non formalisé, c'est-à-dire aussi bien du rationnel
et de l'irrationnel, ce qui introduit la conscience comme processus
à cheval entre ces deux modes d'existence du réel.
Il est important de voir d'emblée que l'auteur ne se veut
pas spiritualiste, mais résolument matérialiste. Mais
il postule l'existence d'un univers profond constitué d'une
matière hors de l'espace et du temps, qu'il associe non pas
seulement à l'énergie, comme le font tous les physiciens
actuels, mais aussi à l'information. Reprenons ici les termes
de Yves Kodratoff : " La matière
profonde contient deux composantes principales: l'informatière
(nous dirions plutôt la matière informationnelle) et
l'orthomatière (la matière matérielle). Cette
matière profonde n'est en réalité pas vraiment
immuable. En fait, la matière informationnelle est soumise
à des vibrations internes, appelé dans le livre des
phénomènes informationnels de la matière profonde.
Ces phénomènes informationnels, agissant sur l'orthomatière,
l'organisent et créent des univers, soumis aux lois classiques,
dites lois structurales, de la physique de ces univers. L'orthophysique
est la science qui s'occupe de décrire l'orthomatière
(et ses interactions avec l'informatière), tout comme la
physique s'occupe de décrire la matière. Le phénoménologique
décrit les phénomènes, c'est à dire
ce qui est en train de se passer. Une science qui décrit
à la fois les phénomènes et les structures
s'appelle une science structurale-phénoménologique.
"
Les phénomènes informationnels de la matière
profonde, bien que hors de notre temps et de notre espace, doivent
bien se passer au sein d'un cadre de nature spatio-temporelle.
" C'est pourquoi Draganescu admet l'existence
d'une substance matérielle immuable dans la matière
profonde, c'est une sorte d 'espace sans limites ni dimensions.
Il doit aussi admettre l'existence d'une sorte de temps, le chronos,
qui est aussi un temps sans limites, sans orientation ni intervalles.
Substance profonde et chronos ne sont que les substrats (instructurés
évidemment) de la matière profonde et des phénomènes
informationnels. Il existe encore un phénomène
important dans la matière profonde, c'est sa tendance fondamentale
à "exister". Ainsi la matière profonde est
soumise à une sorte de tension interne, tout aussi informe
que le chronos et la substance, qui est d'exister. En fait, cette
tendance à exister se manifeste sous trois formes différentes.
La matière profonde peut exister en soi, c'est à dire
exister en substance, exister de soi (ou à partir de soi),
c'est à dire en provoquant des phénomènes qui
vont interagir avec d'autres substances, et exister au-dedans de
soi, qui décrit l'aptitude à créer des phénomènes
qui vont se manifester à l'intérieur de soi-même.
Enfin, quand les phénomènes informationnels ont créé
des univers, que la vie intelligente s'est développée
sur ces univers, les phénomènes de créativité
des organismes conscients de ces univers se font en interaction
directe avec la matière profonde. Ceci boucle un cercle d'interactions
que Draganescu appelle l'anneau du monde matériel. L'information
naît à l'état fruste dans la matière
profonde, elle se raffine par des procédés biologiques,
puis par des procédés intellectuels, pour enfin être
à nouveau capable d'agir directement sur la matière
profonde, créant ainsi des univers nouveaux dans lesquels
le même cycle va prendre place ".
On dira que tout ceci paraît inventé par Draganescu
pour justifier ses postulats de départ relatifs à
la nature profonde de l'univers. On est très proche de la
façon dont l'Eglise avant Copernic expliquait la façon
dont devait être le monde physique afin de justifier les affirmations
des Ecritures. Mais rappelons à ce stade les travaux de Mme
Mugur-Schächter relatifs au processus d'élaboration
des connaissances dans la physique quantique : on postule l'existence
d'une entité-objet à observer et on multiplie les
observations afin d'en donner une représentation probabiliste
(voir
notre article).
Mihai Draganescu n'en est qu'au premier stade de ce processus :
postuler des entités-objets, mais ce stade est indispensable
si l'on veut aller plus loin, c'est-à-dire recueillir des
observables à propos de ces entités. C'est bien une
des voies offertes à qui voudrait résoudre le Hard
problem du Je conscient autrement que par les explications réductionnistes
des neurosciences.
Nous ne détaillerons pas ici un par un les différents
chapitres de l'ouvrage. Certains vers la fin divergent vers une
philosophie générale des différentes formes
d'expression, notamment la poésie. Elles ne sont pas sans
intérêt, mais nous éloignent un peu de la question
du Je conscient. Le plus simple est d'évoquer la principale
question méritant à notre avis discussion.
La matière informationnelle sous-jacente
Dès
le chapitre 1, l'auteur explicite son dessein : fournir une vision
unifiée de la science, tenant compte notamment des acquits
désormais indiscutables de la physique quantique, mais aussi
de l'informatique, des nanotechnologies et de la biologie. Mais
pour lui, ces différentes sciences n'offrent de l'univers
que des aspects éclatés, si on ne les relie pas à
ce dont il postule l'existence en sous-jacence, un univers profond,
fait d'une matière informationnelle dont la conscience humaine
pourrait être l'émanation. Dans ce cas, c'est celle-ci
qui donnerait son unité aux diverses connaissances scientifiques
actuelles. On voit que Draganescu aborde d'emblée son postulat
relatif à l'existence d'une matière profonde informationnelle,
avant d'avoir présenté les arguments scientifiques
pouvant justifier cette hypothèse. Il le fait dans le chapitre
2, en s'appuyant sur un article de John Archibald Wheeler un des
" inventeurs " des trous noirs (sur Wheeler, voir l'article
de l'encyclopédie Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/John_Wheeler)
pour qui la physique, après avoir fait reposer ses modèles
sur le concept de mouvement, puis sur celui de lois physiques, sans
justifier leur fondement, devrait maintenant le faire sur le concept
d'information.
Mais pour Wheeler l'information est celle décrite par la
théorie de l'information de Shannon et exploitée systématiquement
désormais dans les modèles numériques à
base de bits discrets. Cette information permet de décrire
les phénomènes du monde matériel classique
mais Draganescu la complète en affirmant l'existence d'une
matière informationnelle non structurée, constituant
l'univers profond, dont la conscience humaine serait le reflet.
L'information pour Wheeler est non continue ou discrète.
Mais comment expliquer alors que le continu soit en permanence évoqué
par la conscience humaine, notamment dans la plupart des sciences
et des philosophies ? Parce qu'il existe en dessous un continu profond,
qui produit du non-continu au cours d'un processus d'élaboration
permettant de passer de l'univers sous-jacent à ses manifestations
phénoménales macroscopiques.
Pour Wheeler également, la physique n'a pas besoin de postuler
quelque chose en amont de l'univers. Celui-ci peut provenir du néant.
C'est ce qu'il appelle le principe de l'austérité.
Les lois apparues suite au Big Bang découlerait d'un aléatoire
aveugle. Mais la plupart des physiciens, dont Wheeler le premier,
ont du mal à accepter cela. Ils en arrivent vite à
postuler l'existence d'un " principe d'organisation "
sans être lui-même une organisation., à l'intérieur
duquel s'organiserait les événements aléatoires.
Pour Draganescu, ce principe d'organisation pourrait s'exprimer
par les quatre concepts précités dont il postule l'existence,
l'informatière, l'orthomatière, le chronos, la tension
primordiale "exister" avec ses composants ''en-soi",
"de-soi", "au-dedans de soi".
Wheeler, qui est un physicien quantique, ajoute à sa description
le principe de la participation de l'observateur, autrement dit,
il réintroduit la conscience de celui-ci, qui a tant tourmenté
les épistémologues s'étant penchés sur
la mécanique quantique dès ses premières annonces.
Du fait que des millions et milliards d'observateurs mesurent les
états quantiques (résolvent des fonctions d'onde),
ils finissent par construire un univers anthropique qui est celui
des phénomènes matériels au sein desquels nous
vivons. Ce n'est pas du solipsisme, ou alors un solipsisme collectif
étendu à l'ensemble de l'humanité. Mais alors
d'où vient l'observateur et sa conscience ? C'est la grande
question métaphysique que les physiciens instrumentalistes
se refusent d'aborder dans leurs travaux, la considérant
comme une donnée. D'un monde informationnel sous-jacent répond
Draganescu, un monde caractérisé par la non-localité
des entités quantiques, ce qui veut dire, en d'autres termes,
que la matière profonde ne se situe pas dans l'espace et
le temps, mais qu'elle est génératrice d'espace et
temps, par l'intermédiaire de la conscience qui est un de
ses états fondamentaux.
Le modèle de l'univers en anneau
Ainsi,
plutôt que postuler ce que Wheeler appelait un désastre,
c'est-à-dire un monde venant, soit de rien, soit d'une suite
de cause obligeant à régresser à l'infini,
le modèle de Draganescu offre une vision circulaire. Son
modèle orthophysique de l'anneau du monde matériel
contient une source qui participe à l'enchaînement
dans un anneau. Les éléments-clé de cet anneau
sont la matière profonde et la conscience des hommes en société
laquelle en émane. " Seule
la matière profonde peut engendrer le monde quantique et
la vie qui s'appuie sur le monde quantique. C'est encore elle qui
intervient sans cesse dans le processus vital au moyen des phénomènes
informationnels, ainsi que des élaborations de l'esprit et
de la conscience humains. A son tour, la conscience peut observer
et agir sur la vie, le monde macroscopique et même le monde
quantique. Qui plus est, elle pourra exercer son action aussi sur
la matière profonde à partir du moment ou, semblable
modèle se confirmant, elle saura créer des dispositifs
avec certains phénomènes de vie (artificielle) spécialement
créés dans ce but ".
Nous n'irons pas plus loin dans la lecture commentée de l'ouvrage.
Mais le lecteur de cet article devra le faire. L'auteur poursuit
en proposant les principes d'une nouvelle science qu'il qualifie
de structurale phénoménologique, laquelle permettra
de tenir compte de la conscience comme principe générateur
et organisateur. Elle ne se substitue pas nécessairement
aux lois physiques et biologiques, par exemple la sélection
darwinienne, mais elle permet de réintroduire ces lois dans
la subjectivité de l'humain, plutôt qu'en faire des
règles d'un univers en soi où la conscience n'a pas
sa part - ce qui serait d'autant plus paradoxal que toutes les descriptions
prétendument réalistes du monde sont localisées
dans le cerveau humain et pourraient effectivement être considérées
comme des créations solipsistes de ce dernier, hors de toute
référence avec le prétendu univers en soi.
Que penser de tout ceci ? Nous ne ferons pas à Mihai Draganescu
l'offense de prétendre en quelques lignes juger un livre
que nous n'avons pas analysé en détail, lequel livre
s'inscrit dans une uvre beaucoup plus vaste. Nous nous bornerons
à évaluer ce travail au regard de ce que nous avons
déjà présenté à nos lecteurs
depuis la création de cette revue. Comment dire cela en quelques
mots ?
Tout d'abord, nous sommes face à un travail qui ouvre un
arrière plan immense à toutes les études portant
sur les bases neurales et corporelles de la conscience, qu'elle
soit animale ou humaine (Edelman, Damasio, Berthoz, Dennett). Ces
études ne sont pas disqualifiées, car ce qu'elles
observent correspond effectivement à des phénomènes
du monde matériel (macroscopique dans la terminologie de
la mécanique quantique) ou orthophysique, pour reprendre
les termes de Draganescu. Mais elles manquent l'essentiel, la substance
même de l'objet qu'elles étudient, la conscience (ce
qui est paradoxal car le neuroscientifique auteur de l'étude
ne nierait certainement pas disposer d'une sorte de conscience volontaire).
On se trouve dans la situation de quelqu'un qui voudrait expliquer
le vol d'un avion en fournissant les paramètres physiques
de ce vol sans mentionner le rôle du pilote (y compris, ajouterais
Draganescu, du pilote automatique pouvant être appelé
à se substituer à ce dernier dans certaines circonstances).
Nous nous trouvons alors introduit, par un itinéraire un
peu différent, aux réflexions actuelles de certains
physiciens quantiques s'interrogeant sur la façon dont l'observateur
conscient construit les connaissances par lesquelles il se représente
le monde - et construit ce faisant un monde (ou une histoire) originaux.
Le lecteur se reportera à nos articles sur la Méthode
de Conceptualisation Relativisée proposée par Mme
Mioara Mugur-Schächter précitée.
Mais au-delà de cela, nous nous trouvons aussi projetés
en plein dans les conjectures de la cosmologie récente, concernant
l'information primordiale émanant de fluctuations du vide
quantique, les multivers, les espaces à n dimensions, etc.
Deux ouvrages dont nous avions signalé précédemment
la force, ceux de Lee
Smolin et de David
Deutsch, en donnent de bonnes descriptions.
Faudra-t-il alors en revenir à certaines suggestions des
religions contemplatives, selon lesquelles la méditation
transcendantale permettrait aux consciences humaines structurées
de visualiser si l'on peut dire l'information fondamentale de l'univers
profond. C'est en tous cas la conviction de Alan
Wallace, dont nous avons présenté l'ouvrage,
de Michel
Bitbol et de Yves Kodratoff lui-même.
Pour notre part, nous pensons (comme le fait peut-être aussi
nous-a-t-il semblé Mihai Draganescu, que les automates autonomes
(cognitive systems) se développant hors d'interventions humaines
trop directrices et utilisant des nanocomposants nous mettant au
cur même des phénomènes quantiques, avant
décohérence, pourront dans l'avenir, si nous étudions
ceci avec des regards suffisamment ouverts, nous en apprendre beaucoup
sur ce qui serait un univers profond fait d'information non structurée.
Nous
rappellerons pour terminer que notre propre philosophie étant
de type constructiviste, nous n'allons pas ici suggérer à
nos lecteurs qu'il faut prendre tout ce qui est dit par Mihai Draganescu
dans le livre analysé, comme d'ailleurs ce qui est dit par
les autres auteurs cités ci, pour des réalités
du monde des essences. Il s'agit, et nous citerons à nouveau
Mme Mugur-Schächter, d'entités-objets créés
dans la suite des connaissances scientifiques antérieures
pour permettre de les mesurer avec des instruments et concepts ad
hoc. On en obtiendra des descriptions probabilistes inscrites dans
le monde physique, mais n'ayant rien de transcendantal - c'est-à-dire,
en particulier, continuellement modifiables, comme tout objet de
science, par de nouvelles observations.