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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

25 septembre 2004
Notes par Jean-Paul Baquiast

L'universalité ontologique de l'information

par Mihai Drãgãnescu
traduction et adaptation de Yves Kodratoff
Le livre est publié en ligne à l'adresse suivante http://www.racai.ro/books/draganescu/tdm.html




Mihai DraganescuMihai Draganescu est professeur honoraire à l'Université de Bucarest. Il est membre de l'Académie de Roumanie qu'il a présidée de 1990-1994. Malgré son opposition ouverte au dictateur Ceaucescu, il a poursuivi pendant plus de quarante ans des travaux en informatique, électronique et philosophie des sciences.
Il est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages et d'articles, que l'on retrouvera dans sa bibliographie http://www.racai.ro/~dragam/

Yves Kodratoff est directeur de recherche au CNRS, chercheur en intelligence artificielle à Paris Sud Orsay au Laboratoire de Recherche en Informatique, Équipe Inférence et Apprentissage. Voir sa page personnelle http://www.lri.fr/~yk/

A la recherche d'une conscience cosmologique

Face à la question de l'autonomie de la conscience, les sciences et les philosophies qui s'appuient sur elles nous proposent aujourd'hui une vision du monde paradoxale. Alfred North Whitehead le faisait déjà remarquer, en des termes différents, il y a plus de cinquante ans [A.N.Whitehead, Procès et réalité, trad. Gallimard 1995]. D'une part le progrès quotidien des sciences consiste à mettre à jour des mécanismes déterministes qui nous expliquent pourquoi le monde est forcément ce qu'il est. Ces déterminismes ne laissent pas de place au libre arbitre. D'autre part, les mêmes scientifiques, rejoignant en cela la presque totalité des philosophes, moralistes et religieux depuis la nuit des temps, nous appellent à modifier le monde par des décisions volontaires dont ils nous garantissent l'efficacité mais dont le modus operandi n'est jamais précisé. L'exemple offert par le grand généticien et père de la mémétique Richard Dawkins illustre ceci jusqu'à la caricature. D'une part, en bon méméticien, Dawkins nous explique que les mèmes déterminent pratiquement tous les échanges culturels, jusqu'à composer notre propre personnalité, et d'autre part, il nous invite à lutter vigoureusement contre ces déterminismes, pour défendre telle haute idée de l'humain que nous pourrions entretenir. En forçant le trait, cela signifie qu'il en appelle aux mèmes pour neutraliser les mèmes. Et qui est-il lui-même, sinon un mème ou, dans la terminologie mémétique, un mémeplexe ? Va-t-il se combattre lui-même, et comment ?

A ce paradoxe, qui n'a pas échappé aux esprits religieux, la plupart des théologies (notamment monothéistes) répondent que le monde tel que nous le voyons est le produit d'un Dieu créateur, responsable de l'ordre des choses, qui à ce titre connaît tous les déterminismes. Ce même Dieu a créé l'homme à son image, mais il ne lui a pas donné la connaissance. Il lui a seulement donné la possibilité de choisir librement entre le bien et le mal. Dieu propose alors à l'homme une voie de salut, qu'il pourra suivre ou ne pas suivre, grâce à la parcelle de liberté dont, à l'image de l'infinie liberté divine, il dispose. Ainsi se trouve sauvegardée la double conception d'un monde préexistant dont les règles peuvent être découvertes mais non modifiées, et d'un libre-arbitre humain pouvant par la volonté et la découverte choisir de se rapprocher de ce monde, c'est-à-dire de Dieu lui-même.

Pour les scientifiques, qui sont généralement matérialistes, au moins dans l'exercice de leurs activités, il s'agit là d'un tour de passe-passe destiné à fournir une réponse acceptable à ce qui est ressenti en effet comme un des grands mystères de notre condition humaine : la coexistence apparente entre le déterminisme et le libre-arbitre. Beaucoup s'accommodent de ce mystère, mais certains recherchent une réponse qui soit du domaine du scientifique, c'est-à-dire susceptible potentiellement de vérification expérimentale.

Les solutions déterministes

Le problème du libre-arbitre et de la conscience, abordé par les scientifiques, qui refusent par principe les solutions spiritualistes ou dualistes, est susceptible de deux types de réponses. Les premières sont matérialistes et déterministes. Elles associent l'esprit au cerveau (mind-brain identity) et peuvent prendre d'autres noms (fonctionnalistes, réductionnistes). Les travaux de Gérald Edelman en donnent un résumé très clair, comme le montre la lecture de son dernier livre "Plus vaste que le ciel". Il distingue deux types de conscience. La conscience primaire, présente très généralement dans le monde animal, découle de l'unité du moi corporel mais ne s'accompagne pas de la conscience du moi et des qualia. La conscience supérieure semble réservée aux humains. Elle se serait construite grâce aux interactions permises entre les individus par l'apparition du langage. La conscience supérieure s'accompagne notamment de la conscience qu'à le sujet d'être un Je autonome, c'est-à-dire disposant d'un plus ou moins grand libre-arbitre. Mais l'autonomie du Je serait (essentiellement) une illusion en ce sens que le Je n'est jamais " causal ". La présence du Je conscient offre certains avantages dans la compétition pour l'adaptation, sans cela elle ne serait pas là. Cependant les décisions que prend l'individu sont déterminées en amont du Je conscient par les modalités d'insertion du corps du sujet dans son milieu. De nombreux neuroscientifiques, dont Antonio Damasio (voir notre crtique de "Spinoza avait raison") et Alain Berthoz (voir notre critique de "La Décision"), confirment ce type d'analyse.

L'irréductibilité du Hard problem

Mais il existe un grand nombre de scientifiques qui, tout en se voulant matérialistes, ne se satisfont pas de cette conception qu'ils trouvent trop restrictive. Ils acceptent de ne pas encore pouvoir donner d'explication scientifique de la conscience et du libre-arbitre, mais ils ne considèrent pas le domaine de recherche comme fermé, au contraire. On les qualifie en anglais de "qualia freaks" que l'on pourrait traduire par "maniaques des qualia", les qualia étant les sensations subjectives qualitatives que nous percevons en nous, en superposition à certains messages provenant du système sensoriel : par exemple la sensation de rouge qui n'est pas la même que celle de vert, ou plus généralement la sensation d'être un Je non réductible à la production d'aucun système neuro-sensori-moteur identifié à ce jour. On sait que c'est le philosophe David Chalmers qui, dans son livre de 1996 "The Conscious Mind", avait expliqué que les méthodes actuelles d'exploration du cerveau pouvaient résoudre (ou pourront résoudre à terme) de nombreux "petits" problèmes concernant la construction de la conscience par le cerveau, mais qu'il resterait un problème difficile (en fait insoluble en l'état actuel des techniques) le "Hard problem", celui du Je tel que nous le percevons en nous-mêmes et tel que nous inférons qu'il existe chez nos semblables.

Dans un article du NewScientist en date du 11 septembre 2004 "The World in your Head", p. 42, le professeur de philosophie britannique Simon Blackburn propose différentes questions-tests permettant au lecteur de savoir s'il fait partie des maniaques des qualia, autrement dit de ceux qui prennent au sérieux le "Hard problem" : trouvez-vous mystérieux que la matière grise puisse produire la sensation du rouge (ou du jaune) ? Pensez-vous que les expériences conscientes sont non-causales, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas d'effet sur le cerveau et le corps ? Pensez-vous être la seule entité consciente sur terre, les autres n'étant que des zombies ? L'auteur de l'article note qu'il y a quelques années, la plupart des neuroscientifiques auraient refusé (à l'instar des behaviouristes, encore plus radicaux) de prendre en considération le Hard problem, puisque celui-ci n'est susceptible d'aucune opération de mesure. Mais ce n'est plus le cas aujourd'hui. Il cite plusieurs ouvrages, signés de chercheurs réputés (Christof Koch, "The Quest for Conciousness", Roberts and Co - effrey Gray, "Conciousness, creeping up on the Hard problem", Oxford UP) qui essayent de le résoudre, y compris en s'attaquant à un nombre toujours accru de " petits " problèmes. Mais comme le remarque Simon Blackburn, tous finissent par nier le fait que le Hard problem se pose vraiment. Jeffrey Gray envisage même l'hypothèse selon laquelle le monde perçu par la conscience ne soit pas le monde réel.

Beaucoup de philosophes et même de scientifiques ne se résignent pourtant pas. Une solution d'attente est suggérée par Georges Charpak et Roland Omnès, dans leur dernier ouvrage " Soyez savants, devenez prophètes ". [Charpak, Omnès, 2004]. Il s'agit de deux physiciens réputés, qui n'ont jamais cédé au mysticisme. Pour eux, la conscience et le libre-arbitre résultent de mécanismes non-linéaires qui sont loin d'être encore élucidés. Attendons que la science ait progressé à leur égard avant de décider qu'ils relèvent du déterminisme biologique et sont donc impossibles. Des réponses " subtiles et inattendues " peuvent surgir à tout moment pour nous aider à résoudre la difficulté. Il faut donc patienter…et travailler dans plusieurs directions à la fois pour chercher de telles subtilités, la physique quantique offrant certainement la voie la plus prometteuse.

L'inconvénient de telles recherches est qu'elles ouvrent la voie à toutes les hypothèses, parmi lesquelles le finalisme ou le spiritualisme risquent de se glisser sans avertissement. Même lorsqu'elles s'efforcent de rester dans le domaine des sciences positives, c'est-à-dire vérifiables par l'expérimentation, elles relèvent encore du conjectural, c'est-à-dire précisément d'hypothèses non encore vérifiables ou falsifiables. Mais elles rejoignent alors une grande partie des théories de la physique microscopique ou de la cosmologie contemporaine, qui ne sont pas davantage vérifiables, en l'état actuel des instruments. Ce qui n'empêchent pas ces dernières d'être très fécondes.

La physique quantique

Comme on le devine, c'est précisément du côté de la physique que se tournent ceux qui veulent trouver des réponses scientifiques non conventionnelles au " Hard problem " de Chalmers, c'est-à-dire au Je conscient et à son libre-arbitre. Les épistémologues savent que cela n'est pas nouveau puisque, dès les débuts de la mécanique quantique, de nombreux philosophes, eux-mêmes souvent physiciens, s'étaient appuyés sur les postulats de celle-ci, notamment le principe d'indétermination, pour tenter d'expliquer le libre-arbitre. Aujourd'hui, de telles hypothèses trouvent de nouveaux fondements avec les travaux très concrets de l'informatique quantique, montrant la possibilité d'intrication entre des particules quantiques et des particules ordinaires. Les conséquences en sont loin d'être encore explorées, en ce qui concerne notamment l'explication de phénomènes encore non compris par la science, comme l'apparition de la vie et celle de la conscience. Roger Penrose avait proposé une hypothèse faisant intervenir des particules quantiques dans les tubules des cellules. Il existe des expériences plus récentes, qui semblent très prometteuses (voir par exemple notre article Intrication).

Mais de nouvelles perspectives sont aujourd'hui offertes, avec les développements des hypothèses cosmologiques les plus récentes, symbolisées aux yeux du public par la théorie des cordes, qui est une des formes résultant des travaux de la gravitation quantique, laquelle cherche à fusionner les modèles de la gravité einstenienne et ceux de la mécanique quantique. Dorénavant, il est devenu presque obligé d'imaginer l'existence d'un univers primordial de nature quantique (le Void ou vide), hors du temps et de l'espace, des fluctuations duquel émergeraient, après des événements analogues à notre Big Bang, des univers comme le nôtre. De la même façon, on admet qu'au-delà de l'horizon des trous noirs pourraient se trouver d'autres univers à propos desquels il serait peut-être possible d'obtenir des informations. Plus généralement, on parle d'un univers primordial ou intrinsèque qui ne serait pas fait d'énergie mais d'information.

Une information primordiale?

Le concept reste mystérieux à ceux pour qui l'information ne se conçoit pas sans supports discrets (les bits). Mais si on imagine une information se déployant de façon continue, hors du temps et de l'espace, des perspectives plus grandes s'ouvrent, au sein desquelles pourrait s'introduire le concept d'une éventuelle conscience cosmologique précurseur de nos propres états de conscience. Celle-ci serait une propriété physique de l'univers primordial analogue à d'autres propriétés postulées, telles l'énergie ou l'information. Cette propriété pourrait provoquer certains phénomènes dans les univers matériels tels que le nôtre, de même que les propriétés quantiques de l'univers primordial provoquent les phénomènes observés par la mécanique quantique. Les organismes biologiques pourraient y être sensibles. Autrement dit, la conscience telle que nous l'observons chez les humains pourrait être considérée comme une création dérivée des propriétés de la conscience cosmique de même que les entités macroscopiques de notre monde physique et biologique sont des créations dérivées des propriétés du monde quantique sous-jacent (après décohérence). Dans un ouvrage récent, l'épistémologue John Vacca ("The World's 20 Greatest Unsolved Problems", Prentice Hall, 2004) propose au terme d'un débat sur la conscience de considérer en effet celle-ci comme une sorte de qualité intrinsèque de l'univers, dont il faut postuler l'existence afin de l'observer scientifiquement, plutôt que la nier afin d'accumuler ensuite les preuves de son inexistence.

On devine que dans cette direction, où l'imaginaire scientifique semble pouvoir se déployer sans garde-fous, les hypothèses n'ont pas manqué de fleurir, depuis les années 1970, qui ont vu les premiers travaux sérieux en matière de gravitation quantique. Il se trouve qu'un philosophe et scientifique roumain très pluridisciplinaire, le professeur Mihai Draganescu, en a fait un des thèmes de ses nombreuses publications. On lui doit en particulier un ouvrage L'Universalité ontologique de l'information (Ontological Universality of Information), -Bucarest, Editura Academiei, 1996. qui se trouve disponible en ligne, dans sa traduction française, à l'adresse mentionnée en encadré ci-dessus: http://www.racai.ro/books/draganescu/tdm.html. Cette traduction, qui est en fait une véritable adaptation, est due au scientifique français Yves Kodratoff, professeur d'Intelligence Artificielle. Yves Kodratoff s'est particulièrement intéressé à l'ouvrage du fait que celui-ci propose de rechercher les fondements de l'univers dans l'information plutôt que dans l'énergie, ce qui rejoint sa discipline, l'IA et, disons-le en passant, les questions auxquelles s'intéresse en priorité notre revue. Nous nous appuierons d'ailleurs sur sa préface pour résumer l'ouvrage.

L'Universalité ontologique de l'information

Le livre est déjà relativement ancien (l'essentiel en a été écrit semble-t-il dans les années 1980), mais il est suffisamment bien fait pour mériter une lecture attentive. Nous ne prétendons pas ici valider ou invalider d'une quelconque façon les hypothèses de Mihai Draganescu. Personne ne serait d'ailleurs, comme nous l'avons indiqué ci-dessus, en mesure de le faire aujourd'hui. Par contre, en discuter même sommairement ne peut qu'éveiller l'esprit, ce qui n'est jamais une mauvaise chose. En simplifiant beaucoup, on pourrait dire que Draganescu veut donner de l'univers une description qui tienne compte à la fois du formalisé et du non formalisé, c'est-à-dire aussi bien du rationnel et de l'irrationnel, ce qui introduit la conscience comme processus à cheval entre ces deux modes d'existence du réel.

Il est important de voir d'emblée que l'auteur ne se veut pas spiritualiste, mais résolument matérialiste. Mais il postule l'existence d'un univers profond constitué d'une matière hors de l'espace et du temps, qu'il associe non pas seulement à l'énergie, comme le font tous les physiciens actuels, mais aussi à l'information. Reprenons ici les termes de Yves Kodratoff : " La matière profonde contient deux composantes principales: l'informatière (nous dirions plutôt la matière informationnelle) et l'orthomatière (la matière matérielle). Cette matière profonde n'est en réalité pas vraiment immuable. En fait, la matière informationnelle est soumise à des vibrations internes, appelé dans le livre des phénomènes informationnels de la matière profonde. Ces phénomènes informationnels, agissant sur l'orthomatière, l'organisent et créent des univers, soumis aux lois classiques, dites lois structurales, de la physique de ces univers. L'orthophysique est la science qui s'occupe de décrire l'orthomatière (et ses interactions avec l'informatière), tout comme la physique s'occupe de décrire la matière. Le phénoménologique décrit les phénomènes, c'est à dire ce qui est en train de se passer. Une science qui décrit à la fois les phénomènes et les structures s'appelle une science structurale-phénoménologique. "

Les phénomènes informationnels de la matière profonde, bien que hors de notre temps et de notre espace, doivent bien se passer au sein d'un cadre de nature spatio-temporelle. " C'est pourquoi Draganescu admet l'existence d'une substance matérielle immuable dans la matière profonde, c'est une sorte d 'espace sans limites ni dimensions. Il doit aussi admettre l'existence d'une sorte de temps, le chronos, qui est aussi un temps sans limites, sans orientation ni intervalles. Substance profonde et chronos ne sont que les substrats (instructurés évidemment) de la matière profonde et des phénomènes informationnels. …Il existe encore un phénomène important dans la matière profonde, c'est sa tendance fondamentale à "exister". Ainsi la matière profonde est soumise à une sorte de tension interne, tout aussi informe que le chronos et la substance, qui est d'exister. En fait, cette tendance à exister se manifeste sous trois formes différentes. La matière profonde peut exister en soi, c'est à dire exister en substance, exister de soi (ou à partir de soi), c'est à dire en provoquant des phénomènes qui vont interagir avec d'autres substances, et exister au-dedans de soi, qui décrit l'aptitude à créer des phénomènes qui vont se manifester à l'intérieur de soi-même. Enfin, quand les phénomènes informationnels ont créé des univers, que la vie intelligente s'est développée sur ces univers, les phénomènes de créativité des organismes conscients de ces univers se font en interaction directe avec la matière profonde. Ceci boucle un cercle d'interactions que Draganescu appelle l'anneau du monde matériel. L'information naît à l'état fruste dans la matière profonde, elle se raffine par des procédés biologiques, puis par des procédés intellectuels, pour enfin être à nouveau capable d'agir directement sur la matière profonde, créant ainsi des univers nouveaux dans lesquels le même cycle va prendre place ".

On dira que tout ceci paraît inventé par Draganescu pour justifier ses postulats de départ relatifs à la nature profonde de l'univers. On est très proche de la façon dont l'Eglise avant Copernic expliquait la façon dont devait être le monde physique afin de justifier les affirmations des Ecritures. Mais rappelons à ce stade les travaux de Mme Mugur-Schächter relatifs au processus d'élaboration des connaissances dans la physique quantique : on postule l'existence d'une entité-objet à observer et on multiplie les observations afin d'en donner une représentation probabiliste (voir notre article).

Mihai Draganescu n'en est qu'au premier stade de ce processus : postuler des entités-objets, mais ce stade est indispensable si l'on veut aller plus loin, c'est-à-dire recueillir des observables à propos de ces entités. C'est bien une des voies offertes à qui voudrait résoudre le Hard problem du Je conscient autrement que par les explications réductionnistes des neurosciences.

Nous ne détaillerons pas ici un par un les différents chapitres de l'ouvrage. Certains vers la fin divergent vers une philosophie générale des différentes formes d'expression, notamment la poésie. Elles ne sont pas sans intérêt, mais nous éloignent un peu de la question du Je conscient. Le plus simple est d'évoquer la principale question méritant à notre avis discussion.

La matière informationnelle sous-jacente

Dès le chapitre 1, l'auteur explicite son dessein : fournir une vision unifiée de la science, tenant compte notamment des acquits désormais indiscutables de la physique quantique, mais aussi de l'informatique, des nanotechnologies et de la biologie. Mais pour lui, ces différentes sciences n'offrent de l'univers que des aspects éclatés, si on ne les relie pas à ce dont il postule l'existence en sous-jacence, un univers profond, fait d'une matière informationnelle dont la conscience humaine pourrait être l'émanation. Dans ce cas, c'est celle-ci qui donnerait son unité aux diverses connaissances scientifiques actuelles. On voit que Draganescu aborde d'emblée son postulat relatif à l'existence d'une matière profonde informationnelle, avant d'avoir présenté les arguments scientifiques pouvant justifier cette hypothèse. Il le fait dans le chapitre 2, en s'appuyant sur un article de John Archibald Wheeler un des " inventeurs " des trous noirs (sur Wheeler, voir l'article de l'encyclopédie Wikipedia http://en.wikipedia.org/wiki/John_Wheeler) pour qui la physique, après avoir fait reposer ses modèles sur le concept de mouvement, puis sur celui de lois physiques, sans justifier leur fondement, devrait maintenant le faire sur le concept d'information.

Mais pour Wheeler l'information est celle décrite par la théorie de l'information de Shannon et exploitée systématiquement désormais dans les modèles numériques à base de bits discrets. Cette information permet de décrire les phénomènes du monde matériel classique mais Draganescu la complète en affirmant l'existence d'une matière informationnelle non structurée, constituant l'univers profond, dont la conscience humaine serait le reflet. L'information pour Wheeler est non continue ou discrète. Mais comment expliquer alors que le continu soit en permanence évoqué par la conscience humaine, notamment dans la plupart des sciences et des philosophies ? Parce qu'il existe en dessous un continu profond, qui produit du non-continu au cours d'un processus d'élaboration permettant de passer de l'univers sous-jacent à ses manifestations phénoménales macroscopiques.
Pour Wheeler également, la physique n'a pas besoin de postuler quelque chose en amont de l'univers. Celui-ci peut provenir du néant. C'est ce qu'il appelle le principe de l'austérité. Les lois apparues suite au Big Bang découlerait d'un aléatoire aveugle. Mais la plupart des physiciens, dont Wheeler le premier, ont du mal à accepter cela. Ils en arrivent vite à postuler l'existence d'un " principe d'organisation " sans être lui-même une organisation., à l'intérieur duquel s'organiserait les événements aléatoires. Pour Draganescu, ce principe d'organisation pourrait s'exprimer par les quatre concepts précités dont il postule l'existence, l'informatière, l'orthomatière, le chronos, la tension primordiale "exister" avec ses composants ''en-soi", "de-soi", "au-dedans de soi".

Wheeler, qui est un physicien quantique, ajoute à sa description le principe de la participation de l'observateur, autrement dit, il réintroduit la conscience de celui-ci, qui a tant tourmenté les épistémologues s'étant penchés sur la mécanique quantique dès ses premières annonces. Du fait que des millions et milliards d'observateurs mesurent les états quantiques (résolvent des fonctions d'onde), ils finissent par construire un univers anthropique qui est celui des phénomènes matériels au sein desquels nous vivons. Ce n'est pas du solipsisme, ou alors un solipsisme collectif étendu à l'ensemble de l'humanité. Mais alors d'où vient l'observateur et sa conscience ? C'est la grande question métaphysique que les physiciens instrumentalistes se refusent d'aborder dans leurs travaux, la considérant comme une donnée. D'un monde informationnel sous-jacent répond Draganescu, un monde caractérisé par la non-localité des entités quantiques, ce qui veut dire, en d'autres termes, que la matière profonde ne se situe pas dans l'espace et le temps, mais qu'elle est génératrice d'espace et temps, par l'intermédiaire de la conscience qui est un de ses états fondamentaux.

Le modèle de l'univers en anneau

Ainsi, plutôt que postuler ce que Wheeler appelait un désastre, c'est-à-dire un monde venant, soit de rien, soit d'une suite de cause obligeant à régresser à l'infini, le modèle de Draganescu offre une vision circulaire. Son modèle orthophysique de l'anneau du monde matériel contient une source qui participe à l'enchaînement dans un anneau. Les éléments-clé de cet anneau sont la matière profonde et la conscience des hommes en société laquelle en émane. " Seule la matière profonde peut engendrer le monde quantique et la vie qui s'appuie sur le monde quantique. C'est encore elle qui intervient sans cesse dans le processus vital au moyen des phénomènes informationnels, ainsi que des élaborations de l'esprit et de la conscience humains. A son tour, la conscience peut observer et agir sur la vie, le monde macroscopique et même le monde quantique. Qui plus est, elle pourra exercer son action aussi sur la matière profonde à partir du moment ou, semblable modèle se confirmant, elle saura créer des dispositifs avec certains phénomènes de vie (artificielle) spécialement créés dans ce but ".

Nous n'irons pas plus loin dans la lecture commentée de l'ouvrage. Mais le lecteur de cet article devra le faire. L'auteur poursuit en proposant les principes d'une nouvelle science qu'il qualifie de structurale phénoménologique, laquelle permettra de tenir compte de la conscience comme principe générateur et organisateur. Elle ne se substitue pas nécessairement aux lois physiques et biologiques, par exemple la sélection darwinienne, mais elle permet de réintroduire ces lois dans la subjectivité de l'humain, plutôt qu'en faire des règles d'un univers en soi où la conscience n'a pas sa part - ce qui serait d'autant plus paradoxal que toutes les descriptions prétendument réalistes du monde sont localisées dans le cerveau humain et pourraient effectivement être considérées comme des créations solipsistes de ce dernier, hors de toute référence avec le prétendu univers en soi.

Que penser de tout ceci ? Nous ne ferons pas à Mihai Draganescu l'offense de prétendre en quelques lignes juger un livre que nous n'avons pas analysé en détail, lequel livre s'inscrit dans une œuvre beaucoup plus vaste. Nous nous bornerons à évaluer ce travail au regard de ce que nous avons déjà présenté à nos lecteurs depuis la création de cette revue. Comment dire cela en quelques mots ?

Tout d'abord, nous sommes face à un travail qui ouvre un arrière plan immense à toutes les études portant sur les bases neurales et corporelles de la conscience, qu'elle soit animale ou humaine (Edelman, Damasio, Berthoz, Dennett). Ces études ne sont pas disqualifiées, car ce qu'elles observent correspond effectivement à des phénomènes du monde matériel (macroscopique dans la terminologie de la mécanique quantique) ou orthophysique, pour reprendre les termes de Draganescu. Mais elles manquent l'essentiel, la substance même de l'objet qu'elles étudient, la conscience (ce qui est paradoxal car le neuroscientifique auteur de l'étude ne nierait certainement pas disposer d'une sorte de conscience volontaire). On se trouve dans la situation de quelqu'un qui voudrait expliquer le vol d'un avion en fournissant les paramètres physiques de ce vol sans mentionner le rôle du pilote (y compris, ajouterais Draganescu, du pilote automatique pouvant être appelé à se substituer à ce dernier dans certaines circonstances).

Nous nous trouvons alors introduit, par un itinéraire un peu différent, aux réflexions actuelles de certains physiciens quantiques s'interrogeant sur la façon dont l'observateur conscient construit les connaissances par lesquelles il se représente le monde - et construit ce faisant un monde (ou une histoire) originaux. Le lecteur se reportera à nos articles sur la Méthode de Conceptualisation Relativisée proposée par Mme Mioara Mugur-Schächter précitée.

Mais au-delà de cela, nous nous trouvons aussi projetés en plein dans les conjectures de la cosmologie récente, concernant l'information primordiale émanant de fluctuations du vide quantique, les multivers, les espaces à n dimensions, etc. Deux ouvrages dont nous avions signalé précédemment la force, ceux de Lee Smolin et de David Deutsch, en donnent de bonnes descriptions.

Faudra-t-il alors en revenir à certaines suggestions des religions contemplatives, selon lesquelles la méditation transcendantale permettrait aux consciences humaines structurées de visualiser si l'on peut dire l'information fondamentale de l'univers profond. C'est en tous cas la conviction de Alan Wallace, dont nous avons présenté l'ouvrage, de Michel Bitbol et de Yves Kodratoff lui-même.

Pour notre part, nous pensons (comme le fait peut-être aussi nous-a-t-il semblé Mihai Draganescu, que les automates autonomes (cognitive systems) se développant hors d'interventions humaines trop directrices et utilisant des nanocomposants nous mettant au cœur même des phénomènes quantiques, avant décohérence, pourront dans l'avenir, si nous étudions ceci avec des regards suffisamment ouverts, nous en apprendre beaucoup sur ce qui serait un univers profond fait d'information non structurée.

Nous rappellerons pour terminer que notre propre philosophie étant de type constructiviste, nous n'allons pas ici suggérer à nos lecteurs qu'il faut prendre tout ce qui est dit par Mihai Draganescu dans le livre analysé, comme d'ailleurs ce qui est dit par les autres auteurs cités ci, pour des réalités du monde des essences. Il s'agit, et nous citerons à nouveau Mme Mugur-Schächter, d'entités-objets créés dans la suite des connaissances scientifiques antérieures pour permettre de les mesurer avec des instruments et concepts ad hoc. On en obtiendra des descriptions probabilistes inscrites dans le monde physique, mais n'ayant rien de transcendantal - c'est-à-dire, en particulier, continuellement modifiables, comme tout objet de science, par de nouvelles observations.


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