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février 2005
Notes et présentation par Jean-Paul Baquiast

Traité d'athéologie

Couverture du livre "Traité d'athéologie"

Traité d'athéologie

par Michel Onfray

Grasset

2005




Michel OnfrayMichel Onfray, né en 1959, est philosophe et écrivain. Il a produit une trentaine de livres, dans lesquels il formule des projets: hédoniste éthique (La sculpture de soi, Prix Médicis 1993), politique (Politique du rebelle, 1997), érotique (Théorie du corps amoureux, 2000), pédagogique (l'antimanuel de philosophie, 2001), épistémologique (Fééries anatomiques, 2003), esthétique (Archéologie du présent, 2003).

Il a fondé l'Université populaire de l'Université de Caen, où divers bénévoles dispensent gratuitement des enseignements sur toutes matières souhaitées par le public.

Pour en savoir plus
Page personnelle
http://perso.wanadoo.fr/michel.onfray/


A propos du "Traité d'athéologie" de Michel Onfray
L'athéisme et la science

Nous voudrions dans cet article, non seulement présenter le dernier ouvrage de Michel Onfray, "Traité d'athéologie", dont nous recommandons la lecture à tous, athées et non-athées, mais aussi évoquer un thème qui n'est qu'effleuré dans cet ouvrage et qui préoccupe certains de nos lecteurs, si nous en croyons notre courrier: la démarche scientifique implique-t-elle l'athéisme? On sait bien que beaucoup de scientifiques s'affirment croyants, mais comment concilient-ils cette position avec le matérialisme qui semble indissociable de toute étude scientifique du monde ?

Pour l'athéologie

Michel Onfray est un philosophe et un agitateur d'idées dont les mérites sont très grands, à une époque où reviennent en force les fondamentalismes religieux. Son premier mérite, à nos yeux, est d'être athée et d'être heureux de l'être. Il se présente, dans un milieu intellectuel et à une époque où nul n'ose plus maintenant contredire les religions, comme un prosélyte ardent de l'athéisme. Pour lui l'athéisme n'est pas la position de repli d'un homme déçu ou rejeté par les religions. L'athéisme est la façon la plus haute de revendiquer le droit de l'individu à penser par lui-même, en tentant de s'affranchir des représentations et des règles de vie qu'il n'aura pas passées au crible de sa raison. L'athéisme est vraiment, à le lire, la seule philosophie capable d'aborder de façon pleinement humaniste les problèmes nés de l'évolution du monde moderne. Il faut donc l'étudier de façon sérieuse, en faire l'objet d'un discours et d'une science qui n'osent pas encore s'affirmer pleinement, tellement sont pesantes les adhérences de la pensée mystique. Il souhaite pour cela fonder ce qu'il nomme l'athéologie. A cette fin, il veut étudier non seulement l'origine et les développements de l'athéisme au cours de l'histoire des idées, mais aussi, avant cela, celles des innombrables formes de croyances religieuses. Là, on le devine, la tâche est immense. Les oeuvres plus ou moins scientifiques sont nombreuses. Mais les études véritablement dégagées de la crainte révérencielle que suscite toute apparence de critique sont rares, et Michel Onfray n'hésite pas à rappeler dans ce livre quelques faits volontairement ou inconsciemment ignorés par les historiographes des religions.

Le second grand mérite de Michel Onfray est de ne pas s'enfermer dans l'hermétisme d'un langage philosophique tel qu'il se pratique encore dans beaucoup d'universités françaises. Sa culture est vaste. Il suffit de lire la liste de ses publications pour s'en convaincre. Mais il a très tôt voulu la faire partager par ceux qui n'ont pas eu la chance de faire des études supérieures ou le temps d'approfondir les questions difficiles. Ses ouvrages, articles et causeries ne s'enferment pas dans l'hermétisme, même s'ils portent sur des sujets réputés aussi ésotériques que l'histoire des philosophies et des croyances. Ils sont lisibles par tous. Son Traité d'athéologie, que nous présentons ici, loin d'être un aride traité, comme son titre pourrait le laisser penser, se lit comme un roman. De plus, Michel Onfray a fait davantage qu'écrire. Il a remis à la mode ce qui avait été le rêve de beaucoup d'intellectuels libertaires à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c'est-à-dire l'Université populaire, ouverte à tous en fonction de leurs disponibilités. On considère généralement comme un succès l'Université populaire qu'il a mise en place à Caen, avec quelques collègues partageant son ambition. Ses chroniques à la radio ou sur Cd-rom relèvent du même esprit.

On trouvera à Michel Onfray une autre grande qualité, c'est d'être joyeux. Autrement dit, ce n'est pas un athée triste, comme il s'en trouve beaucoup. Comme il le dit lui-même, pour l'athée, il n'y a qu'une vie, la vie terrestre. Pourquoi alors la gâcher par un esprit morose, le refus des plaisirs physiques et intellectuels qu'un esprit sain dans un corps sain permet d'obtenir. Le philosophe antique qu'il donne très souvent en exemple est Epicure. Il ne s'agit pas de l'Epicure caricaturé par ceux qui ne le connaissent pas, une sorte de pourceau humanisé parangon de la jouissance matérialiste égoïste. Il s'agit de celui qui, dans la tradition de Démocrite, refusait les interdits déjà nombreux que les pouvoirs politiques voulaient mettre aux affirmations d'une pensée et d'une vie libres. On pourrait dire de Michel Onfray qu'il est une réincarnation moderne de son maître Epicure, donnant à ses disciples l'envie de faire comme lui joyeusement feu contre tous les prophètes de malheur.

Son traité d'athéologie est à cet égard exemplaire. Dans un style extrêmement réjouissant, il s'en prend à toutes les manifestations de l'aveuglement et de la méchanceté humaine produites par les religions depuis la nuit des temps. On pourrait penser que le sujet est grave et que l'ironie est mal venue, quand il s'agit par exemple de montrer comment les trois religions monothéistes continuent à s'accorder sur la haine de la rationalité scientifique, de la démocratie, de la femme ou du plaisir, sinon de la vie même. Mais il n'est pas interdit de s'instruire en s'amusant, d'autant plus que l'ironie de l'auteur n'est jamais gratuite mais met en évidence, mieux que de longs discours, le côté terrifiant des religions que les discours lénifiants sur la foi ont toujours cherché à cacher.

Il faut donc lire ce livre en détail. On peut douter cependant espérer qu'il produise des conversions à l'athéisme, connaissant la façon dont chacun est attaché quasi génétiquement à ses croyances. Les esprits religieux resteront fidèles à leurs convictions et n'en seront pas plus tolérants à l'égard de ceux qui ne les partagent pas. Mais les incroyants potentiels, ceux qui n'osent pas encore s'avouer qu'ils sont réfractaires à l'énorme propagande des théologies cherchant à les persuader qu'ils cherchent Dieu sans se l'avouer, se sentiront un peu moins seuls au monde. Ils oseront faire, si l'on peut dire, leur "coming out". Ils comprendront qu'il est bien, qu'il est digne et même qu'il n'y a pas de meilleure attitude philosophique que d'être athée. L'étude comparée des religions que propose Michel Onfray les convaincra sans doute de partager ses conclusions. Pour lui aucune religion, quelle qu'elle soit, ne mérite l'adhésion intellectuelle et morale. En suivant l'auteur, ils se persuaderont aussi, ce qui leur sera moins facile, des dangers d'une libre-pensée qui reprendrait tous les interdits des religions, faute d'avoir trouvé la voie d'un véritable épanouissement hors des sentiers balisés de la croyance. N'est pas athée qui veut. On a vite fait de retomber dans les pièges du respect des dogmes, même lorsqu'ils se disent matérialistes.

Faisons ici dans la suite de cette remarque un petit reproche à Michel Onfray. Dans le procès qu'il mène contre les trois religions monothéistes, il semble exclure, d'une façon incompréhensible, le monde très vaste des religions ou philosophies contemplatives qui dominent toute l'Asie, Japon compris. Même si le bouddhisme, par exemple, est moins rugueux et terroriste en apparence que les religions monothéistes (il prétend d'ailleurs parfois ne pas être une religion), il ne parait guère plus favorable que les autres à l'individualisme créateur et au rationalisme, et moins encore à l'athéisme. On pourrait lui reprocher d'inciter au contraire à toutes les dérives du retrait en soi et du refus de la prise de conscience par le verbe, légitimant aussi bien la prise de drogues que l'émergence de petites collectivités sectaires fascinées par des gourous capables des pires déviances.

L'athéisme et l'étude scientifique de la croyance

Ceci dit, ayant rendu hommage au travail de Michel Onfray, ayant rendu aussi hommage à son courage car ce n'est pas rien que s'en prendre à tant de pouvoirs à la fois, toujours prêts à formuler des anathèmes et fatwas, nous voudrions ne pas nous arrêter là. Nous pensons que son traité d'athéologie n'a fait que la moitié du travail. Michel Onfray annonçait qu'après avoir « déconstruit » les religions – ce qu'il a fait fort bien, nous l'avons dit - il allait reconstruire ou construire ce dont notre époque a plus que jamais besoin, un « athéisme athée » . Par ce terme, il désigne si on le suit bien un athéisme qui ne se bornerait pas à éliminer la divinité de ses références, en conservant tout le reste, mais qui proposerait des visions du monde ayant les mêmes capacités d'attraction et de puissance explicative que les religions mais s'appuyant sur des bases entièrement renouvelées. Or nous ne voyons pas clairement comment il compte organiser cette reconstruction. C'est dommage car faute de le faire, il prêtera le flanc à une objection facile. On lui reprochera de s'être borné à une critique des religions (à la limite de l'imprécation) mais de n'avoir rien offert de concret aux esprits qui seraient à la recherche d'une alternative adaptée aux besoins de notre époque.

La première chose qui manque à l'ouvrage de Michel Onfray, dans cette optique, est une analyse scientifique de la croyance. D'où vient ce besoin irrépressible de religion qui affectent tous les hommes, y compris beaucoup de ceux qui se veulent athées? Le lecteur de Michel Onfray, confronté à toutes les abominations dont les religions se sont rendues coupables depuis 2000 ans, ne peut pas ne pas se poser la question et attend de l'auteur des débuts de réponse. Pourquoi les sociétés humaines ont-elles été obligées d'inventer des mythes pour survivre, y compris les plus cruels et les plus intolérants? Pourquoi, aujourd'hui encore, des gens apparemment raisonnables continuent-ils à se référer à un au-delà et sont-ils le cas échéant prêts à mourir pour y parvenir plus vite ? Or, à lire le livre, on pourrait croire que Michel Onfray ne se soit pas posé la question ou n'ait pas tenté de lui apporter des réponses scientifiques. Dans la bibliographie qu'il fournit en fin de volume, aucun travail explicatif sérieux n'est mentionné. Or de nombreuses recherches abordent aujourd'hui ces thèmes. On essaye maintenant de comprendre comment et quand les primates humains ont inventé les dieux et la vie dans l'au-delà ; comment les croyances en s'implantant et en se renforçant ont modifié les aires cérébrales en charge de la cognition ; comment elles se sont matérialisées sous la forme d'entités symboliques autonomes, vivant et se reproduisant à travers les sociétés de cerveaux et les réseaux d'échanges aujourd'hui extrêmement sophistiqués offerts par les technologies de la communication…Ces recherches s'insèrent parmi toutes celles qui étudient les comportements sociologiques hérités du passé qui se révèlent souvent aujourd'hui difficiles à intégrer dans les sociétés dites démocratiques: tribalisme, agressivité à l'égard des autres et de soi, fuite dans l'irrationnel, instinct de mort, fanatismes multiples.

Diverses disciplines proposent aujourd'hui des réponses très convaincantes à ces questions. Elles relèvent en général de ce que l'on appellera la psychologie et la sociologie évolutionnaire – le terme d'évolutionnaire faisant référence aux processus darwiniens permettant d'expliquer pourquoi un caractère apparaît et survit au cours de l'évolution. Mais d'autres sciences interviennent aussi. Les sciences cognitives, la neurologie, la mémétique et même la robotique doivent aujourd'hui être appelées en renfort pour modéliser en termes scientifiques les faits de croyance et les gains adaptatifs qu'ils apportent à ceux qui pratiquent l'adhésion et la foi aveugle plutôt que le doute raisonné. Il est vrai qu'il s'agit de sciences neuves, très peu représentées en France, parfois mal acceptées par des communautés scientifiques et intellectuelles encore très imprégnées de déférence à l'égard des religions. Mais pour un athée comme Michel Onfray, ce devrait être là une raison de plus pour y faire allusion.

Le regard scientifique ne devrait pas d'ailleurs, dans la ligne de ce qui précède, ignorer l'athéisme et les athées. Comment se fait-il, alors que les religions et les pouvoirs s'appuyant sur elles visaient à rendre l'athéisme impossible, que celui-ci soit apparu et se soit maintenu, non sans difficultés il est vrai, à travers les siècles. Et qu'est-ce qu'être athée aujourd'hui ? Est-ce un comportement individuel ou collectif? Quel est le gain adaptatif, pour parler en terme de sociologie et psychologie évolutionnaire, permis par l'athéisme ? Pourquoi, moi, suis-je athée ? En quoi suis-je fondé à proposer un autre regard sur le monde que celui des religions et de leurs églises ?

Le présent article ne permet pas de présenter même sommairement les différentes hypothèses scientifiques visant à expliquer la naissance et la persistance, aujourd'hui encore, des faits de croyance individuels et collectifs. Mais ces hypothèses existent. Elles relèvent du discours scientifique, c'est-à-dire qu'elles adoptent, quand elles émanent d'auteurs rigoureux, des formalisations permettant de les mettre à l'épreuve de l'expérience. L'athéisme moderne ne peut les ignorer, car c'est là qu'il trouvera une grande partie de ses justifications rationnelles.

La vision du monde proposée par l'athéisme

Mais on voit que poser cette question oblige à déborder considérablement la définition de l'athéisme que nous donne Michel Onfray. Il nous rappelle à plusieurs reprises que l'athéisme s'est souvent confondu au cours de l'histoire avec le rationalisme. Par rationalisme, on entendra le recours à la démarche hypothético-déductive pour modéliser les phénomènes du monde que nous croyons percevoir. Cette démarche se complète, dans la tradition universaliste de la science occidentale, par une mise à l'épreuve publique des modèles ainsi obtenus. Autrement dit, l'athéisme doit se confondre dans cette définition avec la démarche scientifique et, plus précisément encore avec le matérialisme scientifique. C'est le matérialisme scientifique qui depuis les Lumières a fait le succès de l'athéisme. C'est encore lui qui assurera à terme son avenir, aussi longtemps du moins que les sociétés modernes résisteront aux offensives permanentes des fondamentalismes. Mais pourquoi alors Michel Onfray ne fait-il pas reposer son apologie de l'athéisme sur une défense et illustration du matérialisme scientifique, qui en aurait bien besoin aujourd'hui ?

La plupart des scientifiques, même s'ils ne s'affirment pas explicitement athées, appuient leurs travaux sur une vision du monde, une philosophie et, disons le mot, une métaphysique qui n'est pas celle des religions. Ils sont généralement monistes, c'est-à-dire qu'ils refusent de considérer les faits mentaux ou spirituels comme ayant d'autres causes que matérielles. De ce fait, ils sont matérialistes (les anglo-saxons préfèrent dire "physicalistes" pour éviter sans doute la connotation péjorative que certains donnent au matérialisme). Ils sont également déterministes, c'est-à-dire qu'ils refusent l'hypothèse que des événements puissent se produire en dehors d'une cause matérielle, même si celle-ci n'est pas clairement identifiable. Ils refusent enfin le finalisme, selon lequel l'évolution tendrait vers un but fixé à l'avance. On peut donc dire qu'ils développent une vision du monde qui devrait être celle des athées, même si ceux-ci ne l'appuient pas sur tous les arguments que peuvent faire valoir les scientifiques. Rappeler ceci n'aurait pas fait de tort à la thèse de Michel Onfray.

Il nous dirait peut-être qu'évoquer le matérialisme scientifique comme la valeur philosophique et morale la mieux à même d'illustrer l'intérêt de l'athéisme pour les hommes d'aujourd'hui pourrait faire du tort à l'athéisme tel qu'il le conçoit. Les tenants du spiritualisme dit aussi idéalisme, qui s'oppose au matérialisme, ont vite fait d'assimiler le matérialisme scientifique au scientisme, c'est-à-dire à une croyance, voire à une religion aussi obscurantiste que les autres. Le grand tort du matérialisme scientifique pour les philosophes et scientifiques idéalistes est en effet de refuser d'étudier les phénomènes dits spirituels avec « objectivité », c'est-à-dire en postulant qu'ils peuvent exister sans base physicaliste. Mais l'argument ne tient pas. Dans une précédente chronique, nous avons été conduits à défendre le matérialisme scientifique face aux critiques du philosophe et bouddhiste américain Alan Wallace. Celui-ci lui reprochait d'être abusivement réducteur, reprenant l'argument bien connu de ceux qui s'en prennent à la science matérialiste au nom d'une science spiritualiste. On peut admettre que le matérialisme scientifique soit effectivement une métaphysique puisqu'il repose sur des postulats indémontrables. Mais c'est une métaphysique a minima. Les options philosophiques du matérialisme scientifique : refus du dualisme et conception physicaliste de l'esprit et de la conscience ne sont pas présentées comme des lois de la nature, s'imposant à tous comme la loi de la chute des corps. Elles résultent du fait que la science n'a pas découvert d'arguments qui pourraient faire penser à l'existence d'un au-delà peuplé par une ou plusieurs entités spirituelles non matérielles. Le matérialisme moniste constitue un postulat affirmé jusqu'à preuve du contraire, pour des raisons d'économie de moyens. (Le rasoir d'Occam) : il vaut mieux, face à une ignorance (et l'ensemble des sciences, par définition, débouchent sur de l'inexplicable), reconnaître que l'on ne sait pas, plutôt qu'inventer des solutions complexes à base de divinités et d'interventions surnaturelles. Mais le scientifique croyant peut toujours, et il ne s'en prive pas, baptiser Dieu l'espace d'ignorance s'étendant au-delà des limites des connaissances scientifiques du moment.

Il faut également convenir que la métaphysique scientifique matérialiste évolue elle-même très vite, en fonction de l'émergence des nouvelles sciences ou procédures de recherche. Certains en tirent argument pour affirmer que ces dernières "redécouvrent Dieu". Il est certain que le « réalisme ontologique » selon lequel il existe un réel indépendant de l'observateur est de plus en plus remis en cause par les scientifiques matérialistes, comme nous l'avons plusieurs fois montré dans nos chroniques. Au contraire, loin de considérer que le sujet doive être évacué dans la formulation des connaissances, beaucoup de disciplines, à commencer par la mécanique quantique, prennent en considération la relation sujet observant et entité observée. Le "constructivisme" qui en résulte postule que le monde des connaissances se construit par une interaction permanente entre les sujets-acteurs et un univers indescriptible en soi. Mais il n'y a pas de raison autre qu'idéologique pour affirmer que cet univers indescriptible, c'est-à-dire le quelque chose dont on évoque la présence au-delà des catégories de temps et d'espace de la physique macroscopique, nous révèlerait l'existence d'une divinité. Les preuves expérimentales manquent encore pour démontrer la pertinence des hypothèses relatives par exemple à l'"énergie du vide" qui constituerait un univers primordial antérieur au Big Bang. On pourra donc admettre que ces hypothèses constituent d'une certaine façon une métaphysique. Mais il s'agit d'une métaphysique qui nous parait parfaitement compatible avec l'athéisme. Elle ne risque pas en effet de donner naissance à de nouvelles "révélations", créatrices de nouvelles chapelles génératrices de nouveaux obscurantismes - sauf évidemment si de pseudo-discours scientifiques s'en emparent pour abuser de la crédulité des gens.

On peut donc regretter que Michel Onfray n'ait pas développé tous les prolongements philosophiques d'un athéisme reposant sur le matérialisme scientifique, le seul à même nous semble-t-il de s'opposer victorieusement à des mythes, croyances, religions et églises qui continuent à recruter des émules chez sans doute encore 98% des humains sur cette terre. Quelle est pour lui la vision du monde physique que propose l'athéisme? Se confond-elle ou non avec celle des scientifiques, biologistes, roboticiens, physiciens dont le matérialisme n'exclue pas une perception de l'univers dépassant les résultats de l'expérience immédiate? Certes, les scientifiques et ceux qui d'une façon générale font confiance à la science pour décrire le monde proposent une grande diversité de points de vue, différant plus ou moins profondément selon les disciplines et selon les individus. Néanmoins, comme le montre d'ailleurs nombre des articles que nous publions dans cette revue, un certain consensus se dégage, qu'il aurait été très utile d'analyser pour l'opposer point à point aux métaphysiques des religions. Il n'est évidemment pas facile d'en proposer une synthèse, mais ce travail s'impose si on ne veut pas que l'athéisme soit seulement associé au rejet de la divinité. C'est infiniment plus et il faut le démontrer.

Nous aurions alors aussi apprécié que Michel Onfray mentionne les nombreux scientifiques modernes qui honorent le matérialisme scientifique et l'athéisme, que ce soit dans les pays depuis longtemps laïcs comme la France ou dans des pays en proie à des fondamentalismes religieux de plus en plus virulents, comme les Etats-Unis(1). Si l'athéisme, comme on peut le craindre, est de plus en plus attaqué, il faudra qu'il sache reconnaître et honorer ses meilleurs représentants.


(1) On suivra à cet égard avec intérêt le développement d'un mouvement de militantisme athée né aux Etats-Unis en 2004, au plus fort de la montée du néo-conservatisme et de l'intégrisme évangélique, le mouvement Bright, dont les fondateurs ont été des scientifiques et philosophes matérialistes éminents, tels Richard Dawkins et Daniel Dennett. http://www.the-brights.net/

Michel Onfray, a qui nous avions soumis ce texte, a bien voulu apporter les compléments suivants, que nous sommes heureux, en le remerciant, de publier ci-dessous:

1. Il n'y a pas dans mon livre de critique des autres religions... parce que ce livre est explicitement consacré au démontage du seul monothéisme : je ne peux m'embarquer dans un sujet trop vaste, cela ne serait pas sérieux et empêcherait de parler sérieusement. Je ne peux prétendre embrasser toutes les religions depuis le début de l'humanité jusqu'à nos jours. Trois volumes de Pléiade pour en faire un seul inventaire ! alors une critique sérieuse, vous pensez bien...

2. Ne vous étonnez pas que je recense pas dans ce livre ce que je considère comme valeurs possibles pour l'athéisme. La remarque précédente s'applique: on ne peut faire deux, trois ou quatre livres dans un même livre. Et les valeurs alternatives, cela n'est pas le sujet.
D'autant que dans mes trente livres précédents j'ai déjà proposé des solutions :
- éthiques : La sculpture de soi
- politiques: Politique du rebelle
- bioéthiques : Féeries anatomiques
- esthétiques : Archéologie du présent
- érotiques : Théorie du corps amoureux
- pédagogiques : Antimanuel de philosophie.

Un livre n'est pas tout, le "Traité " s'intègre dans une pensée globale... Ne faites pas comme les journalistes qui croient que l'auteur n'écrit qu'un livre quand ils parlent de ce seul livre...

3. Enfin, on ne peut pas non plus reprocher à quelqu'un d'avoir écrit ce livre - son livre - et pas un autre livre - souvent celui qu'aimerait écrire celui qui fait la critique... Si je ne m'appuie pas sur une critique scientifique de la religion, c'est que je ne crois pas à la scientificité d'une pareille critique ! Il faut aller au-delà de cette antique, vieille et poussiéreuse antienne de la science qui accule la religion, ça ne marche pas... Je tiens plus pour une démarche nietzschéenne, poétique, lyrique, affirmative que pour cette façon qui date du XVII° et a fait la preuve de son échec... Je sais que ma méthode ne convaincra pas davantage : parce qu'on ne convainc pas avec une argumentation, sinon les preuves de l'existence de Dieu convertiraient, ou les preuves de l'inexistence de Dieu feraient perdre la foi... Il faut mener tout de même le combat, mais la science ne peut pas plus - pas moins non plus- que l'affirmation, disons dionysiaque !




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