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Les
machines apprivoisées
Comprendre les robots de loisir par
Frédéric Kaplan
Collection Automates Intelligents
Vuibert - février 2005
Frédéric Kaplan est ingénieur,
docteur en Intelligence Artificielle et chercheur au Sony
Computer Science Laboratory à Paris. Passionné,
il présente souvent des démonstrations de ses
recherches avec l'un ou l'autre des robots de loisir quadrupèdes
sur lesquels il travaille avec son équipe.
Fort d'un parcours pluridisciplinaire Frédéric
Kaplan a publié de nombreux articles scientifiques
dans des domaines allant de la robotique aux neurosciences,
en passant par les systèmes complexes, l'éthologie
ou la linguistique. Il est aussi l'auteur d'un livre, très
remarqué: "La naissance d'une langue chez les
robots" Hermès Science, 2001.
Dès
le lancement du site, il y a maintenant un peu plus de quatre
ans, nous avons toujours eu en tête de promouvoir nos lectures
"coup de coeur" auprès des internautes. Mois
après mois s'est donc étoffée cette rubrique
"Biblionet",
avec pour objectif de rendre compte des ouvrages les plus diversifiés,
dont l'esprit rejoint celui de notre site Automates Intelligents.
Mais très tôt, nous nous sommes aperçus que
la grande majorité des ouvrages novateurs dont nous faisions
la recension émanaient d'auteurs anglo-saxons(1).
Pourtant, dans notre pays sont aussi produits des travaux d'exception
qui posent des questions fondamentales hélas trop peu connues,
en tous cas du grand public, donc trop peu discutées.
C'est pour faire connaître ces enjeux que nous avons créé
en 2003 l'Association Automates Intelligents et la collection
d'ouvrages du même nom. Sans doute fallait-il être
un peu fous, portés par cette idée simple : les
ouvrages que nous aimerions lire n'existent pas?... alors, faisons-les,
et qu'ils soient français !
Cinq livres ont ainsi alors été édités(2).
Puis cette idée a séduit Marc Jammet des éditions
Vuibert, qui décida alors de donner à ce projet
toute son ampleur en créant au sein de son catalogue la
Collection "Automates Intelligents", dont il nous a
confié la responsabilité.
Le présent livre de Frédéric Kaplan est le
second ouvrage de cette nouvelle collection(3).
Ce que le lecteur trouvera dans cet ouvrage est bien différent
de ce qu'on a généralement l'habitude de lire sur
les robots. Le plus souvent en effet, les livres du domaine suivent
un plan convenu : on y explique d'abord que la quête de la
vie artificielle est très ancienne, agrémentant les
propos d'une chronologie depuis la mythologie grecque jusqu'à
l'invention des premiers ordinateurs. On y décrit ensuite
l'activité des chercheurs contemporains comme une prolongation
de cette histoire. On tente alors de dresser un bilan des performances
actuelles des robots, souvent en les comparant à celles de
l'homme dans les mêmes situations. Enfin, pour finir, on propose
généralement des fictions prospectives sur le futur
de l'homme et des machines, débouchant sur deux scénarios
(non exclusifs) : dans le premier, les ingénieurs finissent
par créer ce robot mythique, créature à l'image
de l'homme, serviteur parfait capable de le remplacer dans la plupart
des situations ; dans le second, on débouche sur la convergence
inéluctable homme/robot sous la forme du "cyborg",
créature mi-homme, mi-machine, nouvelle étape de notre
évolution.
S'en suit alors, au fil des ouvrages publiés, une querelle
rhétorique entre auteurs, tenants d'une vision différente
du domaine. D'un côté, celle des sceptiques(4)
nous expliquant que le substrat biologique de la vie ou de l'intelligence
possède des qualités cruciales impossibles à
recréer artificiellement, affirmant que l'intelligence n'est
pas de nature algorithmique et donc ne pouvant être reproduite
au sein d'un ordinateur... Travaux alors qui ne sont qu'illusion,
témoignant du doux rêve de leurs auteurs, voire de
leur naïveté ou même d'un certain charlatanisme.
Et puis, de l'autre côté, vision des prophètes,
pour qui le futur sera assurément peuplé de robots
autonomes, voire de cyborgs(5).
Frédéric
Kaplan ne se situe pas dans un tel débat et s'attache tout
au long de cet ouvrage à se démarquer de la prophétie
ou du scepticisme.
Moins compte ici la question "les machines seront-elles plus
intelligentes que l'homme"... "auront-elles des émotions,
une conscience", que de savoir pourquoi, justement, nous nous
posons ces questions. Le livre prend alors toute sa force, car ces
questions, l'auteur ne cesse de se les poser dans son activité
de chercheur au sein du laboratoire Sony CSL, où il développe
depuis 1997 de nouvelles technologies pour ces créatures
artificielles que sont les robots de compagnies.
D'où ce livre, écrit à la première personne
du singulier, ce qui est suffisamment rare et honnête dans
ce genre d'exercice pour être signalé. Pour un scientifique,
écrire un livre - et particulièrement un livre "tout
public", c'est en effet se placer directement sous les projecteurs
et jugements de ses pairs. Et traiter dans cet ouvrage de la robotique
autonome et des "machines apprivoisées"(6)c'est
empiéter nécessairement sur de nombreuses disciplines
où l'on n'a pas forcément l'habitude de retrouver
un chercheur en Intelligence Artificielle (éthologie, psychologie,
sociologie, philosophie...). Or, pour Frédéric Kaplan,
la responsabilité du chercheur ne consiste pas à se
cantonner dans l'expertise de son savoir technique. Pour lui, il
est essentiel de toujours placer ce savoir dans un cadre plus large,
celui de l'anticipation des basculements de la pensée qui
peuvent émerger des progrès accomplis dans son domaine
de recherche. Il doit également comprendre dans quel cadre
anthropologique son innovation va être accueillie. L' emploi
de la première personne du singulier vient donc ici comme
le témoignage d'une responsabilité du chercheur par
rapport à sa propre activité, mais aussi comme un
témoignage de respect et de modestie face aux experts des
autres domaines.
Objet
des questionnements traités dans ce livre, le robot de loisir
constitue une forte rupture par rapport à ce que nous attendons
d'une machine conçue pour effectuer une tâche utilitaire
ou rendre des services. Car ce qu'on demande à ce nouveau
type de robot, c'est simplement d'être présent, autonome,
et suffisamment plaisant à nos yeux pour que nous puissions
développer envers lui un lien affectif, lien qui plus est
doit être réciproque....
Idée folle ou indécente ? Peut-être à
première vue pour un esprit comme le nôtre, mais en
tous cas pas pour celui du Japonais Toshi T Doi, qui la proposa
en 1993 au président de la Sony Corporation. C'est en 1997,
date où se place le commencement de ce livre, que Frédéric
Kaplan intègre le laboratoire Sony CSL de Paris. C'est aussi
cette année-là où Masahiro Fujita - venu du
pays du soleil levant visiter ses collègues - leur montra
une cassette vidéo sur laquelle on voyait évoluer
un prototype de robot quadrupède, jouant avec une balle.
Robot sans carapace, fils, carte-mère et caméra bien
apparents... mais robot d'un type nouveau, ayant l'air d'être
vivant et d'agir de son propre chef. Prototype qui quelques années
plus tard conduira à la commercialisation d'un robot chien...
connu sous le nom d'Aibo.
Situé aux premières loges, Frédéric
Kaplan travaille ainsi depuis 1997 avec les équipes japonaises
de Sony à la conception de nouvelles technologies pour ces
créatures artificielles, avec pour objectif de les doter
de capacités d'apprentissage et de développement leur
permettant d'aller au-delà des comportements pour lesquelles
elles sont programmées. Dressant
tout d'abord dans l'ouvrage la filiation technologique à
laquelle se rapporte le robot de loisir (qui passe notamment par
l'évocation des tortues phototropiques conçues en
1949 par Grey Walter), Frédéric Kaplan nous convie
alors à la compréhension de son fonctionnement, décortiquant
les robots disponibles dans le commerce mais aussi ceux qui n'existent
pour l'instant que dans les laboratoires. Cette dissection anatomique
et fonctionnelle est salutaire, permettant dès lors au lecteur
de ne pas se méprendre sur les capacités réelles
de tels robots, de ne pas les surestimer ni les sous-estimer. Ceci
constitue le pré-requis indispensable pour pénétrer
dans la suite de l'ouvrage, qui aborde la question de nos rapports
avec ces nouveaux robots : que veut dire développer un lien
avec ce type de machine ? Quelles dynamiques psychologiques, quels
biais perceptifs, quelles projections anthropomorphiques pourraient
nous conduire à nous investir dans une relation avec un objet
comme celui-là ? Dans quelle mesure pourrions-nous dire que
ce lien est réciproque ? De quelle nature serait ce lien
? Peut-on dresser un robot ? Peut-on lui donner de la curiosité?...
Derrière
ces questions se cache pour nous, Occidentaux, cette "inquiétante
étrangeté", ce trouble ressenti face à
cette machine qui commence à avoir pour nous une forme de
"présence". Par ses mouvements et ses attitudes,
le robot de loisir semble appartenir à une catégorie
qui ne serait pas la sienne. Derrière les réactions
que le robot suscite, c'est en fait la place singulière tenue
par les machines dans notre culture et leur rôle crucial dans
l'image que nous nous faisons de nous-même qui est ici mise
en lumière. Alors Frédéric Kaplan nous invite
à disséquer ce qui, dans notre culture, fait que nous
nous méfions spontanément de ces objets hybrides,
alors qu'il paraissent plus naturels aux yeux des Japonais. S'interroger
sur les robots... c'est mieux comprendre ce que nous sommes.
Pour
l'auteur, participer par son travail à l'émergence
de ces machines toujours plus "étonnantes", c'est
aussi s'interroger sur la responsabilité des chercheurs qui
construisent cette nouvelle génération de robots.
Sont-ils des apprentis sorciers ? Des charlatans ? Comment peuvent-ils
mener de front leur activité scientifique et technique, et
ce rôle qui s'apparente parfois à celui des montreurs
de foire ("technologues de l'illusion")?
Quoi qu'il en soit, pour Frédéric Kaplan, le développement
des robots de loisir représente une chance inespérée
pour nombre de secteurs de recherche, notamment celui de l'intelligence
artificielle. Aujourd'hui, malgré des avancées importantes,
l'IA n'est que très rarement capable de prétendre
à des performances suffisantes pour des applications ou l'erreur
n'est pas admise. Un système qui marcherait à 90%
et qui un jour sur dix refuserait d'ouvrir la porte serait inutilisable.
Le même système, mis en place dans un robot de loisir,
reconnaissant son "maître" une fois sur dix est
tout à fait acceptable. Si ces secteurs de recherche trouvent
avec la robotique ludique des débouchés applicatifs
rapides, ils auront les moyens de se développer et de nouveaux
progrès seront réalisés. Au fil du temps, des
applications plus "sérieuses" encore insoupçonnées
pourront être envisagées.
Au
terme de la lecture de cet ouvrage, le lecteur possédera
toutes les clés pour s'interroger sereinement sur ce que
veut dire, pour un enfant, de grandir avec des machines de ce genre.
Victime de la technologie, vivra-t-il prisonnier d'un monde magique
dont ils ne comprendra plus le fonctionnement. Au contraire, sera-t-il
plus clairvoyant que nous, devenu lui-même magicien ?
Notes (1) Sur
les quelque cent ouvrages que comprend à ce jour la rubrique,
plus des 2/3 proviennent d'outre-atlantique. Pour rendre compte
sans délai des avancées et des questions qu'ils posent,
nous sommes le plus souvent obligés de les lire dans leur
langue originale. Sinon, il faudrait le plus souvent attendre près
de deux ans avant de disposer d'une parution (lorsqu'elle existe)
en français. (2)
Association Automates Intelligents - cf.
catalogue de nos parutions. (3)
Le premier livre ayant inauguré la collection, "Modéliser
et concevoir une machine pensante - Approche de la conscience artificielle",
d'Alain Cardon, est paru en avril dernier. (4)
Par exemple l'ouvrage (assez ancien) d'Hubert Dreyfus, "What
Computer Still Can't Do : A Critique of Artificial reason, MIT Press,
1992, ou celui de Roger Penrose, "The Emperor's new mind :
Concerning Computers, Minds and The Laws of Physics, Oxford University
Press, 2002. (5)
Sur ces thèmes, voir par exemple Rodney Brook, "Flesh
and Machines", Pantheon Books, 2002 ; Alain Cardon,
"Modéliser
et concevoir une machine pensante - approche de la conscience artificielle",
Collection Automates Intelligents, Vuibert, 2004 ; Ray Kurzweil,
"Are
we spiritual machines", édité par
W. Richards pour le Discovery Institute, 2002 ; Hans Moravec, "Robot
- Mere Machine to Transcendent Mind", Oxford University
Press, 1998 ; Kevin
Warwick, "I,
Cyborg", 2002 (réimpression en 2004 par University
of Illinois Press). (6)
On aurait pu aussi donner à cet ouvrage le titre "Les
machines apprivoisables - comprendre les robots de loisirs",
voire "De l'apprivoisibilité [si tant est que ce
mot existât] des machines - comprendre les robots de loisir).