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Avril 2005
Notes
par Jean-Paul Baquiast
A
Different Universe
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A Different
Universe
Reinventing physics from the bottom down
par Robert B. Laughlin
Basic Books 2005
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Cette
présentation
proprement dite du livre est accompagnée par deux articles,
l'un ayant valeur de Prologue
et l'autre de conclusion provisoire, intitulé Emergence
et réalité.
Les professeurs Mioara Mugur-Schächter et Jean-Louis Le Moigne
ont bien voulu relire ce texte. J'ai tenu compte de leurs observations
précieuses, dont je les remercie. JPB
Prologue
Le
scientifique moderne, même s'il ne pratique pas la philosophie
de la connaissance ou épistémologie, ne peut pas éviter
de s'interroger sur la pertinence des modèles du monde qu'il
utilise, au regard de ce que pourrait être la réalité
ultime. Cette question inspire aussi l'intérêt du public
pour la science et pour les nouvelles hypothèses scientifiques
découlant de l'utilisation d'instruments de plus en plus
perfectionnés. Pour beaucoup de gens, en dehors de ses apports
utilitaires, la science doit permettre de mieux connaître
la nature profonde de l'univers, en permettant d'échapper
à des descriptions métaphysiques qui ne se sont pas
renouvelées depuis des siècles (mais il s'agit sans
doute nous allons le voir d'une illusion qui relève d'une
nouvelle sorte de métaphysique)
C'est
la physique qui apporte le plus d'ouvertures sur ce que pourrait
être l'univers. Mais malheureusement, pour ceux qui voudraient
obtenir de la science une description aussi simple et homogène
que possible de la réalité, la physique semble proposer
des solutions différentes, sinon contradictoires. Depuis
le début du XXe siècle, elle s'est divisée
en trois branches également fécondes, la cosmologie
qui traite de l'univers dans son entier, et la physique des particules
élémentaires ou microphysique qui étudie les
constituants ultimes de la matière. Entre les deux, on trouve
la physique de la matière macroscopique, aux multiples applications
technologiques et industrielles, qui utilise par commodité
la physique quantique, mais qui travaille sur des objets et des
modèles à l'échelle de nos sens ordinaires.
La physique macroscopique enregistre aujourd'hui l'irruption du
concept d'émergence, jusqu'ici plutôt réservé
aux sciences cognitives et aux sciences de la vie, qu'elles soient
biologiques ou artificielles. On peut considérer, nous semble-t-il,
que le physicien Robert Laughlin, dont nous présentons un
livre qui se révélera sans doute important, représente
bien la génération de ce que l'on pourrait appeler
les militants de l'émergence.
Ces
trois branches de la physique ne peuvent pas s'ignorer, mais cependant
elles ont adopté des approches qui aujourd'hui encore n'ont
pas pu être fusionnée dans une représentation
du monde commune.
Le
« réalisme » de la cosmologie
La
cosmologie s'est développée depuis Einstein en prolongement
de la théorie de la relativité générale
s'appliquant à des modèles globaux d'espace-temps
de type « réaliste ». Ce terme veut dire que
la physique cosmologiste, qu'elle soit instrumentale ou théorique,
prétend décrire l'univers non pas tel qu'il serait
en soi, tâche probablement impossible, mais indépendamment
de ce que peut penser ou ne pas penser tel observateur particulier,
c’est à dire d’une manière dotée
d’objectivité au sens moderne. Les instruments utilisés
pour observer le cosmos sont censés nous faire toucher du
doigt la réalité, telle qu'elle est, telle qu'elle
fut dans le passé ou même telle qu'elle deviendra dans
le futur. Nul n'imagine qu'ils puissent décrire autre chose
que le réel. C'est ce réalisme qui soutient l'intérêt
du public pour les images fournies par les observatoires terrestres
ou en orbite, tel le télescope Hubble ou le fameux Wilkinson
Microwave Anisotropy Probe qui a mesuré ce qui reste de la
radiation micro-onde supposée émise par l'univers
380.000 ans après le Big Bang.
Les
cosmologistes ne sont évidemment pas assez naïfs pour
penser que les interprétations audacieuses qu'ils donnent
d'observations restant rares et peu explicites décrivent
l'univers tel qu'il est. Ces interprétations restent juste
des modèles dont il est possible de vérifier la pertinence
et l'utilité par l'expérimentation. Cependant, avec
notamment le développement du calcul informatique, une physique
théorique pratiquement coupée de toutes possibilités
immédiates d'observation a généré des
modèles de plus en plus éloignés du sens commun.
La frontière entre ce que les physiciens considèrent
comme possédant un correspondant qui « existe réellement
», par exemple les trous noirs, et ce qui relève seulement
de la représentation mathématique, par exemple le
voyage dans le temps, devient de plus en plus ténue. Ceci
non seulement dans l'esprit du grand public mais aussi dans celui
des physiciens eux-mêmes. Pour les cosmologistes, les entités
qu'ils décrivent dans l'univers, aussi abstraites soit-elles
(Big Bang, inflation, matière noire et énergie noire,
cordes, branes) ou cet univers lui-même, de plus en plus souvent
considéré comme multiple ou comportant des univers
parallèles (le multivers) ne s'imposent qu'à certaines
échelles d'observation. Mais d’autre part on nous dit:
« l'univers est ainsi, il évoluera de telle façon,
etc. », comme si la cosmologie tendait à devenir fondamentalement
réaliste. Peut-être, sans cela, ne serait-elle plus
financée par les institutions.
C'est en considération de la « réalité
» décrite par eux que les cosmologistes proposent notamment
des stratégies permettant à l'espèce humaine
et plus généralement aux espèces vivantes d'échapper
aux multiples formes d'extinction qui les menacent. L'excellent
ouvrage récent du physicien américain Michio Kaku
(Parallel Worlds) illustre ce postulat épistémologiste
dans toutes ses pages. Michio Kaku consacre le dernier tiers de
son livre à envisager la façon dont des civilisations
technologiques du futur pourront quitter notre univers vieillissant
devenu inhabitable pour d'autres univers plus jeunes et plus accueillants.
Le
constructivisme de la mécanique quantique
Au
contraire de la cosmologie, la microphysique, dominée depuis
bientôt 80 ans par la mécanique quantique, s'est orientée
dans une direction toute différente. Pour la mécanique
quantique, il est peu plausible de décrire de façon
naïvement réaliste le monde sous-jacent à celui
de notre univers quotidien macroscopique. Le physicien doit se borner
à produire des représentations probabilistes qui découlent
de la façon dont sa conscience enregistre les résultats
des instruments qu'il utilise. Il s'agit de constructions dont il
assume le caractère relatif, ce qui permet de dire que la
physique quantique est constructive. Mais ceci n'empêche pas
le physicien quantique d'obtenir en pratique, à partir d'entités
microscopiques qu'il n'a pas besoin de décrire de façon
réaliste, des résultats expérimentaux de plus
en plus utilisables dans la vie quotidienne. Les succès technologiques
apportés par les applications de la mécanique quantique
ne se comptent plus et seront de plus en plus décisifs dans
le proche avenir. Comment une science qui prétend ne pas
pouvoir décrire l'univers en soi peut-elle présenter
des résultats aussi riches ? Aux yeux du public et même
à ceux des physiciens, c'est là un des mystères
de la mécanique quantique.
Une
dérive vers la sur-théorisation
Cependant,
depuis quelques années, en conséquence notamment de
l'apparition d'instruments dont l'utilisation exige un renouvellement
théorique approfondi, la cosmologie et la physique quantique
sont de plus en plus obligées de se référer
aux mêmes données d'observation, celles portant sur
l'énergie et les particules qui se retrouvent à toutes
les échelles auxquelles on observe l'univers. Les grands
accélérateurs de particules jouent un rôle clef
à cet égard. On attend beaucoup par exemple du futur
LHC du CERN qui entrera en service vers 2010. En provoquant des
collisions violentes entre électrons ou entre protons, les
accélérateurs feront peut-être apparaître
de nouveaux états de la matière/énergie qui
pourraient renseigner à la fois sur l'univers dans son ensemble
et sur les constituants les plus petits de ce que l'on appelle encore
les particules élémentaires. Depuis quelques années,
ce sont principalement les observations (réussies ou avortées)
provenant de ces instruments qui ont donné à certains
physiciens théoriciens l'idée de rechercher une théorie
mère qui unifierait les différentes forces mesurables
dans l'univers, y compris la gravité dont on peut observer
les effets mais dont la nature (onde ou particule) reste encore
inobservable. Cette théorie, dite de la gravitation quantique
s'est développée depuis quelques années sous
divers noms (théorie des cordes, théorie des membranes,
M. Théorie dite aussi théorie de Tout). Elle a produit
d'innombrables travaux et hypothèses, dont aucune n'a pu
être véritablement testée à ce jour.
Un
certain nombre de physiciens considèrent cependant qu'il
s'agit là d'une dérive inutile sinon dangereuse, vers
la sur-théorisation. Nous y reviendrons en examinant ci-dessous
la position de Robert Laughlin. On notera cependant que si cosmologistes
et physiciens quantiques peuvent être conduits à coopérer
dans la formulation théorique ou dans l'expérimentation
de théories unifiées, leurs points de vue épistémologiques
ou leurs conceptions de la réalité restent différents.
Pour un cosmologiste, comme Stephen Hawking ou Michio Kaku précité,
si jamais une Théorie de Tout aboutissait à élaborer
une équation unifiée, elle permettrait à l'homme
de comprendre, sinon modifier, le passé et le futur du monde.
L'homme serait devenu semblable à Dieu, selon l'image mystique
souvent employée. Autrement dit, nous serions confrontés
à ce que l'on pourrait appeler le triomphe du réalisme
épistémologique. Le réel n'aurait plus de secrets
pour la science, tout au moins dans ses grandes lignes. Mais comment
expliquer que l'homme, partie du réel, puisse jamais s'en
donner une image exhaustive ? Il s'agit d'une objection majeure
à la Théorie du Tout s'inspirant du réalisme.
Pour
ce qui les concerne, les physiciens quantiques continuent en général,
tout au moins dans leurs travaux, à ne pas se croire obligés
de considérer comme indépendantes de l'observation
et existant en soi les entités microscopiques utilisées
dans les modèles cosmologistes, notamment la théorie
des cordes, pour ne pas mentionner l'hypothétique théorie
du Tout. Les différentes particules envisagées par
la cosmologie, qu'elles soient identifiables par l'observation ou
qu'elles restent encore hypothétiques (gravitons, cordes,
membranes) ne sont pour eux ni des particules ni des ondes ni rien
de comparable à quelque chose existant dans le monde macroscopique.
Elles n'ont pas de réalité en soi et ne peuvent donc
être observées objectivement, c'est-à-dire indépendamment
d'un observateur et d'un instrument. On est donc tenté de
les considérer comme des constructions de l'esprit relatives
à telle époque ou à tel type d'hypothèse.
Il en est de même des espaces-temps (que l'on n'appelle d'ailleurs
pas ainsi) dans lesquels se « diluent » les particules
en état de superposition. On dit par commodité que
lorsqu'une particule n'a pas été observée,
autrement dit tant que l'on n'a pas réduit sa fonction d'onde,
elle est présente pour l'observateur, avec des probabilités
différentes, dans tout l'univers. Mais il ne s'agit pas de
l'univers des cosmologistes, il s'agit d'autre chose que l'on ne
peut pas qualifier en termes objectifs, comme on le ferait de l'univers
observable, qu'il soit plat, courbe ou feuilleté. De même,
quant les physiciens quantiques parlent du vide quantique, il ne
s'agit pas de quelque chose de physique, analogue à ce que
pourrait être soit un vrai vide soit un plasma. Il s'agit
de quelque chose d'indéterminable, sauf à constater
que de façon imprévisible des particules peuvent en
émerger avant de s'y annihiler à nouveau.
On
dira que le non réalisme des physiciens quantiques n'a pas
de conséquences pratiques et ne les empêche pas de
collaborer avec les cosmologistes réalistes ni plus généralement
avec l'ensemble des scientifiques dont les modèles font appel
aux particules et autres entités quantiques. En effet, ce
qui intéresse cette collaboration, ce ne sont pas ce que
sont en soi ces entités, mais la façon dont elles
se manifestent lorsqu'un instrument réduit leur fonction
d'onde, c'est-à-dire les fait apparaître dans le monde
macroscopique – ceci à plus forte raison lorsque ce
n'est pas une entité seule qui est observée, mais
une population de telles entités, analysable en terme statistique.
Ainsi, dans l'ordinateur quantique, peu importe ce qu'est et où
se situe le bit quantique en état de superposition. Ce qui
importe, c'est l'état qu'il manifeste lorsqu'il est observé,
c'est-à-dire lorsqu'il cesse d'être une particule quantique
pour devenir une marque dans le monde matériel. De même,
dans les lasers ou dans les appareils utilisant l'effet tunnel,
qui mettent en oeuvre de grandes quantités d'entités
quantiques, ce qui importe au scientifique sont les effets observables
de ces supposées populations d'entités, une fois que
leur fonction d'onde collective a été observée
par interaction avec un instrument.
Est-il
donc finalement indifférent de se référer au
réalisme ou au non réalisme, que l'on soit scientifique
ou que l'on soit simple citoyen s'intéressant à la
philosophie des sciences ? Certainement pas. Comme l'a montré
la physicienne et épistémologue Mioara Mugur-Schächter
(voir
notre article), il est désormais important, pour
l'ensemble des scientifiques et pas seulement pour les physiciens,
d'abandonner le postulat réaliste qui était celui
des premiers scientifiques et qui demeure encore très vivace,
nous venons de le voir, chez les cosmologistes d'aujourd'hui. Tous
ces scientifiques devraient désormais, selon elle, s'inspirer
de la pratique constructive des physiciens quantiques. Autrement
dit, ils devraient considérer que toutes les entités
microscopiques ou macroscopiques de l'univers qu'ils décrivent
sont relatives à la fois à la structure de leurs instruments
et de leur propre esprit.
Abandonner le point de vue réaliste présente, entre
autres avantages, comme l'indique Mioara Mugur-Schächter, celui
de libérer l'imagination créatrice du scientifique,
en lui évitant d'avoir à considérer comme des
préalables incontournables ce qui ne résulte en fait
que de modèles foncièrement relativisants.
Entre
réalisme et non-réalisme, émergence de l'émergence
Ceci
dit, aujourd'hui, le constructivisme qui est le principe fondateur
de la mécanique quantique reçoit un renfort auquel
les physiciens du milieu du XXe siècle n'avaient pas pensé.
Il s'agit du concept d'émergence, qui est constamment invoqué
depuis quelques années par les sciences dites de la complexité.
Ce concept intéresse comme nous l'avons dit la biologie,
le calcul informatique mais aussi de plus en plus, grâce à
des chercheurs comme Robert Laughlin, le monde de la physique fondamentale.
Il n'est pas incompatible avec le non-réalisme de la mécanique
quantique. Au contraire il lui donne une portée plus générale,
en termes épistémologiques. Ceci apporte une raison
d'être supplémentaire à l'entreprise évoquée
ci-dessus de Mioara Mugur-Schächter, visant à étendre
l'épistémologie de la mécanique quantique à
l'ensemble des recherches scientifiques. Mais il n'est pas non plus,
incompatible avec le réalisme, qu'il s'agisse du réalisme
des physiciens cosmologistes évoqué plus haut, ou
du réalisme positiviste qui inspire encore de nombreux chercheurs
dans de nombreuses sciences. Disons simplement qu'il refuse de se
faire embarquer dans des développements métaphysiques
destinés à pallier les insuffisances de la théorie
ou de l'expérimentation.
L'émergence
remet en cause le primat du réductionnisme. Celui-ci inspire
au contraire la M. Théorie ou théorie du Tout, puisqu'elle
vise à donner en quelques équations les recettes permettant
de reconstruire notre univers dans tous ses états, si l'on
peut dire. La M.Théorie repose sur le postulat qu'en analysant
les entités complexes de ce monde, par exemple les atomes,
on peut en extraire les éléments fondateurs qui permettront
ultérieurement de reconstruire ces entités complexes
ou de les modifier. Il s'agit donc d'une démarche réductionniste
analytique, conforme à ce que proposait Descartes : réduire
le tout à ses parties, pour mieux le comprendre. Mais pour
un nombre croissant de physiciens, il s'agit d'une entreprise vaine,
reposant sur une erreur de conception fondamentale. David Deutsch
(voir
notre article) avait déjà constaté
que la physique théorique, à elle seule, n'était
pas capable d'expliquer la génération de complexité
correspondant à l'apparition de la vie ou des grands systèmes
cognitifs collectifs propres aux sociétés humaines
modernes. Il fallait trouver un autre paradigme explicatif. Depuis
les travaux fondateurs de Stuart Kauffman (At Home in the Universe,
the Search for Laws of complexity and Organisation, 1996), on sait
aujourd'hui que ce paradigme existe, c'est celui de l'émergence.
Il peut être formulé d'une façon qui d'ailleurs
n'est simple qu'en apparence : le Tout ne peut être déduit
des parties. En forçant le trait, on dira que la théorie
de l'émergence prend acte de l'échec de la pensée
scientifique traditionnelle, analytique et mathématique.
L'émergence n'explique pas tout, loin de là. Elle
ne permet pas en général de comprendre pourquoi tel
phénomène complexe apparaît. A fortiori elle
ne permet pas de prévoir comment évoluera ce phénomène.
Elle permet seulement d'affirmer que cette apparition n'est pas
due à un miracle mais qu'elle relève d'un processus
physique. Elle est un peu comparable en cela à la théorie
de la sélection darwinienne en biologie. La diversification
des espèces s'explique en général par la sélection
darwinienne, mais le détail de celle-ci comme la façon
dont l'évolution se poursuivra à l'avenir ne peuvent
être explicités par ce principe général.
Ils ne peuvent qu'être constatés a posteriori.
Au
plan d'une vision générale sur l'Univers, la théorie
de l'émergence ne permet pas de comprendre immédiatement
pourquoi le monde est ce qu'il est et moins encore ce qu'il deviendra.
Elle permet juste de comprendre qu'aucune théorie réductionniste,
comme la théorie du Tout évoquée ci-dessous,
ne permettra jamais d'analyser et reproduire la complexité
du monde. Mais en vérité elle fait beaucoup plus.
Elle oblige, comme nous le verrons, à ouvrir les yeux sur
des problèmes non résolus, voire insolubles en l'état,
ce qui aura le grand avantage d'éviter que leurs soient données
de fausses solutions. Parmi ces problèmes non résolus
se trouvent les mécanismes eux-mêmes qui permettent
l'émergence. Rien ne dit qu'ils seront un jour explicités
par la science. Sont-ils généraux ou propres à
tel ou tel domaine de la matière et de la vie ? On ne peut
le dire encore. Mais il n'est pas interdit qu'à force de
travail et en évitant les fausses bonnes solutions, on puisse
en faire progressivement apparaître quelques-uns.
La
théorie de l'émergence relève en effet du domaine
scientifique. Elle ne se borne pas à constater l'hétérogénéité
ou la non-prédictabilité des phénomènes,
ce qui n'aurait aucun intérêt pratique. Lorsque le
scientifique constate l'apparition d'un phénomène
émergent, il a tout à fait le droit de l'étudier,
en faire la typologie, l'intégrer au corpus des connaissances
du moment. Il ne dira pas que le phénomène émergent
révèle la réalité en soi du monde, il
dira seulement qu'il s'intègre à l'ensemble des relations
établies ici et maintenant entre un réel inconnaissable
en essence, des instruments permettant de générer
des phénomènes nouveaux et des esprits humains générateurs
de systèmes de représentation symbolique. Dans cette
perspective, le scientifique se doit d'être d'abord un expérimentateur
instrumentaliste, aux yeux grands ouverts, comme nous l'avons dit.
C'est en effet en observant les phénomènes inattendus
générés par le fonctionnement des appareils
traditionnels ou nouveaux qu'il peut identifier des émergences
pouvant expliquer ces phénomènes. Il ne prétend
pas en faisant cela qu'il accède à une quelconque
réalité en soi, à un quelconque univers fondamental.
Il se borne à dire qu'il construit une réalité
relative à lui et à ses observations, s'inscrivant
momentanément et parfois localement dans le devenir de la
société scientifique humaine, qui constitue elle-même
une émergence plus globale.
Mais
on peut penser que, même en ce cas, on ne pourra pas utiliser
les mécanismes de l'émergence, à supposer qu'ils
aient été compris, à générer
tel univers plutôt que tel autre, sauf peut-être sur
un plan très local. Les résultats obtenus auraient
en effet de grandes chances d'être différents de ceux
attendus, ce qui ne permet pas de grandes ambitions. Il faut se
résoudre à vivre avec l'incertitude. Mais c'est peut-être
ainsi que notre univers est devenu ce qu'il est.
La théorie de l'émergence ressemble ainsi un peu,
au plan épistémologique, à la physique quantique.
Celle-ci se refuse à postuler l'existence d'un réel
en soi. Elle se borne à rassembler les interprétations
relativisées des phénomènes que les observateurs
voient émerger au travers de leurs instruments. A nouveaux
instruments, à nouveaux observateurs, nouveaux phénomènes.
Néanmoins, l'émergence de ces nouveaux phénomènes
permet de construire un monde qui bien que reposant sur des fondements
inexpliqués, existe cependant en termes de réalité
relativisée, dans le monde macroscopique qui est le nôtre.
La physique quantique est typiquement constructiviste. Elle construit
un monde relatif à l'homme. On retrouvera là Protagoras:
"L’homme est la mesure de toute chose". Mais l'homme
n'est pas la seule mesure des choses. Comme il n'est pas le seul
organisme complexe existant sur Terre, et dans la mesure où
le processus de qualification des émergences provenant de
l'univers quantique sous-jacent est accompli en permanence par d'innombrables
organisations physiques ou matérielles en prise avec cet
univers quantique, chacune de ces organisation construit sa propre
réalité relative. On aura la réalité
relativisée du termite ou celle de la bactérie, qui
coexistera et éventuellement interagira avec la réalité
relativisée construite par l'Homme. Autrement dit, on aboutira
au monde complexe tel que la science humaine peut l'observer, résultant
de l'activité émergente d'une infinité d'acteurs
matériels et biologiques, sur fond d'indétermination
quantique.
La
théorie de l'émergence, au plan épistémologique,
ne dit pas autre chose.
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Présentation
de" A Different Universe"
Le
physicien Robert Laughlin s'est principalement intéressé,
au cours de sa carrière, à ce que l'on pourrait appeler
les états ou propriétés émergentes de
la matière, lorsque celle-ci est soumise en laboratoire à
des conditions extrêmes. L'exemple classique en est la superconductivité,
grâce à laquelle des métaux conducteurs de l'électricité
n'oppose plus de résistance au courant lorsqu'ils sont convenablement
refroidis. Ce qui a frappé Robert Laughlin est qu'il est
généralement impossible de prévoir les résultats
d'une expérience lorsque les conditions de celle-ci s'écartent
un tant soit peu des normes jusque là pratiquées L'effet
Hall quantique(1),
dont il a assuré la formulation théorique, ce qui
lui a valu le prix Nobel, partagé avec ses deux collègues,
a ainsi été découvert par hasard. Selon lui,
aucune recherche a priori n'aurait pu aboutir à ce résultat,
car nul esprit humain n'aurait été capable de l'imaginer.
Pourtant, l'effet Hall quantique est aujourd'hui à la source
de très nombreuses applications scientifiques et industrielles.
L'observation initiale a été rendue possible par la
conjonction, à un certain moment et en un certain lieu, d'un
instrument produisant des résultats inattendus et d'esprits
humains suffisamment alertes pour s'étonner de ces résultats
et chercher à les comprendre. Il en est de même, selon
lui, de toutes les découvertes importantes de la physique
moderne. On voit que pour lui, l'émergence se produit à
partir des composants primaires de la nature, inconnus de nous,
et elle intéresse toutes les structures associant la matière
et l'énergie. Elle ne concerne donc pas seulement les phénomènes
biologiques ou leurs modèles informatique tels les automates
cellulaires, comme on le croit souvent. Cependant, pour le grand
public, c'est évidemment en biologie et en anthropologie
que le phénomène de l'émergence est le plus
visible et le moins discutable.
Robert
Laughlin n'ignore évidemment rien de la mécanique
quantique, dont il a eu en permanence à appliquer les principes
ou les résultats dans ses propres travaux. Il a même
été selon son éditeur surnommé le Robert
Feynman de sa génération. Mais pour lui comme pour
la plupart des physiciens, la mécanique quantique ne permet
pas de comprendre l'univers en profondeur, et moins encore d'agir
sur lui. Elle permet juste d'interpréter un certain nombre
des phénomènes nouveaux que révèle le
développement des instruments et des expériences,
par exemple au sein des accélérateurs de particules.
Le monde quantique, dans ses profondeurs, est et restera pour lui
inconnaissable. C'est ainsi que parler de vide quantique représente
simplement une façon de désigner quelque chose d'inconnaissable,
sous-jacent à la réalité matérielle,
dont on constate seulement telle ou telle manifestation dans telle
ou telle expérience. De même les particules qui émergent
du vide quantique ne sont ni des ondes, ni des particules ni les
deux à la fois. Elles sont définitivement autre chose.
Ceci ne nous empêche pas de les utiliser, dans certaines conditions.
Robert
Laughlin n'ignore pas plus la cosmologie que la physique quantique.
Mais là il se sépare profondément des travaux
des cosmologistes théoriciens auxquels nous avons fait allusion
dans le prologue à cet article. Pour lui, toutes les hypothèses
visant à décrire de façon réaliste les
états passés, présents et futurs de l'univers
relèvent non seulement de la science fiction mais d'une méconnaissance
profonde de ce qu'est selon lui l'univers, c'est-à-dire le
produit d'une émergence. Il s'en prend particulièrement
à la Théorie du Tout, qui prétendrait trouver
une équation unique à partir de laquelle on pourrait
déduire toutes les autres formes de connaissances. Cette
ambition, triomphe du réductionnisme, selon laquelle les
lois des mécanismes élémentaires permettent
de déduire la loi du système complexe, ignore dramatiquement
selon lui la théorie de l'émergence.
Nous
nous bornerons dans cet article à une analyse rapide de «
A Different Universe, Reinventing Physics ». Nous
renvoyons à un prochain article les commentaires que peuvent
suggérer les propos souvent passionnés et sans doute
parfois contestables qui font la richesse et l'originalité
du livre.
Robert
Laughlin n'est pas un philosophe des sciences à proprement
parler. Autrement dit, son livre fait un large appel aux affirmations
et jugements affectifs plutôt qu'à de longs raisonnements.
On regrette souvent qu'ayant évoqué tel ou tel thème
prometteur, il l'abandonne pour une anecdote personnelle qui n'apporte
pas grand-chose à la démonstration. De la même
façon, il apparaît plus critique que constructif. Ainsi,
après nous avoir affirmé que les nanotechnologies,
très en vogue actuellement, se limitaient à propager
les illusions d'une mythologie réductionniste, il ne nous
montre pas par quelles autres perspectives les remplacer, sauf à
dire que l'univers dans ses profondeurs n'est pas connaissable autrement
que par des propriétés émergentes dont l'analyse
est très difficile. Par ailleurs, bien que de lecture apparemment
facile, son livre multiplie les allusions à des phénomènes
physiques difficiles, qu'il ne décrit pas, renvoyant le lecteur
une simple note de référence qui n'explique rien.
Ainsi des phénomènes jouant un rôle essentiel
dans ses démonstrations, comme la superfluidité et
la superconductivité, l'effet Josephson ou l'effet Casimir.
Il est un peu plus explicite concernant l'effet Hall quantique,
dont l'interprétation théorique lui a valu le prix
Nobel, mais là encore le lecteur non physicien ne pourra
se passer d'informations complémentaires à rechercher
dans un manuel ou sur le web
Comment
résumer la façon dont Robert Laughlin nous invite
à considérer l'émergence ? Il s'agit certainement
d'un non-réalisme, très voisin nous l'avons dit de
celui de la mécanique quantique. Il n'est pas possible de
décrire objectivement un réel en soi. On ne peut parler
que de ce qu'un observateur-acteur observe et qualifie au travers
d'un instrument d'observation. Plus généralement,
on ne peut pas déduire mais seulement induire. Le terme d'émergence,
qui intéresse précisément l'ensemble des domaines
scientifiques, implique finalement que le chercheur sera toujours
surpris par ce qu'il verra apparaître et qu'il ne pourra jamais
le rattacher au jeu de règles plus élémentaires
supposées avoir déjà été élucidées.
Pour
comprendre les grands systèmes auxquels nous avons affaire
dans la nature, il n'est pas nécessaire de connaître
les lois qui régulent leurs composants microscopiques, mais
seulement les principes d'organisation collective qui permettent
leur apparition. Plus généralement, ce ne sont pas
les lois des parties qui expliquent l'émergence de l'organisation,
mais plutôt cette dernière qui donne un sens et des
lois aux parties. Ceci signifie notamment qu'il est illusoire de
prétendre que la connaissance des lois élémentaires,
intéressant par exemple les particules quantiques et les
processus chimiques à l'oeuvre dans la nature, suffiront
à décrire et prédire exhaustivement l'ensemble
du monde auquel nous avons affaire. Robert Laughlin, reprend là
le combat jamais clos contre les prétentions du réductionnisme
(du démon de Laplace) à pouvoir nous dire de quoi
est fait le monde et vers quoi il va. Certes, comme tous les scientifiques,
il reconnaît ne pas pouvoir éviter d'être réductionniste,
c'est-à-dire rechercher d'abord d'éventuelles causes
élémentaires ou premières aux phénomènes
encore incompris. Mais il refuse les abus du réductionnisme,
conduisant à penser qu'aujourd'hui la science a tout compris
et n'a plus rien de profond à découvrir.
Ce
triomphalisme touchant à l'ubris est typiquement américain
et fait suite aux grands succès des applications scientifiques
et technologiques dont les Etats-Unis se sont enorgueillis dans
les années 1980-90. Un certain nombre de philosophes ont
annoncé la fin de la science, ou plutôt la fin de la
nécessité de la recherche scientifique (par exemple
John Horgan, The End of Science, 1997) sous prétexte
que la science avait découvert les lois fondamentales de
la matière et de l'énergie. Robert Laughlin affirme
qu'ils se toujours trompés. On le suit bien volontiers dans
cette conviction. Les ouvrages et articles de science faisant la
liste des points et domaines dans lesquels plane encore le plus
épais mystère sont de plus en plus nombreux en ce
début de 21e siècle.
Les
systèmes complexes, comme les événements météorologiques,
sont régulés par les lois de leurs composants microscopiques
(en l'espèce les atomes des molécules d'eau) mais
dans le même temps leurs aspects les plus sophistiqués
sont insensibles à ces lois et parfois même en contradiction
avec elles. L'organisation en ce cas prend le dessus sur les parties
et les transcende. Le concept d'organisation ne désigne pas
seulement un principe théorique mais un phénomène
du monde physique, aussi « réel » que les phénomènes
microscopiques. Ceci s'applique évidemment aussi aux êtres
vivants et à l'homme lui-même. Pour Robert Laughlin,
comme il l'explique dans sa préface, ce point de vue doit
être poussé jusqu'au bout Tous les systèmes
physiques étudiés par la science découlent
de mécanismes d'organisation collective, et pas seulement
les plus complexes. Il est illusoire de distinguer des lois fondamentales
dont découleraient des lois subordonnées. Ceci entraîne
la conclusion que la prétention consistant non seulement
à identifier ces lois fondamentales, mais à leur donner
une formulation mathématique qui permettra ensuite de représenter
par des équations les systèmes émergents à
base d'organisation est également une illusion.
Il
en résulte que la recherche des lois physiques, à
quelque niveau qu'elle se fasse, ne peut se faire par la déduction.
Elle doit faire appel à l'expérimentation, seule à
même de faire apparaître les phénomènes
complexes d'organisation que l'on serait conduit à ne pas
voir en s'en tenant aux explications par les lois élémentaires.
Mais encore faut-il expérimenter avec une grande ouverture
d'esprit. Il ne nous dit pas clairement comment acquérir
celle-ci. Peut-être considère-t-il qu'il s'agit d'un
don. Pour ce qui le concerne, il bénéficie sans doute
de ce don, car il nous propose dans son livre une liste d'hypothèses
véritablement révolutionnaires au regard des idées
courantes en physique et en cosmologie : le vide de l'espace-temps
ne serait pas un vide mais un état de la matière,
le principe de relativité générale n'est pas
fondamental (autrement dit, la gravitation ne serait pas universelle),
il existerait des barrières épistémologiques
infranchissables à la connaissance théorique comme
d'ailleurs à la falsification expérimentale de certaines
théories. Plus généralement, comme nous l'avons
indiqué, il considère qu'une partie essentielle de
la physique théorique relève de la mythologie, et
n'est pas très différente en ce sens de croyances
religieuses. Loin d'être explicable comme l'annonce cette
mythologie (Voir par exemple L'Univers élégant de
Brian Greene et le second ouvrage de celui-ci, de la même
veine, trop récent pour être cité The Fabric
of the Cosmos: Space, Time, and the Texture of Reality, février
2005 »), le monde reste empli de choses pour le moment incompréhensibles,
à commencer par nous-mêmes. La science doit nous aider
à les comprendre en nous mettant, grâce à la
force brute de l'expérimentation, elle-même constamment
rendue plus efficace grâce à l'évolution technologique,
en présence de phénomènes que nous n'avions
pas vus jusqu'ici et qu'il nous faudra bien introduire dans notre
représentation générale du monde.
Vivre
avec l'incertitude
Les
biologistes admettent que l'incertitude est inséparable de
leurs représentations de la nature. On ne peut jamais prédire
exactement, en s'appuyant sur les lois censées réguler
les composants biologiques, la façon dont se comportera un
système biologique associant plusieurs de ces composants.
Mais ceci pour Robert Laughlin se manifeste à tous les niveaux
d'organisation du vivant, de la molécule biologique à
l'homme. Pour les physiciens, il importe au contraire d'éliminer
l'incertitude, laquelle ne peut découler que d'expérimentations
insuffisantes. Ceci les conduit à procéder à
des mesures de plus en plus précises. Faire apparaître
des erreurs de mesure conduit logiquement à remettre en cause
une théorie jusque là admise. Mais le fait d'obtenir
une très grande précision dans la mesure ne doit pas
conduire à penser que le phénomène est définitivement
décrit et maîtrisé. La physique contemporaine
repose sur la connaissance de ce que l'on appelle des constantes
universelles. Il s'agit en réalité d'expériences
donnant un résultat universel. Il en existe dix à
vingt, telle la vitesse de la lumière dans le vide ou la
constante de Rydberg. Mais le caractère apparemment universel
de telles expérimentations est un piège. Il conduit
à faire penser que ces constantes ont mis en évidence
les briques primitives à partir desquelles est construite
la réalité.
Ainsi,
si la vitesse de la lumière apparaît constante aujourd'hui,
ce serait parce que la lumière serait une composante élémentaire
de l'univers. Or prendre en considération les phénomènes
d'émergence montre que cette constante elle-même résulte
d'un phénomène d'organisation sous-jacent. La lumière
pourrait être le produit d'une émergence. Fondamentalement,
derrière les constantes, on peut retrouver si on s'en donne
la peine l'incertitude et l'inconnu. Toutes les constantes dites
fondamentales requièrent un contexte environnemental organisationnel
pour prendre un sens. La réalité quotidienne est un
phénomène d'organisation collective, se traduisant
par des « vérités » statistiques ou probabilistes
(ce qu'on dit depuis longtemps les biologistes comme les physiciens
quantiques). On peut pour des besoins pratiques, dans le monde quotidien,
décrire les objets macroscopiques comme des constructions
d'atomes situés dans l'espace-temps newtonien, mais l'atome
isolé n'est pas newtonien. C'est une entité quantique
« éthérée » manquant de la première
des caractéristiques du monde newtonien, la possibilité
d'être défini par une position identifiable. Ceci apparaîtra
non seulement dans les expériences de la physique quantique,
mais dans les expériences de la physique des matériaux
et des états de la matière intéressant la vie
quotidienne. Les physiciens s'intéressant aux phénomènes
macroscopiques doivent donc eux aussi apprendre à gérer
l'incertitude née de l'émergence, considérée
comme un aspect incontournable de toute « réalité
» et la voie permettant d'accéder à de nouvelles
découvertes.
Répétons-le,
ceci concerne des phénomènes de la vie quotidienne,
dans lesquels le public ne voit généralement aucun
mystère alors qu'ils demeurent pour Robert Laughlin pleins
d'inconnu. Il cite l'exemple des différentes phases permettant
à la matière de passer d'un état à l'autre,
par exemple du gazeux au liquide et au solide. Il s'agit de phénomènes
d'organisation mal compris. On a ainsi mesuré que l'eau pouvant
adopter onze phases cristallines distinctes, selon les circonstances.
Certes des lois microscopiques expliquent certainement cette propriété,
sinon il s'agirait d'un miracle, mais on ne sait pas montrer de
façon déductive pourquoi et comment elles le font,
c'est-à-dire en fait expliquer et maîtriser le phénomène
d'émergence par auto-organisation qui se manifeste en ce
cas.
Les
lois de la matière émergente, par exemple les lois
de l'hydrodynamique, peuvent être observées et même
représentées par des formules mathématiques
globalement satisfaisantes à grande échelle mais elles
ne peuvent être calculées à partir de principes
premiers, même si ceux-ci restent hautement plausibles. Il
en est de même de la superfluidité et de la superconductivité,
déjà évoquée dans cet article. Il s'agit,
nous dit Robert Laughlin, de versions fluides d'un état cristallin
solide, dont les applications industrielles sont dorénavant
nombreuses. Ces états illustrent un mécanisme de plus
en plus évoqué en physique, y compris en ce qui concerne
les origines de la vie, la brisure de symétrie. On décrit
celle-ci en disant que la matière peut spontanément
et collectivement adopter des types d'organisations préférentiels
qui n'étaient pas sous-jacents dans le niveau d'organisation
précédent. On dit que la « décision »
prise par la matière est aléatoire, parce que rien
ne pouvait la laisser prévoir. Mais une fois prise, la décision
est ferme et définitive. On peut toujours supposer que le
« choix « de la matière est déterminé
par une cause matérielle quelconque, mais on ne peut pas
mettre cette cause en évidence. On parle donc de lois d'organisation
émergentes s'appliquant aux grands nombres.
Robert
Laughlin consacre le chapitre 5 de son livre à la mécanique
quantique, notamment au processus de la mesure. Là aussi
il met en garde contre la tentation d'expliquer par des termes du
langage courant, masquant l'irréductibilité du monde
quantique sous-jacent, des phénomènes comme l'intrication.
Il nous rappelle que la matière quantique n'est pas faite
d'une superposition d'ondes et de particules, comme on le dit souvent.
Elle est faite ni d'ondes ni de particules, mais de quelque chose
de différent, qu'il faut se résoudre à qualifier
de « rien » ou d'« autre chose » sans chercher
à en définir l'essence. Mais cela n'empêche
pas d'utiliser la fonction d'onde pour représenter l'entité
quantique avec la précision nécessaire aux applications
de plus en plus nombreuses requises par la technologie moderne.
Ceci
étant, et en cela Robert Laughlin se distingue d'un certain
nombre de physiciens quantiques, le fait que la matière quantique
« appartienne à un autre monde » (otherworldliness)
ne justifie pas des « interprétations » qui selon
lui relèvent de la métaphysique, parce qu'elles tentent
de justifier le monde quantique en fonction des comportements collectifs
qui en émergent, plutôt que l'inverse. Ainsi on parlera
d'univers multiples ou d'univers « anthropique » (fait
pour l'homme) simplement parce que l'on ne sait pas expliquer pourquoi
l'univers quantique nous apparaît tel qu'il nous apparaît.
Robert Laughlin rejoint ainsi les nombreux physiciens qui ne cherchent
pas à qualifier l' « étrange » matière
quantique en termes de réalisme objectif et préfèrent
s'en tenir aux données expérimentales nécessairement
probabilistes qu'ils peuvent en obtenir à travers leurs instruments.
Le livre est riche en nombreux exemples montrant que les théories
ayant successivement servi a expliquer des phénomènes
physiques importants tels que la super-conductivité, le vide
quantique ou la transmission du son dans la matière (via
des particules quantiques de son dite phonons) ont négligé
les phénomènes d'états émergents et
ont été conduites à sur-théoriser (over-theorize).
Il vaut mieux s'en tenir à ce que l'on sait afin de s'en
servir pour comprendre ce que l'on ne sait pas encore, plutôt
qu'inventer des univers adéquats, purement mathématiques
et non vérifiables.
Les
exemples et les arguments développés par l'auteur
sont très techniques et ne peuvent être repris ici,
mais la leçon générale est claire. Les mythologies
mathématiques visent à justifier des descriptions
réductionnistes du monde sub-atomique qui ne s'imposent pas
et qu'aucun instrument ne pourra jamais vérifier, à
échelle humaine tout au moins. Il est plus économique
et plus profitable de postuler que le vide quantique est une phase
de la matière et que la lumière elle-même est
une propriété émergente de celle-ci, comme
– si nous avons bien compris – la gravité sur
laquelle Einstein a fondé la relativité générale
et qui crée tant de difficultés aux physiciens quand
ils cherchent à la rendre compatible avec la mécanique
quantique. Selon l'auteur, Einstein aujourd'hui, en homme de bonne
foi qu'il était, reconnaîtrait en ré-examinant
les faits désormais disponibles, que son « cher »
principe de relativité n'est pas fondamental mais émergent.
Il s'agit d'une propriété collective de la matière
constituant l'espace-temps, qui devient progressivement exacte aux
grandes échelles mais ne se retrouve pas aux échelles
microscopiques. « Ceci voudrait dire que les principes d'organisation
de l'espace-temps ne concernent pas seulement les niveaux où
la vie est apparue, mais quelque chose de beaucoup plus profond,
qui reste à découvrir » (p. 126).
On
conçoit que, sur cette lancée, Robert Laughlin ne
se limite pas à une remise en question de la théorie
de la relativité générale. Il s'en prend à
l'idée très répandue aujourd'hui, y compris
en technologie, que les éléments simples peuvent à
eux seuls générer des structures complexes, sans faire
appel à des principes d'organisation plus généraux.
C'est cet espoir, selon lui, qu'entretiennent les promoteurs des
nanotechnologies. Il qualifie ces dernières de carnaval des
colifichets (Carnival of the Baubles). L'idée que l'on puisse
construire de façon contrôlée des objets macroscopiques
à partir d'une manipulation d'atomes individuels lui parait
une illusion. Les technologies permettant d'obtenir des nanoproduits
tels que les nanotubes ou nanocristaux sont extrêmement violentes
ou complexes et donc loin d'être utilisables de façon
économique. Les processus d'auto-organisation utilisés
par la nature sont tout différents mais ne sont pas encore
reproductibles par l'homme. Il n'est pas exclu qu'ils le deviennent
un jour, de sorte par exemple qu'il soit possible de reproduire
le « miracle » de la transmutation de la matière
et mieux encore, celui de la vie, mais il faudra pour cela beaucoup
étudier et expérimenter, en inventant des processus
de pensée tout à fait nouveau. La physique en est
loin actuellement, car elle ne s'est même pas aperçue
du fait qu'elle ne disposait pas des processus de pensée
en question.
Un
mystère bien protégé
Si
l'on considère qu'il est fondamental de comprendre comment
fonctionnent les lois de l'organisation permettant à la complexité
d'émerger, il faudrait rendre prioritaire l'étude
de ces lois. Mais si cela n'a pas encore été fait,
c'est pour différentes raisons que Robert Laughlin s'efforce
d'aborder dans la suite de son livre. Un mécanisme qu'il
appelle la protection permet à un système complexe
de conserver un fonctionnement homéostatique même si
ses composants tombent en panne ou manifestent des incohérences
locales. Il s'agit d'une sorte d'aptitude à l'autoréparation
qui est bien connue dans le vivant mais qui existe aussi dans les
systèmes physiques naturels, y compris les plus élémentaires,
comme la conservation de la stabilité de phase dans un métal
ou un liquide. Mais ce mécanisme de protection présente
un inconvénient pour l'observateur (The dark side of protection),
c'est qu'il dissimule ce qui se passe exactement aux niveaux atomiques
et sub-atomiques. Il faudrait pouvoir observer la matière
à ces niveaux. Mais, comme on se trouve alors soumis aux
règles de la physique quantique, l'observation détruit
généralement ou transforme l'entité observée.
On pourrait compter sur un phénomène général
nommé l'invariance d'échelle pour extrapoler à
partir de l'observation de petits échantillons comment pourrait
se manifester l'émergence de nouvelles propriétés
dans des échantillons plus grands (renormalisation). Mais
les petits échantillons peuvent évoluer de multiples
façons et rien ne garantit que cette évolution aboutira
au type de complexité que l'on voudra expliciter dans un
échantillon plus grand. Autrement dit, la renormalisation
ne garantit pas la conservation du caractère étudié
en cas de changement d'échelle. On parle alors de non-pertinence
(irrelevance), ce qui signifie « condamné par les principes
d'émergence à être trop petit pour être
mesurable ».
Il
est particulièrement pénalisant de ne pas pouvoir
observer ce qui se passe dans les moments critiques correspondant
aux transitions de phases, lorsque le système jusque là
bien équilibré à la frontière de deux
phases semble avoir du mal à prendre la décision de
se réorganiser. Il apparaît alors un facteur causal
qui grandit progressivement au point de devenir observable ou pertinente
(relevant) et qui provoque le changement d'état. La protection
initiale disparaît alors. Mais ce facteur effectivement causal
est généralement dissimulé par de nombreux
autres facteurs qui ne le sont pas. Ceci rend l'observation très
difficile. Lorsque la protection devient instable, phase critique
pour lui, l'observateur peut prendre pour un phénomène
pertinent ce qui ne l'est pas et ne pas apercevoir la vraie cause
du changement d'état qu'il voudrait mieux comprendre, afin
de l'utiliser ou de mieux se prémunir contre ses effets.
En
ce qui concerne la compréhension du phénomène
de la vie, Robert Laughlin exprime la même défiance
à l'égard des biotechnologies qu'il l'a fait à
propos des nanotechnologies. Il considère que les généticiens,
par exemple, ne savent pas ce qu'ils font car ils n'ont pas compris
l'essentiel, la machinerie qui permet aux gènes de fabriquer
des protéines par l'intermédiaire de l'ARN messager.
Le processus apparaît comme incompréhensible (intractable)
parce que la transcription exploite les principes de l'instabilité
collective et relève donc de la « protection »
telle qu'il la définit, laquelle engendre l'impossibilité
de comprendre ce qui se passe exactement sous le couvert de ladite
protection. Si le processus de transcription a émergé
et s'est conservé dans l'ensemble des systèmes vivant,
c'est parce qu'il s'est révélé nécessaire
au maintien de la vie. Mais cela ne signifie pas qu'il nous devienne
compréhensible. Robert Laughlin considère en tous
cas qu'il est et demeurera fondamentalement incompréhensible
si on se limite à l'étude microscopique réductionniste
de la régulation génétique, ceci quels que
soient les crédits consacrés à la recherche
biologique. On accumulera les fausses pistes sans jamais trouver
la bonne, qui sera sans doute toute différente. La biologie
se heurte là à ce qu'il nomme les barrières
de pertinence (Barriers of Relevance).
Faute
d'avoir pu comprendre le rôle de l'instabilité collective
dans le contrôle des systèmes complexes, les biologistes
en sont réduits à des explications idéologiques,
qu'il nomme des anti-théories. Le propre d'une anti-théorie
idéologique est qu'elle n'entraîne pas de conséquences
susceptibles d'être testées. Un exemple de telles anti-théories,
selon lui, est le darwinisme. La théorie de la sélection
darwinienne a d'abord été utile car elle a donné
lieu à de nombreuses hypothèses testables. Mais elle
est devenue ensuite une sorte de paradigme philosophique, susceptible
d'expliquer tout et son contraire.
L'Age
de l'Emergence
La
science, selon Robert Laughlin, découvre donc aujourd'hui
une nouvelle frontière, celle de l'émergence. Mais
elle est encore loin de disposer des outils lui permettant de faire
face aux défis qui en résultent. Deux types de «
lois « continueront à s'opposer, la loi des parties
et la loi du collectif. Autrement dit la science balancera toujours
entre deux Ages, celui du Réductionnisme et celui de l'Emergence.
Mais aujourd'hui, il est indispensable de comprendre que les succès
indéniables du réductionnisme, justifiant notamment
le pouvoir absolu des mathématiques, ne doivent pas faire
oublier les frontières qu'il atteint. Il faut aborder l'Age
de l'Emergence, y compris en acceptant toutes les fausses explications
qui peuvent momentanément résulter d'une recherche
nécessairement aléatoire des processus générant
l'émergence. Or la science et plus généralement
la société ne paraissent pas en état de la
faire. Vivre à l'âge de l'Emergence signifie nous l'avons
vu vivre avec l'incertitude, et cela la société ne
l'accepte pas. Sous des pressions diverses, y compris politiques
et économiques, la science a tendance à tenter de
sauver le réductionnisme en inventant des mythologies que
Robert Laughlin compare aux anciens Dieux de l'Olympe, destinés
à rassurer les hommes. Parmi ces mythologies, nous l'avons
dit, il range les hypothèses concernant les premiers instants
du Big Bang, l'ère inflationnaire, la génération
de bébé-univers, le principe anthropique, la théorie
des cordes au niveau subatomique et tout ce qui fait aujourd'hui
la réputation d'une certaine physique théorique renonçant
à la possibilité d'être vérifiée
de façon instrumentale.
Robert
Laughlin ne refuse pas l'utilisation des grands instruments en astronomie
ou en physique(2).
Il ne refuse pas la recherche de mesures de plus en plus précises.
Mais il voudrait que ces instruments soient utilisés les
yeux grands ouverts sur l'insolite voire à l'incompréhensible
qu'ils pourraient révéler. Il s'agit d'une démarche
difficile, non programmable par le pouvoir politico-scientifique,
qui repose essentiellement sur la liberté d'esprit et de
création des chercheurs. Il fait le pari que, malgré
le poids des appareils, de tels chercheurs existeront toujours,
du moins dans les démocraties(3).
Notes
(1) Qu'est
ce que l'Effet Hall quantique, théorisé par
Robert Laughlin, travail qui lui a permis d'obtenir le Prix Nobel?
Qu'est-ce
d'abord que l'effet Hall?
Voir http://www.cem2.univ-montp2.fr/cours/Projet2002/
ProjetsMaitrise/P1/Presentation.html dont nous publions
des extraits ici.
Voir aussi une présentation plus détaillée
http://www.theo.phys.ulg.ac.be/~lansberg/imagesite/hall2cp/2701.htm
La
découverte remonte à 1879 lorsque le physicien américain
Edwin Herbert Hall, étudiant en thèse du professeur
Rowland de l'université Johns Hopkins de Baltimore, plaça
une feuille d'or dans un champ magnétique et lui appliqua
un courant électrique.
Il observa alors une tension perpendiculaire à la direction
du courant et à celle du champ magnétique. Cette tension
transverse, dite tension de Hall VH, résulte de
la force de Lorentz FL qui dévie la trajectoire
des électrons vers un bord de la feuille, entraînant
une accumulation de charges négatives sur ce bord, un excès
de charges positives sur l'autre bord, et l'apparition d'un champ
électrique E.
L'équilibre est atteint lorsque la force électrique
FE, due au champ de Hall, compense la force de Lorentz.
Une tension VH, perpendiculaire au courant I, peut être
alors mesurée. Celle-ci est proportionnelle à la densité
de flux magnétique B, alors que la tension longitudinale
Vxx, liée aux processus classiques de diffusion des électrons
dans le métal, reste faible et constante en présence
d'un champ magnétique.
La tension de Hall VH, ou la résistance de Hall
RH, est une grandeur intéressante à mesurer
dans le domaine de la magnétométrie.
Cette mesure présente aussi un grand intérêt
dans la caractérisation des semi-conducteurs au cours de
leur élaboration. La mesure de VH donne en effet
accès aux paramètres principaux d'un semi-conducteur,
à savoir la nature des porteurs (électrons ou trous),
leur densité n et leur mobilité µ.
L'Effet Hall possède des utilisations dans des domaines variés
et très différents.
Par exemple, il est utilisé dans les gaussmètres,
les ampèremètres, les wattmètres, les moteurs
à courant continu, les multimètres analogiques, les
compas magnétiques et de nombreux autres instruments et dispositifs.
Ceci sous forme de sonde à Effet Hall, qui est une sonde
magnétique utilisant l'effet Hall et dont la réponse
est proportionnellle au champ magnétique.
L'effet
Hall quantique
(voir http://www.lne.fr/fr/r_et_d/metrologie_electrique/metrologie
_electrique_quantique_EHQ.shtml)
L'effet
Hall quantique est observé sous certaines conditions:
- le mouvement des électrons doit être restreint de
telle manière qu'ils ne puissent se mouvoir que dans un "flatland"
à deux dimensions; Ceci peut être accompli en confinant
les électrons dans une couche extrêmement fine d'un
semi-conducteur, ainsi les transistors à effets de champ
de types MOSFET sont un terrain d'exploration très fructueux.
- la température doit être très basse (aux alentours
de 4.2 K ou en dessous).
- un champ magnétique très intense (de l'ordre de
10 Tesla) doit être utilisé.
Le champ magnétique, appliqué perpendiculairement
à la couche de semi-conducteur, produit la tension transversale
de Hall, VH, comme pour l'effet Hall ordinaire. Le rapport
entre VH et le courant est la résistance de Hall.
Toutefois, à certaine valeur de température, la conductivité
et la résistivité du solide tombe à zéro,
comme dans le cas des supraconducteurs. Le graphique de résistance
de Hall en fonction de B fait apparaître des marches, qui
correspondent aux valeurs pour lesquelles la conductivité
vaut zéro. Rxx et Rxy sont respectivement la résistance
longitudinale et transversale
L'effet Hall quantique (EHQ) est observé à très
basse température (<1 K) dans un gaz électronique
à deux dimensions de haute mobilité (µ >
2 T-1), soumis à un fort champ magnétique
perpendiculaire au plan de conduction. Un gaz électronique
bidimensionnel peut par exemple être réalisé
dans un transistor MOSFETou dans une hétérostructure
en GaAs/AlGaAs. Si l'on mesure la résistance de Hall en fonction
de la densité de flux magnétique B dans ces conditions
expérimentales, des plateaux de résistance constante
apparaissent. La résistance de Hall RH est quantifiée
sur ces plateaux et la relation Rh=h/i-e2
s'applique, i étant un nombre entier.
La résistance h/e2 est également appelée
constante de von Klitzing RK. La résistance longitudinale
de l'échantillon révèle un comportement oscillatoire
marqué (effet Shubnikov de Haas). Les plateaux de résistance
Hall coïncident avec des minima étendus de la résistance
longitudinale. Aux plus basses températures, la résistance
dans ces minima devient infiniment petite et ne peut plus être
mesurée. Par conséquent, pour le zéro absolu
de température au moins, le transport de courant à
travers l'échantillon s'effectue sans perte.
Application métrologique
L'effet Hall quantique est utilisé par la plupart des Instituts
nationaux comme résistance étalon primaire depuis
le 1er janvier 1990. A cette fin, le Comité international
des poids et mesures (CIPM) a fixé la constante de von Klitzing
RK à une valeur de RK-90 = 25812.807
W , soit la meilleure valeur possible pour
l'état des connaissances à l'époque de la détermination.
L'incertitude relative de cette constante dans le SI est d'environ
2 x 10-7 et est ainsi deux ordres de grandeur supérieure
à la reproductibilité basée sur l'effet Hall
quantique. L'incertitude au sein du SI n'a cependant d'importance
qu'en cas de combinaison d'unités électriques et mécaniques.
Un pont de mesure de résistances de haute précision
permet de comparer des résistances étalons traditionnelles
(100 W and 10 W
) à la résistance de Hall quantique et par-là
même de les étalonner de manière absolue. Ces
résistances étalons servent dans une étape
ultérieure d'étalons de transfert pour étalonner
des étalons de clients. La structure de mesure mise en place
par METAS permet de comparer une résistance étalon
à la résistance de Hall quantique avec une précision
relative de 1x10-9. Cette incertitude de mesure a été
confirmée en novembre 1994 lors de la comparaison directe
avec l'étalon de Hall quantique transportable du BIPM.
L'effet Hall quantique intégral est dû, (en partie
seulement), à la présence d'un gap d'énergie
(celui entre les niveaux de Landau). Pour expliquer l'effet Hall
quantique fractionnaire, il est essentiel de considérer l'effet
des interactions coulombiennes entre électrons. Dans ce cas,
c'est l'ensemble du gaz d'électrons qui doit être décrit
par une fonction d'onde (une fonction d'onde à N particules).
L'étude des deux effets Hall quantiques est un domaine de
recherche très actif de la physique de la matière
condensée où sont introduites des idées comme
les charges électriques fractionnaires, les anyons, les excitations
topologiques (skyrmions et mérons), les états de bords,
etc.
L'effet Hall quantique est aujourd'hui un défi pour la physique
théorique. De façon surprenante, des structures mathématiques
riches ont pu être dégagées des résultats
expérimentaux. De la même manière que la spectroscopie
a influencé le développement de la mécanique
quantique, ces structures sont des guides incontournables pour la
modélisation et la compréhension de ce phénomène.

(2) On peut aussi
faire de grandes découvertes avec de petits instruments,
dès que l'on garde les yeux ouverts. Ce fut le cas en ce
qui concerne l'effet Hall quantique mais ce pourrait être
le cas de bien d'autres effets dont on parle actuellement, par exemple
la fusion crystollique, à ne pas confondre avec la fusion
froide. (voir NewScientist http://www.newscientist.com/channel/fundamentals/mg18624974.100
). 
(3) Le livre est
empli de nombreuses autres considérations sur le développement
des sciences et des technologies, inspirées de l'expérience
de l'auteur. Faute de place, nous ne les reprendrons pas ici. Manifestement,
l'auteur a su se ménager une part de libre créativité
et d'indépendance propre à l'esprit universitaire,
dans des travaux financés par les militaires ou par les grandes
entreprises de télécommunication. Il considère
un peu comme un modèle à cet égard l'excentrique
et génial John Bardeen, inventeur du transistor et Prix Nobel
lui-même Mais même le monde universitaire n'est pas
exempt (ce dont nul ne doute) de rivalités, de mesquinerie
et de manque d'imagination, qu'il illustre par diverses anecdotes.
Le lecteur français, pour sa part, ne manquera pas de constater
l'absence quasi-totale de référence faites aux travaux
de nos compatriotes. On ne sait si l'auteur les ignore ou les considère
comme négligeables. Il est vrai que le milieu très
spécial des Prix Nobel, qu'il a été conduit
à fréquenter, n'est pas très pourvu en représentants
de la science française, quoi qu'on en dise dans notre pays.

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Emergence
et réalité
En
quoi consiste exactement la réalité dans laquelle
nous vivons, et que sommes-nous nous-mêmes au sein de cette
réalité ? Les mystiques donnent à cette question
fondamentale des réponses toutes faites. Mais il n'y a pas
qu'eux. Les philosophies s'interrogent en permanence: pourquoi quelque
chose plutôt que rien? Un certain nombre de personnes (encore
minoritaires au sein de l'humanité contemporaine) se tournent
vers la science pour essayer d’y voir clair. On estime généralement
que celle-ci ne pourra sans doute jamais fournir de réponses
définitives, mais qu’avec le progrès général
des connaissances scientifiques, elle offrira des perspectives de
plus en plus précises. C’est la raison pour laquelle
la presse scientifique de vulgarisation attire de nombreux lecteurs,
même lorsque ceux-ci ne sont pas personnellement engagés
dans des recherches scientifiques ou dans des développements
technologiques. C’est également la raison pour laquelle
les contribuables admettent volontiers que des budgets non négligeables
soient consacrés à des projets ou des équipements
sans applications économiques immédiates, par exemple
les satellites d’observation céleste ou les grands
accélérateurs de particules. Pour un esprit curieux,
aimant le suspense de la meilleure qualité qui soit, il n’est
pas de jours sans un évènement intéressant,
lui permettant de progresser dans la compréhension de l’univers.
Ceci
signifie que la grande majorité des gens, scientifiques ou
non, sont « réalistes » au sens où nous
l’avons défini dans de précédents articles.
Ils sont convaincus qu’il existe une « réalité
en soi », existant objectivement c’est-à-dire
indépendamment des hommes, mais néanmoins susceptible
d’être décrite par la méthode scientifique
expérimentale. Celle-ci consiste à observer la réalité,
y repérer des constantes que l’on qualifiera de lois,
déduire de ces lois des hypothèses permettant d’en
vérifier la pertinence et finalement réaliser les
expériences donnant la possibilité de valider ou «
falsifier » ces hypothèses. Le tout doit être
fait de la façon la plus universelle possible, c’est-à-dire
en évitant de se laisser contaminer par des points de vue
subjectifs et en soumettant constamment le résultat de ses
travaux à la communauté scientifique. A la question
philosophique consistant à se demander par quel privilège
les hommes auraient la possibilité d’élaborer
des lois décrivant plus ou moins complètement l’univers,
on répondra généralement que c’est parce
que, issus eux-mêmes de cet univers et gouvernés en
partie par ces lois, les hommes peuvent tout naturellement en donner
des reflets relativement fidèles.
On
sait que dans le monde de la réalité quotidienne,
celle dans laquelle nous vivons et survivons, la méthode
scientifique expérimentale ainsi résumée est
généralement tenue comme susceptible de donner à
l’action humaine des résultats fiables. Les observations
de Newton relatives à la chute des corps lui ont permis d’élaborer
les lois de la gravité, définissant un espace-temps
dans lequel les grandes constructions humaines, qu’il s’agisse
pour nous du viaduc de Millau ou de l’Airbus A 380, sont obligées
de s’inscrire. De plus, quand nous regardons la nature, nous
constatons qu’il n’y a pas que les hommes qui doivent
s'accomoder de la loi de la pesanteur. Tous les animaux, tous les
végétaux, tous les corps matériels y sont également
soumis. On est donc tenté de considérer que la gravitation
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