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28 octobre 2005 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
Warped Passages
Warped
Passages Unraveling the mysteries
of Universe's hidden dimensions
par
Lisa
Randall
Penguin,
Juin 2005
Lisa
Randall est professeur de physique à l'Université
Harvard, où elle a obtenu son PhD en 1987. Entre 1998
et 2001, elle a professé à Princeton et au MIT,
avant de rejoindre Harvard en 2001. Ses recherches concernent
les aspects théoriques de la physique des hautes énergies
et visent en particulier à explorer la physique sous-jacente
au modèle standard de la physique des particules. Elles
l'ont conduite à étudier la supersymétrie
et plus récemment les extra-dimensions de l'espace.
Le
livre, si on en croit les revendeurs en ligne, a obtenu très
vite un accueil remarquablement favorable de la critique.
Sur
le modèle standard, lire The Theory of Almost Everything
: The Standard Model, the Unsung Triumph of Modern Physics
par Robert Oerter, Pearson Education 2006
Nous
avons plusieurs raisons de nous intéresser ici à Warped
Passages (Passages imbriqués), le livre de la physicienne
de Harward Lisa Randall. La première est qu'il s'agit de
l'exposé de travaux qui permettront peut-être de sortir
de l'irritant problème posé par la théorie
des cordes (String Theory) dans son état actuel. Celle-ci
fait l'hypothèse que le tissu premier de l'univers, c'est-à-dire
les constituants fondamentaux de la matière et de l'énergie,
serait fait, non de particules mais de cordes et boucles qui vibreraient
dans un espace à 10 dimensions. Ce seraient elles qui, selon
les types de vibration adoptées, en fonction des énergies
présentes, donneraient l'illusion de l'existence des particules
que nous connaissons, électrons, protons, etc. Elles seraient
si petites qu'elles échapperaient à l'action de n'importe
quel accélérateur de particules aujourd'hui réalisable
et ne pourraient donc pas être mises en évidence directement.
Les physiciens qui défendent la théorie des cordes,
ou une de ses versions, dite de la gravitation quantique en lacet
(voir
notre article concernant Lee Smolin) le font parce qu'ils
y voient la seule façon à ce jour concevable de réconcilier
la mécanique quantique et la théorie de la gravitation
qui restent incompatibles – bien que l'une et l'autre, dans
leur domaine, aient accumulé les preuves expérimentales
de leur «justesse». Mais beaucoup d'autres physiciens
restent réservés à l'égard d'hypothèses
qui demeurent du seul domaine de la spéculation théorique,
faute de pouvoir être prouvées de façon expérimentale.
La science a toujours répugné à renoncer à
la sanction de la vérification par des preuves instrumentales.
Lisa
Randall ne se satisfait pas de cette situation. Elle a depuis quelques
années, au cours d'une brillante carrière consacrée
à la physique théorique, développé une
approche qu'elle qualifie de « construction de modèles
» (model building). Par ce terme, elle propose de mini-théories
qui visent à poser des questions susceptibles d'être
testées de façon expérimentale. En cas de succès,
ces mini-théories pourraient être rapprochées
afin de contribuer à une théorie plus générale.
On pourrait prendre une comparaison tirée de l'exploration
spatiale. Plutôt que proposer d'emblée une théorie
générale de la planète Mars qui ne serait pas
vérifiable aujourd'hui, on formulerait des hypothèses
plus limitées, sur la présence d'eau ou de carbone,
par exemple, qui pourraient faire l'objet de vérifications
expérimentales en utilisant les sondes actuelles. Le grand
espoir de Lisa Randall, on le devine, est de pouvoir soumettre au
Grand Accélérateur de Hadrons (LHC) qui se construit
actuellement au CERN des hypothèses entrant dans le champ
des énergies que celui-ci pourra produire. Beaucoup de physiciens
attendent cette machine avec impatience, mais comme on le voit,
tous ne se focalisent pas sur le supposé Boson de Higgs.
Une
des hypothèses que Lisa Randall et son collaborateur Raman
Sundrum voudraient tester au CERN vise à comprendre pourquoi
la gravité est si faible, par rapport aux autres forces identifiées
dans le modèle standard. Ne me demandez pas ici d'expliquer
comment ils procéderont. Disons seulement que ces deux physiciens
ont repris l'idée, de plus en plus répandue d'ailleurs,
que le tissu profond de l'univers pourrait être fait de branes
ou membranes existant dans un espace à plusieurs dimensions,
incluant notre univers à 4 dimensions qui flotterait sur
les autres comme une feuille de papier à 2 dimensions flotte
dans une pièce à 3 dimensions. Mais ces dimensions
supérieures, au lieu d'être infiniment petites, pourraient
être très grandes, voire infiniment grandes. Dans le
modèle proposé par lise Randall, la présence
d'une force de gravité faible s'expliquerait. De plus, sa
théorie prédit l'existence de particules nouvelles
et peut-être de minis trous noirs qui pourraient être
mis en évidence par le LHC. Si ces prédictions se
vérifiaient, confirmant l'existence de nouvelles dimensions
de grande taille, la physique actuelle serait bouleversée.
Le
livre ne se borne pas à présenter ces hypothèses.
Il refait d'une façon claire l'histoire de la physique des
cent dernières années, en l'illustrant d'exemples
pris dans les arts et les lettres. L'auteur a tenu le pari de faire
appel le moins possible aux formules mathématiques. Nous
pensons que des lecteurs connaissant un peu de physique (et un peu
d'anglais) trouveront intérêt à lire ce livre,
qui ne sera probablement jamais traduit en français.
Un
autre des intérêts présentés par l'ouvrage
est que c'est l'œuvre d'une femme, dans un milieu, celui de
la physique théorique, où 90% des chercheurs (selon
des statistiques que je n'ai pas vérifiées) seraient
masculins. On verra en parcourant le cursus remarquable de l'auteur
et la liste de ses publications qu'il est très possible d'être
une femme, de faire une brillante carrière scientifique et
même d'émettre des hypothèses si audacieuses
qu'elles lui vaudront peut-être un jour le prix Nobel. Les
physiciennes européennes qui travaillent au CERN (notamment
italiennes) devraient se trouver encouragées, afin de produire
à leur tour des ouvrages de cette ambition.