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18 septembre 2005
Présentation par Jean-Paul Baquiast

Les matérialismes

Couverture du livre "Les matérialismes"

Les matérialismes
(et leurs détracteurs)

par Jean Dubessy, Guillaume Lecointre et Marc Silberstein

Editions Syllepse
Novembre 2004



Les Editions Syllepse ont publié, depuis 1990, 290 ouvrages qui résument une part sans doute essentielle de ce qu'est aujourd'hui la pensée de gauche en France. Il s'agit d'une pensée qui s'inscrit dans la tradition rationaliste héritée du siècle des lumières et des combats pour la laïcité ayant marqué l'histoire de la République. Mais il s'agit aussi d'une pensée qui s'efforce de rajeunir la réflexion sur les valeurs et les objectifs du socialisme, opposés à ce que les classes dirigeantes veulent imposer au nom du libéralisme économique à l'ensemble de la société française. La liste des titres (voir http://www.syllepse.net/livres.cfm) montre que les éditeurs sont ouverts à tous les thèmes défendus aujourd'hui par les forces de gauche en France et dans le monde, depuis ce qui reste du trostkysme et du communisme jusqu'à l'intermondialisme, en passant par les diverses social-démocraties. Les lecteurs feront évidemment leur choix dans cette diversité, la sélection critique restant le privilège de toute pensée affranchie des oukazes imposés par les religions révélées et les intérêts politiques et économiques pour qui toute discussion est dangereuse.

Parmi les thèmes retenus par Syllepses, il en est un qui nous intéresse particulièrement dans cette Revue et qu'illustre bien la collection Matériologiques, dirigée par François Athané, Jean-Marc del Percio et Marc Silberstein (voir http://www.syllepse.net/collections.cfm).

Selon la présentation qu'en fait l'éditeur, " "Matériologiques" a pour vocation d'accueillir des ouvrages traitant de certains domaines des savoirs philosophiques, épistémologiques et scientifiques, et ce sous la triple condition 1/ d'une approche des contenus théoriques, 2/ d'une intrication des niveaux d'exposition scientifique et d'explicitation épistémologique et 3/ d'un équilibre entre la rigueur des concepts et la nécessité de les rendre accessibles aux non-spécialistes.

Si "Il est contradictoire d'attendre de l'épistémologie qu'elle dispense de l'étude des sciences" (Jean-Pierre Cléro, Épistémologie des mathématiques, 1998), il le serait tout autant de prétendre que, en ces temps de divagations mystiques ou irrationnelles ....la présentation de la science ne requiert pas un accompagnement de ses discours techniques par un autre usage technique du langage, l'épistémologie. ... nous croyons à la nécessité d'un examen à la fois diagnostique et curatif des lignes de force des théories et descriptions du Monde, notamment dans leurs assertions ontologiques.

Une autre idée préside à la définition, nécessairement distendue, du contenu de cette collection. Il est courant d'entendre la condamnation d'un champ disciplinaire ou d'une théorie, invoquant les problèmes que ne pourrait résoudre telle ou telle théorie, la vouant ainsi au silence, ou pire, dans l'ordre de l'"infamie gnoséologique", la précipitant dans un oubli prescriptif, dans une condamnation à la réclusion perpétuelle dans les geôles des savoirs révolus. On pense ici à l'exemple le plus éloquent de ce mode de répudiation : la mise au ban du darwinisme ..., suivant des procédures discursives mises en place du vivant de Darwin et sans cesse répétées depuis lors par les spiritualistes .... La question de la matière et de la conscience se pose dans les mêmes termes. Or nous pensons, à l'instar de Hilbert, que "Tant qu'une branche de la science jouit d'une abondance de problèmes, elle est pleine de vie ; le manque de problèmes dénote la mort, ou la cessation du développement propre de cette branche […]".

"Matériologiques" s'ouvrira aux secteurs suivants (liste non-exhaustive) : biosciences (théorie de l'évolution, théorie du vivant, etc.), sciences cognitives et neurosciences, philosophie du langage et philosophie de l'esprit, physique (cosmologie, théorie de la matière, etc.), etc.

Nos lecteurs verront au premier coup d'oeil que la Collection offre et pourra offrir à l'avenir un vaste domaine de réflexion constituant l'accompagnement philosophique et politique indispensable à la compréhension des thèmes multiples, scientifiques et technologiques, abordés par notre revue, sans que nous puissions toujours malgré notre ambition assurer la prise de recul nécessaire à leur pleine compréhension épistémologique.

Au sein de cette collection, l'ouvrage collectif que nous vous présentons aujourd'hui, Les Matérialismes (et leurs détracteurs) représente selon nous, si on nous passe le mot, la véritable Bible que toute personne refusant l'intrusion non seulement du spiritualisme mais aussi du politique dans les sciences devrait posséder sur sa table de nuit. Pour préciser cela, nous préférons à nouveau citer les auteurs, qui parlent de leur ouvrage bien mieux que nous ne pourrions le faire nous-mêmes:

"Depuis plusieurs années, on constate que les sciences suscitent une tenace convoitise de la part de mouvements qu'on peut qualifier du terme générique de « spiritualistes ». Notre environnement culturel est en grande partie technoscientifique ;
il leur faut donc investir cet espace pour diffuser encore et toujours des thèses pourtant éculées : l'existence d'un Plan cosmique ou divin, l'ordonnancement du monde par une intelligence transcendante, la fin du darwinisme, le principe
anthropique fort…
Ces mouvements, aux contours très divers, présentent néanmoins une véritable unité de visée et de pensée, quand il s'agit pour eux de « montrer » que la science la plus en pointe rejoint les intuitions fondatrices des religions instituées ou des spiritualités moins organisées. Ainsi, foi et science deviendraient les deux faces indissociables de la « connaissance ». Beaucoup [de matérialistes et de scientifiques] considèrent avec condescendance ces errements, ce qui leur évite de s'interroger avec force sur les symptômes d'une société qui voit se déliter les idées des Lumières, certainement
améliorables mais en tout état de cause, d'une inestimable pertinence pour un projet de connaissance universelle. D'autres pensent qu'il est vraiment temps d'agir. C'est la raison d'être de cet ouvrage que de proposer un état des lieux de la réflexion sur
le matérialisme en sciences et en philosophie.

Rassemblant une trentaine de contributions, ce livre combat une pensée qui, sous prétexte de « ré-enchanter le monde », n'a d'autre but que de subordonner la connaissance objective de ce monde à son projet irrationaliste, en la faisant ployer sous le fardeau ... de l'imposture intellectuelle."

Ajoutons que le livre rassemble des idées et des contributions qui avaient déjà été présentées au public dans deux Colloques, organisés avec la Commission Sciences de la Fédération Nationale de la Libre-pensée, en septembre 2000 et en septembre 2003. Il reprend les contributions du colloque de septembre 2003, lui-même précédé du premier colloque de septembre 2000, qui a donné un livre (Dubessy et
Lecointre, Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences, Syllepse, 2001 : http://www.syllepse.net/livres2.cfm?id=211). Ce livre et "Les matérialismes." forment une sorte de suite, à la fois consacrée à la question du matérialisme et à l'exposé des impostures intellectuelles et autres intrusions.
Certaines personnes se voulant matérialistes diront que la France d'aujourd'hui n'a plus rien à faire des prétendues "vieilles lunes de la Libre-pensée". La lecture du livre les convaincra du contraire. Il aborde les sujets les plus actuels de la réflexion philosophique et politique intéressant les développements de la science.

Où que ce soit dans le monde, ceux qui s'honorent de participer même marginalement à la construction des connaissances scientifiques s'efforcent de respecter une déontologie précise. Celle-ci peut être résumée en quelques règles. La première consiste à toujours soumettre ses hypothèses au contrôle apporté par la méthode expérimentale, ceci dans le cadre de processus reconnus par l'ensemble de la communauté scientifique. Ceci signifie le rejet des hypothèses et à fortiori des affirmations non vérifiables par l'expérimentation collective au sein de la communauté scientifique toute entière. Le scientifique ne croît pas qu'il puisse avoir raison tout seul ou qu'il puisse avoir raison en s'appuyant sur des références extérieures à la science qui prétendraient échapper au contrôle de l'expérimentation menée par ses pairs. En d'autres termes, il refuse de faire appel à des arguments inspirés par des croyances politiques ou religieuses dont les promoteurs refuseraient de se soumettre aux exigences de la démonstration scientifique.

Certes, ceux qui font progresser la science commencent généralement par remettre en cause les conclusions de leurs prédécesseurs, mais ils apportent pour justifier leurs hypothèses des éléments de démonstration que chacun, partisan comme adversaire, doit pouvoir reconnaître comme s'intégrant au processus général d'acquisition des connaissances scientifiques. Le scientifique, comme tout homme, peut avoir des croyances personnelles, individuelles ou collectives, qui ne relèvent pas du domaine scientifique. Mais il doit savoir se garder de faire appel à elles dans l'élaboration de ses hypothèses et, surtout, dans l'agencement de ses démonstrations.

Un autre aspect de la déontologie scientifique, sur lequel on n'insiste pas suffisamment, consiste à ne jamais renoncer à comprendre le monde, même si celui-ci, dans tel ou tel de ses aspects, parait sur le moment réfractaire à l'analyse scientifique. On ne doit jamais se satisfaire de l'ignorance ou se laisser décourager par les échecs de la connaissance. Il faut toujours reprendre les problèmes là où les prédécesseurs les ont laissés, en faisant le pari de pouvoir débloquer les difficultés que pour des raisons contingentes ils n'ont pu résoudre. Cette volonté indomptable de compléter le corpus des connaissances de son époque ou, tout au moins, de faire en sorte que d'autres puissent le faire, signifie aussi renoncer aux pseudo-réponses s'appuyant sur des arguments non scientifiques lesquelles de fait équivalent à une renonciation à comprendre. Dès que par exemple on évoque une intervention divine, on se refuse à aller plus loin dans l'investigation.

Aucun scientifique digne de ce nom ne prétendra que la science sait tout ou même, qu'en se donnant le temps nécessaire, elle pourrait tout savoir. L'exercice d'heuristique scientifique le plus utile consiste à explorer sans cesse ce que l'on appellera les limites de la connaissance du moment(1) étant entendu que ces limites peuvent, ici et maintenant, tenir aux insuffisantes capacités du cerveau humain et reculer si les connaissances globales de ll'humanité, grâce aux technologies, s'enrichissent. Mais reconnaître que la science n'apporte pas, aujourd'hui, de réponses convaincantes à un certain nombre de grandes questions n'entraîne pas qu'il faille combler ces lacunes en introduisant des réponses inspirées de croyances spiritualistes. Celui qui voit la preuve de l'existence de Dieu dans l'apparition de la vie ou dans le fonctionnement de la conscience au prétexte qu'il ne peut « expliquer scientifiquement » ces deux phénomènes, trahit la démarche scientifique d'une double façon : en apportant une réponse sans valeur scientifique aux questions posées et surtout, en fermant le domaine à des recherches scientifiques ultérieures. Pourquoi en effet tenter d'approfondir les mécanismes de la vie et de la conscience si ceux-ci relèvent d'une intervention transcendante à l'égard de laquelle l'analyse scientifique sera considérée comme irrespectueuse ?

La construction progressive de ce que l'on pourrait appeler l'univers des connaissances rationnelles, ayant commencé dans la Grèce ancienne et s'étant considérablement développée depuis, principalement dans le monde dit occidental, est une vaste oeuvre collective reposant sur des millions d'apports individuels. On pourrait la comparer à la réalisation d'un gigantesque vaisseau spatial. Chacun a le droit d'y participer, mais il doit veiller à ne pas y introduire par vanité ou ignorance des éléments de fragilité qui pourraient compromettre à un moment ou un autre la robustesse de l'ensemble. Ce faisant, chacun doit se faire le gardien de la fiabilité du vaisseau, non seulement à l'égard de ses propres errements mais à l'égard de ceux d'autres personnes qui, volontairement ou par ignorance, viendraient à saboter l'ensemble. La communauté scientifique a le devoir d'exercer une véritable mission de police interne et externe destinée à détecter et mettre hors d'état de nuire les intrusions et les malfaçons.

Ceci peut paraître déplaisant à dire et répugnant à faire. De la même façon les citoyens en démocratie répugnent à se constituer en milices d'auto-protection. Si après tout quelqu'un s'imagine que la Terre a été créée par un Dieu quelconque il y a 6.000 ans, pourquoi l'empêcher de le croire ou de le dire ? Chacun est libre de ses croyances et la Constitution reconnaît ce droit. Oui, mais celui qui s'empare d'une question scientifique pour lui apporter une réponse non scientifique est comme celui qui viendrait, dans le vaisseau spatial dont nous parlions, apporter une pièce contrefaite possiblement dangereuse. Les responsables de la construction du vaisseau se doivent alors de lui interdire l'accès au chantier. Autrement dit, les scientifiques doivent se départir de la tolérance qu'ils manifestent, par indifférence ou paresse, à l'égard des propagateurs de solutions qui refuseraient de se soumettre à la règle commune de vérification expérimentale des hypothèses. La science est un bien commun dont chacun doit se faire le gardien.

Les auteurs de l'ouvrage que nous présentons nous indiquent qu'ils l'ont écrit dans cet esprit, pour alerter les scientifiques de toutes disciplines et ceux qui leur font confiance en leur montrant qu'ils seraient, d'une certaine façon, coupables de ne pas participer à l'oeuvre commune salutaire consistant à détecter et rejeter – par le débat démocratique s'entend et non par le terrorisme intellectuel – tous les contrefacteurs et pollueurs de la démarche scientifique. On dira que la science a toujours été en butte aux critiques des pouvoirs ecclésiastiques et politiques dont elle sapait les fondements. Cela ne l'a pas empêchée de se développer. Mais il semble bien qu'aujourd'hui, l'offensive de ces pouvoirs s'accroisse, en ce sens que cette offensive reprend du terrain là où le rationalisme pensait avoir définitivement éliminé l'irrationnel. On le voit à la remontée en force des religions et cultes s'opposant directement à la démarche scientifique et à l'enseignement des sciences, en expliquant que le monde ne saurait être compris qu'à travers les révélations et écritures des prophètes de toutes sortes. Mais on le voit au sein même des milieux scientifiques, avec le fait que beaucoup de gens ayant acquis une certaine compétence scientifique dans leur domaine s'appuient sur la réputation qu'ils se sont données pour ébranler les bases mêmes de la connaissance scientifique occidentale. Nous pensons évidemment en particulier aux tenants du Dessein Intelligent, que l'on pouvait croire limités aux cercles étroits des églises et sectes évangéliques américaines mais qui trouvent dorénavant une oreille complaisante au Vatican même – lequel n'a jamais renoncé à interdire à la science de s'occuper des questions fondamentales concernant la vie et la conscience, réputées de création divine.

Nous devons donc remercier les concepteurs de l'ouvrage, comme les différents auteurs des textes ici rassemblés, pour s'être engagés dans un véritable travail militant, destiné à défendre la science quels que soient les coûts et les risques de l'entreprise. Est-il excessif de parler de coûts et de risques ? Nous ne sommes certes pas encore revenus aux temps de l'Inquisition. Mais coûts il y a certainement, car passer du temps à dénoncer les faux prophètes de la science se fait au détriment de temps passé à des recherches ou à des communications personnelles qui seraient sûrement plus valorisantes. Quant aux risques, ils sont, pour le moment encore, d'ordre intellectuel. Celui qui s'affirme matérialiste se fait vite aujourd'hui reprocher son archaïsme et son intolérance par les leaders d'opinion. Il s'exclut d'emblée des grands canaux de communication médiatique, réservés à ceux qui développent des thèses aussi fantaisistes que sensationnelles, même lorsque celles-ci sont contraires au moindre bon sens(2).

Le livre propose une synthèse précieuse de l'actualité la plus récente des connaissances

Ceci dit, le livre est bien plus qu'une simple dénonciation des impostures scientifiques contemporaines. Les compétences scientifiques des auteurs permettent à certains articles d'être dignes d'une publication dans des revues scientifiques à comités de lecture. Ils font en effet le point sur des questions difficiles, en présentant des thèses originales, synthétisant de véritables avancées dans la pensée scientifique la plus récente, qui mériteraient d'être reprises et discutées en tant que telles. La lecture du livre permet ainsi au lecteur d'obtenir une vue générale et critique de l'état des connaissances actuelles, présentée évidemment sous l'angle du matérialisme scientifique. Pour bien faire, nous aurions du compléter cette chronique par une suite de commentaires dédiés à chacun des chapitres, car tous méritent d'être lus et discutés. Mais cela aurait été vouloir écrire un second livre. Nous ne pouvons qu'inciter le lecteur à ne pas se laisser décourager par l'épaisseur de l'ouvrage et la (relative) technicité de certaines pages. Il faut vraiment tout lire.

Sur le plan de la forme, présentons une seule observation. La division de l'ouvrage en deux grandes parties, l'une exposant les points de vue matérialistes et l'autre ceux de leurs détracteurs, ne s'impose pas toujours. Il est évident qu'il faut mettre dans la première partie la présentation du « darwinisme cellulaire » dont Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo sont de brillants représentants et qui est en train de révolutionner la génétique. De même il faut mettre dans la seconde partie les délires de l'orthophoniste Anne Marguerite Vexiau (fallait-il même lui faire l'honneur de la citer ?) ou ceux des astrologues, même si ces derniers ont pu prétendre à une reconnaissance universitaire à travers le doctorat attribué à Elizabeth Teissier. Par contre, d'autres thèmes relèvent simultanément de chacune de ces deux grandes parties, car leur étude nécessite l'examen à la fois des thèses matérialistes et des intrusions ou déviations qui leurs sont constamment apportées par les spiritualistes. C'est par exemple le cas en ce qui concerne l'exposé des théories de l'évolution en biologie, inséparables de celui des thèses opposées du finalisme (aujourd'hui notamment celles du dessein intelligent) qui les contredisent radicalement, sans aucune preuve évidemment. Il en est de même en ce qui concerne le résumé des approches matérialistes en mécanique quantique et en cosmologie, lequel résumé entraîne nécessairement la critique (à laquelle se livre magistralement Christian Magnan) de l'hypothèse du multivers et du principe anthropique fort permettant aux spiritualistes de « sauver » l'idée selon laquelle l'homme serait un reflet de l'image de Dieu. Nous sommes là dans le domaine de la physique théorique où les cosmologistes ne prétendent pas faute d'instruments adéquats à ce jour pouvoir faire vérifier leurs hypothèses, mais les matérialistes ont tout à fait raison de mettre en garde les théoriciens contre les applications abusives que les spiritualistes font de leurs hypothèses (en réintroduisant Dieu, par exemple, derrière les indécidables de la « théorie des cordes »).

Ce qui manque peut-être au livre

Il ne suffit pas aux matérialistes scientifiques que nous voulons être d'adopter une attitude défensive face aux intrusions et impostures des tenants du spiritualisme quand ceux-ci cherchent à récupérer à leur profit les enseignements ou les questionnements des sciences. Il leur faut aussi attaquer, en appliquant systématiquement la méthode scientifique à l'analyse du spiritualisme en général et des religions et sectes en particulier. Un phénomène aussi universellement répandu que la croyance, la faveur nouvelle dont bénéficie aujourd'hui les dogmatismes les plus fondamentalistes, sont des réalités socio-politiques, sinon anthropologiques, qui doivent mobiliser les approches scientifiques les plus diverses, allant des neurosciences jusqu'à la sociologie politique.

Il va de soi que les matérialistes n'ont pas manqué, tout au long de l'histoire, de critiquer leurs adversaires spiritualistes avec ce qu'ils ont appelé les armes du rationalisme. C'est le cas notamment en France de la Fédération de la Libre Pensée citée en présentation, sans mentionner le fait que toute thèse scientifique, dans quelque domaine que ce soit, porte en elle-même implicitement une critique du dualisme spiritualiste et des religions qui militent pour son intrusion dans les sciences(3).

Mais ces critiques restent très dispersées, mal connues et donc peu entendues. Il aurait été bon que le livre en fasse un bref recensement - à moins qu'un second ouvrage ne soit ultérieurement consacré par les auteurs au sujet(4).

Nous pensons pour notre part qu'il faudrait examiner plusieurs questions complémentaires:

- Pourquoi le besoin de croire en un autre monde (y compris ad absurdum) s'est-il introduit il y a quelques millénaires (ou dizaines de millénaires ?) chez les hominiens et pourquoi il y a survécu depuis ? Est-ce vraiment parce que les hommes devenus conscients de leur propre mort avaient besoin de ceci pour survivre ?

- Corrélativement, pourquoi, si ce besoin de croyance était indispensable à la survie des individus et des sociétés, des athées ou incroyants ont-ils pu apparaître et survivre - le cas échant en transférant leur besoin de croire sur des objectifs de nature matérielle ?

- Comment en termes neurologique l'idée de Dieu - et plus généralement le fait de croire en quelque chose sur le mode de la foi du charbonnier - se manifestent-ils dans l'anatomie et la physiologie du cerveau soumis aux moyens moderne d'exploration fonctionnelle ?

- Peut-on considérer que l'idée de Dieu est un mème ou mèmeplexe qui parasite nos cerveaux ?

- Comment les pouvoirs sociaux et politiques utilisent-ils à leur profit ce besoin de croyance ? On sait depuis longtemps de quelles façons les classes dirigeantes traditionnelles se sont servies des religions pour aliéner les populations (l'opium du peuple). Mais il serait intéressant de voir aujourd'hui quels sont les intérêts précis, géostratégiques, politiques, commerciaux - qui sont derrière les fondamentalismes chrétiens ou islamiques et visent à mettre en tutelle l'esprit des hommes modernes ? On aimera aussi savoir, sans tomber dans les fantasmes de la théorie du complot, quels pouvoirs encouragent la prolifération des sectes au sein des sociétés occidentales?(5).

- Au plan philosophique, une définition plus précise des domaines respectifs de la philosophie (y compris de la métaphysique) et de la connaissance scientifique s'imposait. On comprend bien que les scientifiques les plus matérialistes confrontés aux mystères de l'univers et n'ayant pas encore, comme indiqué ci-dessus, de réponses précises de type scientifique à apporter, se prennent à rêver à différentes solutions possibles aux grands questions posées à l'homme. Certains de ces rêves pourront, dans le meilleur des cas, donner lieu à des hypothèses testables scientifiquement. D'autres resteront au niveau de l'imaginaire. Mais les scientifiques fidèles à la déontologie de la découverte scientifique se distingueront des prophètes et des illuminés en ne se laissant pas prendre au piège de leur propre imagination. Ils sauront le moment venu remettre le pied dans la réalité, comme on dit, c'est-à-dire revenir au réel du processus quotidien d'acquisition et de transmission des savoirs scientifiques.

- Dans le même ordre d'idées, on se posera la question de savoir si l'athéisme est ou non identique au matérialisme. A propos de l'athéisme, nous avons posé diverses questions suscitées par la lecture du dernier livre de Michel Onfray, Traité d'athéologie, qui fait oeuvre utile mais qui nous a paru bien superficiel, même au plan philosophique auquel se place l'auteur. Nous y renvoyons le lecteur car elles auraient pensons-nous leur place dans le présent article
.

- Nous pensons enfin que la critique du bouddhisme présentée dans le livre n'est pas assez aiguisée, compte-tenu notamment de la large diffusion des religions contemplatives (on y joindra l'hindouisme) et du fait que ces religions sont en principe reconnues officiellement par des Etats qui ne refusent pas la science occidentale mais sans doute la détournent de façon subtile. Nous avons examiné les relations entre le matérialisme scientifique et le dualisme bouddhiste dans la critique que nous avons précédemment faite du livre de Alan Wallace, The Taboo of Subjectivity.
Là aussi, nous nous permettons d'y renvoyer le lecteur.

Pour terminer, on ne peut que souhaiter au livre de très nombreux lecteurs. Les revues scientifiques et philosophiques devraient pensons-nous contribuer à le faire connaître. C'est ce qu'ont fait pour leur part nos confrères (et amis) de la revue Vivant, qui a réalisé un interview très complet des auteurs du livre. Nos lecteurs peuvent s'y rendre car cet interview complète parfaitement la présente présentation
http://www.vivantinfo.com/uploads/media/Materialisme_scientifique.pdf

Notes

(1) Voir par exemple l'intéressant bien que déjà dépassé « Dictionnaire de l'ignorance. Aux frontières de la connaissance », sous la direction de Michel Cazenave, Albin Michel Sciences 1998
(2) Par exemple l'inénarrable Da Vinci Code de Dan Brown. Le livre cite quelques autres ouvrages de cet acabit, dont le succès fut à la mesure de l'absence de rigueur scientifique.
(3) Mentionnons la création récente, dans le monde anglo-saxon, du mouvement des Brights, qui s'élève contre la recrudescence, notamment aux Etats-Unis, de l'intolérance des églises chrétiennes, évangélistes mais aussi catholiques (The Brights Net http://www.the-brights.net/).
(4) L'éditeur nous indique que certaines de ces questions pourront être traitées dans les
livraisons de la revue "Matière Première, Revue d'études matérialismes et d'épistémologie", dont le premier numéro est à paraître en décembre 2005. Cette revue se veut la prolongation, récurrente, du livre "Les matérialismes". http://jerome-segal.de/Assomat
(5) Sur l'utilisation de la science par les sectes, voir l'article de Sciences et Avenir : Les sectes et la science, septembre 2005, p. 46



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