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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

août 2005
Note par Jean-Paul Baquiast

Hollywood, le Pentagone et Washington

Couverture du livre "Hollwood, le Pentagone et Washington

Hollywood, le Pentagone et Washington, les trois acteurs d'une stratégie globale
par Jean-Michel Valantin

Editions Autrement Frontières 2003



Jean Michel Valantin est docteur en études stratégiques et sociologie de la défense, spécialiste de la stratégie américaine et chercheur au Centre interdisciplinaire de recherches sur la paix et d'études stratégiques.

L'ouvrage constitue un volet de la thèse soutenue par l'auteur le 23 septembre 2002 devant l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, sous le titre : De la production de menace à la production de stratégie et de puissance : de l'instrumentalisation des représentations de la menace à la projection mondiale de la puissance américaine.

Eien n'est plus d'actualité que ce livre, même si la thèse de doctorat qui l'a précédé et sa date d'édition remontent à 2002. Il nous conduit en effet à jeter un regard mieux informé sur les liens qui unissent depuis plus d'un demi-siècle la puissante industrie du cinéma américaine et le pouvoir politique et militaire de ce pays. Plus généralement, il nous oblige à nous interroger sur la façon dont, en France et en Europe, ne disposant pas d'une telle interdépendance entre le ludique et le stratégique, nous pouvons échapper à la mise en condition que, sciemment, les responsables politiques américains veulent imposer au reste du monde pour le plier à leur domination. Les « atlantistes » nombreux chez nous verront dans ce livre un nouveau libelle anti-américain, cachant on ne sait quel réaction chauvine impuissante face au succès mondial des productions de Hollywood. Mais ils feraient preuve d'une impardonnable naïveté en n'essayant pas de mieux comprendre à quelle sauce ils sont tous les jours mangés.

L'auteur montre, grâce à sa remarquable culture historique et filmographique (il a lu de nombreux ouvrages sur la société américaine contemporaine et a visionné une centaine de grands films) les relations complexes, excluant toute linéarité, qui se sont établies entre l'industrie du cinéma et les autorités politico-militaires, à travers la production de films dits de « sécurité nationale ». Ces films traversent des genres variés, de la comédie au film catastrophe, en passant par le film de guerre et la science-fiction. Ils sont tous généralement très bien conçus et réalisés, fournissant sur le monde qu'ils décrivent nombre de détails précis qui même lorsque ce monde est fantasmagorique, en font des documents de grande qualité pédagogique. La plupart de ces films ont été précédés par des romans plus ou moins épais, tirés à des centaines de milliers d'exemplaires, dont ils sont des adaptations. Ces romans présentent les mêmes attraits : composition savante, abondance de détails vrais ou véridiques, sens aigu du suspense. Leurs traductions dans de multiples langues en font, même plusieurs années après leur parution, un article de choix sur les éventaires des librairies de gare ou d'aéroport. Romans et films procèdent d'une même démarche puisque les auteurs, devenus souvent millionnaires, n'ont pu rédiger leurs ouvrages qu'avec l'appui des autorités et de leurs experts.

Le concept de sécurité nationale date du National Security Act de 1947 qui avait imposé la mobilisation au profit de la lutte anti-communiste des divers moyens d'expression et de communication. Les films de « sécurité nationale » visent, dans cet esprit, à accroître la sécurité globale de la nation en alertant les citoyens sur les risques multiples qui menacent celle-ci, risques intérieurs comme extérieurs. Aujourd'hui, si la menace communiste est considérée comme plus ou moins disparue, d'autres menaces, notamment celle du terrorisme, ont été mises en évidence et ont fait l'objet de nouveaux textes visant à renforcer la vigilance et le niveau de protection, au détriment éventuel des libertés publiques. Les éditeurs de tels films n'hésitent pas non plus à mettre en scène de grandes catastrophes naturelles, qui démontrent l'héroïsme et l'abnégation des services civils et militaires luttant contre elles.

Mais comme le montre Jean-Michel Valentin, la sécurité nationale, de même que les films s'en inspirant, visent à bien d'autres objectifs que contrecarrer telle ou telle menace bien identifiée. Il s'agit d'une démarche beaucoup plus « totalitaire », destinée à conforter et étendre au monde entier la domination d'une société essentiellement WASP, c'est-à-dire blanche, anglo-saxonne et protestante, née des pères fondateurs et s'étant progressivement conçue comme élue par Dieu pour guider le monde vers la Nouvelle Jérusalem rêvée par les premiers colons. Même si la société américaine reste très diverse, comportant autant de libéraux et démocrates que de néo-conservateurs et de fondamentalistes évangéliques, la marque de ces derniers a toujours été dominante. Ce sont leurs représentants politiques qui ont en effet constamment inspiré les grandes productions cinématographiques à succès.

Un point essentiel que montre bien l'auteur est que, pour renforcer son emprise, le système WASP conservateur génère (nous pourrions presque dire "s'invente") des menaces. Certaines de celles-ci peuvent être réelles. Ce fut le cas de la menace nazie ou communiste. Mais d'autres ont été ou sont plus ou moins imaginaires. Même lorsqu'elles ont des bases indéniables, comme aujourd'hui le terrorisme, elles sont instrumentalisées afin de créer de la peur. Il s'agit finalement de faire accepter le développement irraisonnable des dépenses militaires et les grandes inégalités sociales en découlant, dans des sociétés où la misère reste très présente. Derrière les films de sécurité nationale, on trouve en effet les puissants moyens de ce que l'on a fort justement appelé depuis des décennies le lobby militaro-industriel. Le terme n'inclut pas seulement les industries de l'armement mais aussi celles du pétrole, grandes inspiratrices de la politique étrangère des Etats-Unis. Ce lobby, à travers des Présidences alternativement démocrates et conservatrices, a toujours dominé l'Amérique, lui imposant son pouvoir mais aussi, il faut le reconnaître, lui faisant financer des investissements dans les recherches et technologies de pointe dont les retombées ont bénéficié à l'ensemble de la nation, faisant d'elle l'hyper-puissance que l'on sait.

Le processus consistant à créer de la menace, afin d'induire de la docilité dans le corps électoral, est plus que jamais actif aujourd'hui. Beaucoup de naïfs n'y croient pas. La menace n'est pas créée, elle existe, disent-ils. Mais c'est parce que la menace, d'abord artificielle, finit par devenir réelle à force d'être évoquée et instrumentalisée. On l'a vu clairement à propos de l'Irak. Celle-ci n'était pas une vraie menace au début, mais il fallait qu'elle le devienne pour justifier l'implantation militaire américaine au cœur des champs pétroliers du Moyen-Orient. Aujourd'hui le terrorisme suscité chez les nationalistes arabes par les agressions américaines est devenu une réalité, s'étendant d'ailleurs au monde entier. La plupart des films actuels mettant en scène le terrorisme semblent d'ailleurs expressément conçus pour fournir des recettes faciles d'emploi à d'éventuels candidats kamikazes.

Créer de la menace, comme se donner des ennemis, est une recette vieille comme les tyrannies. Mais Jean-Michel Valantin montre bien que cette recette a utilisé aux Etats-Unis les puissants moyens de la filmographie, complétés aujourd'hui de ceux de l'imagerie virtuelle. Les tyrannies traditionnelles, même lorsqu'elles s'appuient sur l'influence que permet leur collusion avec la religion, n'ont pas les mêmes ressources pour mettre les opinions en ébullition. Les auteurs et réalisateurs américains, au contraire, savent à merveille faire naître des monstres et dangers terrifiants mais vraisemblables, forces du mal imposant en retour la mobilisation des forces du bien.

Nous avons signalé cependant le propos de l'auteur, qu'il ne faut pas mésestimer si l'on ne veut pas tomber dans des simplifications outrancières. D'abord, tout le cinéma américain n'est pas de sécurité nationale. Certaines maisons produisent de temps en temps des films contestataires, auxquels d'ailleurs les Européens sont tentés de donner plus d'importance qu'ils n'en ont. Pensons en particulier à Farenheit 911 de Michaël Moore. Mais surtout, il serait simpliste de croire que les majors d'Hollywood prennent directement leurs ordres au Pentagone ou à la Maison Blanche. Même si dans la plupart des cas, les réalisateurs doivent obtenir l'accord des autorités pour disposer de matériels dans les films à grand spectacle ou pour accéder à des lieux de pouvoir inaccessibles au public, ils se donnent une marge de recul. Certes, les plus indépendants n'iront pas jusqu'à profaner le drapeau ou la religion, mais ils n'hésiteront pas à montrer les conflits entre agences et personnalités, les abus de pouvoir du gouvernement central ou de petits shérifs locaux. Dans certains cas, les bons ne l'emporteront pas et les méchants sembleront même (momentanément) triompher. Mais il s'agit là de procédés destinés à renouveler l'intérêt du spectateur, en lui donnant l'impression de visionner la vie même. Aujourd'hui, avec la réalité virtuelle, l'indépendance des réalisateurs vis-à-vis des grands donneurs d'ordre s'accroît. Jean-Michel Valantin nous rappelle à cet égard que quelques maquettes suffisent dorénavant pour bâtir des scènes de bataille plus vraies que nature, ce qui n'était pas le cas du temps de Top Gun.

Un autre argument joue pour obliger les réalisateurs à prendre du recul à l'égard des autorités nationales, c'est la force du marché. Hollywood ne vit que de la vente de ses films, de ses séries télévisées et de ses produits dérivés. Si le public le boude, c'est la ruine. Les subventions d'Etat ne viendront pas au secours des auteurs malheureux. Or il s'est trouvé dans l'histoire américaine récente quelques époques marquant une fracture nette entre l'opinion publique et le pouvoir. Ce fut notamment le cas lors de la guerre du Viet-Nam. Ce n'est pas encore le cas à propos de la guerre en Irak, mais cela pourrait le devenir. Dans ces circonstances, sans mener directement l'offensive contre le pouvoir militaro-industriel, les réalisateurs deviennent critiques par rapport à la guerre et à ses conséquences, alimentant en retour un certain pacifisme qui peut avoir des conséquences au plan électoral. Le cas n'est pas fréquent où l'on peut voir le profit venir au secours de la démocratie, dans un jeu subtil de billard à trois bandes.

Commentaires

Le thème abordé par le livre est presque inépuisable. Il susciterait nombre de commentaires ou questions. Bornons-nous ici à un petit échantillon.

- Le livre s'arrête à 2001. Qu'en est-il aujourd'hui de l'entreprise de mobilisation de l'opinion menée par la Maison Blanche et le Pentagone, notamment dans la lutte à échelle mondiale entreprise contre l'Empire du mal, les Etats dits voyous et les internationales terroristes ? Quels films ou série TV récentes illustrent-ils cette lutte ? Comment les derniers évènements, peu glorieux, de la guerre en Irak, génératrice d'un nombre de décès militaires suffisant pour remettre en cause le concept du zéro-morts, sont ils présentés au public. De nouveaux média, par exemple les jeux vidéo, reprennent-ils les discours officiels. Et qu'en est-il de la production cinématographique américaine libérale ou libertaire ? Existe-t-elle encore ?

- Le livre ne traite que des films de sécurité nationale. Ceux-ci sont essentiels pour fortifier le sentiment d'unité de la nation américaine et la persuader de sa toute puissance. Ils ont également un effet analogue sur les opinions publiques du reste du monde, mais cet effet est sans doute plus diffus. Beaucoup de spectateurs seront plus intéressés par le suspense ou les scènes à grand spectacle de ces films que par leur message impérial. Par contre, il ne faut pas oublier que l'influence de l'hyper-puissance américaine ne se limite à ce genre de production. Aujourd'hui, il existe de nombreuses entreprises, appartenant à la sphère d'influence américaine bien qu'elles soient pour l'essentiel transnationales, qui utilisent les réseaux des grands médias pour diffuser dans le monde entier des contenus culturels visant essentiellement à encourager la consommation de leurs produits, fut-ce au détriment des intérêts collectifs. Nous avons ici plusieurs fois, notamment en donnant la parole à Bernard Stiegler, mis l'accent sur la véritable démarche de crétinisation qui en résulte. Les formes en sont multiples, soutenues par les publicitaires : émissions ou films dépourvus de toute ambition culturelle ou éducative, séries de télé-réalité réductrices, jeux dérivés puérils, etc. Ces « créations » n'ont même pas la qualité certaine qui caractérisait les grands films hollywoodiens traditionnels. Le public, dans les pays ciblés par elles, a tendance à ne pas s'en méfier, y voyant des distractions innocentes. Mais il ne se rend pas compte qu'il s'agit du deuxième et peut-être du plus virulent moyen utilisé par l'empire américain pour façonner le monde, en façonnant les esprits (shaping the minds, shaping the world). Cette influence se fait particulièrement sentir dans les couches sociales ou dans les pays qui résisteraient spontanément à une filmographie paraissant faire trop ouvertement l'apologie de la force militaire américaine, mais qui ne se méfieront pas de la publicité commerciale ou de l'idéologie réactionnaire sous-tendant la télé-réalité. Dans ce cas, les industries du fast-food ou du tabac font partie du même dispositif de conquête que les industries de l'armement ou du pétrole.

- Ceci nous conduit à la difficile question de savoir comment en Europe, notamment dans les pays qui comme la France se préoccupent de protéger leurs productions nationales (politiques dites d'exception culturelle), les auteurs, réalisateurs et autorités publiques pourraient réagir à la concurrence américaine et à la puissante propagande distillée par Hollywood à travers le monde. Il n'est évidemment pas question d'interdire ni même de restreindre la diffusion des films de sécurité nationale, fussent-ils stupidement agressifs à l'égard de l'Europe et des Français en particulier. Il serait tout à fait légitime par contre d'encourager les productions européennes par des financements et par des aides institutionnelles diverses, en veillant d'ailleurs à ne pas réserver ces aides aux seuls films mais à l'ensemble des productions audio-visuelles utilisant les réseaux numériques tel l'Internet.
Ceci étant, pourra-t-on faire confiance à l'inspiration et au talent des seuls auteurs pour contrebalancer les machines cinématographiques américaines? Les bluettes, l'anecdotique, le nombrilisme « à la française » seront-ils des remparts efficaces ? Ne faudra-t-il pas des actions beaucoup plus ambitieuses, faisant simultanément appel à l'éducation nationale, aux ressources du patrimoine culturel, à l'imagination de la prise de parole citoyenne et alternative ? Ainsi pourrait se constituer un tissu auto-résistant qui n'existe pas encore et qui enlèverait beaucoup de leur caractère agressif aux offensives de la culture américaine, qu'elle soit financée par le département de la Défense ou par Mac Donald.

Les sociétés asiatiques jusque là très fermées sur elles-mêmes paraissaient plus résistantes à cet égard que les sociétés occidentales. Mais rien n'est moins sûr. Il suffit pour s'en convaincre de voir avec quelles facilités elles adoptent les références politiques et culturelles venues des Etats-Unis.

L'amateur de films, quoiqu'il en soit, ne manquera pas, instruit par le livre de Jean-Michel Valantin et par quelques autres de même inspiration, de chercher à comprendre comment évolueront à l'avenir les rapports de force entre idéologies, que ce soit sur le marché américain du film, à Cannes ou à Venise et, finalement dans le reste du monde.


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