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16 février
2006 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
Biocosm,
The New Scientific Theory of Evolution
Biocosm,
The New Scientific Theory of Evolution
Intelligent Life Is the Architect of the Universe
par James N. Gardner
James
N. Gardner est un esprit universel, cumulant les compétences,
scientifiques et juridico-économiques. Comme théoricien
de la complexité il a publié de nombreux essais
et articles dans des revues prestigieuses à comités
de lecture, dont Complexity (le journal du Santa Fe Institute),
Acta Astronautica (le journal de l' International Academy
of Astronautics) et le Journal of the British Interplanetary
Society. Il a aussi écrit des articles de vulgarisation
scientifique pour WIRED, Nature Biotechnology, The Wall Street
Journal, and World Link (le magazine du World Economic Forum).
Dans
ce livre, dont l'audace pourra le faire taxer d'irresponsabilité,
il n'hésite pas à citer les nombreux scientifiques
qui ont lu et approuvé l'ouvrage. C'est effectivement
nécessaire. On verra en lisant notre commentaire ci-dessous
qu'en fait, ses hypothèses sont dans l'air depuis déjà
quelques années. La communauté des physiciens
et des cosmologistes est en attente de nouvelles théories
qui devraient remettre sur leurs pieds les connaissances actuelles,
dont les contradictions s'accumulent. On peut penser que Biocosm
sera, avec le recul, considéré comme un des
précurseurs dans cette voie.
Nous
reviendrons sur les idées présentées
par ce livre dans un prochain numéro.
Pour
en savoir plus Le
site du livre. Très complet, avec nombreuses références
et questions-réponses http://www.biocosm.org/
L'image ci-dessous est tirée du livre.
Peut-être
suis-je trop prompt à admirer. Cependant, je ne peux pas
m'empêcher de penser que nous sommes là en présence
d'un ouvrage scientifique et philosophique de première importance,
que l'on ne manquera pas de commenter et développer dans
les mois et les années qui viennent. En tous cas, nos lecteurs
devraient en être avertis sans tarder, s'ils ne le sont pas
encore.
De quoi s'agit-il ? En très bref, disons qu'il s'agit d'une
nouvelle explication permettant de comprendre pourquoi l'univers,
tel que le décrivent les cosmologistes, est si remarquablement
adapté à l'émergence de la vie et de l'intelligence
telles que nous les connaissons sur la Terre. Certes, hormis celle-ci,
les mondes que l'on observe dans l'univers semblent particulièrement
inhospitaliers et peu propices à la vie. Cependant la Terre
existe depuis quelques milliards d'années et s'est montrée
depuis ses origines une amie de la vie (life-friendly, pour reprendre
une expression courante dans le vocabulaire scientifique anglo-saxon).
Or rien ne permet de penser que la Terre soit unique dans l'univers.
Ce serait donc l'univers tout entier qui serait, globalement, un
ami de la vie. Que l'univers, dès son origine, ait été
extraordinairement favorable à l'apparition de la vie est
une hypothèse bien connue. Elle découle de l'observation
des constantes de l'univers, notamment la fameuse constante cosmologique
(que l'on rapproche de plus en plus de la non moins fameuse et plus
récente énergie noire ou force cosmologique de répulsion
observée récemment). Il a été plusieurs
fois affirmé que ces constantes sont adaptées au détail
près (fine-tuned) à ce qu'exige la vie telle que nous
la connaissons. D'un changement infime dans quelques variables auraient
découlé des conditions telles que la vie et l'intelligence
auraient été à tout jamais impossibles.
L'hypothèse anthropique
Mais
pourquoi l'univers s'est-il construit ainsi, bien avant que la vie
et que l'homme soient possibles ? Etait-il déjà programmé,
dès le Big Bang ou même avant, pour pouvoir héberger
la vie ? On retrouve là la question désormais bien
connue relevant de l'hypothèse dite anthropique (faible).
Pourquoi l'univers semble-t-il fait pour permettre la vie, voire
fait pour permettre l'homme (anthropos) ? Excluons l'explication
religieuse dite finaliste ou anthropique forte selon laquelle ce
serait une divinité qui aurait créé à
la fois le monde et l'homme, celui-ci ayant le choix de surmonter
les épreuves terrestres afin d'accéder à la
fusion avec l'esprit. On sait que, loin d'être reléguée
au rang des superstitions ou tout au moins des symboles, cette explication
finaliste, sous le nom de Dessein Intelligent (Intelligent Design,
ID), se répand de plus en plus aux marges du monde scientifique
anglo-saxon. Mais James Gardner prend bien garde de ne pas être
confondu avec les promoteurs avérés ou cachés
de l'Intelligent Design. Il veut rester strictement scientifique
et matérialiste (naturaliste dans le vocabulaire américain),
ce qui est évidemment la condition indispensable pour que
nous nous intéressions à lui ici.
L'hypothèse anthropique apporte deux réponses se voulant
scientifiques à la question posée. La première
parait être une banalité. L'univers est ce qu'il est.
Il évolue à l'intérieur de certaines contraintes
de type thermodynamiques(1).
En fonction des lois permettant la création de complexité
par combinaison d'éléments simples, des atomes lourds
ont succédé aux atomes légers et des protéines
biologiques aux protéines prébiotiques. A partir de
là, l'évolution biologique sur le mode principalement
darwinien a donné naissance à des organismes vivants
de plus en plus complexes et intelligents. Rien n'exclue, dans cette
hypothèse, que des formes de vie et d'intelligence voisines
voire différentes existent ailleurs dans l'univers. C'est
un des objectifs de la science moderne, notamment de l'exobiologie,
que les imaginer et les rechercher. La question métaphysique
qui demeure sans réponse concerne l'univers lui-même.
Pourquoi existe-t-il, sous la forme que nous connaissons. Existe-t-il
ailleurs des univers différents ou comparables ?
Une réponse plus subtile et plus récente à
la question anthropique est celle apportée par les théoriciens
de l'univers multiple ou multivers. Cette hypothèse, popularisée
notamment par les spécialistes de la théorie des cordes
dite plus récemment M. Théorie, consiste à
dire qu'il existe dans un super-univers ou multivers d'innombrables
variantes d'organisation des éléments primaires de
la nature que seraient les cordes. L'énergie du vide, antérieure
aux Big Bangs, générerait constamment de tels univers,
tous différents Ceci proviendrait, selon la cosmologie de
la M. Théorie du fait que les formes ou «shapes»
à 10 dimensions dans lesquelles vibrent les cordes (dites
Calabi-Yau shapes) évoluent constamment et de façon
chaotique à chaque nouveau Big Bang. Les lois et constantes
de la nature sont constamment rebattues à cette occasion,
comme un jeu de cartes.
En termes de probabilités, si l'on raisonne sur des séries
de tailles presque illimitées, il n'y a aucune raison de
penser qu'un univers, même aussi complexe que le nôtre,
n'aurait pas pu émerger. Il n'y aurait, selon les calculs
de Leonard Susskind, un des pères de la théorie des
cordes, qu'une chance sur 10 puissance 500 pour qu'un tel événement
se produise. Cela suffirait pourtant. De la même façon,
selon la comparaison souvent faite, un singe battant et rebattant
les lettres de l'alphabet pourrait, sur un temps infiniment long,
retrouver les éléments composants une pièce
de Shakespeare (disons de Corneille pour rester Gaulois). Cette
hypothèse du multivers gène considérablement
le bon sens scientifique, notamment parce qu'elle repose uniquement
sur des spéculations mathématiques qui ne semblent
pas vérifiables, dans les conditions actuelles ou prévisibles
de l'expérimentation. Il n'empêche qu'elle est développée
avec la plus grande conviction par des physiciens éminents.
Nous avons ici présenté précédemment
les thèses
de David Deutsch et de Leonard Susskind, précité.
Celui-ci
vient de publier un ouvrage, dont certains passages ne sont pas
d'accès facile, intitulé The Cosmic Landscape
: String Theory and the Illusion of Intelligent Design,
Little, Brown 2005. L'univers décrit par la théorie
des cordes, selon lui, n'a rien d'élégant, comme le
prétendait à tort l'ouvrage traduit en de nombreuses
langues du physicien Brian Greene (The Elegant Universe: Superstrings,
Hidden Dimensions, and the Quest for the Ultimate Theory, 2000).
Au contraire, il s'agit d'un chaos sans lois perceptibles, au sein
duquel notre univers est apparu par hasard, comme indiqué
ci-dessus(2).
Des
explications qui n'expliquent rien
Or
pour James Gardner, ces deux façons d'expliquer pourquoi
les constantes de l'univers paraissent miraculeusement adaptées
à l'apparition de la vie et de l'intelligence n'expliquent
rien. Elles ont même l'inconvénient, en posant mal
le problème, de nous détourner de ce qui pour lui
constitue une approche bien plus féconde. Il nous propose
d'abord de revenir sur l'ajustement incroyablement précis
des constantes et des accidents de l'histoire de l'univers ayant
autorisé l'apparition de la vie. Il ne faut pas les considérer
comme quelque chose d'anodin, qui se trouve être ainsi mais
qui aurait pu être autrement. Il y voit une signification
autrement plus profonde. On ne peut pas dire, contrairement à
ce que suggère une observation superficielle des forces qui
se déchaînent dans le cosmos, que celui-ci dans son
ensemble soit hostile à la vie et que celle-ci ne serait
que le produit d'un extrême hasard dans ce petit coin de l'univers
qu'est la Terre. Il cite un livre récent, Life solution,
du biologiste Simon Conway Morris(3)
pour qui au contraire tout semble dès l'origine réglé
afin que la vie apparaisse : «A l'échelle cosmique,
même des différences infimes dans les conditions initiales
auraient conduit à un univers totalement différent
et parfaitement inhabitable» . La position philosophique
de Simon Conway Morris n'est pas très claire. Il semble proche
des idées finalistes voire théistes. Mais ses observations
demeurent indiscutables.
Un autre argument, actuellement développé pour montrer
l'incroyable ajustement de notre univers aux conditions permettant
l'apparition de la vie est le nombre des dimensions que celui-ci
comporte. La M Theorie postule qu'il serait en fait doté
de 10 dimensions d'espace et 1 de temps, mais que seules les 3 dimensions
que nous connaissons et celle du temps auraient subi une inflation
permettant de nous les rendre perceptibles, les autres restant minuscules
et inobservables dans l'état actuel des instruments. Pourquoi
? Il est intéressant de noter dès maintenant que sur
cette question des dimensions de l'espace, il existe dorénavant
des hypothèses selon lesquelles un univers à 5 dimensions
visibles serait parfaitement habitable par nous, aussi bien et même
mieux qu'un univers à 4 dimensions. Si bien que selon l'un
des auteurs de cette hypothèse, Paul Wesson, de l'Université
Waterloo, Ontario(4),
notre univers serait l'intérieur d'un trou noir comportant
5 dimensions. Nous reviendrons sur cette hypothèse très
riche de développements possibles à la fin de cet
article.
On vient de voir que les arguments apportés par le «
fine tuning » ont jusqu'ici conduit à renforcer les
arguments des défenseurs de l'hypothèse anthropique
: on ne peut pas seulement dire que l'homme soit adapté à
l'univers, il faut dire que l'univers est adapté à
l'homme. Pourquoi l'est-il? Or James Gardner refuse de se laisser
embarquer dans ce type de raisonnement. Il nous propose une hypothèse
autrement plus révolutionnaire. Si l'univers tel que nous
le connaissons est plus ou moins adapté à l'homme
(ou plus précisément à des formes de vie et
d'intelligence proches de celles de l'homme), c'est parce que cet
univers là représente le produit plus ou moins réussi
d'une évolution impliquant de nombreux autres univers en
compétition les uns avec les autres pour se doter d'une vie
et d'une intelligence globale.
Les biocosmos
Il
se place ainsi dans une perspective darwinienne en l'appliquant
à un méta-cosmos comportant des univers en évolution
soumis à une compétition darwinienne pour la survie
du plus apte. Il ne s'agirait plus alors de décrire l'apparition
de formes de vie de plus en plus complexes mais l'apparition de
formes d'univers de plus en plus favorables à la vie et à
l'intelligence, formes qu'il nomme des biocosmos
(biocosm).
Pour lui, les explications s'appuyant sur la théorie des
cordes pour justifier le principe anthropique ont le grand défaut,
outre qu'elles sont invérifiables, de méconnaître
un postulat essentiel dans les sciences. Il s'agit du principe de
simplicité. Si pour expliquer un phénomène
unique et visible comme le fait que notre univers soit favorable
à la vie l'on devait supposer que derrière celui-ci
existent 10 puissance 500 univers qu'ils ne le sont pas, on ne pourrait
pas dire que l'on simplifie le modèle global. La science
biologique n'aurait pas évolué si Darwin, au lieu
de rechercher le principe simple de la sélection portant
son nom, avait imaginé qu'existaient 10 puissance 500 formes
de vie parallèles mais inobservables.
Mais dira-t-on, James Gardner ne remplace-t-il pas une explication
compliquée par une autre qu'il l'est tout autant ? Est-il
acceptable d'imaginer, pour expliquer le fait que notre univers
se montre favorable à la vie, qu'il s'agit d'un univers individuel
en compétition darwinienne avec de nombreux autres, pour
qui l'acquisition de la vie et de l'intelligence représenterait
un atout de survie capital ? Ceci de la même façon
que, pour certaines espèces biologiques terrestres, l'acquisition
de complexité permettant l'apparition de l'intelligence a
représenté un atout compétitif capital.
On peut admettre sans difficultés de principe que notre univers
évolue et que, ce faisant (notamment grâce à
nos intelligences), il se dote d'atouts qui lui permettraient éventuellement
d'éviter, dans un certain nombre de milliards d'années,
le sort misérable du Big Crunch ou du Big Chill.
Mais
peut-on admettre que ce même univers, notre univers, soit
le descendant d'un univers-père moins ami de la vie, moins
intelligent que lui, et que, parallèlement, il se préparerait
à enfanter un univers-fils qui serait plus ami de la vie,
plus intelligent que lui ? Le tout au sein de populations d'univers
en compétition pour la survie (énergétique
ou néguentropique?) Peut-on admettre que l'évolution
sélectionnerait ces univers sur leurs capacités à
faire preuve d'intelligence - de la même façon que
les humains ayant privilégié l'accès à
l'intelligence et aux connaissances ont en principe plus de perspectives
d'adaptation que ceux restés proches de l'état de
nature ?
A cette forte objection, James Gardner propose plusieurs réponses.
La première est que l'hypothèse des univers en compétition
darwinienne n'est pas récente. Elle a été formulée
avec clarté par le physicien de la gravitation quantique
en lacets (autre version de la théorie des cordes) Lee Smolin.
Nous en avions rendu compte en son temps ici(5).
Pour Smolin (à cette époque) les univers évoluent
en compétition les uns avec les autres au sein du multivers.
Ils se reproduisent en générant des trous noirs à
partir desquels d'autres univers (des bébés-univers)
naissent et se développent à leur tour, toujours en
compétition au sein du multivers. Plus ils sont productifs
de trous noirs (ou de trous noirs féconds) plus ils ont de
chances de créer des lignées à travers lesquelles
ils se survivront. Les bébés univers les plus doués
pour la survie sont ceux qui présentent le plus de caractères
favorables à la vie et à l'intelligence.
Cependant, pour James Gardner, l'hypothèse de Lee Smolin,
aussi féconde soit-elle, n'explique pas suffisamment comment
les univers se reproduisent. Elle s'écarte donc de la rigueur
découlant de la méthode darwinienne. Pour les darwiniens,
qu'ils soient ou non biologistes (comme pour un mécanicien
tel Von Neumann cité par l'auteur), une entité réplicative
ne peut exister que si elle répond à quatre conditions
: disposer d'un plan de construction pour guider la reproduction
du descendant, bénéficier d'une machinerie capable
de mener à bien la construction de celui-ci, être soumise
à un contrôle de résultats vérifiant
que la machinerie exécute bien le plan et finalement posséder
l'équivalent d'une machine à photocopier qui transmettra
le plan au descendant de façon à ce que celui-ci puisse
s'en servir à son tour. On voit qu'en biologie, c'est le
mécanisme de la reproduction génétique ARN/ADN
qui assure le bon déroulement des différentes phases
de la reproduction ainsi décrites(6).
Une biosphère intelligente
Dans
son hypothèse, améliorée par rapport à
celle de Lee Smolin, hypothèse dite par lui du biocosmos
égoïste (selfish biocosm, par allusion au Gène
égoïste de Dawkins), James Gardner suppose que le processus
d'évolution biologique et technologique identifié
sur la Terre par Martin Rees, John Wheeler, Freeman Dyson, John
Barrow, Frank Tipler et Ray Kurzweil (popularisé par ce dernier
sous le nom de Singularité) se déroule aussi ailleurs
dans notre univers. Il pourrait alors donner naissance, après
un nombre suffisant d'années ou de siècles, à
une biosphère s'étendant au cosmos tout entier et
capable grâce à son intelligence d'influencer l'évolution
de celui-ci. Martin Rees, par exemple, le très honorable
astronome royal britannique, n'avait pas hésité à
affirmer que si une intelligence de type humain (à supposer
qu'elle ne se détruise pas dans l'intervalle) continuait
à s'étendre au delà de notre système
solaire et à en rejoindre d'autres dans d'autres galaxies,
les unes et les autres pourraient influencer dans un sens favorable
à la vie intelligente une part plus ou moins importante de
l'évolution cosmologique. Pour sa part, comme on le sait,
Ray Kurzweil pronostique qu'à brève échéance,
des cerveaux humains téléchargés dans des corps
robotiques inaltérables pourraient échapper à
la mort et poursuivre leur action au delà du système
solaire.
La
« biosphère intelligente étendue » ainsi
constituée serait en ce cas le mécanisme contrôleur
de la reproduction et la photocopieuse transmettant le plan de reproduction
à la descendance. Le plan de construction découlerait
des lois et constantes gouvernant l'évolution de l'univers,
éventuellement modifiées par l'intelligence cosmique.
La machine à fabriquer de nouveaux univers serait l'univers
lui-même, opérant sous le contrôle de cette intelligence
cosmique.
Tout ceci se produirait sans doute dans un lointain avenir et pas
nécessairement à partir de la Terre. James Gardner
a raison de dire que, dans la recherche des intelligences extraterrestres,
les scientifiques ont sans doute tort de supposer que celles-ci
sont déjà apparues. Autrement dit, il ne faut pas
les rechercher dans le passé mais dans le futur. Des milliards
et milliards d'années futures s'étendent avant la
disparition de l'actuel cosmos. Cela laisse tout le temps nécessaire
à l'émergence d'une intelligence cosmique beaucoup
plus efficace que celle imaginable aujourd'hui.
Mais
serait-ce l'actuel univers qui deviendrait intelligent. Sans doute
pas. Ce seraient des générations de bébés-univers
engendrés par lui et ses descendants, dont la capacité
à générer de l'intelligence se développeraient
d'une génération à l'autre. Ceci parce que
les traits les rendant de plus en plus amis de la vie se répandraient
aux dépends des traits hostiles à la vie. On retrouverait
à une toute autre échelle un mécanisme bien
connu en biologie, où de nouvelles espèces acquièrent
des cerveaux et des corps leur permettant de s'affranchir peu à
peu des mécanismes élémentaires de l'évolution
darwinienne, en se débarrassant d'un certain nombre d'automatismes
primitifs hostiles au fonctionnement intelligent.
Des bébés-univers plus
intelligents que leurs géniteurs
Peut-on
considérer comme constituant une hypothèse sérieuse
ce mécanisme fondamental que serait la fabrication de bébés-univers
de plus en plus favorables à la vie intelligente ? James
Gardner appelle en soutien de sa thèse des physiciens qui
avaient précisément étudié la question
: Andrei Linde de Stanford, Alan Guth du MIT, Lawrence Krauss et
Glenn Starkman, sans parler de Martin Rees déjà cité.
Si la vie intelligente est la machine à fabriquer des répliquants
que le cosmos utilise pour se reproduire, il n'est pas étonnant
de voir les constantes de l'univers favorables à l'émergence
d'une vie intelligente de plus en plus efficace. L'auteur va d'ailleurs
plus loin et propose des expériences qui pourraient vérifier
son hypothèse.
Pour la plus grande partie des biologists évolutionnaires,
dont le regretté Stephen Jay Gould représente encore
le prototype, l'apparition de la vie intelligente, nous l'avons
dit, constitue un événement unique et fortuit. Pour
d'autres au contraire, elle est inévitable et s'est certainement
produite en de nombreux autres points de l'univers. C'est notamment
le point de vue de Simon Conway Morris déjà cité
ainsi que du médecin belge et prix Nobel Christian de Duve,
qui s'est intéressé à la fin de sa carrière
à l'évolution de la vie(7).
Autrement dit, en dehors des recherches d'intelligences extraterrestres(8),
on pourrait trouver des formes de vie intelligente sur notre Terre,
indépendamment des processus biologiques. C'est ce que cherchent
aujourd'hui à montrer les scientifiques qui développent
des systèmes de vie artificielle et d'intelligence artificielle
autonome, à partir de calculateurs, de robots ou de réseaux
capables d'auto-programmation et d'auto-développement. Cette
perspective est bien connue de nos lecteurs et nous ne la développerons
pas.
Montrer
que la vie artificielle et la robotique peuvent donner naissance
à des formes d'intelligence autonome ne suffira pas à
prouver les hypothèses de James Gardner mais y aidera. La
démarche aura l'avantage d'éviter de laisser croire
que c'est l'humanité qui est seule porteuse des espoirs de
développement d'un cosmos intelligent. Certes, les robots
et autres systèmes artificiels sont des produits de l'humanité,
mais s'ils deviennent intelligents, ce sera par un phénomène
spontané d'émergence, ne devant rien à la programmation
humaine. Il serait légitime en ce cas de penser que ce phénomène
existe dans bien d'autres lieux de l'univers. On découvrirait
alors que l'intelligence vers laquelle celui-ci se dirigerait ne
serait pas nécessairement de type humain, ou alors elle serait
si "augmentée" par rapport à notre intelligence
actuelle que nous aurions (aujourd'hui) du mal à la reconnaître
comme nôtre.
En
contrepartie, on pourra se réconforter en supposant, si l'hypothèse
du biocosmos devient crédible, que nous ne sommes pas seuls
dans l'univers mais que nous faisons partie d'une communauté
transterrestre d'intelligences encore non identifiées par
nous, à laquelle nous apporterions notre pierre à
chacun des développements de nos sciences et technologies.
C'est une des conclusions chaleureuses et finalement optimistes
auxquelles nous convie James Gardner.
La question des trous noirs
Beaucoup de questions restent on le conçoit sans réponse
dans l'hypothèse audacieuse que présente James Gardner.
Le site du livre, ainsi que divers blogs qui se sont ouverts pour
en discuter, les posent en détail. L'auteur s'efforce d'y
répondre. Nous y reviendrons dans un autre article, afin
de ne pas allonger excessivement celui-ci. Bornons-nous à
évoquer ce qui nous parait la difficulté la plus importante,
mais aussi la perspective sans doute la plus féconde : comment
notre univers, devenu plus intelligent grâce à l'action
d'intelligences cosmiques analogues aux nôtres, pourrait-il
générer des bébés univers encore plus
favorables qu'il ne l'est lui-même à la vie et à
l'intelligence ?
L'hypothèse présentée par Lee Smolin, à
laquelle nous avons fait allusion ci-dessus, est qu'il enfanterait
de tels bébés à travers le processus de la
formation de trous noirs suivis de Big Bangs. Certains de ces bébés
pourraient être plus intelligents que leur père. Mais
Lee Smolin n'expliquait pas, à l'époque, comment le
père pouvait transmettre au fils le recette de l'intelligence,
ainsi d'ailleurs que celle permettant de l'augmenter. En effet,
la physique contemporaine, si elle admet la forte probabilité
de l'existence des trous noirs, en fait des phénomènes
tellement catastrophiques qu'aucun support d'intelligence tel que
nous les connaissons ne pourrait y survivre. De plus, comme il s'agit
sans doute de phénomènes extrêmement chaotiques,
liés aux fluctuations du vide, rien ne garantirait que le
bébé puisse conserver le moindre trait hérité
du père.
Heureusement pour les hypothèses darwiniennes intéressant
l'évolution des biocosmos, il semble, comme nous l'indiquions
plus haut, que les modèles que nous nous faisions jusqu'ici
des trous noirs pourraient changer. Un trou noir à 4 dimensions
serait destructeur. Mais un trou noir à 5 dimensions ne le
serait pas…tant et si bien que nous serions peut-être
nous-mêmes, au sein de notre univers, à l'intérieur
d'un tel trou noir à 5 dimensions dont nous serions le produit.
Nous pourrions alors fabriquer avec les technologies de demain d'autres
trous noirs à 5 dimensions en les calculant de telle sorte
qu'ils transmettent aux univers qui en seraient issus le maximum
de traits favorables à la vie et à l'intelligence.
A la limite, nous pourrions, sous une forme encore indéterminée,
quitter notre univers actuel à 5 dimensions, comme on quitte
un navire, et embarquer tranquillement dans un de ces nouveaux univers,
s'il nous semblait plus accueillant que le nôtre. Nous y apporterions
toutes nos connaissances et nos technologies. Tout ceci est hautement
conjoncturel, mais mériterait, pensons-nous, d'être
exploré.
Il découle de telles hypothèses qu'il faudrait impérativement
se poser la question de la façon dont se manifeste la 5e
dimension qui caractériserait les trous noirs à 5
dimensions et plus particulièrement notre univers actuel
si celui-ci en faisait partie. Les mathématiciens nous fourniront
sans difficulté des modèles d'univers intégrant
cette 5e dimension, que celle-ci ait ou non bénéficié
d'une inflation la rendant perceptible. Mais en pratique, comment
pourrions nous l'identifier ? Les esprits audacieux répondront,
en évitant de tomber dans le piège du spiritualisme,
sinon du spiritisme, que nous constatons la présence de cette
5e dimension tous les jours, sans nous en rendre compte. On pourrait
attribuer à son existence et à son utilisation par
les organismes biologiques certains des phénomènes
peu explicables que nous constatons dans le fonctionnement de divers
organes corporels ou dans la vie psychique inconsciente et consciente,
chez les animaux comme chez les hommes.
Il serait intéressant alors de rechercher scientifiquement
toutes les traces qui pourraient révéler dans le monde
actuel l'existence de cette 5e dimension, afin de les exploiter
systématiquement. Assez curieusement, certains physiciens
l'avaient déjà fait sans que leurs recherches aient
eu de suite. On trouvera dans ce numéro l'article que nous
consacrons à Burkhard
Heim. Celui-ci avait envisagé la possibilité de
se déplacer dans l'espace à 4 dimensions en exploitant
les possibilités offertes par une 5e dimension. S'agit-il
ou non de celle à laquelle nous faisons allusion ici ? La
réponse ne pourrait être apportée que par des
physiciens. Mais s'il s'avérait que l'exploitation d'une
5e dimension rendrait les voyages interplanétaires plus faciles,
comme le pensait Heim, nous aurions là l'exemple d'un cas
où de futures générations super-intelligentes
pourraient modeler l'univers ou des univers enfantés par
ce dernier en les rendant plus favorables au combat de l'intelligence
contre le chaos primordial. En effet, si Heim avait raison, notre
univers ne serait pas aussi infiniment immense et lointain que nous
l'imaginons à la lumière de nos modèles cosmologiques
actuels. Nous pourrions donc agir sur lui sans attendre des milliards
d'années.
Notes
(1) Voir notre article
: De l'évolution de l'univers à la mécanosynthèse
(2) Assez curieusement,
Leonard Suskind s'appuie sur l'hypothèse du multivers pour
démontrer l'inanité des prétentions des défenseurs
de l'ID : Dieu n'aurait pas créé un univers adapté
à nous car celui-ci n'est qu'un parmi un nombre presque illimité
d'autres. Il nous semble que l'ID n'a pas besoin d'arguments aussi
complexes pour être contredit – d'autant plus que les
défenseurs de l'ID ne sont jamais à court d'hypothèses
et ne manqueront pas d'expliquer pourquoi Dieu, afin d' accomplir
ses divins Desseins, nous aurait précisément fait
naître dans cet univers particulier. (Voir l'interview de
Leonard Susskind dans le NewScientist du 17 décembre 2005
http://www.newscientist.com/channel/opinion/mg18825305.800).
(3) Sur Simon Conway
Morris, lire
notre éditorial (2002).
(4) Voir Paul Wesson,
Life inside a black hole, NewScientist 11 février
2006 http://www.newscientist.com/channel/fundamentals/mg18925381.200-life-inside-a-black-hole.html
(5) Voir notre recension
du livre de Lee Smolin
(6) Ceci indépendamment
des mécanismes permettant l'introduction de la variation
grâce aux mutations et aux sélections qui s'en suivent,
lesquelles constituent une problématique qui complique la
simple reproduction-réplication mais qui ne nous intéresse
pas pour le moment.
(7) Voir http://nobelprize.org/medicine/laureates/1974/duve-autobio.html
(8) Voir sur ce sujet
le livre récent de Peter Ward, astrobiologiste à Seattle
: Life As We Do Not Know It : The NASA Search for (and Synthesis
of) Alien Life, Viking, 2006, commenté par Paul Davies,
Astrobiologiste à l'université de Macquarie, Sydney
dans le NewScientist du 11 février 2006, p. 48.