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Gerald
M. Edelman, M.D., Ph.D., né en 1929, est directeur
du Neurosciences Institute et président de la Neurosciences
Research Foundation. Il a reçu le prix Nobel en médecine
en 1972 pour ses recherches sur le système immunitaire.
Gerald
Edelman est sans doute un des spécialistes du cerveau qui
a le mieux réussi à préciser le concept omniprésent
et pourtant bien mal compris encore de conscience. Nous avons dans
cette revue présenté longuement ses principaux ouvrages,
en les inscrivant dans une réflexion générale
sur la conscience laquelle s'impose en priorité à
la science matérialiste(1). Renoncer
en effet à comprendre la conscience conduit inexorablement
au dualisme selon lequel l'esprit et la matière sont deux
dimensions différentes de l'univers. Mais essayer de comprendre
la conscience en termes monistes, c'est-à-dire en faisant
de cette faculté une propriété émergente
de la matière, peut donner lieu à de nombreuses impasses.
Faut-il ne chercher la conscience que chez l'homme et exclure qu'elle
puisse exister également chez les animaux ? Comment la conscience
est-elle apparue au cours de l'évolution et à quoi
a-t-elle pu servir ? Le cerveau est-il le seul siège de la
conscience et si oui, où se trouve ce siège ? Peut-on
simuler la conscience chez des artefacts, autrement dit des robots
?
Il apparaît immédiatement que de telles questions resteront
sans réponses utiles si l'on ne dispose pas d'une théorie
(ou d'une hypothèse globale) permettant de comprendre comment
le fonctionnement quotidien des neurones cérébraux
intégrés à un corps (embodied) doté
notamment d'organes sensoriels et effecteurs, corps lui-même
situé (embedded) dans un milieu bien défini (ce que
Gerald Edelman appelle une éconiche), peut aboutir à
l'élaboration de connaissances sur le monde. La critique
de ces connaissances permet à son tour de préciser
ce que peut signifier le concept de vérité. On en
arrive ainsi à l'épistémologie, définie
comme critique raisonnée des connaissances et des méthodes
permettant de les acquérir..
Le
darwinisme neural
Gerald
Edelman a depuis bientôt 20 ans, dans le prolongement de ses
recherches sur le système immunitaire, qui lui avaient valu
le Prix Nobel de médecine, proposé une approche permettant
d'expliciter ces divers sujets. C'est ce qu'il a nommé le
Darwinisme neural (neural Darwinism) dès 1987. Celui-ci,
dans la ligne du darwinisme génétique, lui a permis
de montrer comment, au sein des 100 milliards de neurones du cerveau
humain, des neurones ou groupes de neurones entrent en compétition
pour traiter les informations reçues dès le stade
embryonnaire par le corps situé. Cette compétition
a favorisé (ou a résulté de) la mise en place
de réseaux de neurones associatifs, au sein du cortex ou
d'aires particulières du cerveau, permettant ce que Edelman
a nommé la réentrance. En simplifiant, on dira que
les fibres réentrantes informent telle partie du cerveau
du fait que dans telle autre, des neurones réagissent de
façon synchrone à des stimulus externes ou internes.
Ainsi se créent des unités de travail analogues à
ce que l'informatique nomme des réseaux de neurones formels
Elles permettent de construire des structures neuronales en fonction
de la force, de la répétition et de la nature des
informations reçues par le cerveau et le corps situé
dans son éconiche. Le cerveau adulte disposerait de centaines
de millions sinon davantage de telles structures. La compétition
entre neurones produit des résultats spécifiques à
chaque individu, tout en s'inscrivant cependant dans les grandes
fonctions cérébrales acquises depuis longtemps par
les animaux dotés d'un système nerveux central.
Le
darwinisme neural vient donc contredire directement les trois principales
attitudes qui avaient cours jusque là à propos de
la conscience : 1 qu'il s'agit d'une fonction du cerveau, certes
(ce qui exclut l'hypothèse dualiste) mais d'une fonction
trop complexe pour être étudiée – 2 que
la conscience résulte de traitements algorithmiques analogues
à ceux auxquels procède un ordinateur et 3. que la
conscience a résulté d'une évolution darwinienne
au sein des contenus mentaux, indépendamment des supports
neuronaux. Cette dernière hypothèse, dite aussi du
darwinisme culturel, a été récemment reprise
par la mémétique, expliquant que c'est la compétition
entre mèmes, passant d'un cerveau à l'autre, qui a
fait apparaître, notamment, la conscience de soi (que Suzan
Blackmore a nommé un memeplexe ou complexe de mèmes).
Nous reviendrons sur ce dernier point plus bas.
Les
structures neuronales résultant du développement au
sein du cerveau de millions de systèmes de neurones en compétition
darwinienne sur le mode mutation/sélection et résultant
de l'interaction du sujet avec son milieu, construisent ainsi, pour
ce sujet, ce qu'il faut bien appeler des systèmes de connaissances.
Ceci se produit largement en amont de l'apparition des fonctions
conscientes, puisque de tels systèmes existent chez tous
les animaux dotés d'un système nerveux central. Ces
connaissances, qui sont pour le sujet la seule « vérité
» dont il peut disposer relativement à ce qu'est le
monde extérieur, lui permettent de répondre avec un
avantage sélectif aux contraintes du milieu et à la
concurrence qui s'exerce sur lui. Celle-ci provient des membres
de son espèce, étant entendu que chaque espèce
est elle-même en concurrence avec d'autres. Chez les animaux
non dotés de conscience, ces connaissances ou informations
sur le monde se matérialisent au travers des modules spécialisés
du cerveau acquis par l'évolution. Mais elles s'expriment
aussi par l'intermédiaire de l'architecture même du
cerveau cognitif, transmis par héritage génétique.
Au fil des millions d'années de l'évolution, les cerveaux
ont été façonnés par les exigences de
la survie. Ils commandent ainsi des comportements basiques, affinés
par les démarches d'apprentissage des individus.
La compétition entre les connaissances
Chez
l'homme, à ces mécanismes propres à tous les
animaux s'ajoutent les connaissances sur le monde faisant l'objet
des contenus conscients. Nous reviendrons sur le concept de conscience
ci-dessous, pour distinguer notamment la conscience primaire, existant
sans doute chez tous les animaux supérieurs (esquissée
aussi chez des robots évolutionnaire) et la conscience supérieure
ou conscience d'être conscient. Mais pour le moment, tenons-en
aux connaissances constituant des contenus de conscience. Ces connaissances
ont une dimension collective importante, s'exprimant notamment au
sein des langages. Mais elles sont modulées au sein de chaque
individu par le fonctionnement du cerveau conscient dont on a vu
qu'il n'était jamais strictement identique d'un individu
à l'autre. La grande diversité et variété
des connaissances les mettent nécessairement, elles-aussi,
en compétition darwinienne. Cette compétition aboutit
à sélectionner celles qui sont les plus efficaces
pour représenter le monde et qui sont donc les mieux capables
de survivre et de se transmettre – conjointement avec les
individus qui les hébergent.
Dans
les sociétés modernes, la réflexion sur la
validité des connaissances et plus généralement
sur les processus permettant de les élaborer a donné
naissance à une forme de pensée critique nommée
l'épistémologie. Gerald Edelman veut désormais
fonder une nouvelle sorte d'épistémologie, s'appuyant
sur les sciences du cerveau. Il l'appelle « brain-based
epistemology », épistémologie basée
sur les sciences du cerveau, que nous traduiront approximativement
par neuro-épistémologie ou épistémologie
neurale. Pour lui, l'épistémologie classique, définie
comme une étude critique des savoirs humains, a pris différentes
formes dont la plupart selon lui se heurtent à des impasses,
analogues aux impasses que rencontre des définitions non
évolutionnaires (ou non physiques) de la conscience.
Nos
lecteurs connaissent bien les débats relatifs aux fondements
de la connaissance et subséquemment, au concept de vérité
censé les exprimer. Doit-on considérer qu'il existe
une vérité relative au monde en soi que les connaissances
conscientes ont pour rôle de préciser progressivement,
de préférence au travers d'un formalisme expérimental
et mieux encore logico-mathématique strict et universel ?
Y a-t-il au contraire autant de vérités qu'il existe
de connaissances utiles aux individus qui s'y réfèrent
et de parties du monde auxquelles ces individus sont spécifiquement
confrontés. Dans ce cas, les « vérités
» peuvent être approximatives, faire appel aux analogies
et à l'intuition. On dira alors que seule doit compter l'aide
qu'elles apportent aux individus dans leur lutte pour la survie.
Qu'importe que le chat soit noir ou gris s'il attrape les souris.
Pour
Edelman, la neuro-épistémologie doit viser plus loin
que la simple réflexion sur l'émergence des savoirs.
Elle doit viser à rapprocher les savoirs relatifs aux sciences
dures et ceux relatifs aux sciences humaines, à la création
artistique et autres activités ou intervient la sensibilité
et la créativité informelle. En effet, comme on le
verra, il n'y a pas pour lui de différences de nature entre
ces différentes formes de création et de connaissance.
Elles relèvent d'un processus commun qui, là encore,
trouve ses sources dans le darwinisme neural. Il faut donc supprimer
les fossés qui se sont établies entre elles, notamment
dans le monde académique. Sans être à proprement
parler wilsoninien, c'est-à-dire partisan de la sociobiologie,
Gerald Edelman milite en faveur de la « consilience »,
terme utilisé par E.O.Wilson pour exprimer la convergence
des savoirs. Ceci posé, il faut bien admettre que les différentes
connaissances émergent et se maintiennent, au cas par cas,
selon leurs capacités à s'imposer, c'est-à-dire
finalement selon leurs capacités à
favoriser l'adaptation des individus et des groupes qui les produisent
et les utilisent.
La
querelle de la vérité
On
ne peut pas parler d'épistémologie sans parler de
vérité. On sait qu'aujourd'hui la question de la vérité
devient un véritable enjeu de société, enjeu
de nature politique, avec la multiplication, hors de toute démarche
scientifique, des églises, sectes et mouvements politiques
qui prétendent détenir des Vérités absolues
et les imposer à tous. Cet absolutisme n'est évidemment
pas nouveau. Il avait marqué l'histoire de la pensée
dès ses origines. Mais on pouvait croire, avec les progrès
en Occident de ce que l'on avait appelé les Lumières
ou le rationalisme, qu'il perdait du terrain. L'expérience
montre qu'il n'en est rien. Comme au Moyen-âge chrétien,
chacun est désormais sommé par les nouvelles intolérances
de s'incliner devant des vérités auto-proclamées,
sauf à mettre sa liberté, voire sa vie, en danger.
Le débat est particulièrement actuel aux Etats-Unis,
où les fondamentalistes chrétiens éliminent
petit à petit les tenants de la rationalité scientifique.
Ils rejoignent d'ailleurs en intolérance les fondamentalistes
islamiques, eux-mêmes de plus en plus nombreux y compris dans
le monde occidental.
On
peut penser que c'est pour contribuer à la réflexion
sur la vérité et à la critique des contenus
de connaissances, en réponse aux procès faits à
la science par les tenants de l'Intelligent Design, que Gérald
Edelman a décidé de rédiger Second Nature,
c'est-à-dire le livre que nous examinons ici. Sur la forme,
disons seulement que cet ouvrage, non encore traduit en français,
nous a paru difficile à lire, parfois trop elliptique, souvent
mal rédigé. Mais peu importe. Ce qui compte est le
fond. Gerald Edelman a manifestement jugé que sa théorie
du darwinisme neuronal lui permettait d'apporter des éclairages
importants au débat épistémologique sur la
formation des connaissances et sur leur validité. Il s'inscrit
donc de nouveau en défenseur du matérialisme scientifique,
non sans courage quand on connaît l'influence croissante,
en Amérique, de ce que Richard Dawkins les « talibans
chrétiens ». Mais dans ce domaine comme dans celui
de la conscience, il a voulu rester fidèle à sa méthode,
c'est-à-dire éviter les voies sans issues consistant
à s'interroger sur les fondements logiques (et a fortiori
sur les fondements philosophiques) pouvant justifier de parler de
vérités en termes absolus – ce qui renverrait
à un improbable réalisme scientifique selon lequel
il existerait un monde en soi que l'observateur pourrait espérer
décrire par des pratiques expérimentales rigoureuses.
Autrement
dit, Gerald Edelman s'inscrit, sans le dire nettement, dans ce que
l'on pourrait appeler le relativisme des connaissances. –
ou plutôt dans un relativisme tempéré, analogue
à celui concernant la conscience elle-même. Pour le
darwinisme neural, il n'existe pas de conscience en soi, mais des
processus d'interaction avec le monde permettant au cerveau de faire
émerger des contenus conscients qui sont à la fois
propres à chaque individu et qui dans le même temps
peuvent être partagés ou répartis au sein des
groupes grâce aux échanges langagiers. Il en est de
même des connaissances et des prétendues « vérités
» qu'elles exprimeraient. Chaque individu se forme ses propres
connaissances, autrement dit ses propres vérités.
Celles-ci, lorsque l'individu considéré a la possibilité
de les confronter à des connaissances collectives, prennent
une portée plus générale sans pour autant pouvoir
prétendre à une valeur absolue.
C'est
ce que désigne le terme assez bizarre, pour un lecteur français,
de Seconde Nature. Edelman nomme ainsi l'ensemble des connaissances,
individuelles ou collectives, correspondant à des expressions
approximatives, métaphoriques, symboliques par lesquelles
le cerveau se représente spontanément le monde au
travers des entrées sensorielles. Le cerveau, comme il le
rappelle dès les premières pages, n'est pas un ordinateur
travaillant sur des données externes bien définies
et utilisant pour ce faire des programmes pré-constitués.
Le cerveau travaille sur le mode très général
de ce qu'il qualifie de « reconnaissance de forme ».
On sait que ce terme est employé en intelligence artificielle
pour désigner le travail de catégorisation empirique
auquel un système informatique non programmé à
l'avance se livre pour identifier les constantes du milieu avec
lequel il réagit : constantes visuelles, sonores ou phénoménales.
Cette Seconde nature est donc faite des innombrables et infiniment
diverses façons dont les cerveaux se représentent
le monde à la suite des compétitions darwiniennes
entre informations résultant de leur interaction avec leur
éconiche. Il y a autant de secondes natures, c'est-à-dire
de « vérités », qu'il y a de cerveaux,
tout au moins au niveau du détail. Au sein des groupes, les
échanges entre cerveaux peuvent aboutir à de Secondes
Natures ou Vérités collectives, qui restent cependant
relatives (non absolues) et constamment en évolution.
De
ces Secondes Natures, selon Gérald Edelman, peut émerger
une « Nature » qui correspondrait à des représentations
du monde prenant la forme de lois scientifiques voire de modèles
mathématiques. Cette Nature est plus « vraie »
que l'ensemble des Secondes Natures, au moins pour les individus
utilisant la démarche scientifique expérimentale et
les mathématiques. Mais, comme on le sait en ce qui concerne
la formalisation des savoirs au sein de lois scientifiques et de
modèles mathématiques, le passage de l'approximatif
à la rigueur se traduit par d'innombrables pertes. Le champ
se rétrécit considérablement et souvent le
modèle se révèle trop rigide pour rester longtemps
adéquat. Cela ne veut pas dire que la science doive renoncer
à proposer des lois, mais elle doit en permanence, pour la
critique de ces lois et pour la recherche de nouvelles lois, faire
un large appel à l'heuristique libre, à l'imagination
et au rêve. En réalité, les lois se proposent
spontanément, si l'on puis dire, mais nous simplifions ici
la formulation. La Nature formalisée par la science ne renvoie
donc pas plus que la Seconde Nature à une Vérité
absolue ou en soi, puisque, comme les contenus de Seconde Nature,
elle résulte de la compétition darwinienne entre contenus
de conscience et n'est donc jamais figée. Elle est seulement
plus générale et s'appuie sur des faits expérimentaux
qui, tout en nécessitant d'être, eux-aussi, relativisés,
présentent des fondations plus solides pour la construction
d'une neuro-épistémologie critique que ne le sont
les « faits " observés empiriquement par des individus
dépourvus d'appareils rigoureux de vérification.
La neuro-épistémologie
à la lumière du darwinisme neural
Ceci
posé, en quoi ce qui précède peut-il autoriser
à parler de neuro-épistémologie comme le fait
Gerald Edelman ? Il faut pour le comprendre revenir à la
façon dont il se représente la formation et le rôle
de la conscience, c'est-à-dire à sa théorie
du darwinisme neural. Nous avons vu que pour lui le cerveau est
organisé en un très grand nombre de modules distincts
mais néanmoins interconnectés (par la réentrance).
Certains ont été acquis par l'espèce et sont
donc transmis dès la naissance à partir de l'architecture
du cerveau définie par la coopération de différents
gènes. D'autres résultent du mécanisme général
de « reconnaissance de formes », évoqué
ci-dessus, par lequel le cerveau dès le stade embryonnaire
établit des catégories au sein des informations endogènes
et exogènes perçues par les sens. Un point essentiel,
sur lequel Edelman insiste, concerne la redondance (appelée
dégénérescence dans le vocabulaire scientifique)
entre ces modules. Le terme signifie que des modules différents
peuvent représenter plus ou moins approximativement la même
forme. Ceci est particulièrement évident au sein des
cortex visuels et auditifs. Ainsi est assurée la variation
ou variabilité dans les représentations, autrement
dit un Générateur de diversité (GOD pour les
évolutionnistes, soit Generator of Diversity !), permettant
à la compétition darwinienne entre modules de s'exercer.
Edelman,
dans la description du cerveau qu'il donne en introduction à
Second Nature, évoque aussi ce qu'il appelle des
« centres de valeurs ». Ceux-ci n'ont rien à
voir avec les valeurs morales. Le mot désigne les aires cérébrales
capables de diffuser dans l'ensemble du cerveau puis de l'organisme
des neurotransmetteurs génériques, incitatifs ou inhibiteurs,
qui renforcent les réactions globales de l'organisme. Ainsi
en est-il de l'adrénaline, qui dans la plupart des espèces,
contribue à mobiliser les ressources physiques de l'individu
face à un danger. On retrouve là un mécanisme
courant dans tous les réseaux de neurones formels, caractérisant
ce que l'on appelle les processus de récompense. Le livre
évoque enfin, pour compléter ce bref recensement,
les neurones moteurs et plus généralement l'appareil
sensorimoteur, qui permet à chaque organisme de s'inscrire
dans son éconiche et de le modifier. Chez l'homme moderne,
cet appareil sensorimoteur est complété par les machines
et instruments produits par la technologie.
Ces
divers éléments constitutifs de la complexité
du corps en situation contribuent ainsi, selon l'hypothèse
du neuro-darwinisme, à l'élaboration de faites de
conscience plus ou moins élaborés. Le neuro-darwinisme
est évidemment l'antichambre méthodologique de la
neuro-épistémologie(2).
Second
Nature ne manque pas en effet, en prélude à la
réflexion sur la neuro-épistémologie, de rappeler
la théorie de la conscience qui est celle d'Edelman et de
beaucoup de neuro-scientifiques matérialistes. Nous l'avons-nous
même souvent évoquée et défendue dans
des articles et ouvrages précédents. Rappelons la
ici très brièvement. L'organisme doté d'un
système nerveux central situé dans le corps, le corps
lui-même étant situé dans son éconiche,
constitue un ensemble évolutionnaire aux millions de modules
en interaction. Inévitablement, il en émerge des états
de conscience primaire, c'est-à-dire conscience de soi dans
son environnement mais non conscience d'être conscient. Edelman
reconnaît à ce sujet que de tels états sont
présents chez la plupart des animaux supérieurs. Mais
comme ceux-ci manquent du langage, ils ne sont pas capables de se
représenter à eux-mêmes en tant que sujets conscients.
Ils ne peuvent pas non plus construire de modèles visant
le passé ni le futur dans lesquels ils se positionneraient
comme acteurs. Ils ne peuvent donc pas élaborer des stratégies
de survie à long terme. Edelman rappelle à ce sujet
que, pour lui, le passé et le futur n'existent pas en soi.
Ce sont des constructions utilisant des mots, autrement dit des
modèles informationnels, avec lesquels un modèle du
soi, lui-même exprimé par le langage, peut être
mis en interaction.
Edelman
est donc conduit, ce qui est devenu classique depuis quelques années
chez les neuroscientifiques matérialistes, à distinguer
la conscience primaire et la forme plus « évoluée
» de conscience, dite supérieure, qui en émerge
au sein des cerveaux disposant d'une complexité supplémentaire.
C'est grâce à cette complexité neurale supplémentaire
que de nouveaux modules eux-mêmes redondants sont apparus
pour désigner le soi et bien d'autres concepts reprenant
au second ou au troisième degré des « formes
» identifiées par la conscience primaire. Quel est
le rôle fonctionnel de cette conscience supérieure
? Celui de la conscience primaire n'est évidemment pas discutable.
Elle permet à l'animal d'acquérir une représentation
globale du monde, au lieu d'être déterminé par
des évènements différents survenant sans ordre
apparent. Par contre, sur le rôle fonctionnel de la conscience
supérieure, les opinions diffèrent encore.
Comment
la conscience supérieure peut devenir causale
Edelman,
on le sait, rejoint les neuroscientifiques pour qui la conscience
supérieure n'est jamais causale. Autrement dit, il refuse
le concept de libre-arbitre, grâce auquel les spiritualistes
réintroduisent le dualisme. Cependant, il ne veut pas faire
de la conscience supérieure un simple épiphénomène
dont la survivance au sein de l'évolution ne s'expliquerait
pas. Dans un développement trop court et un peu confus, il
en fait un indicateur "nous" (us) permettant de nous rendre
compte de certains de nos états et de les signaler par le
langage. Mais dans ce cas quel est ce "nous"? Nous pensons
qu'ici, Edelman s'enferme dans une impasse. Il ne peut se débarrasser
d'une image du Moi constituant une espèce de chef d'orchestre
au sommet du cerveau. Il n'insiste pas assez sur la construction
du Moi résultant de l'interaction de l'individu avec les
autres individus grâce au langage et aux artefacts développés
à l'intérieur des sociétés.
On
pourrait expliquer d'une façon très simple pourquoi
les individus humains ont hérité de l'évolution
la capacité d'exprimer les états dominants de leur
conscience primaire à travers le langage et en les attribuant
à un Moi supposé causal, c'est-à-dire supposé
doté de libre-arbitre. C'est parce que le Moi inconscient,
le seul qui soit causal, peut ainsi faire part de ses états
internes aux autres membres du groupe afin d'y recruter des alliés.
Les animaux font d'ailleurs cela avec moins de sophistication quand
ils expriment des émotions par des cris ou gestes. Ceux-ci
sont destinés au groupe, pour provoquer des réactions
collectives venant à l'aide de l'individu signaleur.
Prenons
un exemple. Circulant en forêt, je perçois inconsciemment
la présence d'un prédateur et, toujours inconsciemment,
je m'en écarte. Mon Moi inconscient a dans ce cas pris seul
la bonne décision. Cependant, si quelques instants plus tard,
ma conscience supérieure est avertie (par réentrance)
de ce qu'a décidé ma conscience primaire et en avertis
le groupe par un discours adéquat ( "j'ai décidé"
de m'éloigner de ce fourré où "je pense"
que se trouve un prédateur), les autres individus du
groupe peuvent comprendre immédiatement le signal de danger
et y réagir adéquatement. Réagir signifie en
ce cas que la conscience primaire de chacun d'eux comprend inconsciemment
le message et prend immédiatement les mesures adéquates.
Mais réagir signifie aussi que le Moi collectif ainsi formé
par le langage partagé des consciences supérieures
renforce dans chacun des organismes individuels les actions destinées
à protéger non seulement les individus considérés
isolément, mais l'ensemble du groupe se comportant alors
en super-organisme doté d'une conscience primaire (voire
supérieure). Pour être complet, on ajoutera que l'existence
d'une conscience supérieure individuelle s'exprimant par
le verbe n'est pas inutile à la survie de l'individu. Même
si je suis seul face au danger, le fait que je me dise (par la voix
intérieure de la conscience supérieure) "il
y a là un danger" peut aider le Moi inconscient
à mieux mobiliser ses ressources, notamment en déclenchant
l'action de ce que Edelman appelle les centres de valeur du cerveau
- sécrétion d'adrénaline par exemple.
On
peut alors considérer que le Moi conscient individuel serait
la façon dont une représentation d'un Moi générique
construite au sein des collectivités dotées de langage
s'incarnerait et se spécifierait au sein de l'individu particulier,
grâce aux échanges sociaux et notamment grâce
à l'éducation – le tout évidemment à
l'occasion de compétitions darwiniennes permanentes, tant
dans le cerveau individuel que dans ce que l'on pourrait appeler
le cerveau collectif. A ce moment, le Moi individuel s'exprimant
au sein de la société et représentant une variante
d'un Moi collectif plus général, pourrait sinon redevenir
à lui seul causal, du moins contribuer à l'émergence
d'une action causale. Ses évolutions commanderaient les organes
effecteurs de la société ou plus précisément
celles des individus qui manipulent les organes effecteurs. Or ceux-ci,
contrairement aux états de conscience supérieure individuels,
sont directement en prise sur le monde. Il devient donc productif
de s'interroger par l'épistémologie sur la valeur
quant à la survie des connaissances du monde que génèrent
de tels Moi collectifs et sur les rapports que ces connaissances
peuvent avoir avec une supposée vérité. Si
elles s'auto-proclament vraies, relativement ou absolument, elles
n'en auront que plus de force persuasive dans la compétition
entre les connaissances et entre ceux qui les hébergent.
Les
neuro-mèmes
Nous venons de le voir, l'hypothèse du Moi collectif découlant
d'une véritable conscience collective produite par l'interaction
des individus dans un groupe n'est pas prise véritablement
en considération par Edelman, qui reste fondamentalement
un « neurologue de l'individu » . Elle permettrait pourtant
de redonner de la consistance aux mèmes, traités dédaigneusement
par notre auteur. Certes, si l'on considère les mèmes
comme des informations désincarnées voltigeant et
se reproduisant tels des virus informatiques au sein des réseaux
de communication modernes, on ne voit pas comment ils peuvent contribuer
à l'enrichissement du cerveau au travers des processus du
darwinisme neural.
Mais
les mèmes ne sont pas seulement des systèmes d'informations
ou programmes d'instructions externes. Ils se traduisent nécessairement,
dès qu'ils ont pénétré dans un cerveau
doté de capacités langagières, par de nouveaux
modules neuraux entrant en compétition avec les millions
d'autres modules constituant le cerveau global. On retrouve là
l'approche dite de la neuro-mémétique défendue
notamment par le britannique Robert Aunger(3).
En ce cas, rien n'interdit de dire que le Moi puisse lui-même
être le produit d'un conflit arbitré en permanence,
selon la force des informations en entrée dans les réseaux
formels neuronaux, entre mèmes de provenance extérieure
et modules hérités ou acquis lors d'expériences
comportementales antérieures. Ajoutons que cette hypothèse
permet de mieux comprendre la question à laquelle se heurte
souvent les méméticiens « non neuronaux »
: pourquoi certains mèmes réussissent-ils à
s'implanter chez certains individus et sont ils radicalement rejetés
par d'autres ? Pour y répondre, on parlera par image d'une
question de résistance de terrain. Nous avons évoqué
à ce sujet (1) un phénomène
très voisin, celui de la façon dont le système
immunitaire repousse certains antigènes et succombe au contraire
devant d'autres.
Gerald
Edelman n'approfondit pas non plus, tout au moins dans Second
Nature, la question délicate résumée par
le concept de noyau dynamique et d'activité intégrative
(Dynamic Core). Il se borne à constater que, dans
les cerveaux sains, la conscience n'est pas dissociée, tout
au moins dans l'instant présent. Elle est unitaire. Ceci
est vrai qu'il s'agisse de la conscience primaire ou de la conscience
supérieure. Le cerveau parait capable de réaliser
à tous moments une seule et unique synthèse résumant
les résultats de la compétition darwinienne incessante
entre lesquels s'affrontent les modules neuronaux conscients et
inconscients. Ainsi le rapporteur d'un congrès animé
peut résumer en un compte-rendu clair les résultats
des débats. Mais quel est le mécanisme qui permet
à tout moment l'expression d'un état unique de conscience
? (On parle aussi du problème du « binding »).
Où et comment se produit ce phénomène essentiel
à la compréhension de l'unité du moi conscient
individuel ? On sait que la question n'est pas résolue actuellement.
Gerald Edelman fait cependant à ce sujet une observation
à laquelle nous avons été attentifs.
Il
explique que pour comprendre le fonctionnant du noyau dynamique
et la génération d'états de conscience unitaires,
il est pratiquement impossible aujourd'hui d'expérimenter
chez l'animal vivant et moins encore chez l'homme. Il faudrait de
toutes façons sans doute descendre bien au-delà de
l'observation des neurones individuels, afin d'observer le fonctionnement
corrélé de milliards de cellules – et de molécules
chimiques - appartenant au corps dans lequel le cerveau est situé.
Par contre, selon Edelman, on peut espérer que l'étude,
bien plus facile à mener, de la façon dont des états
de conscience primaire émergent chez les robots pourrait
nous donner quelques pistes – ceci même si l'on découvrait
que les robots acquièrent des consciences bien différentes
des nôtres, comparables à ce que pourraient être
des consciences d'extraterrestres(4).
Pour
conclure sur la neuro-épistémologie...
Finalement, si nous voulions terminer cette brève recension
par un retour à la question de la neuro-épistémologie,
que retiendrons nous du livre ? Nous pouvons le résumer en
quelques mots. Les connaissances, qu'elles soient embodied
dans le corps ou embedded dans l'éconiche, sont
toujours relatives, partielles et en compétition darwinienne
permanente. Il en est de même des Vérités auxquelles
on prétend obstinément les rattacher. Ce relativisme
est évidemment lui-même relatif, selon notamment que
les connaissances font appel à de vastes systèmes
de représentations collectives aussi différents que
les mythologies d'un coté, les théories scientifiques
d'un autre. Les Vérités scientifiques elles-mêmes
sont dépendantes des cerveaux et de l'état de maturation
qu'ils atteignent au fur et à mesure de l'évolution.
Il n'est pas exclu, nous l'avons vu, que de super-robots intelligents
puissent un jour se représenter le cosmos, la vie et la conscience,
en termes scientifiques, certes, mais de façon bien différente
de la façon dont nous le faisons nous-mêmes.
Quoi
qu'il en soit, les connaissances, la façon de les produire
(et la réflexion épistémologique ou mythologique
en découlant) sont nombreuses et différemment convaincantes
ou conquérantes. Gerald Edelman, pour ce qui le concerne,
a choisi depuis toujours son camp. C'est celui de la science et
de la philosophie des sciences. Ainsi faisons nous aussi pour notre
part.
D'autres, pour des raisons qui leur sont propres, restent réfractaires
au discours scientifique et préfèrent celui des religions.
C'est leur droit, évidemment. Qu'ils croient à Dieu
ou à Diable ne nous intéresse qu'à titre documentaire.
Mais qu'ils ne se mêlent pas de nous imposer leur point de
vue. Gerald Edelman, dans son livre, ne s'exprime pas avec cette
franchise. Nous savons cependant que c'est là sa conviction
philosophique profonde. Salut donc à lui.
Notes
(1) J.P. Baquiast. Pour
un principe matérialiste fort, Ed J.P. Bayol 2007
(2) On observera que le darwinisme neural, sans
être rejeté radicalement par tous les chercheurs en
neuro-sciences, ne suscite pas partout le même soutien enthousiaste.
Le rival de Gerald Edelman, Francis Crick, avait parlé de
« neuro-edelmanisme ». On fait valoir par exemple le
rôle actif que joue le jeune individu dans le choix des informations
qu'il reçoit et la manipulation de son environnement. Mais
n'y a-t-il pas là une résurgence d'une sorte de finalisme
s'en prenant à son ennemi héréditaire, le darwinisme.
Plus sérieusement, on veut évoquer aussi la coopération
qui s'établit entre les neurones et les autres cellules du
corps décrite notamment par ce que Gilbert Chauvet désigne
du terme de « physiologie intégrative ». Quoi
qu'il en soit, nous ne voyons pas là de raisons sérieuses
pour remettre en cause le darwinisme neural et refuser d'y voir
le mécanisme générateur des émergences
globales que sont les comportements et, plus particulièrement,
les différentes formes de conscience.
(3) Voir notre recension de son ouvrage "The
Electric Meme
"
(4) Nous observons avec plaisir à ce
sujet que Second Nature consacre tout un chapitre à la réalisation
de ce que l'auteur appelle des « brain-based devices
» Il s'agit d'un programme de recherche conduit au sein du
Neurosciences Institute qu'il préside et aboutissant à
la série des robots «Darwin » (voir http://www.me.vt.edu/Robocup/Site/Home.html).
Ceux-ci ne sont pas aussi originaux que le dit Edelman. Ils correspondent
en fait à ce que l'on appelle ailleurs des systèmes
cognitifs ou des robots conscients. Gerald Edelman admet que les
prototypes les plus évolués de cette série
peuvent commencer à héberger des formes locales de
conscience primaire, avec la manifestation d'intentions à
partir de contenus de mémoires (ou connaissances) résultant
de leur interaction avec leur environnement et résumant les
acquis de leurs comportements passés. Il ne pense pas que
ces engins puissent prochainement héberger des consciences
supérieures significatives, tant du moins que leur complexité
ne sera pas comparable à celle d'un cerveau même primitif.
Mais il ne considère absolument pas que l'objectif soit à
rejeter. On sait que les roboticiens sont plus optimistes que Gerald
Edelman puisqu'ils comptent sur des progrès rapides dans
la miniaturisation et l'efficacité des composants. Ceci permettra
de doter les robots autonomes de mémoires aussi riches que
les 100 milliards de neurones du cerveau humain. C'est donc peut-être
grâce à de tels robots, faisant appel à des
millions ou centaines de millions d'agents, que l'on comprendra
mieux le mécanisme du "binding".