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Michel
Cassé est astrophysicien, directeur de recherche au
Commissariat à l’Energie Atomique. Il a écrit
de nombreux ouvrages scientifiques et de vulgarisation dont
on trouvera une liste résumée dans cette page
de la FNAC http://www3.fnac.com/item/author.do?id=66365
AvVoici
un étrange livre, bien peu attendu de la part d’un
éminent astrophysicien que ceux ne le connaissant pas pourraient
croire enfermé dans le monde austère des modèles
d’univers aux mathématiques ésotériques.
Mais pourquoi refuser aux cosmologistes le droit à l’émotion
et à l’expression poétique. Nous-mêmes
profanes acceptons bien de rêver devant un ciel nocturne peuplé
d’étoiles à l’infini. Lorsque nous apprenons
que ces étoiles ne sont que l’avant-garde visible de
100 milliards d’analogues dans notre galaxie et qu’il
y aurait cent milliards d’autres galaxies au sein de l’espace-temps,
n’éprouvons-nous pas une émotion encore plus
forte ? Il arrive même à certains, plus rares certes,
de rêver en considérant ce que pourrait être
un univers « tourbillonnant » dans un espace de Calabi-Yau,
ce jusqu’à une ultime contraction suivie d’une
nouvelle expansion(1).
La difficulté avec ce genre d’évocations poétiques
est de requérir des lecteurs relativement informés.
Il se peut que la plupart des allusions auxquelles se livre Michel
Cassé dans Lambda en laissent un certain nombre sur le bord
de la route. Certes, il fournit de nombreuses références
en notes, mais celles-ci sont sans explications. Seuls sans doute
les fous de savoir les utiliseront pour compléter leur information.
Ceci dit, on peut supposer que dans ce nouveau livre, Michel Cassé
n’a pas voulu faire œuvre de vulgarisation, comme il
sait si bien le faire par ailleurs. Il a sans doute voulu, à
l’occasion d’une synthèse brillante mais en partie
implicite des hypothèses récentes de la cosmologie
théorique, montrer aux lecteurs qu’il existait un monde
perceptible, non par les sens ni même par l’esprit logique,
mais par l’imagination (ou la sensibilité) poétique.
Ainsi seraient ils incités à s’instruire plus
en profondeur.
Une telle recherche d’information ne serait en effet pas inutile.
Combien de personnes en sont restés aux hypothèses
du Big Bang et des Trous noirs ? Peu s’imaginent que la matière
visible ne représente que quelques pour cents de la matière
dite noire. Peu encore ne soupçonnent que l’héroïne
du livre, l’énergie noire dite aussi Lambda, force
d’expansion accélérée, écartera
les galaxies, dans quelques milliards ou trilliards d’années,
de telle façon que les futurs habitants de l’une de
ces galaxies contempleront un ciel noir et vide à la place
du ciel étoilé que nous évoquions en introduction.
Entendre un scientifique respecté faire de ces questions
matière à évocation poétique, en en
parlant comme Ronsard le faisait de la rose, ne peut qu’inciter
à une saine curiosité.
Une
manifestation de la spiritualité matérialiste
Au
delà de son contenu de connaissances scientifiques, nous
sommes tenté de voir dans le livre de Michel Cassé
une manifestation de la spiritualité matérialiste,
qui n'est pas faite de certitudes tirées des Ecritures mais
de questions sur ce qu'elle est. Que sait un
astrophysicien face à sa discipline? Que pense-t-il ? Quels
sont ses doutes ? Et lorsque non sans malice il discourt avec Rimbaud
et Ponge son propos n’est pas de faire le point sur ce que
l’on sait en astrophysique mais de montrer qu’il y a
beaucoup à savoir et que les questions et interrogations
restantes sont immenses. De
la même façon Jean Rostand dans son " Carnets
d’un biologiste " s’interrogeait sur sa discipline,
exposait ses doutes et ses certitudes mais ne décrivait à
aucun moment la bio-génétique dont il fut un pionnier.
Dans
Lambda, on trouve sous-jacente la question fondamentale de la globalité
: l'auteur montre que la science, toute autonome et rigoureuse qu’elle
soit, est écrite et pensée par des hommes dont les
référents sont dans la culture humaine, donc aussi
dans les rêves, la poésie, le langage. Ce
livre semble dire : faisons de la place à l’imagination,
faisons de la place à la poésie qui contourne notre
raison raisonnante et en cela nous déconcerte, faisons de
la place à la rêverie car ce sont de magnifiques et
indispensables instruments de la pensée et par là-même
de la science. Il fait plus que cela. A l’occasion d’une
synthèse brillante mais en partie implicite des hypothèses
récentes de la cosmologie théorique, il veut montrer
aux lecteurs qu’il existe un monde perceptible, non par les
sens ni même par l’esprit logique, mais par l’imagination
ou la sensibilitépoétique. C'est finalement
une expérience, le texte personnel et libre d’un scientifique
qui parle de son art et de sa pratique.
Réalisme ou non-réalisme?
Nous
aimerions cependant, à l'occasion de ce livre et puisque
nous avons virtuellement Michel Cassé en interlocuteur, lui
poser quelques questions, qui seront peut-être développées
dans un entretien ultérieur. Ainsi il évoque (bien
qu’avec prudence) la mal nommée théorie des
Cordes ou l’hypothèse du Multivers sans préciser
que d’autres cosmologistes tel Christian Magnan préfèrent
les laisser au rayon de la métaphysique scientifique(2).
Que pense-t-il lui-même la plausibilité de ces hypothèses
extrêmes? Au delà de cela, comment se positionne-t-il
dans le débat déjà ancien du réalisme
et du non réalisme? A ses yeux, le monde décrit par
le langage humain, que ce langage soit poétique, littéraire
ou scientifique, existe-t-il réellement, c’est-à-dire
indépendamment de l’observateur-descripteur et ce de
façon bien déterminée ? Au contraire, considère-t-il
que ce monde est construit par l’évolution des êtres
vivants (et aussi des structures matérielles) en interaction
avec un monde infra-matériel (disons le vide quantique pour
simplifier) non déterminé avant d’avoir été
« observé ». Dans le premier cas, nous pourrions
dire qu’il est réaliste et dans le second, «
constructiviste ».
Pourquoi cette question ? Parce que l’hypothèse (ou
paradigme) constructiviste donnerait selon nous plus de poids à
sa propre reconstruction poétique du monde que le paradigme
réaliste. En effet, pour les réalistes, la description
doit se rapprocher de plus en plus fidèlement d’un
réel pré-existant. Le modèle scientifique expérimental
est alors plus rigoureux que le modèle poétique. Celui-ci,
malgré sa beauté, risquerait d’éloigner
inutilement le sujet du but à atteindre. Dans le paradigme
constructiviste au contraire, toute description possède une
valeur de construction. L’hypothèse poétique,
comme celles de l’imagination en général, fait
apparaître de véritables nouveautés qui, du
fait d’être dites, deviendraient des « vérités
» relatives ou intermédiaires, à condition d’être
reprises et amplifiées par des entités évolutionnaires
capables de les intégrer dans leurs comportements exploratoires
ultérieurs.
S’engager dans le débat « réalisme/non
réalisme » suscite des questions plus fondamentales
encore. En lisant Michel Cassé, comme en lisant tout autre
astrophysicien de sa qualité, on ne peut que poser la question
classique en psychanalyse du « Qui parle ? ». Mais il
ne faut pas la limiter au discours personnel de l'auteur. Il faut
l’étendre au discours scientifique plus général
qu’il retranscrit. Comment un primate humain apparu depuis
quelques centaines de milliers d’années seulement peut-il
se trouver doté d'un cerveau qui construit – de lui-même
ou par l’intermédiaire du cerveau collectif auquel
il participe – des modèles de l’univers cosmologique
ayant un minimum de pertinence, s’étendant sur des
milliards d’années de notre temps – voire incluant
des multivers, espaces de Calabi-Yau et autres exotismes ?
Les spiritualistes répondront : parce qu’un Dieu situé
au dessus de lui inspire ledit primate. Les matérialistes,
comme l’auteur de cette note, préféreront se
référer au constructivisme. L’homme élabore
en évoluant de vastes hypothèses sur le monde qui,
jusqu’à être démenties par l’expérience,
contribuent à édifier un univers émergent.
Les lois fondamentales qu'il y découvre ont été
déterminées par les premiers choix initiaux, ceux
de la toute première particule matérielle apparue
aléatoirement au cours d'une fluctuation elle-même
aléatoire du vide quantique(3).
L'homme, rien qu'en existant, exprime et s'il est doué
de parole, verbalise les lois de cet univers particulier qui l'a
généré. De même les termites construisent
des termitières jusqu’aux limites de résistance
des matériaux confrontés à la force de la pesanteur.
Ils se comportent comme s'ils avaient étudié Newton
dans le texte.
Les
termites ne génèrent pas de modèles explicites
de leur monde physique, exceptées évidemment chacune
des termitières particulières qu'ils construisent.
Mais les cerveaux des humains en sont devenus capables. Grâce
à des neurones spécialisés observant le fonctionnement
du cerveau global, ils peuvent fabriquer de véritables images
du cosmos, un cosmos non pas tel qu'il serait en soi mais tel qu'ils
le vivent. Au demeurant, la nature physique ne fait-elle pas un
peu la même chose? Pindare, dans la veine poétique
de Michel Cassé, aurait pu dire que, de la même façon,
l’eau du lac reflète (construit) l’image des
nuages qui passent, ceci parce qu'il y a des nuages et parce qu'il
y a un lac(4).
Notes (1)
Nous procédons ici comme le fait Michel Cassé dans
son livre, par allusion, c’est-à-dire de façon
un peu frustrante pour le lecteur. Notre propos évoque un
scénario dit du « slingshot » ou de
la fronde présenté par l’astrophysicien italien
Cristiano Germani lors d’une récente conférence
organisée par l’Université du Sussex. Voir NewScientist,
8 septembre 2007, p. 12. Ce scénario rendrait inutile l’hypothèse
du Big bang et peut-être celle de l’inflation. Elle
pourrait être testée par le prochain satellite européen
Planck, conçu pour examiner le rayonnement cosmologique micro-onde
(CMB) d’une façon plus détaillée que
celle actuellement permise par la sonde américaine Wilkinson.
Pour les spécialistes, voir http://arxiv.org/abs/0706.0023The Cosmological Slingshot Scenario: Myths and Facts, Cristiano
Germani & al.
(2) Désignons par métaphysique
scientifique, non de la métaphysique philosophique, mais,
au sens originel, simplement des hypothèses qui sont invérifiables
en l’état actuel de l’instrumentation.
(3) Voir notre article "Pourquoi
les lois fondamentales de la physique paraissent-elles ajustées
pour permettre la vie et la conscience ?"
(4)
Pindare, qui savait beaucoup de choses, ne savait pas qu'en fait
c'est notre cerveau qui constuit l'image des nuages. Mais encore
faut-il qu'il y ait une organisation spécifique de photons
à percevoir