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1er août
2008 Présentation
et commentaires par Jean-Paul Baquiast
The
Black Hole War
The
Black Hole War
My battle with Stephen Hawking to make
the world safe for quantum mechanics Par
Leonard Susskind
Little,
Brown and Company 2008
Leonard
Susskind est professeur de Physique théorique à
l'Université de Stanford.
Il
a écrit deux autres ouvrages de présentation
de la cosmologie moderne et de la théorie des cordes:
- The Cosmic Lanscape
- String theory and the illusion of Intelligent Design. Il
est membre de l'académie nationale des sciences américaine
La
physique théorique, quel intérêt ?
Pourquoi
jugeons-nous utile, bien que n'étant en rien physicien théoricien
ni accointé avec aucun d'entre eux, d'essayer dans cette
revue de vous faire participer aux discussions agitant périodiquement
la communauté des susdits et auxquelles la presse fait régulièrement
écho ? Par physique théorique, nous désignons
celle qui se situe (pour le moment) bien en amont des possibilités
expérimentales, bien en deçà même des
capacités intuitives de notre imagination courante et qui
ne s'exprime que par des formules mathématiques accessibles
au mieux à quelques centaines de personnes dans le monde.
Une
première réponse à cette question concerne
le jugement que nous pouvons porter sur le fonctionnement de notre
cerveau. Ceci intéresse tous ceux qui réfléchissent
à la physiologie de cet organe ainsi qu'aux images du monde
élaborées par lui et dont certaines, mais pas toutes,
affleurent au niveau de nos représentations conscientes puis
de nos discours. Comment un appareil neurologique couplé
à des organes sensoriels et moteurs ayant été
sélectionnés par l'évolution pour distinguer
des proies et des prédateurs dissimulés dans la brousse
en arrive-t-il à imaginer des entités dont nous risquons
de n'avoir jamais connaissance directe ou indirecte et que cependant
nous estimons scientifiquement crédibles, au contraire de
purs produits de l'imagination mythologique ?
Les
physiciens théoriciens répondront, si nous comprenons
bien le sens du message délivré par le livre de Susskind
présenté ici, que les cerveaux ordinaires ont besoin
d'être « recâblés » pour pouvoir
se représenter des réalités du monde contre-intuitives
mais néanmoins aussi solides que celles résultant
de la perception ordinaire. C'est le cas du principe de superposition
selon lequel une entité physique peut être vue de deux
façons différentes, comme une onde et une particule.
Mais pourquoi les cerveaux des pères de la physique quantique
ou de la relativité générale ont-ils pu, sans
être précédemment recâblés, concevoir
de telles représentations de la réalité ? Sans
doute parce qu'ils étaient câblés de naissance
d'une façon leur permettant de distinguer des patterns significatifs
dans la jungle des résultats expérimentaux de leur
époque. Les physiciens théoriciens d'aujourd'hui sont
certainement aussi câblés de la même façon,
et de naissance, puisqu'ils ont pu s'intéresser à
des questions que leur milieu original ne les prédestinait
pas à étudier. C'est le cas de Léonard Susskind
qui a commencé, sauf erreur, sa vie professionnelle comme
ouvrier soudeur.
Partant
de cette hypothèse, on en arrive à considérer
que les modèles de la physique théorique sont importants
pour notre compréhension du monde, même si nous ne
rentrons pas dans le détail des formules mathématiques
permettant de les élaborer. Ils obligent nos cerveaux insuffisamment
câblés à se recâbler afin de comprendre
un environnement qui n'est plus celui de la jungle primitive mais
celui de notre monde actuel. Cet environnement, né des développements
des nouvelles technologies scientifiques, nous concerne –
nous pourrions presque dire nous menace – aussi directement
que le faisait celui de la jungle primitive. Prenons l'exemple du
futur LHC qui pourrait éventuellement produire, par collisions
entre particules, des états de la matière certes fugitifs
mais de masse (ou d'énergie) jusque là inconnue sinon
inexistante dans le système solaire. Il sera bon pour tirer
partie de ces expériences d'avoir en l'esprit le modèle
encore théorique du trou noir élaboré depuis
des décennies pour expliquer ce qui se passerait dans un
espace-temps où la masse s'accroîtrait infiniment.
Il sera bon aussi de rapprocher ce que l'on pourra observer au sein
du LHC avec les évènements violents que les astronomes
observent au cœur des galaxies et qu'ils ont interprété
grâce au modèle du trou noir.
Ainsi,
le grand public qui ignore les particularités des trous noirs
et les physiciens théoriciens qui se donnent le mal d'essayer
de recâbler les cerveaux afin qu'ils puissent s'y intéresser,
contribuent-ils à l'élaboration d'un monde nouveau.
Il sera peuplé d'entités biologiques (nos corps et
nos cerveaux) capables de concevoir et utiliser les instruments
de plus en plus sophistiqués apparus dans le cours d'une
évolution technologique s'étant depuis quelques décennies
superposée à l'évolution biologique et sociétale.
Les physiciens théoriciens contribueront ainsi à l'
« émergence » progressive d'un monde ou les trous
noirs et tout ce qu'ils impliquent deviendront une réalité
objective. Il ne s'agira pas d'une réalité objective
en soi, au regard d'un grand observateur situé au dessus
des réalités subjectives. Il s'agira d'une réalité
objective pour les sociétés anthropotechniques qui
sont en train de se mettre en place sur Terre et qui, sait-on, dans
quelques décennies ou siècles, pourront s'étendre
dans un univers en partie façonné par elles, directement
ou par instruments interposés.
Cette
évolution des cerveaux se produisant en parallèle
des évolutions technologiques et intéressant l'univers
microscopique atomique et subatomique a commencé au début
de notre ère, lorsque certains philosophes grecs avaient
fait l'hypothèse théorique, hors de toute expérience,
que la matière était constitué de briques élémentaires,
les atomes. Leur cerveau était certainement câblé
de façon extraordinaire pour qu'ils puissent s'arracher aux
descriptions des 4 éléments de la nature en vigueur
de leur temps. Ensuite, d'autres cerveaux ont imaginé, avant
toute expérience concluante semble-t-il, que des particules
élémentaires, identifiées ensuite comme les
baryons (protons et neutrons) et les électrons, contribuaient
à la constitution de l'atome. On peut considérer que
le saut qualitatif consistant à supposer que toutes les particules
se comportent, selon le mode d'observation, soit comme des ondes
soit comme des particules, n'a pas non plus été le
résultat d'une déduction à partir d'expériences
dont les résultats ne s'expliquaient pas dans la physique
de l'époque, mais d'une induction vérifiée
ensuite seulement par un affinement des expériences.
Pour
prendre une image que ne désavouerait pas, espérons-le,
Léonard Susskind adepte de cette méthode, les marins
de tous temps ont traité de façon différente,
dans leurs navigations, les crêtes des vague (les plus dangereuses
pour eux) et les ondes longues de la houle, sans imaginer le concept
de la superposition onde-particule dont ils ressentaient pourtant
tous les jours les effets. Aucun de leurs cerveaux ne leur avait
permis d'identifier une présentation de ces phénomènes
(dualité onde-particule) qui aujourd'hui s'impose systématiquement.
Il a fallu attendre les hypothèses, d'abord théoriques
puis ensuite vérifiées expérimentalement, de
ceux qui s'étaient efforcés d'analyser les bizarres
évènements produits par un rayon lumineux traversant
les fentes de Young pour en arriver à conceptualiser le concept
de superposition d'état et imaginer qu'il puisse décrire
en profondeur bien d'autres mécanismes naturels.
Si
pourtant, ce concept avait été vulgarisé et
utilisé dans la vie courante, il aurait permis depuis longtemps
aux décideurs politiques et à chacun d'entre nous
de considérer qu'il n'existe pas de phénomènes
en soi, intangibles, non plus qu'il n'existe de personnalités
figées dans un comportement dominant. Dotés de l'ancien
câblage, nous considérons que telle personne est pour
nous soit un ennemi, soit un ami, mais pas les deux. Le comportement
de la Russie lors de la crise actuelle dans le Caucase est présenté
par les Américains comme ressuscitant la guerre froide, parce
que cette présentation leur permet de remobiliser leur potentiel
militaire en Europe. Pour les hommes politiques européens
voulant ménager les possibilités d'accords commerciaux
avec les Russes, il faut présenter ce pays comme devenu tout
à fait proche des principes démocratiques chers à
l'Europe. Mais les diplomates européens, dont le cerveau
est câblé différemment de celui des hommes politiques,
de quelque côté qu'ils se trouvent, savent bien que,
pour trouver les bases de la nécessaire coopération
euroasiatique, il faudra considérer la Russie, nouveau chat
de Schrödinger, comme susceptible de se présenter sous
des états différents selon les instruments avec lesquels
on se propose d'interagir avec elle. Malheureusement, lorsque les
diplomates proposent d'appliquer cette méthode, ils sont
traités de « capitulards » au lieu d'être
félicités pour les avancées conceptuelles permises
par leurs cerveaux.
Un
des pères de la théorie des cordes
Léonard
Susskind a été, sinon le plus connu, du moins l'un
des pères de la théorie des cordes, si décriée
par le fait qu'elle repose sur des hypothèses paraissant
hors de portée des vérifications expérimentales
modernes(1).
Ces
hypothèses et leur discussion ne s'expriment que par des
formulations mathématiques inaccessibles aux profanes, comme
nous l'avons rappelé. Mais leur traduction dans le langage
courant, même approximative voire inexacte, nous oblige à
regarder le monde autrement que nos cerveaux câblés
à l'ancienne nous incite à le faire. Imaginer qu'il
n'existe pas de particules en soi, descriptibles par des propriétés
intangibles, mais des états différents, selon les
masses et énergies impliquées, d'une entité
unique dite corde, imaginer que cette particule-corde, sous certaines
conditions, pourrait être étendue au confins de l'univers,
nous oblige à considérer notre monde macroscopique
autrement que nous le faisons aujourd'hui, avec nos cerveaux n'ayant
pas été convenablement recâblés. On dira
la même chose des hypothèses relatives aux extra-dimensions
et aux univers multiples envisagés par la théorie
des cordes.
Il
en est de même des trous noirs ou plus exactement, des propriétés
de ceux-ci qui différent profondément, selon les descriptions
qu'en donnent les physiciens relativistes et les physiciens quantiques.
Pourquoi ce thème des trous noirs suscite-t-il tellement
d'intérêt? Pourquoi le livre de Leonard Susskind et
le conflit qu'il relate, bien que récemment publié,
a-t-il provoqué une telle effervescence aussi bien chez les
spécialistes que chez les profanes ? Faut-il s'acharner à
produire des descriptions consistantes intéressant des phénomènes
que jamais personne ne verra, dans lequel jamais personne ne pourra
pénétrer et qui se révéleront peut-être
un jour différents de ce qu'en dit la physique contemporaine?
Le
statut de l'information nous intéresse tous
C'est
que, derrière la guerre des trous noirs décrite par
Léonard Susskind se pose un problème fondamental nous
intéressant tous. Il s‘agit du statut de l'information.
C'est sur l'hypothèse selon laquelle l'information, c'est-à-dire
les données permettant de spécifier l'état
de l'univers ou de quelque système que ce soit en son sein,
ne se crée ni ne se détruit que s'est construite toute
la physique moderne depuis Newton. L'idée est loin d'être
évidente. Chacun de nous vit dans un monde où l'information
semble se créer et se détruire en permanence –
ce qui ajoute au désordre des idées ambiantes. Mais
les physiciens ont proposé une hypothèse autrement
plus rassurante. Si nous connaissons toutes les données initiales
caractérisant un système, nous pouvons prédire
tous les états que produira l'évolution ultérieure
de ce système. Cette capacité à prédire
le futur, même si l'on sait qu'elle trouve vite des limites
pratiques (nul n'a le cerveau omniscient du démon dit de
Laplace), présuppose l'existence d'un stock invariable d'information.
Aucun nouvel apport d'information, aucune perte d'information, ne
viendra contrarier les calculs que les physiciens pourront faire
à partir de ce stock. Il y a là une autre version
du principe de la conservation de l'énergie, dont les économistes
et les climatologues en lutte contre le réchauffement climatique
ont tant de mal à reconnaître la puissance. Si je remplace
une centrale à charbon par une autre source d'énergie,
je respirerai sans doute mieux, mais le gain total en énergie
sera de toutes façons nul.
C'est
Stephen Hawking, comme on le sait, qui a troublé ce consensus
autour de la conservation de l'information. Les trous noirs sont
des régions de l'espace où la gravité est si
forte que rien ne peut en échapper. L'hypothèse des
trous noirs découle directement des principes de la relativité
générale. Si les masses (ou leur équivalent
en énergie), courbent plus ou moins sensiblement l'espace-temps,
en attirant les objets passant à proximité, on peut
imaginer que des astres ayant épuisé tout leur carburant
nucléaire, l'hélium, finissent par se contracter sous
l'effet de la gravité s'exerçant sur les noyaux atomiques
restant. L'étoile se transformera dans certaines conditions
en une étoile à neutrons puis en un véritable
trou noir. Il s'agira non pas d'un trou, mais d'un objet si dense
pour des dimensions si réduites qu'il attirera toutes les
particules passant à portée, notamment les photons.
Pour un observateur extérieur situé suffisamment loin,
l'objet deviendra invisible. La théorie, autrement dit les
équations de la relativité, permet de calculer les
conditions d'occurrence d'un trou noir. L'observation vérifie
ces calculs puisque, si l'on ne voit pas le trou noir, on voit l'action
qu'il exerce sur les particules entrant dans son voisinage (effet
d'accrétion).
Or
Stephen Hawking a montré que les trous noirs ne sont pas
si noirs qu'ils paraissent. Ils émettent de la radiation
(Hawking's radiation) comme le ferait tout objet doté
d'une certaine température. Ce faisant, ils perdent de la
masse, puisque l'énergie équivaut à la masse.
Au bout d'un certain temps, ils finissent par disparaître.
Personne n'a jamais constaté la disparition d'un trou noir,
mais l'hypothèse a pu rassurer. Loin d'ouvrir des fenêtres,
sous forme de Singularité, vers un inimaginable ailleurs,
les trous noirs étaient des objets célestes comme
les autres.
Cependant
l'hypothèse d'Hawking soulevait un problème. Rien
ne permettait d'affirmer que les radiations émises par le
trou noir dépendaient en quoi que ce soit des informations
absorbées par ledit trou. Le trou noir, dans cette hypothèse,
ne dissiperait qu'une simple énergie thermique, qui se disperserait
dans l'univers. Les informations accumulées ayant permis
la constitution du trou noir semblaient définitivement perdues.
Pour prendre un exemple, si un véhicule spatial avait été
attiré par un trou noir et désintégré,
on aurait pu espérer retrouver les informations caractérisant
ce véhicule et ses passagers à la sortie. Or les radiations
émises par le trou noir, dans le modèle d'Hawking,
étaient thermiques, donc aléatoires. L'information
concernant le véhicule était définitivement
perdue.
Stephen
Hawking, formé à l'école relativiste, n'avait
pas voulu voir que son hypothèse sur la radiation des trous
noirs contredisait les postulats de la physique quantique, pour
laquelle les processus sont réversibles (time-reversal
invariant), en dehors évidemment de l'observation, qui
fige la connaissance que nous pouvons en avoir Pour la physique
quantique, le mécanisme ayant aboutit à la destruction
d'une information doit, en fonctionnant à l'envers, permettre
de retrouver cette information. L'hypothèse d'Hawking a donc
provoqué le déclenchement d'une guerre de trente ans
que Léonard Susskind, dans son livre, nomme la guerre du
Trou Noir, et dont il donne une relation détaillée.
L'enjeu
n'était pas mince. Comme le montre le livre de Susskind,
si Hawking avait eu raison, tout ce que l'on considère comme
fondant les lois fondamentales de l'univers était à
revoir. Non seulement les travaux de Einstein à Feynman devenaient
caducs, mais la physique toute entière était à
repenser.
Les armes de Susskind dans la Guerre
du Trou Noir
Léonard Susskind décrit en détail les péripéties
de la guerre. Mais il en profite, et c'est aussi tout l'intérêt
du livre, pour proposer une description très vivante des
relations entre les têtes pensantes de la physique théorique,
dont les universités américaines étaient à
l'époque incontestablement le cœur. Dans ce monde, très
hiérarchisé en fonction des statuts et des succès
universitaires, il se situait non parmi les touts premiers, mais
à un rang honorable. Il a pu, grâce à son sens
critique et à sa créativité, améliorer
progressivement son rang.
Aujourd'hui,
il est considéré comme un des pères de la théorie
des cordes mais aussi, conjointement avec le physicien néerlandais
et prix Nobel Gérard ‘t Hooft, le père d'hypothèses
plus ésotériques, notamment le « principe holographique
». Celui-ci postule que ce qui constitue notre monde, jusqu'à
nous-mêmes, compose un hologramme projeté jusqu'aux
confins de l'espace. En s'appuyant sur ce principe, Susskind et
‘t Hooft ont pu démontrer la fausseté des affirmations
de Hawking. Dans la Guerre du Trou Noir, la victoire des deux champions
a été indiscutable puisque, en 2004, Hawking a concédé
que l'information ne se perdait pas au coeur des trous noirs. Ce
ne fut cependant pas Susskind qui a reçu la reddition de
l'orgueilleux vaincu, mais le physicien John Preskill, de Caltech,
avec qui Hawking avait conclu un pari spectaculaire, dont le prix
fut une encyclopédie.
.
Il semble désormais acquis que l'information n'est jamais
perdue, même si le trou noir s'évapore. En 1997, le
jeune physicien argentin Juan Maldacena a montré que des
questions posées par la gravitation quantique peuvent être
transposées dans des questions équivalentes impliquant
une théorie différente ne faisant pas appel à
la gravitation, et où par conséquent l'information
ne peut être perdue. On pourrait ainsi en principe prendre
un trou noir, le transposer dans la nouvelle théorie, dans
laquelle nous pouvons suivre l'histoire de l'information, laisser
le trou noir s'évaporer et retrouver l'information. Ce ne
sera sûrement pas avec des trous noirs galactiques géants
que l'on pourrait ainsi procéder, mais peut-être avec
des minis-trous noirs microscopiques, si les futurs accélérateurs
de particules permettent d'en produire qui soient suffisamment stables.
Léonard Susskind présente pour nous un autre grand
mérite. Il s'agit de sa capacité à représenter
pour un public non spécialiste, d'une façon certes
approchée mais suffisante, les grands débats de la
physique théorique auxquels il a participé. Dans deux
ouvrages précédents, The Cosmic Landscape
puis String Theory and the Illusion of Intelligent Design,
il avait décrit, bien plus clairement selon nous que Brian
Greene, toutes les implications de la théorie des cordes,
y compris l'hypothèse, encore difficilement reçue
dans l'opinion, des Univers multiples. Profondément athée,
Susskind avait pensé montrer dans ce dernier ouvrage l'inanité
du principe anthropique fort selon lequel l'univers a été
réglé par un créateur intelligent pour permettre
l'apparition de l'homme et de la conscience. Nous ne l'avions pas
suivi pour notre part dans cette voie, pensant que la science ne
peut ni prouver ni contredire l'existence de Dieu.
Pour
montrer tous les enjeux de la Guerre du Trou Noir, Léonard
Susskind a du consacrer l'essentiel de son dernier livre à
décrire de la façon la plus claire possible les différents
concepts à la base de la physique quantique et de la Relativité,
ainsi que ceux de la théorie des cordes et du principe holographique.
Il y réussit parfaitement, sauf peut-être dans les
derniers chapitres, consacrés à l'anti-Espace De Sitter
(ADS) aux branes, à la conjecture de Maldacena, aux trous
noirs extrêmes (extreme black holes) et finalement
à ce qu'il considère comme la confirmation du principe
holographique. Là, l'attention faiblit et le plus consciencieux
des lecteurs non spécialistes a tendance à tourner
les pages. L'attention se réveille cependant au dernier chapitre.
L'auteur nous rapproche enfin de ce que l'on attendait : la perspective
que des collisions entre noyaux atomiques puissent créer
des trous noirs. Il mentionne à cette fin le Relavistic
Heavy Ion Collider de Brookhaven. Mais la même chose
pourrait sans doute se produire au Cern lorsque le LHC entrera en
opération. Il faut espérer que Léonard Susskind
puisse être associé à ces futures expériences,
pour nous en expliquer le sens dans un nouvel ouvrage.
Conclusion
Mais
nous voudrions pour conclure revenir à la question initialement
posée : quel enseignement tirer de tout ceci quand on se
trouve confronté aux grandes interrogations de l'existence
: que sont l'homme, son esprit, la connaissance scientifique au
regard du monde tel que perçu par nos sens ? La physique
théorique ne permet évidemment pas de répondre
à ces questions. Elle ouvre cependant des fenêtres
qu'il nous appartient d'utiliser pour essayer de voir un peu plus
loin que dans notre basse-cour. Prenons l'exemple des dimensions
de l'univers microscopique. Si comme nos grands-parents le faisaient
nous pensions que les objets les plus petits étaient les
microbes que venait de découvrir Pasteur, notre imagination
ne serait guère sollicitée à voir au-delà
et notre curiosité s'éteindrait vite. On se bornerait
à bien se laver les mains pour en éliminer les microbes,
même si nous admettions qu'ils nous étaient invisibles.
Aujourd'hui, nous apprenons que les forces qui comptent vraiment
pour définir notre monde se mesurent en échelles dites
de Planck : longueur (10-32 centimètres), masse (10-8 kilogrammes)
et temps (10-42 secondes), toutes longueurs, masses et durées
que nous n'aurons jamais aucune chance de percevoir directement,
même avec les plus forts microscopes. Ces structures qui pourtant
sont celles autour desquelles s'organise notre corps sont aussi
éloignées de nous que le sont les montagnes couvrant
une planète située dans une galaxie à 10 milliards
d'années-lumières de la nôtre.
Au
plan cosmologique, comme le rappelle Léonard Susskind dans
sa conclusion (elle même rappel de son livre précité
The cosmic landcape), nous sommes confrontés à
des situations aussi étonnantes. Dans un univers en expansion
exponentielle, sous l'influence de la constante cosmologique, quelle
que soit la valeur de cette dernière, en tout point de l'espace
que regarde n'importe quel observateur dans le cosmos, il ne verra
pas au-delà d'un horizon dit cosmologique d'environ 15 milliards
d'années lumière. Au-delà, les galaxies ont
atteint des vitesses d'éloignement supérieures à
la vitesse de la lumière si bien que cet observateur ne pourra
plus jamais les revoir, et ceci éternellement. De cette constatation,
Léonard Susskind tire une étonnante conclusion, que
nous vous laisserons découvrir, relative à la similitude
entre le rayonnement d'un trou noir vers l'extérieur et le
rayonnement de l'horizon cosmique vers l'intérieur.
Si
bien dit-il, que si la confusion et la perte de repère règnent
dans la physique moderne, cependant quelques nouveaux patterns semblent
émerger. Ils semblent ne pas comporter de significations.
Mais comme ce sont des patterns, ils en ont sûrement. Ces
significations se découvriront un jour ou l'autre, entraînant
l'apparition de nouvelles mathématiques et de nouvelles logiques.
Comme
quoi la lecture d'un ouvrage sur la physique théorique est
dix fois plus excitante pour l'esprit que le mieux construit des
romans d'aventures. Il s'agit en fait de la vraie Fontaine de Jouvence(2).
Notes
(1) En présentant il y a quelques mois le
livre remarquable de Lee Smolin "The
Trouble with Physics"
nous nous disions convaincus par son argumentation, selon laquelle
étudier la théorie des cordes est une perte de temps
et détourne de l'étude des vrais problèmes
de la physique. Mais depuis, nous avons changé d'avis, en
fréquentant notamment les écrits de Michel Cassé
et de Aurélien Barrau. Il faut comme Hawking reconnaître
ses erreurs.
(2) Il semblerait qu'aujourd'hui, Stephen Hawking
ait intégré dans sa pensée une partie des approches
quantiques de Susskind, notamment celles relatives au fait de traiter
un trou noir comme une entité quantique relevant du principe
de complémentarité de Bohr (Black Hole complementarity).
Un article du "NewScientist" daté du 28 juin 2008,
p. 10, nous apprend que, conjointement avec le physicien Thomas
Hertog de l'université Denis Dideront et du Cern, Hawking
pense pouvoir, en traitant l'univers primitif comme un objet quantique
susceptible de comporter une infinité d'états possibles,
expliquer pourquoi il en est arrivé à son état
actuel, défini par le fait que nous expérimentons
le monde en termes de physique classique newtonienne. Les états
multiples de l'univers primitif (ou du multivers) ainsi que l'évolution
ultérieure seraient à cet égard compatibles
avec les modèles de la théorie des cordes. Ceci expliquerait
par ailleurs pourquoi l'inflation était nécessaire.
On peut saluer à cette occasion le courage d'Hawking, qui
continue à travailler malgré la dégradation
effrayante de son état physique.
Voir pour détails : http://cosmiclog.msnbc.msn.com/archive/2006/06/23/654.aspx