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Jean-Pierre
Luminet est directeur de recherche au CNRS, astrophysicien
à l'observatoire de Paris-Meudon, spécialiste
mondial pour ses travaux sur la cosmologie et la gravitation
relativiste. Il a publié un grand nombre d'ouvrages
et d'articles.
Nous
avions en son temps présenté son ouvrage très
remarqué, L'univers
chiffonné,
Fayard 2001.
NDLR.
Nous avons pensé utile de situer le livre de Jean-Pierre
Luminet par rapport à deux ouvrages l'ayant précédé.
L'Astronomie
populaire
Il
est évident que l'astronomie, comme toutes les sciences,
a considérablement évolué depuis 1880, année
où paraissait un grand livre de référence en
français du à Camille Flammarion, «Astronomie
populaire», chez Marpon et Flammarion, Editeurs à
Paris, Galerie de l'Odéon. Camille Flammarion était
un érudit polyvalent(1). Il s'était
intéressé également, comme beaucoup de bons
esprits de son temps, au spiritisme. Ses intérêts scientifiques
étaient très étendus, mais ce fut l'astronomie
qui inspira l'essentiel de sa carrière. Il n'hésita
pas, non seulement à observer lui-même en utilisant
les instruments de l'époque, mais à le faire au cours
d'ascensions en aérostat. Ses talents furent reconnus par
de nombreux honneurs. C'était également un écrivain
à la fois élégant et infatigable.
Pour
toutes ces raisons, ceux qui s'intéressent aujourd'hui à
l'histoire des sciences devraient lire l'Astronomie populaire. Ils
y trouveront non seulement un vaste panorama des connaissances de
la fin du 19e siècle sur « le ciel », mais aussi
en filigrane un inventaire des réponses que la société
cultivée attendait des astronomes pour mieux se comprendre
elle-même. D'une façon générale, on y
admirera le talent pédagogique de l'auteur et le respect
qu'il éprouve pour le lecteur, car il n'hésite pas
à lui fournir de nombreux éléments scientifiques
qu'un vulgarisateur plus pressé aurait passé sous
silence ou déformés. Les illustrations sont nombreuses
et précises, au regard des techniques éditoriales
de l'époque.
L'ouvrage
de 840 pages comporte cinq Livres, la Terre, la Lune, le Soleil,
les mondes planétaires, les Comètes et les étoiles
filantes, les Etoiles et l'univers sidéral. Le lecteur d'aujourd'hui
n'est pas totalement dépaysé par la description des
astres à laquelle procède l'ouvrage. Les « savants
» de l'époque les avaient déjà observés
avec une précision étonnante, vu qu'ils ne connaissaient
que les instruments optiques, complétés il est vrai
par les débuts de l'analyse spectrale renseignant sur les
composants chimiques des corps célestes.
Au-delà
de la Voie lactée, c'est-à-dire au-delà de
ce que l'on nomme aujourd'hui notre galaxie, l'ouvrage est moins
disert, puisque les instruments y atteignaient les limites de l'observable.
L'ouvrage n'aborde ce que l'auteur nomme l'univers sidéral
qu'à la fin du Livre consacré aux étoiles,
Chapitre X, p . 804. Il se borne à constater que, parmi les
étoiles, regroupées au sein de la Voie lactée
ou éparses à ses frontières, se trouvent des
amas d'étoiles ou constellations et ce qu'il nomme des nébuleuses
irréductibles. Il n'en estime pas la distance avec précision,
sinon « à des trillions de lieues ».
Le lieue est une ancienne mesure valant environ 4 km, qu'il préfère
manifestement à ce qu'il appelle le « temps approximatif
mis par la lumière pour nous parvenir d'un astre lointain
», c'est-à-dire notre temps-lumière. Il
fait donc de grossières erreurs, ne connaissant avec suffisamment
de précision que la distance qui sépare la Terre des
autres corps du système solaire.
Parmi
les nébuleuses, il distingue celles « vraisemblablement
constituées d'étoiles que les progrès de l'optique
permettront un jour de distinguer », qu'il nomme des
nébuleuses stellaires, et celles composées de nuages
de poussières ou de « gaz cosmiques »,
identifiés par l'analyse spectrale, et qu'il pense être
des restes de la matière primitive. Au sein des nébuleuses
d'étoiles, il signale l'existence de nébuleuses «
organisées en spirales » dont il décrit
la plus spectaculaire, dans « la constellation des Chiens
de Chasse ». Elle a été, nous dit-il, observée
et dessinée par lord Rosse, et est composée de «
myriades d'étoiles » située sans doute à
« 100.000 ans du passé », c'est-à-dire,
pour lui, proche sinon incluse dans la Voie lactée(2)
. Il s'agit en fait de la galaxie d'Andromède. On sait que
sa distance est estimée aujourd'hui entre 2,4 et 2,9 millions
d'années lumières. La distance correspondant à
« 100.000 ans du passé », ou 100.000
années lumières, équivaut à peu près
au diamètre de notre galaxie et à celui d'Andromède.
Camille Flammarion n'avait pas réalisé que cette nébuleuse,
comme d'autres également identifiées à l'époque,
se trouvaient hors de la Voie lactée, dans l'espace cosmique.
Il n'envisageait pas vraiment que le ciel soit peuplé de
nombreuses autres « Voies lactées»,
le terme de galaxie n'existant pas alors.
Néanmoins,
on sera surpris de voir que l'auteur, dans le dernier quart de l'ouvrage,
multiplie des hypothèses audacieuses, que nous qualifierions
aujourd'hui de cosmologiques, sans évidemment pouvoir les
appuyer sur des éléments précis, concernant
notamment l'éloignement et à la vitesse des étoiles
visibles. Il suppose que tous les soleils peuplant la Voie lactée
sont probablement entourés de planètes peut-être
semblables à la nôtre, abritant vraisemblablement des
vies. Sous l'Inquisition, cette affirmation l'aurait conduit au
bûcher.
La
nouvelle Astronomie
«La
Nouvelle Astronomie, Science de l'Univers», ouvrage
collectif dirigé par Jean-Claude Pecker et publié
chez Hachette en 1971, soit environ un siècle après
l' « Astronomie populaire », nous présente comme
l'indique son titre une Astronomie véritablement nouvelle,
celle d'un Univers s'étendant bien au-delà du visible
et ayant fait l'objet grâce au progrès des techniques
instrumentales enregistré depuis le début du 20e siècle
d'études scientifiques de plus en plus nombreuses et riches.
Pour interpréter les résultats des observations, la
nouvelle Astronomie, que nous appellerions aujourd'hui cosmologie,
fait appel à la grande révolution conceptuelle introduite
par Einstein au début du siècle, c'est-à-dire
la théorie de la relativité, restreinte et généralisée.
On sera surpris par contre de voir que la physique quantique n'est
pas encore vraiment évoquée, pour essayer de comprendre
les états ultimes de la matière, notamment aux alentours
du Big bang.
La Table des matières montre l'évolution de la discipline,
mais aussi celle des conceptions que l'on se faisait de l'univers
il y a 30 à 40 ans. Les 4 premiers chapitres de la Première
partie sont consacrés à l'histoire de l'astronomie
et à celle des instruments. L'ouvrage étudie ensuite,
classiquement, le Soleil, les planètes et le système
solaire, les étoiles et le milieu interstellaire. La Terre,
remarquons le, n'est pas analysée en tant que telle, de nombreuses
autres sciences dont la géophysique ayant pris le relais
de l'astronomie pour essayer de comprendre le fonctionnement de
notre planète. Jusque là, Flammarion, s'il avait pu
lire ce livre, aurait certes beaucoup appris, mais il n'aurait pas
été trop surpris. Par contre, à partir du chapitre
9, consacré aux galaxies et ce que les auteurs nomment la
métagalaxie, il aurait pu mesurer le progrès des connaissances,
dont Hubble fut indéniablement le héros emblématique.
Mais
l'ouvrage ne se limite pas à cela. Il comporte deux autres
parties aussi fournies, consacrées à l'évolution
et à l'exploration de l'univers. Il revient sur l'évolution
des astres examinés dans la première partie, celle
du Soleil, des étoiles et des galaxies. Plus généralement
il se situe résolument dans ce que l'on nomme désormais
l'évolution cosmologique. Il examine à cette fin la
faune des objets célestes exotiques, jeunes ou anciens, tels
que décrits notamment par les instruments de la radio-astronomie
devenue indispensable depuis leurs progrès lors de la seconde
guerre mondiale. Dans les hypothèses explicatives, cependant,
les auteurs évitent de mentionner les hypothèses relevant
de ce que l'on nomme aujourd'hui la cosmologie théorique,
non susceptible de vérification expérimentale. Ainsi
une demi-page seulement (p. 307) est consacrée au concept
encore récent de trou noir, résultant de la «
poursuite de l'effondrement gravitationnel d'une étoile à
neutrons ». « Nous ne connaissons actuellement
qu'un seul objet qui semble (peut-être) se comporter comme
un trou noir, dans la source de rayons X Cyg X1 » écrit
l'auteur de l'article. Il évoque cependant « une
spéculation », selon laquelle « tout
se passerait comme si l'univers était un immense trou noir
».
Le
livre se termine par une description de l'état de l'astronautique
de l'époque, certes un peu datée mais qui rappelle
tristement au lecteur d'aujourd'hui que sur beaucoup de domaines
essentiels, tels l'exploration de la Lune et des planètes,
les progrès réalisés depuis 1970 sont faibles
au regard de l'explosion contemporaine des technologies. Celles-ci
auraient pu faire progresser considérablement en trente ans
la connaissance de l'univers, si elles n'avaient pas été
affectées à d'autres finalités, notamment aux
programmes du spatial militaire.
Le
destin de l'univers
Venons-en
maintenant à l'ouvrage de Jean-Pierre Luminet, «Le
destin de l'univers. Trous noirs et énergie sombre»,
publié chez Fayard en 2006. Nous avons déjà
présenté l'auteur dans cette revue. Mais ce dernier
livre donne la pleine mesure de son talent, jusque là un
peu dispersé dans une quinzaine d'ouvrages et publications
plus spécialisées. Il s'agit bien entendu d'une compétence
scientifique, mondialement reconnue aujourd'hui, mais aussi d'un
talent pédagogique hors pair. Ce gros livre de 580 pages,
abondamment illustré, aborde les questions les plus complexes
sans les rendre insurmontables pour des lecteurs non spécialistes.
Il s'inscrit donc dans la veine des deux ouvrages que nous venons
d'évoquer, et plus particulièrement dans celle de
Camille Flammarion. Jean-Pierre Luminet a en effet écrit
seul ce livre, ce qui représente un tour de force compte
tenu du temps qu'il a été obligé de consacrer
ce faisant à d'autres travaux. Certes, il a disposé
des ressources de la documentation moderne, mais comme ce sont pratiquement
toutes les disciplines scientifiques qu'il a décidé
d'aborder pour rendre l'ouvrage aussi complet que possible, on imagine
sans peine la somme de travail qu'il y a investi.
La
Table des matières, là encore, nous montre bien le
passage de l'Astronomie, telle que conçue par Camille Flammarion
et Jean-Claude Pecker, à ce que nous appellerions volontiers
pour notre part une hyperscience du cosmos. Il ne s'agit certes
pas encore d'une science aussi hyper que nous pourrions la souhaiter(3).
Nous y reviendrons. Mais néanmoins, cette hyperscience aborde
des disciplines de la physique expérimentale et de la physique
théorique sans laquelle aujourd'hui la cosmologie ne saurait
exister, et dont il faut nécessairement connaître les
principes quand on prétend formuler le moindre avis pertinent
sur l'univers et son évolution. Elle s'appuie par ailleurs
sur des gammes d'instruments d'observation de plus en plus diversifiés
et puissants, en astronomie optique, radioastronomie et sondes spatiales,
sans oublier l'informatique et les nouvelles mathématiques.
Le
livre ne reprend pas la présentation classique du cosmos,
commençant par l'étude des planètes du système
solaire et du soleil lui-même. Il aborde d'emblée la
théorie, avec le rappel des précurseurs qui depuis
Galilée jusqu'à Newton puis Einstein ont jeté
les bases de la physique et de l'astrophysique moderne. Mais c'est
l'étude de la gravitation et de ses conséquences qui
le conduit au cœur de son sujet : les modèles d'espace-temps
de l'univers et les divers objets cosmiques aujourd'hui identifiés,
découlant de l'influence de la gravité sur les formes
de matière-énergie apparues dans l'histoire de l'univers
à la suite du Big bang.
Parmi
celles-ci figurent désormais, à une place qui pour
lui est fondamentale, les trous noirs, dont il est un des grands
spécialistes. Le livre ne se limite pas aux astres, aussi
exotiques soient-ils. Il présente aussi et nous invite à
tenter de comprendre ce que sont les deux autres grandes composantes
de l'univers, aujourd'hui observées mais non encore expliquées,
la matière noire et l'énergie sombre. Dans le dernier
chapitre, le destin de l'univers, il aborde les diverses hypothèses
conduisant à imaginer l'avenir de celui-ci et sa place dans
un méta-univers dont il ne serait qu'un aspect, peut-être
infime. Les conjectures relatives au multivers sont donc présentées
et analysées.
Une
autre grande différence entre l'ouvrage de Jean-Pierre Luminet
et celui de Jean-Claude Pecker est que la physique quantique, dans
ses différentes interprétations, y est constamment
évoquée. On ne peut plus en effet aujourd'hui traiter
de la physique des particules ou des états ultimes de la
matière sans s'appuyer sur elle. Mais comme le savent nos
lecteurs, relativité et physique quantique sont encore incompatibles
aux petites échelles. Jean-Pierre Luminet évoque donc
les perspectives de la gravitation quantique, notamment sous la
forme de la théorie des cordes et de la gravitation quantique
à boucles. Nous sommes encore là dans la théorie,
mais il n'exclut pas, comme beaucoup de physiciens, que des preuves
expérimentales puissent un jour être apportées
à certaines hypothèses, notamment après l'entrée
en fonctionnement du LHC du Cern.
Nous
avons dans cette revue fait plusieurs fois allusion à ces
diverses questions cosmologiques, en présentant à
nos lecteurs des ouvrages ou des entretiens qui en traitaient. L'actualité
scientifique est constituée en partie d'observations ou d'interprétations
ayant trait à l'univers. Ce mois-ci même, nous évoquons
par exemple une observation faite à l'observatoire germano-britannique
d'ondes gravitationnelles GEO600 pouvant conforter la thèse
selon laquelle l'univers visible serait un immense trou noir(4).
Mais le foisonnement est si grand que n'importe quelle personne
prétendant se tenir au courant non seulement de l'actualité
de l'astronomie mais de celle de la cosmologie a besoin d'une mise
en perspective et d'un retour aux sources. C'est ce que fait excellemment
l'ouvrage de Jean-Pierre Luminet. Il peut rebuter certains par la
complexité de quelques développements, nécessitant
un minimum de culture scientifique (encore que les équations,
bête noire des éditeurs, en soient absentes). Mais
l'extraordinaire richesse des illustrations et schémas, l'extrême
lisibilité du texte, les coups d'œil aux arts dont on
sait que l'auteur est expert, font de cet ouvrage la véritable
somme qu'il conviendrait de conseiller à tous, notamment
aux étudiants des diverses facultés (et à leurs
enseignants). On ne peut pas, après l'avoir lu, regarder
le monde de la même façon. C'est bien là que,
selon nous, Jean-Pierre Luminet s'inscrit dans la tradition d'un
Camille Flammarion ou avant ce dernier, de grands philosophes et
savants issus des Lumières.
Le
prix du livre, justifié par sa qualité du livre (52
euros), a peut-être éloigné un certain nombre
de personnes. Ce prix le situe dans la catégorie des «
beaux livres » à offrir lors des fêtes, alors
qu'il devrait être considéré comme un instrument
de travail quasi quotidien. Cela serait dommage, la même somme
étant allégrement dépensée en notes
de restaurant. Nous noterons pour notre part le peu de publicité
donné par Fayard à l'ouvrage. Nous sommes obligés
d'avouer à notre honte que nous ignorions l'existence du
livre avant ces dernières semaines, alors qu'il est en vente
depuis plus de deux ans. Nous aurions été très
heureux pourtant de pouvoir signaler son existence dès sa
parution.
Vers
l'hyperscience
Revenons
sur un point important, que n'évoque pas Jean-Pierre Luminet,
mais qui nous parait essentiel. La cosmologie d'aujourd'hui impose
de critiquer les conceptions d'une science qui s'enfermerait dans
les regards disciplinaires spécialisés et dans le
dogmatisme. Nous avions commencé à aborder cette question
en présentant les travaux du cosmologiste Aurélien
Barrau, théoricien des multivers(5).
Sans prétendre à la compétence des astrophysiciens,
expérimentaux ou théoriciens, il est évident
que chaque citoyen se voulant informé de l'état du
monde et de son avenir devrait être au fait des recherches
et des hypothèses en astrophysique. Ceci plus particulièrement
s'il s'intéresse au développement des sciences, des
technologies et de leur influence sur les grandes politiques publiques.
Les nouveaux instruments d'observation, grands équipements,
grands programmes notamment spatiaux, indispensables aux progrès
non seulement de l'astrophysique et de la physique, mais aussi de
pratiquement toutes les autres sciences, ne seront financés
que si l'opinion perçoit leur importance à travers
des thèmes ayant toujours parlé à l'imagination
des hommes. Sinon les astrologues continueront à récolter
seuls les épargnes.
Mais
pour cela, il faut susciter la curiosité à l'égard
des grands enjeux de connaissance. Si ceux-ci restent confinés
dans des travaux de laboratoires ou dans des communications scientifiques
spécialisées, nul ne verra l'intérêt
de rapprocher les points de vue et susciter des convergences. L'intérêt
considérable que présentent de vastes synthèses
comme celles auxquelles procède Jean-Pierre Luminet est qu'elles
créent une tension dramatique, un véritable suspens
qui, nécessairement, dans des sociétés relativement
réactives telles que les nôtres, obligent ceux qui
en ont les moyens à rechercher des réponses. L'exigence
d'unification est certes inhérente à la démarche
scientifique occidentale elle-même, mais elle a besoin d'être
mise en scène. Si, dans le cas de la gravitation quantique
évoquée plus haut, les citoyens et les organismes
de recherche se désintéressaient du sujet sous prétexte
qu'aucune perspective d'unification entre relativité et physique
quantique n'apparaissait crédible à court terme, la
science dans son ensemble ne progresserait pas. L'unification doit
également viser à rapprocher la science de la philosophie
et de l'esthétique, sources traditionnelles d'heuristique,
comme l'a bien compris Jean-Pierre Luminet.
Un
état bien fait de l'avancement de la cosmologie, comme celui
qui nous est présenté par ce livre, n'est pas seulement
un stimulant aux sciences physiques, mais aussi à de nombreuses
autres sciences et technologies dont le concours est indispensable
pour que les spécialistes puissent, en collaboration, préciser
des points qui demeurent encore obscurs. Il suffit de parcourir
l'ouvrage pour se rendre compte du rôle des apports actuels
ou futurs de la chimie, de la biologie, des systèmes dits
artificiels, sans oublier ceux de la philosophie, de l'art et de
l'éthique. Ce serait un tel effort de synthèse, provenant
de la réunion d'un grand nombre de disciplines, très
à rebours des particularismes universitaires, que dans un
premier temps, nous pourrions qualifier d'hyperscience.
Mais
nous pensons qu'il faut aller plus loin. Comme indiqué dans
notre article précité consacré au thème
de l'hyperscience, il nous parait aujourd'hui indispensable, y compris
en cosmologie où un « réalisme » de principe
parait incontournable (Neptune, dit-on, existait avant que Le Verrier
ne calcule sa position. L'astre survivra à la disparition
de l'humanité), de commencer à critiquer,
pour le relativiser, le regard de l'observateur associé à
l'instrument. C'est bien évidemment ce qui découlera,
dans des cas particuliers, du recours désormais systématique
à la physique quantique pour l'étude des états
dits ultimes de la matière. Mais c'est aussi ce qu'imposera,
pensons-nous, le développement des neurosciences. Celles-ci
obligent à réfléchir à la façon
dont les perceptions du monde extérieur provenant des sens
sont intégrées en systèmes de représentation,
au niveau des cerveaux individuels et des cerveaux collectifs. On
envisage de plus en plus le développement de cerveaux (au
sens non de brain, mais de mind) qui seraient
"répartis" dans les sociétés technologiques(6).
Nécessairement,
ces capacités de représentation, autrement dit les
modèles du monde en découlant, sont fonction des limites
au moins actuelles des supports technologiques et neurologiques.
Si cependant, de nouvelles hypothèses surgissent, c'est parce
que ces supports technologiques puis neurologiques évoluent.
Il en résulte des représentations du monde inconscientes,
qui se forment dans les corps et les cerveaux, jusqu'à entrer
en conflit darwinien avec les « idées » dominantes.
Ce sont sans doute de telles nouvelles représentations du
monde, dont nous ne sommes pas encore conscients, qui impulsent
la production, cette fois- ci consciente, de nouvelles hypothèses
et de nouveaux paradigmes. Nous sommes persuadés que des
ouvrages tels que celui de Jean-Pierre Luminet participent à
cette mystérieuse alchimie.