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24 février
2009 Présentation
suivie de : De la nature des mathématiques
par Jean-Paul Baquiast
Is God a mathematician
?
Is
God a mathematician ? par Mario Livio
Simon and Schuster
2009
Mario
Livio est un astrophysicien américain de renommée
mondiale, responsable de département au sein du Hubble
Space Telescope Science Institute de Baltimore.
Il
a écrit de nombreux ouvrages, dont The Golden Ratio,
The Equation that Could't be solved et The Accelerating
Universe.
James
Lovelock est aussi un écologiste de terrain (c'est-à-dire
ennemi des constructions idéologiques). En tant que
scientifique, il a contribué en proposant un instrument
adéquat, à mesurer la destruction de l'ozone
par les CFC.
Le texte que nous proposons ci-dessous, intitulé "De
la nature des mathématiques" est inspiré par
l'excellent ouvrage récent de l'astrophysicien et mathématicien
Mario Livio, consacré à ce thème. Le livre
s'intitule «Is God a mathematician ?». Il ne
s'interroge pas sur la vraie nature de Dieu mais sur la question
de savoir si les mathématiques préexistent dans la
nature, indépendamment des cerveaux humains, ou si elles
sont une construction de ceux-ci. L'auteur fait sienne la seconde
solution, et explique les raisons de son choix à la fin de
l'ouvrage. Mais l'essentiel du livre consiste en une histoire passionnante
des mathématiques et des mathématiciens, depuis l'Antiquité
jusqu'aux découvertes récentes de la science. Vulgarisateur
né, sans céder à la facilité, Mario
Livio rend ce voyage parfaitement compréhensible aux non
mathématiciens. Le livre n'étant pas traduit à
ce jour, il impose par contre de connaître l'anglais, y compris
dans la façon dont les concepts et symboles des mathématiques
s'expriment en cette langue.
Nous
ne pouvions, de par les caractéristiques de l'ouvrage, le
commenter davantage ici, sauf à en retranscrire certains
passages, moins bien que ne le ferait l'auteur . Nous avons préféré
réagir selon nos propres mots ou idées au thème
principal du livre. Pour le reste, nous conseillons de lire attentivement
et de bout en bout «Is God a mathematician ?»
. Ajoutons que pour les spécialistes, la bibliographie et
les références sont extrêmement complètes.
Les auteurs français ne sont pas ignorés, contrairement
à ce qui se fait souvent sous des plumes anglo-saxonnes.
De
la nature des mathématiques
Nous sommes fréquemment conduits sur ce site à évoquer
les grandes questions que les scientifiques et les philosophes des
sciences se posent à propos des mathématiques : sont-elles
des réalités de la nature, indépendantes du
monde matériel, que les hommes découvrent progressivement
? Sont-elles au contraire la traduction que fait l'esprit humain
(nous dirions plutôt d'ailleurs le cerveau humain) de structures
ou lois préexistant dans le monde matériel avant que
des scientifiques mathématiciens ne les aient observées
?
La
tradition platonicienne
La
première proposition, sous sa forme extrême, se réfère
à la tradition platonicienne. Il existerait en dehors du
monde matériel, celui dont est fait notre corps et avec lequel
nous interagissons grâce à nos sens, un monde des idées.
L'homme ne peut pas avoir accès directement à ce monde
des idées, car son cerveau n'a pas la puissance nécessaire.
Mais il peut l'approcher par le raisonnement. Les mathématiques,
auxquelles on ajoutait traditionnellement la logique, font partie
de ce monde des idées. L'homme ne les invente pas, il les
découvre. Ce travail de découverte n'est jamais terminé,
car nul ne peut fixer de limites au monde des idées. Assez
curieusement, cette opinion idéaliste est celle de nombreux
mathématiciens qui s'interrogent sur le caractère
surprenant de ce qu'ils étudient. Ils se sentent à
peu près dans la situation d'un explorateur qui voyage dans
un pays inconnu et voit sans cesse des paysages nouveaux s'ouvrir
à ses yeux, dont il s'efforcera ensuite de dresser la carte.
La
tradition platonicienne moderne, concernant les mathématiques,
ne peut pas cependant faire abstraction du fait que ces dernières
sont étroitement en relation avec les objets du réel
tels que les étudient les différentes sciences. Il
ne s'agit donc pas d'idées générales sans rapports
obligés avec le réel, telles que peuvent l'être
certaines spéculations philosophiques. C'est ce que le physicien
théoricien Eugène Wigner avait nommé la déraisonnable
efficacité des mathématiques (The unreasonnable
effectiveness of mathematics). En effet, pour reprendre la
terminologie proposée par Mario Livio, les mathématiques
ont un double rôle, actif et passif, à l'égard
de la découverte scientifique. Par rôle actif, il entend
le fait que les scientifiques, pour comprendre les phénomènes
qu'ils étudient, font constamment appel à des outils
mathématiques. Ceux-ci permettent d'ordonner le maquis des
faits observés en lois claires et concises qui peuvent être
considérées, une fois vérifiées et revérifiées
par l'expérience, comme des lois de la nature. C'est ainsi,
note l'auteur, que Maxwell a pu inclure au champ de la physique
existant en 1860 tous les phénomènes relevant de l'électricité
et du magnétisme. Il n'a utilisé pour cela que quatre
équations. Einstein fit encore mieux, en représentant
par les équations de la relativité générale
tout ce que l'on savait (et que l'on sait encore) de l'espace et
du temps. On ne peut donc pas nier la correspondance extraordinairement
étroite entre le réel et les mathématiques.
Mais,
selon Mario Livio, les mathématiques ont aussi un rôle
passif, qui lui apparaît encore plus troublant. Il fait allusion
au fait que des postulats, concepts et équations développés
par des mathématiciens, certains parfois depuis plusieurs
siècles, sans aucune référence à l'expérience,
peuvent se révéler subitement très précieux
pour modéliser (c'est-à-dire représenter sous
forme mathématique) des objets d'observation récentes.
Il cite l'exemple de l'ellipse, découverte par le mathématicien
grec Le Menaechmus en 350 BP, qui a permis à Kepler et Newton
de représenter avec une précision suffisante les trajectoires
des planètes. Plus proche de nous est la théorie des
nœuds, branche assez abstraite de la topologie, qui s'est révélée
très récemment indispensable pour comprendre la façon
dont l'ADN se replie dans les cellules vivantes. La nature aurait-elle,
bien avant les hommes, inventé l'ellipse et la théorie
des nœuds ? Autrement dit, comment se fait-il qu'elle comporte
de tous temps, enfermés en sein, si l'on peut dire, tous
les secrets des mathématiques, dont les hommes font péniblement
la découverte ?
Ces
exemples, sans justifier à proprement parler l'hypothèse
platonicienne selon laquelle les mathématiques existeraient
de tous temps dans un monde idéal, celui des idées,
reposent cependant sur le postulat que le monde matériel
est, d'une certaine façon, mathématique. L'astrophysicien
Max Tegmark l'affirme sans hésiter. L'univers n'est pas seulement
mathématico-compatible, si l'on peut dire, mais il est mathématique.
Dans un autre ordre d'hypothèses, le physicien Seth Lloyd
postule que le cosmos est un ordinateur quantique, ce qui lui permet
de programmer son évolution en utilisant la puissance des
algorithmes de l'informatique quantique(1).
Il parait difficile cependant de retenir ces hypothèses,
notamment la première. On ne voit pas en effet comment l'univers
pourrait être mathématique s'il ne disposait pas d'un
cerveau capable de traiter les objets et les raisonnements mathématiques.
Dans
tous ces cas, il ne faudrait pas oublier que la science avance sans
cesse,à la fois par des approfondissements conceptuels (ne
tenant pas seulement aux modèles mathématiques) et
par les progrès instrumentaux. Des lois mathématiques
triomphantes à une époque donnée doivent être
abandonnées, ou tout au moins complexifiées, pour
tenir compte de ces approfondissements. Faut-il en déduire
que c'est en ce cas l'architecture mathématique ou «
mathématisable » du monde qui évolue ? Certainement
pas. Elle reste ce qu'elle était. Seule évolue la
représentation que s'en donne le cerveau.
Les
hypothèses constructivistes
Ceci
nous conduit à l'autre série d'hypothèses,
que l'on peut qualifier de constructivistes (et qui est la nôtre).
Celle-ci peut être résumée de la façon
suivante : il existe des lois de causalité dans l'univers,
quel que soit le domaine considéré : cosmos, physique
microscopique, physique macroscopique, biologie, sciences humaines,
etc.. Les humains observent les phénomènes obéissant
à ces causalités, par exemple la chute de la pomme
tombant d'un pommier. Ils s'efforcent de faire apparaître
des régularités en utilisant pour cela les outils
dont l'évolution a doté leur cerveau, ceci très
en amont dans l'évolution du monde animal. On sait à
cet égard que les cerveaux des animaux dits supérieurs
sont capables de compter de 1 à 3 voire 7. De même,
les cerveaux animaux peuvent se livrer à des opérations
de géométrie élémentaire, distinguer
une droite d'une courbe par exemple, ou apprécier l'ouverture
d'un angle. Les cerveaux humains, comme le montre l'histoire des
mathématiques, ont enrichi ces premiers outils conceptuels,
dès l'antiquité grecque, à la fois par un travail
sur les outils (ajouter de nouveau nombres entiers à la liste,
imaginer par passage aux limites les concepts de zéro et
d'infini, etc.) et par une observation plus attentive de la nature,
en distinguant par exemple les formes naturelles selon leur apparence,
cercle, triangle, sphère, etc.
De
proche en proche, cette double démarche liée à
l'histoire particulière de l'évolution de l'homo sapiens,
a permis d'une part un raffinement permanent des outils mathématiques,
avec l'"émergence" de méthodes de calcul
de plus en plus complexes, et d'autre part de faire apparaître
dans le monde perçu par les sens des régularités
de plus en plus nombreuses, susceptibles d'être représentées
de mieux en mieux par des formules mathématiques. Ainsi il
a été observé que tout objet soumis à
la gravité obéit à une loi commune, qui fut
elle-même précisée, de Galilée à
Newton et ses successeurs. Mais ceci ne veut pas dire que les objets
mathématiques soient dans la nature. Ils constituent seulement
une catégorie particulière de moyens par lesquels
le cerveau se représente le monde à partir des observations
des sens. Il en est de même d'une catégorie comme la
couleur. Le rouge n'est pas dans la nature. Il représente
seulement la façon dont les neurones du système visuel
se représentent certaines fréquences lumineuses émises
par des objets de la nature. Les objets et lois mathématiques
sont donc, comme le rouge, des créations ou plus exactement
des constructions émergentes, qui se produisent dans le cerveau
et sont ensuite reprises par le langage, pour représenter
des régularités du monde physique.
Ajoutons
qu'il ne faudrait pas déduire du fait que le cerveau humain
est lui-même un objet du monde physique pour affirmer qu'il
est mathématique, affirmation qui permettrait de retrouver
l'hypothèse précédente selon laquelle les mathématiques
existeraient dans la nature, indépendamment des mathématiciens.
Le cerveau n'est pas plus mathématique qu'il n'est coloriste.
Il obéit à des logiques de fonctionnement d'ailleurs
assez souples liées à son architecture (neurones,
groupes de neurones, aires cérébrales, etc.). L'évolution
lui a permis, dans ce cadre, de créer des catégories
et des règles qui lui servent à se retrouver dans
le désordre apparent du monde physique afin d'y adopter des
comportements propices à la survie. Mais comme l'a fait remarquer
le mathématicien britannique Michaël Atiyah, cité
par Mario Livio, le cerveau ou l'organe cognitif en tenant lieu,
équipant une méduse enfouie dans les profondeurs marines
et ne connaissant que des étendues d'eau obscures n'aurait
pas pu inventer les concept de droite ou d'angle dont l'animal n'aurait
pas eu besoin pour sa survie.
Ce
qui est tout à fait exact, et que le terme de constructivisme,
appliqué au cerveau humain, ne doit pas faire oublier, c'est
qu'il existe effectivement dans la nature des causes et des effets,
obéissant à des mécanismes divers qui ne font
pas appel, malgré les apparences, à la théorie
mathématiques, mais à des règles physiques
très précises. Les premières de ces règles
sont celles relatives à ce que l'on nomme les lois fondamentales
de l'univers. On pourrait qualifier ces règles, non pas de
constructivistes, mais de constructales, parce qu'elles aboutissent
effectivement à construire de la complexité physique
à partir de lois simples. Mais ce n'est pas parce qu'elles
peuvent être représentées par des formules mathématiques
que l'univers sous-jacent serait mathématique, ou que les
mathématiques feraient partie de l'univers sous-jacent. Si
les cosmologistes aboutissaient, avec beaucoup de persévérance,
à élaborer une équation du Tout, on a souvent
remarqué que cette équation ne servirait pas à
grand-chose. Elle ne pourrait pas, notamment, permettre de reconstruire
l'infinie variété des phénomènes et
objets complexes qui se sont créés à partir
du Big Bang, chacun à partir d'enchaînements de causes
et effets spécifiques.
Dans
beaucoup de cas, la science a pu élucider les lois de la
nature, non pas principalement grâce aux mathématiques,
mais grâce à l'observation de plus en plus fine des
phénomènes. Ainsi, concernant la physique quotidienne,
la condensation de la vapeur d'eau donnant lieu à la création
de cristaux de neige n'est pas commandée en premier par l'application
de lois géométriques mais par des phénomènes
physiques de tension superficielle se produisant de façon
aléatoire, en fonction des circonstances locales propres
aux molécules d'eau considérées. Les formes
géométriques en étoile, sous leurs diverses
variantes, ne sont que des propriétés émergentes
de la condensation. Le cerveau humain les remarque, parce qu'il
a déjà depuis longtemps identifié de telles
formes dans la nature, et qu'elles se sont finalement inscrites
dans ses neurones. Mais un animal, même habitué à
la neige, n'y fait sans doute pas attention.
D'autres
formes de mathématiques
Dans
un ouvrage monumental que l'on ne mentionne pas assez souvent lorsque
l'on étudie les mathématiques, «A
New Kind of Science» le mathématicien
Stephen Wolfram a montré que les automates cellulaires peuvent,
tout aussi bien que les objets mathématiques classiques,
générer des complexités imprévisibles
à partir de l'application de règles simples –
et ceci sans apport propre du cerveau humain puisque les automates
cellulaires s'apparentent à la vie et à l'intelligence
artificielle(2). Bien plus, les automates
cellulaires peuvent générer des raisonnements logiques
et mathématiques, voire prouver des théorèmes.
Ceci confirme l'hypothèse selon laquelle si l'univers obéit
à des régularités et si ces régularités
peuvent être représentées par des règles
formelles, les mathématiques telles que développées
depuis l'ancienne Grèce par les cerveaux humains ne constituent
qu'une des façons de formaliser ces représentations.
Les appareils cognitifs d'entités extraterrestres, s'ils
s'étaient construits selon d'autres architectures que celles
adoptées par nos cerveaux, représenteraient les mêmes
phénomènes de l'univers par d'autres symboles et d'autres
règles mathématiques et logiques que ceux et celles
acquises lors de l'histoire évolutive de nos propres cerveaux.
Rappelons
à ce propos que tout dans le monde physique n'est pas observable
et modélisable par des algorithmes précis, tels que
construits par l'interaction de nos cerveaux avec le monde macroscopique.
C'est le cas de tout ce qui concerne les phénomènes
propres au monde quantique. Les phénomènes de détail
le concernant, si l'on peut dire, nous échappent. Certains
neuroscientifiques estiment que le cerveau humain, sauf mutation
inespérée, sera sans doute toujours incapable de comprendre
en détail le monde quantique, comme d'ailleurs à d'autres
échelles certains états extrêmes de la matière/énergie
présente dans le cosmos. Non seulement, par exemple, il n'est
pas possible de déterminer simultanément la position
et la vitesse d'une particule, mais la notion même de particule
n'est pas reconnue. Il ne s'agit que d‘une construction, là
encore, générée puis utilisée par le
cerveau de l'observateur en interaction observationnelle avec un
monde dont les règles profondes lui échappent. On
ne peut connaître les entités et phénomènes
quantiques qu'en faisant appel à des formes de mathématiques
que nous qualifierions de dégradées, calcul des probabilités
s'appliquant à des grands nombres, notamment.
Dire
que les mathématiques probabilistes sont des formes de mathématiques
dégradées surprendra. Les défenseurs de la
mathématicité intrinsèque de l'univers les
présentent au contraire comme une nouvelle preuve de la «déraisonnable
efficacité des mathématiques», selon le terme
de Wigner. Grâce à elles, l'empire des mathématiques
aurait réussi à s'étendre jusqu'au monde quantique,
dont les ressort profond nous demeurent il faut bien le reconnaître
incompréhensibles. Ainsi la mécanique quantique permet-elle
de construire une quantité de machines technologiques en
se limitant au calcul statistiques de leurs effets, sans avoir besoin
de se prononcer sur ce qui provoque ces derniers. Mais nous pensons
que, aussi complexes que sont les formalismes de la mécanique
quantique, il s'agit de cache-misère. Le cerveau humain,
faisant appel à la statistique des grands nombres, avoue
son incapacité à analyser le monde quantique par les
mathématiques développées pour la physique
macroscopique. Nous ne voyons pas pour notre part que de nouveaux
outils puissent un jour permettre de le faire.
Ceci
n'a rien d'étonnant pour les défenseurs du caractère
constructiviste des mathématiques, résultant de siècles
d'interactions entre les cerveaux humains et le monde. Mais pour
ceux qui postulent le caractère intrinsèquement mathématique
du monde, qu'il soit microscopique ou macroscopique, cela devrait
être reconnu comme un aveu d'échec : le monde quantique
n'est définitivement pas mathématique. Il n'est même
pas, comme on le lit parfois, probabiliste. Il est ce qu'il est
mais le calcul des probabilités permet, dans l'état
actuel de nos cerveaux, de modéliser au mieux certains de
ses effets. Rappelons ici sans insister, au sujet de la physique
quantique, les thèses souvent présentées sur
ce site de la physicienne et épistémologue Miora Mugur-Schächter,
selon lesquelles le monde quantique n'est pas susceptible d'une
description «réaliste»(3).
Le même détour cognitif s'impose d'ailleurs dans le
monde macroscopique. Certains neurologues ont fait l'hypothèse
que le cerveau se construisait sur le mode bayésien, en ne
prenant en compte que des résultats statistiques, faute de
pouvoir connaître et analyser l'ensemble des mécanismes
de détail, dont l'existence réaliste même pouvait
être mise en doute par le cerveau.
Découverte
et invention
On
sait que les défenseurs d'une conception platonicienne des
mathématiques, selon lesquelles celles-ci existeraient indépendamment
du cerveau humain, s'appuient sur la difficulté voire l'impossibilité
de démontrer certains théorèmes. C'est le cas
de l'hypothèse de Riemann à laquelle la revue Pour
la Science de mars 2009 consacre un article. Il s'agit de questions
se posant à propos des nombres premiers : comment sont-ils
répartis parmi les nombres entiers ? Existe-t-il une infinité
de nombres premiers jumeaux c'est-à-dire de paires de nombres
premiers de la forme (p,p+2) tels que 5 et 7 ou 11 et 13 ? Tout
entier pair supérieur ou égal à 4 est-il la
somme de deux nombres premiers ? Les réponses à ces
conjectures sont encore réputées inaccessibles par
les méthodes actuelles. Bien évidemment, les mathématiciens
ne renoncent pas à trouver des solutions.
Faut-il
donc en conclure que les nombres premiers existent en dehors de
leurs cerveaux, comme une dimension de l'univers que la science
pourrait découvrit un jour comme elle découvrira probablement
un jour une planète encore inconnue et abritant de la vie,
quelque part dans le cosmos ? Face à de telles questions,
Mario Livio propose de distinguer découverte et invention.
Mais notre auteur reste cependant ce faisant dans le domaine des
mathématiques. Il montre, à propos du nombre d'or
(golden ratio) dont certains ont prétendu qu'il
est de règle dans certaines structures naturelles, que le
concept lui-même, avec ses implications philosophiques voire
métaphysiques, fut inventé par Euclide mais que les
méthodes géométriques permettant d'élaborer
ce concept furent découvertes, sur le mode des essais et
erreurs, par les Pythagoriciens l'ayant suivi(4).
Si nous appliquons cette approche aux nombres premiers, que pourrait-on
en dire ? Ils furent certainement inventés par les cerveaux
des premiers arithméticiens. Mais les cerveaux des mathématiciens
d'aujourd'hui n'ont pas encore découvert toutes les conséquences
qu'impliquait cette invention.
Attention
cependant. Cette hypothèse ne remet pas en cause la perspective
constructiviste, selon laquelle les mathématiques sont des
produits du cerveau humain. Les platoniciens pourraient prétendre
que si les mathématiciens n'ont pas encore découvert
tout ce qu'implique le concept de nombre premier, ce serait parce
qu'en réalité les nombres premiers n'auraient pas
été inventés par des cerveaux humains. Ils
existeraient dans la nature et une partie de leurs propriétés
resteraient à découvrir – comme quoi l'hypothèse
constructiviste serait fausse. Les constructivistes se limiteront
à supposer que le cerveau humain construit, par association
neuronales, des objets mentaux dont la partie rationnelle, à
proprement parler cognitive, dudit cerveau ne découvre pas
immédiatement toute la portée. Ceci n'aurait rien
d'exceptionnel. Dans de nombreux cas, on constate que le cerveau
peut construire des concepts dépourvus de sens, même
imaginaire. Nul n'en déduira que ces concepts désignent
des objets de la nature existant indépendamment du cerveau.
Ils représentent seulement des produits «poussés
aux limites» de l'activité cérébrale.
Autrement
dit, et pour en revenir à l'hypothèse de Riemann,
il est tout à fait plausible de supposer que le cerveau de
Riemann (particulièrement inventif, il est vrai) a construit
des objets trop complexes pour que les cerveaux de ses successeurs
aient pu, jusqu'à ce jour, les analyser et répondre
aux questions posées. Mais ce ne serait pas la première
fois qu'un tel évènement se serait produit. Mario
Livio rappelle que la tentative de Frege visant dans son ouvrage
Grundegezetze des Arithmetic (Basic Laws of Arithmetic)
à prouver que l'on pouvait démontrer toutes les assertions
de l'arithmétique à partir de quelques axiomes en
logique fut ruinée par Russell. Le paradoxe de Russell, dit
du barbier (le barbier qui rase tous les hommes du village qui ne
se rasent pas eux-mêmes) montre en effet que certaines affirmations
formulées par la raison sont des pièges pour la connaissance.
La raison, telle qu'elle fonctionne dans le cerveau humain, se les
tend à elle-même. Les cerveaux humains ont également,
depuis longtemps, construit l'hypothèse de Dieu et celle
d'infini (sans mentionner les innombrables machines technologiques
dont ils sont loin de comprendre le fonctionnement). La différence
entre les deux concepts, Dieu et l'infini, est que les scientifiques
ne désespèrent pas de concrétiser le concept
d'infini, notamment en cosmologie des multivers. Ils ont renoncé
depuis longtemps, par contre, à donner la moindre consistance
scientifique à celui de Dieu.
Le
philosophe et spécialiste d'intelligence artificielle
Aaron Sloman, de l'université de Birmingham, est convaincu
que les animaux disposent de capacités neurales innées
qui les rendent aptes à pratiquer intuitivement les
mathématiques (arithmétique et géométrie).
Pour lui, par ailleurs matérialiste convaincu, les
mathématiques n'existent donc pas en soi, mais sont
inventées par les êtres vivants. Leurs capacités
en ce domaine ont été acquises lors de l'évolution,
du fait des avantages en découlant pour leur survie
dans le monde. Les nouveaux nés et très jeunes
enfants humains démontrent très tôt des
aptitudes à des raisonnements mathématiques
élémentaires, notamment dans leurs dispositions
à négocier leurs mouvements dans l'espace (spatial
awareness).
Mais
les bases neurales héritées ne suffisent pas.
Elles doivent être développées à
travers des expériences géométriques
et topologiques qui font progressivement émerger les
concepts correspondants. Dans les premières années
de sa vie, grâce aux milliers de choses que l'enfant
apprend empiriquement, son cerveau élabore des bases
de topologie, géométrie et arithmétique
à partir desquelles il fera des prédictions
de plus en plus efficaces, ceci avant même d'avoir appris
les théorèmes correspondant à l'école.
Partant
de cette constatation, Aaron Sloman, ainsi que la philosophe
Alison Pease de l'université d'Edimbourg et le professeur
d'informatique Simon Colton de l'Imperial College London,
considèrent qu'un robot peut parfaitement, en interagissant
avec un environnement sélectif comme le fait le jeune
enfant, se donner des capacités mathématiques.
Celles-ci n'auront évidemment pas été
programmées à l'avance. Il ne s'agirait en aucun
cas d'utiliser l'informatique pour manipuler des quantités
considérables de données, comme le font par
exemples les programmes d'échecs. Les capacités
mathématiques du robot mathématicien se développeront
empiriquement grâce à la technique des algorithmes
génétiques, qui mime la façon dont les
organismes vivants acquièrent leurs caractères
sur le mode darwinien de la mutation/sélection.
Pour
eux, il n'y a pas de raison interdisant à un tel robot
de produire des théorèmes intéressants,
voire à terme d'inventer de nouveaux domaines de raisonnement
mathématique. Leurs premières réalisations
semblent le confirmer. (ref. NewScientist, 28 février
2009, p.35)