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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

30 octobre 2009
Présentation et commentaires
par Jean-Paul Baquiast

The Genius of the Beast :
a radical Re-Vision of Capitalism

diffusé à partir de novembre 2009

Voir aussi notre interview d'Howard Bloom


The genius of the beast

The Genius of the Beast :
a radical Re-Vision of Capitalism


par Howard Bloom

Novembre 2009


 



Howard Bloom (à droite).photographié à NYC en 2008
lors d'une visite de la Société francophone de mémétique.
Au centre, Pascal Jouxtel, fondateur de cette Société.

Howard Bloom est l'auteur de
- The Lucifer Principle: A Scientific Expedition Into the Forces of History. Voir
notre présentation
- Global Brain: The Evolution of Mass Mind From The Big Bang to the 21st century. Voir
notre présentation

- How I Accidentally Started The Sixties Téléchargeable
http://www.amazon.com/s/ref=nb_ss?url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=-%09How+I+Accidentally+Started+The+Sixties&x=17&y=16

Titres et distinctions
Former Core Faculty Member, The Graduate Institute
Former Visiting Scholar-Graduate Psychology Department, New York University
Special Advisor to the Board of the Retirement Income Industry Association
Founder: International Paleopsychology Project;
Founder, Space Development Steering Committee;
Founder: The Group Selection Squad
Founding Board Member: Epic of Evolution Society
Founding Board Member, The Darwin Project
Member Of Board Of Governors, National Space Society
Founder: The Big Bang Tango Media Lab
Member: New York Academy of Sciences, American Association for the Advancement of Science, American Psychological Society, Academy of Political Science, Human Behavior and Evolution Society, International Society for Human Ethology
Scientific Advisory Board Member, Lifeboat Foundation
Advisory Board Member: The Buffalo Film Festival.

Pour en savoir plus
voir http://howardbloom.net/
voir aussi http://www.scientificblogging.com/howard_bloom

 


Nos lecteurs savent avec quel intérêt nous avions lu les deux premiers ouvrages de Howard Bloom, cités en référence. Nous leur proposons de se reporter aux présentations que nous en avions faites, elles aussi citées ci-dessus.

Le même Howard Bloom vient d'écrire un nouvel ouvrage, dans la veine des deux premiers. L'auteur nous en avait confié le manuscrit, afin que nous puissions le présenter avant sa diffusion officielle. C'est avec plaisir que nous le faisons.

Introduction à la démarche d'Howard Bloom

Howard Bloom est un écrivain scientifique assez exceptionnel. S'il n'a pas les titres universitaires derrière lesquels s'abritent généralement historiens, anthropologues et sociologues divers, il dispose au plus haut point de deux qualités qui sont à la base de l'esprit scientifique : se demander ce que cachent et peuvent révéler les phénomènes considérés à tort comme les plus évidents, utiliser pour ce faire le plus grand nombre des connaissances scientifiques disponibles, sans s'arrêter aux barrières disciplinaires. Pour cela il dispose d'une imagination créatrice hors du commun, celle qui fait les grands découvreurs. Il y joint évidemment une puissance de travail exceptionnelle, sans laquelle rien de solide ne peut être fondé.

Son dernier livre, The Genius of the Beast: A Radical Re-Vision of Capitalism, illustre une nouvelle fois ces qualités. Il s'agit d'un ouvrage de plus de 700 pages, comportant plus de 650 citations. Celles-ci, prises dans des revues ou ouvrages scientifiques, ne sont pas seulement là pour faire sérieux. La lecture du contexte montre que l'auteur les a lues et méditées, pour en faire des arguments ou des illustrations enrichissant son propos. Comme dans ses précédents livres, l'auteur voyage avec aisance à travers les siècles et les espaces, convoquant pour illustrer ses hypothèses un nombre considérable d'événements ou de documents historiques voire préhistoriques dont il nous propose une relecture.

On retrouve par ailleurs dans The Genius of the Beast les particularités qui pour nous et pour beaucoup de lecteurs de par le monde avaient fait l'originalité de ses deux précédents ouvrages. Howard Bloom y avait donné une véritable portée scientifique à des concepts déjà largement utilisés avant lui mais plus à titre de métaphores littéraire que d'objets d'études pluridisciplinaires. Il s'agissait pour citer les plus utilisés des concepts de superorganisme, de même, de cerveau global, de sélection de groupe(1).

Mais pourquoi donner à ces concepts une quelconque valeur scientifique ? Sauf peut-être au thème dit de la sélection de groupe, c'est impossible, proclament à qui mieux mieux beaucoup de scientifiques réputés. Nous pensons pour notre part qu'ils se trompent. Prenons le cerveau global. On peut utiliser ce terme pour désigner diverses entités observables dans la nature, une fourmilière, une entreprise, l'internet, afin de montrer qu'elles ont de nombreux points communs : des comportements cognitifs et parfois des structures anatomiques proches de ce que l'on perçoit dans un cerveau animal ou humain. On en déduira de nombreuses conséquences susceptibles d'être vérifiées expérimentalement : analogies fonctionnelles, par exemple, entre un faisceaux de neurones et une colonne de fourmis. On pourra aussi utiliser les modèles ainsi établis pour construire un automate utilisant la technologie des multi-agents adaptatifs capable de simuler aussi bien la fourmilière que le cerveau.

Certes, il ne sera pas possible d'observer un cerveau global comme les neurologues observent un cerveau biologique. Dans les deux cas, selon nous, il s'agira de constructions mentales associant l'observateur et ses instruments, ne correspondant pas à des «réalités en-soi». Mais dans le cas du cerveau biologique, ses frontières et ses détails pourront faire l'objet d'un large consensus de la part des observateurs, ce qui ne sera pas le cas du «cerveau global», quel qu'il soit. Ceci n'empêchera pas que la comparaison, fut-elle métaphorique, entre ces deux catégories d'observables pourra générer, comme nous le rappelions, de nombreuses hypothèses éclairantes, susceptibles d'être vérifiées expérimentalement, dont profitera la description que la science donnera finalement de chacune d'elle.

Bien plus. La métaphore scientifique, à condition qu'elle repose sur un certain nombre de bases indiscutables, présentera l'intérêt de susciter l'exercice d'une fonction que Howard Bloom juge à bon escient essentielle à la découverte scientifique : l'imagination indispensable à toute création, artistique comme scientifique(2). Elle suscitera aussi les affects, également indispensables à la découverte. Peu importe alors qu'elle repose sur des bases qui dans un premier temps seront approximatives ou provoqueront des appréciations différentes(3).

The Genius of the Beast présente une autre qualité, déjà remarquable dans les ouvrages précédents de l'auteur. L'ouvrage s'inscrit dans le darwinisme et dans le naturalisme (autre mot pour désigner le matérialisme athée) qui sont de plus en plus contestés par les idéologues religieux voulant mobiliser au profit de leur lutte pour le pouvoir politique les apports de la science. Howard Bloom, à cet égard, ne donnera aucun argument aux tenants de l'Intelligent Design, qu'il soit chrétien ou islamique. Pour lui, l'histoire du monde s'explique tout naturellement par des causes et des déterminismes naturels. Même si tout ne peut être précisé, en l'état actuel de la science (c'est le cas selon nous en ce qui concerne l'évolution cosmologique, à laquelle Howard Bloom fait allusion), ce n'est pas une raison pour faire appel à des arguments surnaturels qui, par construction, élimineront le besoin de poursuivre les recherches.

Quelques nouveaux mécanismes à prendre en considération

Comme son titre l'indique,The Genius of the Beast s'attaque à la compréhension du capitalisme moderne. Ce thème a pris une actualité particulière du fait de la crise financière et économique ayant atteint Wall Street, puis le reste du monde, en 2007-2008. Howard Bloom nous donne à cet égard, comme pour tous les autres événements qu'il cherche à décrypter, une description très vivante, dramatique de celle-ci, connue à l'époque comme la crise des subprimes, ou prêts bancaires à bas taux, destinés à intéresser des personnes sans garanties (No income, no job, no assets). Ceci ne veut pas dire, nous y reviendrons, que nous puissions admettre sans discuter l'idée qu'il se fait du capitalisme. Mais l'intérêt du livre, pour nous, n'est pas là. Il est de mettre en circulation, selon la méthode de l'auteur, de nouveaux concepts qui deviendront de ce fait susceptibles d'approfondissement par les sciences et donc réutilisables dans de nombreux autres domaines, y compris ceux de la vie quotidienne.

Nous n'allons pas ici faire la liste de tous les nouveaux concepts proposés par Howard Bloom. Limitons nous à celui de «evolutionary search engine» Ce terme désigne le principe qui est à la base, selon lui, de toutes les évolutions intéressant la matière minérale comme la matière vivante, y compris le cosmos lui-même. Il parle de moteur de recherche, par analogie avec la façon dont procèdent les moteurs de recherche sur internet, explorant le monde virtuel afin d'en ramener des éléments servant à étayer une thèse. Nous pourrions aussi bien utiliser le terme de machine à inventer universelle. Le principe en serait simple : rassembler des ressources disponibles dans le milieu, construire avec elles des entités complexes originales, exploiter les champs d'actions ainsi ouverts, ceci jusqu'à épuisement des ressources. Un effondrement en résulterait. Mais cet effondrement ne marquerait pas un retour en arrière ou une stagnation. A partir de ces débris, la machine à inventer reconstituera de nouvelles entités plus complexes et donc plus performantes. Howard Bloom donne un nom au mécanisme ainsi décrit. Il le nomme le balancier du renouvellement ou du réajustement (pendulum of repurposing).

C'est ainsi que procède l'évolution cosmologique, par exemple dans le cadre des cycles marquant la nucléosynthèse stellaire. C'est ainsi que procède la biologie, avec création, destruction et reconstruction incessante d'entités mieux adaptées à la compétition darwinienne, que ce soit au plan des génotypes ou à celui des phénotypes. C'est ce qu'ont toujours fait les civilisations, construisant, détruisant et reconstruisant des empires. Les «barons» de Wall Street n'ont donc pas à s'inquiéter. La finance, avec ses successions de crashs et de booms, ne procède pas autrement. L'histoire économique récente donne d'ailleurs raison à Howard Bloom, puisque à l'automne 2009 la spéculation boursière et bancaire repart de plus belle, après avoir été sauvée du naufrage par des injections massives de capitaux publics.

Mais Howard Bloom ne se limite pas à donner un nom générique à l'histoire des crises économiques et des crises de civilisation. Il considère que le concept de moteur de recherche évolutionnaire doit être complété par celui de «générateur de transcendance» (transcendance engine). Il ne fait pas allusion par là à une quelconque transcendance métaphysique. Il veut seulement dire que les forces à l'œuvre au sein de ce moteur ou machine à inventer ne se borne pas à rester, si l'on peut dire, au ras du sol dans leurs efforts pour construire du nouveau sur les ruines de l'ancien. Elles cherchent à donner vie aux créations de l'imaginaire, elles-mêmes suscitées par les affects résultant de l'activité des neurones sous l'empire des médiateurs chimiques suscitant le dépassement des individus et des groupes. Parmi ces affects se trouvent à la fois le besoin d'exalter l'individu, et celui de renforcer la solidarité à l'intérieur du groupe. On y trouve aussi le besoin, bien plus ambitieux, de construire, sur la Terre et non dans le ciel, un monde nouveau différent du monde présent.

Autrement dit, Howard Bloom propose un regard permettant de «séculariser» les pulsions qui conduisent généralement les humains à s'inventer des mondes divins ou surnaturels capables de répondre à des besoins de dépassement non satisfaits au sein du monde dans lequel ils vivent. Mais pour progresser dans cette voie, il faut passer par ce que l'auteur nomme le «cycle de l'insécurité». En l'absence de ce «générateur de dépassement» (breakthrough generator), c'est la stagnation et la mort, correspondant à l'apoptose ou mort programmée bien connue des biologistes. Celle-ci frappe les cellules n'ayant pas trouvé de créneaux de renouvellement.

Quand il s'agit des organismes animaux, Howard Bloom n'imagine pas de transcendance aussi radicales que celles pouvant apparaître dans les cerveaux des humains. Le cycle de l'insécurité dont il décrit longuement le fonctionnement au sein des ruches d'abeilles menacées par la disette se borne à pousser les «abeilles au chômage par manque de nourriture» (jobless bees) à chercher au-delà des aires de collecte proches de nouvelles sources de pollen. Mais le «générateur de dépassement» sélectionné par l'évolution ne s'est pas borné à inciter les abeilles à élargir leurs champs de recherche en cas de disette. Il a doté l'espèce de compétences cognitives avancées, allant jusqu'à l'invention d'un langage, la fameuse danse des abeilles, permettant d'instruire la ruche de l'existence et de la localisation des sources découvertes par les abeilles exploratrices. Rien n'interdit de penser que sous les mêmes contraintes furent inventés les outils et les langages à la base des découvertes «transcendantes» dont l'humanité est aujourd'hui si fière.

Appliquant ces intuitions aux crises économiques vécues par le capitalisme depuis deux cent ans, ont peut en déduire qu'elles ne sont pas dues comme le pensent les pseudo-économiste(4) à l'apparition d'une nouvelle technique rendant obsolètes les précédentes et induisant des cycles dits de Kondratieff. Elles sont dues à une ardente obligation, inscrites dans les gènes de toutes les espèces. Elle pousse les humains à se dépouiller de leurs habitudes et sécurités pour gagner de nouveaux horizons, nouveaux territoires et nouvelles façons d'y habiter. Ce faisant, selon Howard Bloom, les humains le feraient pas uniquement par intérêt ou dans le cadre de guerres de prestige avec les voisins. Ils le feraient aussi par un besoin quasi messianique de renforcer les potentialités des individus et des groupes en matière d'empathie et de création imaginaire partagée.

Commentaires

Nous ne résumerons pas davantage les nombreux cas appuyés d'observations expérimentales par lesquels l'auteur développe ses hypothèses. Il ne faut pas priver le lecteur du plaisir de les découvrit lui-même. Il le fera sur le mode popularisé par le commissaire Maigret dans un feuilleton célèbre, en se frappant le front et en disant à son adjoint, «bon dieu ! mais c'est bien sûr» alors qu'il n'avait rien remarqué d'intéressant jusqu'alors.

Il nous paraît par contre utile de ne pas céder à l'enthousiasme et de prendre un peu de recul. Manifestement, les premiers lecteurs du livre, acteurs dans l'économie capitaliste comme l'auteur le fut lui-même pendant une dizaine d'années, y ont trouvé des arguments puissants pour se rassurer : le capitalisme n'est pas mort. Il n'est même pas aussi nuisible que le prétendent ses ennemis. C'est au contraire la seule voie permettant à l'humanité de continuer à progresser. D'où la chaleur de leur accueil, comme le prouvent les premiers commentaires disponibles.

Mais on touche aussi là aux limites de la méthode d'induction scientifique proposée par Howard Bloom. Cette méthode, que nous avons résumée au début de cet article, consiste à créer des entités nouvelles à partir de faits d'observations partiels, à caractériser ces entités par un certain nombre d'observables et finalement à rechercher ces observables dans la nature. Ou bien on ne trouve rien et il faut recommencer. Ou bien on trouve quelque chose à partir de quoi poursuivre le processus.

Il s'agit, répétons-le, d'une méthode inhérente à la démarche scientifique elle-même. On la voit à l'œuvre sans possibilités de contestation dans le domaine de la physique quantique. En revanche, en matière de physique macroscopique, beaucoup de scientifiques qui «croient» dur comme fer au réalisme des essences ne veulent pas reconnaître qu'ils appliquent une méthode voisine. Ils se donnent l'illusion de décrire des objets en soi mais, selon la plupart des épistémologues modernes, ils se trompent. Peu importe car de toutes façons, même à partir de prémisses fausses, leurs observations peuvent porter des fruits. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, beaucoup de chercheurs tombent aussi dans l'illusion du réalisme. Ils s'imaginent, par exemple, que le «chômage» ou la «croissance» sont des entités en soi, mesurables avec les outils des sciences exactes. Généralement ils font erreur, non dans les grandes lignes mais dans les détails, ce qui rend leurs prévisions particulièrement hasardeuses compte tenu de l'incertitude dans les données initiales sur lesquelles elles reposent.

En sociologie, là où les entités sont sciemment créées par les chercheurs, d'une façon à laquelle, nous l'avons dit, excelle Howard Bloom, il convient d'être particulièrement attentifs. Les pièges du réalisme sont partout. Un superorganisme, un «mème», un cerveau global ne peuvent en aucun cas être confondus avec des entités biologiques ou sociologiques plus précises. Nous avons en fait employé le terme de métaphore. C'est ce que n'ont pas encore compris les méméticiens qui continuent désespérément, tel Susan Blackmore, à rechercher des mèmes dans la nature comme un microbiologiste rechercherait des virus. La mémétique est une excellente approche scientifique, à condition de ne pas la confondre avec la virologie ou la cytologie.

Or nous avons l'impression, peut-être erronée, que dans The Genius of the Beast, Howard Bloom s'est pris à son propre jeu. Non seulement il considérerait le capitalisme comme une entité en soi, susceptible d'une approche objective. Mais plus encore il penserait que les concepts nouveaux qu'avec beaucoup de créativité il a élaboré pour mieux cerner l'essence supposée du capitalisme, tel le «transcendance engine», correspondent à des réalités en soi dont l'on pourrait revêtir pour mieux la caractériser l'entité «capitalisme».

A priori, rien n'interdirait à Howard Bloom de procéder de la sorte, si les observations expérimentales susceptibles d'être faites à partir des concepts qu'il a créés, appliquées au capitalisme, confirmaient ses hypothèses. Mais cela n'est pas le cas. Howard Bloom peut apporter beaucoup de présomptions expérimentales à l'appui de l'affirmation selon laquelle le capitalisme (et particulièrement le capitalisme occidental autrement dit le capitalisme dont les ressort se trouvent à Wall Street) continuera à se dépasser de façon transcendantale en faveur de l'humanité en particulier et du cosmos en général. Mais des chercheurs ne partageant pas ce préjugé favorable feront valoir que pour le moment, le développement transcendantal (sur le mode hyperbolique ou exponentiel décrit par Ray Kurzweil avec le concept de Singularité(5)) se heurtera très rapidement aux limites imposées par le caractère fini des ressources terrestres. A ce moment, selon ces chercheurs, il faudra en revenir à un mode de régulation collective plus proche du socialisme que du capitalisme.

Plus gravement, Howard Bloom semble donner sa bénédiction au darwinisme social (élimination sans pitié des faibles par les forts) et du même coup au capitalisme impitoyable. Il en fait en effet l'archétype du processus de succession de booms et de crises dont les dégâts sociaux sont innombrables. Même si ce processus est inhérent à l'évolution biologique dans son ensemble, il n'est pas possible aujourd'hui de l'évoquer pour justifier les abus des pouvoirs dominants, qu'ils soient économiques ou politiques.

D’un point de vue épistémologique, nous pouvons dire que l’on retrouve dans le domaine des comportements sociaux tels qu’analysés par Howard Bloom la même nécessité de relativiser les concepts pour tenir compte des observations expérimentales que celle récemment découverte par la génétique. L’ancien paradigme de la biologie moléculaire posant en « réalité incontournable » la relation « un gène un caractère » vient d’éclater, simplement parce que de nouvelles observations ont imposé un paradigme tout différent, celui dit de l’expression aléatoire des gènes ou de l’ontophylogenèse, selon le terme de Jean Jacques Kupiec. Un même gène ou une même protéine peuvent générer à génotype constant des phénotypes différents. C’est le tri par le milieu ambiant qui sélectionne les mieux adaptés.

Autrement dit, si nous sommes tout à fait d’accord pour accepter les modèles proposés par Howard Bloom dans The Genius of the Beast, tels que ceux de «pendulum of repurposing» ou «transcendance engine», nous ne voudrions pas les utiliser sans précautions pour caractériser l’ensemble de mécanismes que l’on regroupe sous le terme de « capitalisme occidental ». Moins encore nous ne voudrions en déduire que le capitalisme libéral restera pour l’avenir du monde « The Solution ». De toutes façons, nous aimerions voir si ces modèles pourraient servir à caractériser d’autres économies non capitalistiques, telles que l’économie de décroissance ou l’économie régulée…à condition évidemment que l’on apporte des preuves expérimentales solides relativement à la validité de l'approche Bloomienne dans ces cas particuliers.

Demandons-nous pour pour terminer si, pour expliciter les processus à la base des évolutions sociales comme de toutes les évolutions qu’évoquent notamment les livres d’Howard Bloom, le principe de simplicité ou rasoir d’Occam ne serait pas utile. Il recommanderait de s’en tenir aux mécanismes proposés et mille fois vérifiés expérimentalement, tels qu’impliqués par le paradigme darwinien « mutation stochastique (au hasard), sélection, ampliation ». C’est bien de ces mécanismes, sauf erreur, que proviennent les « transcendances » les plus exaltantes aujourd’hui observables, que ce soit dans l’ordre biologique ou dans l’ordre anthropotechnique(6).

Notes
(1) Voir la présentation que nous en avions donnée dans notre propre ouvrage : "Pour un principe matérialiste fort", J.P. Bayol, 2007.
(2) Voir un ouvrage récent dont nous rendrons compte : "La création –définitions et défis contemporains", Sous la direction de Sylvie Dallet, Georges Chapouthier et Emile Noël, Editions L'Harmattan, 2009.
(3) C'est la raison pour laquelle, en ce qui nous concerne, nous n'avons pas hésité à faire appel au concept de système anthropotechnique pour décrire les entités qui selon nous associent dans le monde moderne, de façon inextricable, des composants biologiques, anthropologiques et technologiques. Pourtant, personne ne rencontrera un système anthropotechnique au coin de la rue, en chair et en os tout au moins. Voir Baquiast, "Le paradoxe du sapiens", préface de Jean-Jacques Kupiec, J. P. Bayol, à paraître prochainement.
(4) Tel que Jacques Attali. Voir notre chronique présentant le livre «Une brève histoire de l'avenir».
(5) Voir notre éditorial du 26 octobre 2005 .
(6) Sur le darwinisme, on pourra lire le tout récent et remarquable ouvrage collectif "Les mondes darwiniens, l'évolution de l'évolution", Editions Syllepse, novembre 2009
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