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25 janvier 2010 Présentation
et commentaires
par Jean-Paul Baquiast
Perdons-nous
connaissance ?
Perdons-nous
connaissance?
De la mythologie à la neurologie Lionel Naccache
Editions Odile Jacob
2010
Lionel
Naccache est neurologue à l'hôpital de la Pitié
Salpétrière à Paris et chercheur en neurosciences
cognitives au Centre de recherche de l'Institut du cerveau
et de la moelle épinière.Il
a précédemment plublié l'ouvrage : Le
Nouvel Inconscient - Freud, Christohe Colomb des neurosciences
(voir
notre recension).
Vidéo
: Lionel Naccache commente son nouvel ouvrage :
"Perdons-nous connaissance - De la mythologie à
la neurologie"
Nous
avions déjà présenté dans ces colonnes,
"Le
nouvel insconscient", premier livre du neurologue
et chercheur en neurosciences cognitives Lionel Naccache. Nous avions
salué le caractère novateur de son approche. Il s'agissait
de proposer une théorie générale de la conscience
s'appuyant sur les deux disciplines dont l'auteur est expert: l'observation
des cerveaux par les méthodes en plein développement
de l'analyse cérébrale fonctionnelle et celle des
comportements de personnes atteintes de troubles neurologiques plus
ou moins graves affectant l'expression de la conscience. Il s'agit
là en effet des deux voies les plus efficaces aujourd'hui
pour comprendre la façon dont se construit et s'exprime ce
que l'on appelle aussi l'esprit chez les humains.
Il existe évidemment
d'autres voies, celles par exemple reposant sur l'observation de
l'apparition des fonctions cognitives chez le nouveau-né
et bien entendu celles voisines relevant de la psychologie évolutionnaire
appliquée aux animaux. Nous en ajoutons nous-mêmes
une autre, la simulation des phénomènes de l'esprit
sur des systèmes d'intelligence artificielle évolutionnaire.
Dans un article récent, nous avons signalé la coopération
qui s'était établie récemment sur ce point
entre le psychiatre Philippe Marchais et le roboticien Alain Cardon(1).
Perdons-nous
connaissance?
Dans son nouvel
essai, «Perdons-nous connaissance», Lionel Naccache
s'interroge sur le sens que peut prendre ce concept dans une société
telle que la nôtre. Elle se proclame en effet société
de la connaissance et dans le même temps, se définit
comme une société de l'information. Ces deux qualificatifs
sont effectivement mérités. Non seulement les uvres
de toutes sortes sont diffusées très largement (là
où du moins le permettent les quelques censures qui demeurent)
mais de plus en plus de gens jusque là inaudibles peuvent
témoigner et discuter en leur nom propre ou en celui de minorités
diverses. Beaucoup d'esprits chagrins déplorent la cacophonie
qui en résulte. Ce n'est pas le cas de Lionel Naccache aux
yeux de qui les outils de la société de l'information,
notamment Internet, rendent d'immenses services. Mais pour lui ils
ne règlent pas cependant la question de la connaissance.
Si Internet favorise en effet indiscutablement l'accès aux
travaux scientifiques qui sont quoiqu'en pensent les sceptiques
les seules sources objectives de connaissance sur l'univers et sur
tout ce qu'il contient, il favorise aussi la diffusion d'informations
dont nul ne peut dire si elles sont inventés et propagées
par des esprits y trouvant un moyen de se donner de l'importance,
ou si elles renvoient à des faits réels dont nous
n'aurions pas été jusqu'à présent informés(2).
Au-delà
de la question des relations entre l'information et la connaissance,
qui est en effet de plus en plus d'actualité, Lionel Naccache
se pose une autre question, dont les implications en philosophie
des sciences sont tout aussi grandes: pourquoi les traditions antiques
dont témoignent les textes qui nous sont parvenus manifestent-elles
une telle défiance à l'égard de la connaissance?
Qu'est-ce alors que cette connaissance, décrites comme tellement
dangereuse par certains philosophes grecs et surtout par les écritures
chrétiennes et juives ? Pourquoi alors aujourd'hui nos sociétés
de la connaissance, excepté les contestataires des techno-sciences
(dont ils font eux-mêmes sans s'en rendre compte un mythe),
ne semblent plus s'en défier?
Lionel Naccache
pense répondre à cette double question en rappelant
que la connaissance n'est pas seulement une relation entre un Réel
extérieur jusque là inconnu et une description qui
en est donnée sous une forme impersonnelle. C'est aussi une
relation avec le sujet qui procède à cette description
ou qui s'en inspire pour améliorer son rapport au monde.
Or le sujet n'est pas l'observateur neutre que postulent beaucoup
de sciences. C'est une entité singulière, prenant
la forme d'un corps et d'un esprit profondément déterminée
par des contraintes lui interdisant un rapport objectif avec ce
qu'il perçoit du monde. Les constructions que fait son cerveau
des données perçues par ses sens, les interprétations
qu'il donne ensuite à ces constructions en fonction notamment
de la façon dont elles sont reçues par les autres,
correspondent à un besoin vital pour le sujet: élaborer
une description de lui-même et de son histoire, autrement
dit de son Je, qui soit aussi valorisante, mobilisatrice, que possible.
On a pu dire
en effet, Lionel Naccache en particulier dans le Nouvel Inconscient,
que le Je était une projection hallucinée de l'être
tout entier sur l'écran de visualisation permis par la conscience.
Il est donc important de montrer comment le Je conscient crée
ou utilise l'information, qu'elle soit de détail ou qu'elle
s'organise en vastes systèmes de connaissances, pour améliorer
son adaptativité dans le conflit darwinien pour la survie
qui l'oppose aux autres espèces et à ses semblables.
Pour illustrer
cette thèse, que nous espérons avoir résumée
sommairement sans la déformer, la première partie
du livre propose une incursion dans la Mythologie dont la précision
surprendra ceux ayant un peu oublié l'histoire des philosophies
et des religions. Il aborde successivement la mythologie grecque
et les propos de Platon, les écritures de la Bible et leurs
commentaires par le Talmud, les légendes plus récentes
de la Renaissance européenne, avec notamment le mythe du
Dr Faust. Dans tous ces cas, selon les auteurs inconnus de ces légendes,
ceux qui avaient voulu s'alimenter aux fruits de la Connaissance
ont subi des destins effroyables, aussi nobles qu'aient pu être
leurs intentions.
Lionel Naccache
montre ensuite comment le Siècle des Lumières et les
Encyclopédistes ont pris le contre-pied de ces attitudes,
en proposant au contraire l'accès de tous aux connaissances
scientifiques de l'époque, au risque de s'illusionner sur
l'influence bénéfique que pouvait avoir l'esprit des
Lumières sur des cerveaux encore englués dans les
anciennes croyances. Il se pose sans apporter de réponses
précises, on le conçoit, une question sur laquelle
nous allons revenir: à quel type de Connaissance faisaient
allusion les anciens mythes et pourquoi voulaient-ils tellement
en tenir écarté le vulgum pecus ? L'hypothèse
selon laquelle les institutions religieuses et politiques voulaient
s'en réserver le monopole est un peu trop simple sans doute.
La deuxième
partie du livre, plaisamment intitulée Une histoire de
neurosciences-fiction, est toute différente. Elle commente
l'expérience clinique de l'auteur et de nombre de ses confrères
confrontés aux véritables drames que sont les destructions,
même plus ou moins localisées, des différentes
aires cérébrales qui concourent à la cohérence
d'ensemble de l'esprit et à son expression à travers
le langage et les comportements sociaux. Les ouvrages de neurosciences
rapportent dorénavant nombre de tels cas, mais il est bon
de les entendre évoqués par un clinicien situé
si l'on peut dire en première ligne.
On y voit notamment
comment les rationalisations, c'est-à-dire les histoires
que se raconte un patient pour expliquer un déficit de perception
ou d'interprétation sans l'imputer à un trouble interne
qui en est la vraie cause mais qu'il ne peut observer lui-même,
construisent pour ce patient un univers de connaissances très
satisfaisant, mais qui repose évidemment sur une distorsion
profonde de ce que nous appelons la réalité. Freud
avait fait la même constatation à propos des rationalisations
que dans certaines névroses et psychoses le malade invente
pour la plus grande gloire de son moi. On sait que dans les rêves,
chacun d'entre nous fait de même à tous moments et
à tous propos, sans que cela, en principe, ne perturbe la
bonne qualité de notre jugement lorsque nous nous réveillons.
Ces exemples
tirés de la clinique permettent à l'auteur de revenir
sur la définition de l'acte de connaissance. Cet acte met
en scène trois unités, le sujet X tel qu'il était
et se représentait à lui-même avant de connaître
l'objet Y, cet objet Y tel qu'il existe dans le monde extérieur
au sujet et enfin le sujet X', le sujet tel qu'il est devenu après
avoir assimilé l'objet Y. Les objets de connaissance sont
multiples, mais tous modifient en le réorganisant le sujet
qui s'en laisse pénétrer et quasiment coloniser. Si
l'on veut tenter de comprendre le monde extérieur générant
les objets de connaissance qui circulent à son propos, il
ne faut pas se limiter à analyser les informations brutes
en émanant, mais les sujets et plus précisément,
dans le champ de la conscience, les Je des sujets qui reprennent
et interprètent ces informations, en les présentant
comme participant à un processus objectif de connaissance.
Les sujets subissent en recueillant ces informations des transformations
plus ou moins profondes qui se traduisent par des stratégies
destinées à protéger ou renforcer leurs Je.
Dans certains cas, ces informations leur semblent si dangereuses
pour la salubrité de ces Je qu'ils les nient purement et
simplement. C'est un déni de réalité, que nous
pourrions illustrer par le fameux déni de grossesse dont
on a fait mention récemment dans la presse(3).
La troisième
partie du livre est consacrée à l'analyse de la
société de l'information telle qu'elle s'établit
dans les régimes démocratiques où notamment
l'Internet se déploie sans censures trop marquées.
Lionel Naccache insiste là à juste titre sur le fait
que cette information n'est pas pour autant synonyme de connaissance
généralisée et uniformément répartie.
Il est bon de démonter les illusions que recèle le
concept, au moins pour les naïfs qui le prendrait au pied de
la lettre. Au delà de considérations qui seraient
familières pour nos lecteurs à qui n'échappe
aucune des illusions mais aussi aucune des vertus du média
que nous utilisons constamment, il souligne à nouveau que
ne pas prendre en compte les « sujets qui parlent »
conduit directement à l'erreur grossière et à
la manipulation. Beaucoup de stratégies de captation de l'intérêt
(et du soutien financier) des citoyens de la société
de l'information s'appuient sur le prestige tenant à l'argumentation
pseudo-technique et pseudo-scientifique. Il cite à cet égard,
après bien d'autres, mais qui ne sont pas encore assez nombreux,
les mensonges des défenseurs de l'Intelligent Design.
Nous sommes
bien placés sur ce site pour en parler puisque nous avons
subi les attaques de ceux qui, derrière la Templeton Foundation
américaine, prétendent donner des bases scientifiques
aux affirmations des Ecritures chrétiennes. Aujourd'hui,
les défenseurs d'une prétendue science islamique ne
procèdent pas différemment (voir par exemple notre
brève d'actualité récente : A la gloire de
la science islamique(4).
Dans cette troisième
partie, qui comprend beaucoup d'incidentes que nous ne pouvons mentionner,
figure une critique que nous estimons tout à fait fondée.
Elle s'adresse aux mathématiciens, toujours aussi nombreux,
qui prétendent, avec à leur tête l'illustre
Alain Connes, déchiffrer un univers existant en soi, en dehors
des cerveaux humains et même des réalités matérielles,
celui des mathématiques pures. Il montre aisément
que les mathématiques, quelles que soient leurs formes et
langages, sont des constructions trouvant leurs sources, non seulement
dans les intentions des sujets qui les « découvrent »,
mais dans des bases neurales spécifiques, propres non seulement
aux primates que nous sommes mais aussi à de nombreux autres
animaux, comme l'a récemment montré Stanislas Dehaene.
Il s'agissait initialement de constructions de survie permettant
de mettre de l'ordre, en fonction des expériences empiriques
vécues par les sujets, dans le flux constant des phénomènes
qui les assaillaient.
Observations
Nous pourrions
poser ici à l'auteur beaucoup de questions et faire beaucoup
d'observations, découlant des nombreux ouvrages approchant
de près ou de loin le sujet dont il s'est saisi, et que nous
avons été conduits à présenter sur ce
site. Faute de place, car ce serait un livre d'au moins 200 pages
qui serait nécessaire pour cela, nous nous bornerons à
évoquer quelques points qui nous paraissent directement dans
la ligne de son essai et sur lesquels nous aimerions avoir ses réactions.
La
question du réel
Tout procès
de prise de connaissance, comme d'ailleurs toute émission
d'information renvoyant à quelque chose, fait l'hypothèse
qu'existe en arrière-plan un réel suffisamment cohérent
pour être modélisé et/ou observé. Nous
avons abondamment traité de cette question sur ce site, à
propos du monde quantique et des descriptions qui en sont données.
Nous avons retenu pour notre part la solution que l'on pourrait
sommairement décrire comme constructiviste. L'observateur/acteur
ne peut pas prétendre accéder à un réel
des essences, fut-il voilé selon le terme de Bernard d'Espagnat.
Il ne peut traiter que des constructions l'associant, en tant qu'observateur
doté d'un cerveau cognitif, à des instruments et à
des entités observationnelles (les prétendues particules,
par ex.) ayant fait l'objet d'une préparation adéquate.
Malgré ces réserves, le réel que nous pourrions
qualifier de relativisé ainsi obtenu est suffisamment consistant
pour supporter tous les développements de l'électronique
moderne. Nous pensons avoir montré que ce relativisme constructiviste
peut parfaitement être étendu à tous les domaines
des sciences macroscopiques. Il nous semble alors que la prise en
compte des stratégies signalées par Lionel Naccache,
stratégies dont peuvent jouer à titre individuel ou
collectif les Je des observateurs/acteurs manuvrant dans le
monde des connaissances et des informations pourrait parfaitement
apporter un relativisme de plus, combien nécessaire, aux
descriptions du monde proposées par les sciences et les scientifiques.
La
question des connaissances scientifiques comparées aux connaissances
empiriques
Nous pensons,
mais peut-être est-ce une illusion créée par
les psychismes de ceux qui se sentent un peu noyés dans le
monde des observations et des théories, qu'il conviendrait
de distinguer, au sein de la connaissance décrite par Lionel
Naccache, les contenus qui résultent des processus de la
science expérimentale et ceux qui résultent de processus
préscientifiques, tout aussi honorables, destinés
à rassembler les consensus nécessaires à leur
égard. Les uns et les autres, les premiers tout autant que
les seconds, peuvent faire l'objet des manipulations apportés
par les Je des sujets qui s'en servent pour comprendre le monde.
Mais les premiers ont l'avantage, étant soumis à une
critique et à des accords aussi larges que possible, d'être
plus universels. Les contenus scientifiques n'ont pas prévalu,
au terme de la longue histoire des sciences et des techniques, sur
les produits de la métaphysique et de l'empirisme parce qu'ils
étaient plus «vrais» que ces derniers. Ils l'ont
fait, au terme d'une compétition darwinienne très
ordinaire, parce qu'ils produisaient les meilleurs résultats
en tant que guide de conduite collective et parce que, de ce fait,
ils recrutaient plus de soutiens que la foule disparate de leurs
concurrents empiriques et mythologiques. Leur émergence sur
la scène intellectuelle s'est affirmée au siècle
des Lumières. Mais ce ne sont pas les encyclopédistes
et autres savants de l'époque qui ont décidé
volontairement d'assurer leur diffusion. Ils ont diffusé
spontanément en fonction de leurs succès dans la transformation
du monde du fait notamment des premières technologies industrielles.
Les
symbioses entre humains et machines
Lionel Naccache
fait allusion à la fin de son livre à l'influence
croissante que prennent les machines dans les stratégies
cognitives des cerveaux humains qui leur sont associés. Ce
n'est pas nous qui le contredirions. Nous aimerions par contre ajouter
ici que le phénomène, selon nous, est bien plus étendu
et général qu'il ne le laisse entendre. C'est l'association
des composants biologiques et des composants technologiques au sein
d'entités nouvelles, que nous avons nommé des systèmes
anthropotechniques, qui a provoqué il y a plus d'un million
d'années la mise en route de la société de
l'information et de la société de la connaissance
telles que nous les connaissons. Notre hypothèse n'est en
rien, pensons nous, remise en cause par celles de Lionel Naccache.
Au contraire, celles-ci l'enrichissent(5).
Dans cet ordre
d'idées, nous ajouterons que les considérations relatives
à la symbiose entre les humains et les robots, qui prend
de plus en plus de réalité aujourd'hui, n'auraient
qu'à gagner à tenir compte de ce que Lionel Naccache
nous apprend dans son excellent livre 6).