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29 juillet 2010 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin
Le Capitalisme
Cognitif
La nouvelle grande transformation
Le Capitalisme Cognitif. La Nouvelle Grande Transformation
Yann Moulier Boutang
Multitudes/Idées
2007
L'abeille et l'économiste
Yann Moulier Boutang
Carnetnord
2010
Yann
Moulier Boutang est un économiste et essayiste français,
né en 1949. Ancien élève de l'École
normale supérieure, il a participé dans les
années 1970-1990 à différents mouvements
de gauche d'inspiration dite aujourd'hui soixante-huit. Il
a fondé plusieurs revues et écrits de nombreux
ouvrages et articles dans l'esprit de l'autonomie ouvrière
et de l'autogestion. Il a adhéré aux Verts en
1999.
Depuis 2000, il dirige la revue Multitudes en tant que directeur
de publication. Il est membre du comité d'orientation
de Cosmopolitiques.
Après avoir été enseignant à l'École
normale supérieure et à l'Institut d'études
politiques de Paris, Yann Moulier-Boutang est actuellement
professeur de sciences économiques à l'Université
de technologie de Compiègne et International Adjunct
Professor au centre Fernand-Braudel de lUniversité
de Binghamton-New York (États-Unis).
Le
parcours professionnel et politique de Yann Moulier Boutang l'a
toujours conduit à fréquenter les milieux sinon de
l'altermondialisme au sens strict, du moins de l'anti-néolibéralisme.
Il a également, avec l'explosion de ce que l'on a nommé
à partir de 1980 les nouvelles technologies de l'information,
participé activement à la réflexion sur les
changements induits par celles-ci dans les sociétés.
Si ces technologies étaient considérées initialement
comme apportant des changements bénéfiques généralement
bien accueillis par les mouvements intellectuels auxquels participaient
l'auteur, l'envers de la médaille est vite apparu. Ces mouvements,
à juste titre, ont jugé nécessaire de les critiquer
à la lumière de ce qu'en faisaient les grands Etats
(notamment les Etats-Unis) et les intérêts financiers
mondialisés pour imposer partout leur domination.
Nos
lecteurs sont, nous devons l'espérer, suffisamment informés
tant de la critique des marchés financiers que de celle portant
sur les perspectives favorables ou défavorables au regard
de la démocratie découlant de la numérisation
systématique des acteurs et des activités. Ils trouveront
cependant dans les deux livres de Yann Moulier Boutang présentés
ici de nombreux éléments permettant de préciser
des opinions pouvant rester un peu générales. De plus,
l'intérêt particulier offert par ces deux livres découle,
au moins à nos yeux, du fait qu'ils émanent d'un économiste,
formé aux contraintes et au langage de cette discipline.
Nous
nous sommes précédemment ici demandé, à
titre de provocation, si l'on pouvait considérer l'économie
politique comme une science. Ne s'agissait-il pas plutôt d'un
recueil d'arguments mis en forme sur le mode scientifique mais visant
à convaincre que le capitalisme financier et mondialisé
était le seul type d'organisation économique viable.
Si cela était, il faudrait laisser jouer librement la concurrence
entre entreprises (le libéralisme économique) et entre
détenteurs de capitaux (le néo-libéralisme
), quelles qu'en soient les conséquences sociales et environnementales.
Il faudrait aussi continuer à détruire, partout où
elles avaient survécu, les structures de l'Etat investisseur,
régulateur économique et protecteur au plan social.
Ces structures étatiques et administratives ne pourraient
en effet qu'encourager le maintien d'activités inutiles et
le gaspillage. Leur reprise par l'actionnariat privé sera
le remède à leurs défauts congénitaux.
Ce discours, porté par des experts dotés du titre
d'économiste, n'a pu qu'impressionner des gouvernants, des
chefs d'entreprises, , des travailleurs et des épargnants
perdus dans un monde dont les ressorts profonds, de type anthropologique
ou anthropotechnique, pour reprendre le terme que nous employons
par ailleurs, leur échappaient.
S'il
serait sot de disputer à l'économie le titre de science
bien d'autres spéculations guère plus fondées
se prétendant scientifiques nous devons par contre
nous interroger sur le caractère neutre des nombreux experts,
se disant économistes, que l'on entend en permanence se prononcer
dans les médias en faveur des politiques de libéralisation
que nous venons de résumer. Le journal Le Monde diplomatique,
qui dénonce régulièrement le manque d'objectivité
des intervenants présentés par les médias ou
se présentant comme des économistes, avait récemment
montré que la grande majorité d'entre eux exerçaient
des fonctions salariées ou bénéficiaient de
crédits d'études provenant de banques ou entreprises
financiarisées. Des postes de consultants auprès des
grandes organisations internationales telles que la Banque mondiale,
le FMI ou l'OMC ne sont pas de meilleurs gages d'objectivité,
quand on sait l'engagement de ces institutions, depuis leur création,
en faveur du libéralisme c'est-à-dire très
largement jusqu'à présent en faveur des corporatocraties
anglo-saxonnes. De quelle objectivité peuvent alors se targuer
ces économistes quand ils critiquent les mesures des gouvernements
ou les propositions de l'opposition visant à porter remède
à la crise ?
On
entend évidement beaucoup moins, dans les médias mainstream
français tout au moins, s'exprimer des économistes
(dotés de toutes les références universitaires
et professionnelle leur permettant de se dire tels) critiquant ouvertement
l'économie néolibérale, le système corporatocratique
américain qui en est le principal acteur et les institutions
européennes qui s'alignent passivement derrière lui.
C'est que s'exerce en France une censure certaine et d'ailleurs
croissante sur ceux qui ne sont pas conformes. Tout au plus, de
temps à autre, la chaîne France Culture, d'audience
malheureusement très faible, les invite à s'exprimer.
Cette
censure, selon nous, a fait de Yann Moulier Boutang un économiste
trop peu connu du grand public. On trouve des références
et même des vidéos de lui sur le web, encore faut-il
savoir les chercher. Il faut le regretter. La lecture de ses livres,
et notamment de ceux présentés ici, est particulièrement
instructive. Mais de tels livres ne sont édités qu'à
quelques centaines d'exemplaires. Même avec le bouche à
oreille, leur dissémination reste faible. Nous ne partageons
pas nécessairement toutes les thèses de l'auteur.
Si nous pouvons cependant, à notre niveau, contribuer à
le faire mieux connaître, nous en serions heureux.
Un
réformisme radical
Les
deux plus récents ouvrages de Yann Moulier Boutang, que nous
présentons ici, peuvent être examinés simultanément,
car ils représentent l'évolution des dernières
réflexions de l'auteur relatives à deux phénomènes
qui se recoupent aujourd'hui: un phénomène essentiellement
technique, la numérisation progressive des activités
et des contenus de connaissance, d'une part, un phénomène
très largement économique et politique, l'incapacité
de prendre en compte les modifications du modèle capitaliste
imposées par le développement mondial des réseaux
de production et d'échange, d'autre part.
Plutôt
que s'en prendre en priorité aux excès du capitalisme
financier mondialisé,excès qu'il ne nie pas par ailleurs,
Yann Moulier Boutang appelle à mieux comprendre la grande
transformation systémique qui concerne le monde tout entier
et qui imposerait pour éviter les risques prévisibles
la prise de mesures s'apparentant à ce qu'il nomme un réformisme
radical, concernant notamment l'évaluation des valeurs, les
modes de rémunération des citoyens, qu'ils soient
ou non producteurs, et finalement l'assiette des prélèvements
fiscaux.
Si
l'analyse de la crise du capitalisme et l'appel à en sortir
«intelligemment» semblent peu discutables, les mesures
proposées par l'auteur pour ce faire, bien que très
justifiées dans leur principe, paraîtront d'application
difficile, sinon impossible. Autrement dit, après une lecture
superficielle de ces ouvrages, on sera tenté de parler d'utopie.
Utopie certes attrayante, comme toutes les utopies présentées
en soutien aux valeurs sociétales de la contribution spontanée
et du partage, mais qui ne résisterait pas à la guerre
effrénée, parfois armée, à laquelle
se livrent aujourd'hui les grandes corporatocraties économico-politiques
en lutte pour la domination mondiale.
Il
ne faudrait pas s'en tenir à cette lecture superficielle
et entrer en profondeur dans les analyses et propositions rassemblées
par ces deux livres. Certes, la lecture n'en est pas particulièrement
facile, car les arguments sont souvent techniques et le fil des
démonstrations se perd parfois. Mais le lecteur devrait se
persuader que Yann Moulier Boutang et ceux qui partagent ses vues
soulèvent des questions fondamentales et proposent des solutions
méritant d'être examinées avec soin, car elles
pourraient répondre aux impasses que semblent promettre les
conflits multiples entre les grands acteurs géopolitiques.
Les deux ouvrages constituent donc des instruments de travail précieux,
que nous ne pouvons évidemment pas ici résumer en
quelques phrases. Il faut véritablement «y entrer»,
selon la formule.
Pour
notre part, nous pensons qu'un lien s'impose avec la géopolitique,
lien que l'auteur n'a fait qu'épisodiquement. Sur la géopolitique
et sur ces conflits, le lecteur pourra se reporter au dossier encore
provisoire ouvert sur ce site (http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2010/108/geopolitique.htm).
Il y verra que deux scénarios selon nous se dessinent, entre
lesquels rien n'est sans doute encore joué. Le premier est
celui d'un progrès scientifico-technique accéléré
(dit par les prospectivistes la Singularité). Les besoins
essentiels s'y trouveraient soulagés et les tensions entre
groupes humains progressivement apaisées. Le second scénario
est celui d'une marche à la catastrophe. Les mêmes
progrès techniques seraient confisqués par des pouvoirs
aveugles à autre chose que leurs intérêts propres
immédiats. Un collapse environnemental et civilisationnel
en résulterait à relativement court terme.
Or
dans les deux perspectives, les livres de Yann Moulier Boutang apportent
des compléments indispensables. Ils concernent en effet la
façon dont les sociétés modernes pourraient
maîtriser l'emballement de ce qu'il nomme le capitalisme cognitif
en réseau, principal source selon lui de ces progrès
techniques. Parler de capitalisme ne signifie pas nécessairement
se référer à la nature juridique de celui-ci,
capitalisme privé ou capitalisme public, mais plutôt
à ce que signifie le terme de capital. Il s'agit des investissements,
matériels et immatériels, susceptibles de concourir
à la satisfaction des besoins de survie des humains à
travers la conservation de l'environnement. Un tel capital constitue
le contraire des consommations de gaspillage et n'est pas incompatible
avec les objectifs de décroissance des sur-consommations
matérielles.
Pour
tirer le meilleur parti de ce capitalisme cognitif, Yann Moulier
Boutang invite à mieux comprendre les mécanismes de
production des connaissances et des compétences qui sont
propres aux nouveaux modes de production et de consommation générés
par l'économie en réseau. Beaucoup de personnes venant
de découvrir les commodités offertes par l'Internet
croient les connaître mais les ignorent encore. Un travail
pédagogique s'impose. Une meilleure compréhension
pourrait favoriser l'émergence à grande échelle
des solutions réglementaires et organisationnelles favorisant
les comportements et les acteurs les plus propres à générer
les nouvelles ressources immatérielles dont les sociétés
ont le plus grand besoin.
Le
capitalisme cognitif
Le
premier livre, précisément intitulé Le Capitalisme
Cognitif, La Nouvelle Grande Transformation, explore en profondeur
ce que l'auteur nomme un nouvel âge du capitalisme, succédant
au capitalisme commercial et industriel. Il montre ce que n'est
pas et ce qu'est l'univers économique et politique résultant
de la numérisation de plus en plus radicale des activités
productives et de construction des savoirs. L'ouvrage a le mérite
de multiplier les références à des auteurs
français et étrangers peu connus qui contribuent à
préciser les thèmes présentés. Il s'agit
donc d'un instrument de travail précieux, que nous ne pouvons
évidemment pas ici résumer en quelques phrases.
Un
point très important, que nous retrouverons développé
dans le livre suivant, «L'abeille et l'économiste»,
concerne la nécessité de prendre en compte les « externalités »,
positives ou négatives. On peut entendre par externalités
positives les valeurs économiques et sociales fondamentales
que les comptabilités nationales d'inspiration capitaliste
se refusent à évaluer, parce que précisément
les entreprises financiarisées veulent en user et abuser
sans rendre de compte à personne: l'eau, l'air, les territoires,
le travail non rémunéré et bénévole
sous ses différentes formes. Ceux qui s'en prennent actuellement
à ce qui reste d'administrations publiques et de services
publics industriels rangent parmi ces externalités prétendues
sans valeur en termes de comptabilité nationale le travail
de ces administrations.
Les
externalités négatives représentent les gâchis
et pertes non comptabilisées, qui pèsent inévitablement
sur les sociétés qui les génèrent: pollutions,
déchets, sous-formation des individus, conflits et finalement
guerres. On conçoit que des systèmes de comptabilité
nationale, commerciale et budgétaire qui refusent de prendre
en compte les unes et les autres pratiquent en permanence le déni
des réalités. Une représentation complètement
faussée des valeurs s'impose au monde économique et
politique tout entier. Seuls en bénéficient les intérêts
économiques et les pouvoirs étatiques qui ne visent
qu'à renforcer leur domination sur les sociétés.
Aux
externalités positives, Yann Moulier Boutang demande d'inclure
les valeurs ajoutées, là encore non comptabilisées,
résultant du travail en réseau de centaines de millions
de cerveaux (dont, dirions avec la modestie qui nous caractérise,
le travail de notre propre cerveau sur le présent site).
Nul n'ignore que ces valeurs ajoutées sont reconnues, puisque
la publicité en ligne, des opérateurs comme Google
et plus généralement tous ceux qui condamnent les
logiciels libres et les éditions sous le régime de
l'open source voudraient s'en assurer le monopole. Il faut ajouter
à ce travail en réseau tout le capital relationnel
dont disposent certaines firmes et certains salariés travaillant
dans le domaine de l'intermédiation.
L'économiste
et prix Nobel américain Joseph Stiglitz devait, à
la demande de Nicolas Sarkozy, présenter une nouvelle comptabilité
nationale tenant compte de ces externalités positives et
négatives, mais son rapport n'a toujours pas fait l'objet
d'une discussion collective. De plus, la liste qu'il en a donné
paraît fort restrictive. Il faut dire que la démarche
risque d'être une nouvelle fois biaisée par la course
au profit. Evaluer des valeurs afin de les protéger, en faisant
payer par exemple aux pollueurs le coût de la disparition
des ressources naturelles non comptabilisées dont ils abusent
serait une excellente chose, mais à l'inverse, en faire des
domaines de privatisation et de monopolisation au profit de nouveaux
entrepreneurs à l'affut de nouveaux profits immédiats
serait très dangereux.
Parmi
ces externalités non prises en compte et donc non valorisées
se trouve ce que l'auteur compare au travail de pollinisation accompli
par les abeilles. Il reprend et développe ce thème
dans le livre suivant, dont le titre mentionne explicitement l'abeille.
On connaît sans doute l'image. En même temps que les
abeilles vont chercher du pollen et des sucres sur les fleurs pour
alimenter la ruche, elles permettent la reproduction sexuée
des plantes à fleurs. Comme celles-ci constituent aujourd'hui
une part très importante des ressources alimentaires des
animaux et des hommes, sans abeilles surviendrait une grave crise
économique et écologique. Les cultivateurs commencent
à s'en apercevoir aujourd'hui, alors que jusque là
les craintes des apiculteurs concernant la disparition des abeilles
n'avaient pas trouvé d'écho.
Dans
l'économie moderne, les inventeurs et producteurs produisent
des connaissances diverses qu'ils utilisent pour réaliser
les biens et services qu'ils mettent sur le marché. Mais
en même temps, du fait de la numérisation croissante
des échanges d'informations scientifiques et techniques,
ces connaissances circulent bien au delà des besoins de ceux
qui les ont initialement produites. En circulant, elles s'enrichissent
par symbioses et mutations, créant précisément
le coeur de ce que l'auteur nomme le capital cognitif. Celui-ci,
qui est de plus en plus mondialisé, représente les
vraies valeurs porteuses d'avenir à partir desquelles s'élaborent
les nouveaux produits et services, les nouveaux comportements créatifs
et finalement le monde de demain dans son ensemble.
Ce
capital cognitif n'a plus que de lointaines ressemblances avec le
vieux capital traditionnel, celui constitué par les ressources
naturelles et les investissements agricoles et industriels classiques.
Les entrepreneurs et les pays qui s'enrichissent actuellement sont
ceux qui ont compris cette évolution et qui tentent d'attirer
et de valoriser à leur profit le capital cognitif, brevets
et savoir-faire, hommes et cellules productives au mieux susceptibles
de les créer. Mais il ne s'agit encore que de précurseurs.
La grande majorité des gouvernants, des chefs d'entreprises,
des économistes, des syndicalistes et des travailleurs restent
focalisés sur les anciennes formes de capital, beaucoup plus
rigides et peu adaptatives. Ils continuent à se battre pour
conserver ce capital traditionnel et les profits et salaires en
résultant, en négligeant les perspectives autrement
plus riches qu'offrirait la valorisation du capital cognitif. Ils
devraient en fait faire les deux.
Le
capitalisme cognitif, dont l'auteur propose d'approfondir l'étude
dans divers programmes de recherche, est si complexe et entraîne
des conséquences si diverses et difficiles à appréhender,
que les décideurs, quels qu'ils soient, se trouvent aujourd'hui
incapables de le comprendre. Face aux difficultés d'adaptation
et aux crises en découlant, économiques, sociales
et environnementales, ils ont tendance alors à en appeler
aux vieilles recettes du capitalisme et du syndicalisme traditionnel
ou à celles de l'interventionnisme public dont la France
fut un bon modèle du temps des trente Glorieuses. A plus
forte raison, aucun expert, aucune institution ne sont aujourd'hui
capables d'appréhender les défis pour demain que suscite
la croissance exponentielle et désordonnée, aux plans
écologiques et sociétaux, résultant de la convergence
des technologies à travers les réseaux de connaissance.
Pour
Yann Moulier Boutang, la finance internationale et la grande flexibilité
que lui offrent les réseaux mondiaux de spéculation
boursière et monétaire, constituent aujourd'hui les
agents les plus efficaces en vue de produire et distribuer le capital
cognitif. C'est la raison pour laquelle il se refuse à la
condamner systématiquement. Tant que de nouvelles solutions
collectives ne pourront pas être inventées pour rendre
ce service de pollinisation, il serait impossible de prétendre
la supprimer, voire dangereux de la limiter. Cela ne veut pas dire
que pour lui, tout serait du mieux possible dans le monde du néo-libéralisme
financier déchaîné et des biens et services
numériques faisant périodiquement l'objet de bulles
de croissance suivies de récessions à travers lesquelles,
comme le croit Howard Bloom (The Genius of the Beast) de nouveaux
produits innovants ne cesseraient d'apparaître. Son second
ouvrage, l'Abeille et l'économiste, dresse un panorama sans
complaisance des excès de la finance de marché.
La
finance de marché
Concernant
ce secteur devenu aujourd'hui essentiel dans le développement
de l'économie mondiale, Yann Moulier Boutang ne se livre
pas comme certains de ses collègues à une apologie
sans nuances. Mais comme nous venons de le noter, il ne verse pas
dans une critique systématique qui négligerait les
moyens de comprendre pourquoi ce type d'activité s'est si
rapidement généralisé au monde entier, y compris
aux pays émergents tout récemment sortis du communisme,
tels que la Russie et la Chine.
Les
trois quarts de son second ouvrage sont consacrés à
décrire l'origine et les différentes formes et mécanismes
caractérisant ce que les économistes de gauche nomment
le néo-libéralisme, c'est-à-dire la liberté
d'action reconnue aux institutions bancaires et financières
et à travers elles aux actionnaires, pour décider
de l'avenir des activités productives. Le livre commence
par une histoire de la finance et se poursuit par une analyse fouillée
des crises en chaînes, financières, monétaires,
sociales et en partie économiques qui se sont succédées
depuis 2007-2008, à la suite de la défaillance des
institutions de crédit américaines. Ceux qui ont suivi
de près ces évènements pourront en lisant l'ouvrage
rafraichir leurs connaissances. Les autres comprendront mieux des
problématiques exposées abondamment mais dans la confusion
par les médias.
Cette
compréhension ne sera pas inutile car la grande crise, ses
séquelles et ses nouvelles formes n'ont pas cessé
d'exercer leur influence sur les politiques économiques.
La plupart des causes qui l'ont provoquée sont demeurées
ou ont reparu, d'où l'intérêt s'attachant à
ce que les citoyens en prennent mieux conscience. Le lecteur comprendra
pourquoi, malgré les retombées négatives, les
acteurs de la finance, à la recherche de profits élevés
immédiats, continuent à préférer les
spéculations diverses, sur les matières et sur les
valeurs, à des investissements productifs lourds, lents et
rapportant peu. Ce ne seront pas les incantations des hommes politiques
se targuant de moraliser les marchés qui les arrêteront.
A
la lecture de cette histoire récente, le lecteur pourra à
nouveau se convaincre de l'inadaptation des remèdes engagés
par les gouvernements, les institutions financières internationales
et, en ce qui la concerne, l'Union européenne, incapable
d'agir dans l'unité comme le font ses concurrents des grands
empires économiques nord-américain et chinois. Mais
au fur et à mesure qu'il avancera dans sa lecture, il se
demandera quelles solutions l'expert économiste et politique
qu'est Yann Moulier Boutang propose d'adopter pour sortir des impasses
qui s'accumule.
Des
solutions radicales
Sur
ce plan, les deux livres et surtout le second envisagent dans leurs
chapitres terminaux une série de solutions radicales. Celles-ci,
évidemment, sont déjà débattues par
les milieux de ce que pourrions appeler l'économie alternative,
mais elles ne sont pas exposées systématiquement dans
la presse destinée au grand public. Elles ne sont pas non
plus reprises systématiquement dans les programmes politiques
de la gauche, laquelle selon nous devrait pourtant s'en emparer
plus ouvertement qu'elle ne le fait actuellement, ne fut-ce que
pour les discuter. Mais peut-être en aurait-elle peur.
Compte
tenu de la définition qu'il nous a donné du capital
cognitif et de la pollinisation, Yann Moulier Boutang propose il
est vrai de vrais révolutions en termes de politiques économiques,
sociales et budgétaires. Il ne s'agit pas de poursuivre un
rêve impossible, sortir du capitalisme pour le remplacer par
un socialisme étatique, dont on connait les égarements.
Il ne s'agit pas non plus de prétendre tourner le dos aux
évolutions technologiques et sociologiques qui fondent le
capitalisme cognitif. Il s'agirait seulement, et c'est déjà
beaucoup, d'introduire dans l'économie de marché et
de concurrence des régulations bien plus importantes que
celles actuellement discutées par les Etats, à l'ONU
ou dans les instances telles que le G20 . Tous les Etats devraient
en principe être concernés, car les mesures proposées,
pour être efficaces et prévenir fuites et détournements,
devraient être adoptées par l'ensemble des grands pays.
Nous
traduiront en les résumant les propositions de l'auteur de
la façon suivante:
Evaluer
en comptabilité nationale afin de les valoriser économiquement
toutes les activités et biens non identifiés officiellement
mais largement exploités de façon sauvage par les
entrepreneurs néo-libéraux. Il s'agit des externalités
positives décrites dans le premier livre, lesquelles correspondent
à la pollinisation réalisée par les abeilles.
Continuer aujourd'hui à considérer que ces externalités
n'ont pas de valeur ou qu'elles doivent être abandonnées
au pillage anarchique, aboutira demain à ce que serait une
agriculture sans abeilles, un désert.
La solution pour réaliser cette valorisation consisterait
à identifier et chiffrer en termes économiques et
monétaires tous les biens et toutes les activités
qui échappent actuellement aux descriptions quantitatives
et même qualitatives, mais dont chacun peut constater tous
les jours cependant l'importance. Yann Moulier Boutang cite en priorité
ce qu'il a nommé (avec les auteurs anglo-saxons mais avant
Martine Aubry), le « care », c'est-à-dire
tout ce qui concourra à la bonne conservation du capital
humain. Mais un « care » identique s'impose
à l'égard de la nature. Le même travail d'évaluation
sera fait en parallèle concernant les externalités
négatives: évaluer les pertes résultant de
la non prise en compte des destructions résultant de l'activité
économique et du «progrès».
La
tâche serait évidemment considérable, surtout
si elle est entreprise au plan mondial, où les appréciations
relatives aux valeurs dépendent beaucoup des spécificités
culturelles. Mais il ne s'agirait au fond que d'un travail auquel
les statisticiens, économistes et évaluateurs de toutes
sortes sont habitués. L'entreprendre sans attendre aurait
un effet pédagogique et d'entraînement considérable.
Le public pourrait enfin, selon l'expression, commencer de comprendre
«ce dont on parle» quand on discute de l'écologie.
Supprimer
tous les impôts actuels et les remplacer par une taxe uniforme
très faible sur l'ensemble des opérations de communication
utilisant les réseaux numériques. Ce projet va plus
loin que la Taxe Tobin laquelle est censée se limiter aux
transactions financières internationales. L'auteur montre
qu'une telle taxe serait parfaitement indolore mais qu'elle rapporterait
bien plus d'argent que toutes les contributions obligatoires existantes.
Nous renvoyons à l'ouvrage pour plus d'éclaircissement
sur ce projet. Disons seulement que Yann Moulier Boutang ne précise
pas comment cet impôt serait perçu et réparti.
Mais on peut penser que, si la volonté existait au niveau
des grands Etats, le dispositif serait parfaitement réalisable,
sans trop générer de fraudes.
Verser
uniformément à tous les citoyens du monde un Revenu
Social Garanti distribué de façon inconditionnel.
Ce RSG, calculé comme revenu minimum assurant la survie (1500
euros mensuels en Europe ? ) aurait l'intérêt de libérer
les individus du souci de la vie quotidienne et de leur permettre
d'investir, avec ou sans perspectives de bénéfices,
dans les tâches à haute valeur ajoutée permises
par les réseaux producteurs de capital cognitif. Le RSG devrait
sans doute être distribué par les administrations publiques.
On pourrait penser le faire financer par l'impôt sur les transactions
numériques précité. Mais nous pensons pour
notre part qu'il pourrait être versé sans être
gagé par des ressources fiscales, en faisant pratiquement
appel à de la création de monnaie provenant des banques
centrales. Les personnes ainsi subventionnées, dont la créativité
serait stimulée, rapporteraient rapidement en termes de produits
économiques commercialisables sur les marchés ou de
gains sur les externalités beaucoup plus qu'elles ne coûteraient
aux budgets. Il n'y aurait donc pas en principe de risque inflationniste.
Nous avons développé précédemment une
hypothèse concernant un Fonds stratégique européen
s'inspirant de cette idée (voir http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=446&r_id=).
Qui
prendra l'initiative?
Tout
cela paraîtra bel et bon, mais le lecteur réaliste
se demandera quelles autorités prendront l'initiative de
telles réformes. Certes, l'Union européenne pourrait
décider de donner l'exemple, mais la question restera posée:
qui en Europe en déciderait ?
Yann
Moulier Boutang n'aborde pas réellement cette question. Il
n'attend cependant rien des Etats sous leur forme actuelle, qui
sont rappelle-t-il des machines à conquérir le pouvoir
(y compris dirions nous sous ses aspects les plus triviaux du bling-bling),
associées aux classes entrepreneuriales les plus conservatrices.
Ce jugement pessimiste rejoint le nôtre, concernant le poids
de ce que nous avons baptisé du terme affreux mais significatif
de corporatocraties anthropotechniques.
Nous
pensons pour notre part que l'aggravation inévitable de la
crise, touchant un nombre croissant de citoyens bien informés,
poussera peut-être une majorité de ceux-ci, dans les
grands pays, à prendre en mains directement le passage au
réformisme radical esquissé par Yann Moulier Boutang.
Mais il s'agirait d'une autre histoire, dont nous pourrons peut-être
nous entretenir avec lui un de ces jours.