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Gravity's Engines

Phi, a voyage from the brain to the soul

A propos du livre Mindful Universe

La médecine personnalisée

25 avrili 2010
Présentation par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin

The Brain and the Meaning of Life

Couverture du livre "The Brain and the meaing of life"

The Brain and the Meaning of Life

Paul Thagard

Princeton University Press

2010

Pour en savoir plus
sur l'auteur et ses précédents ouvrages
http://cogsci.uwaterloo.ca/Biographies/pault.html

Préambule sur l'athéisme: une espèce en voie de disparition?

On définira ici un athée comme une personne rejetant le dualisme (lequel postule l'autonomie de l'âme ou de l'esprit par rapport au corps) et plus généralement refusant de croire à l'existence d'esprits immatériels pouvant agir sur le monde matériel. En 1950, le nombre d'humains qui pouvaient se dire en pleine connaissance de cause athées ou matérialistes (naturalist selon le terme anglais plus répandu) n'avait pas fait l'objet d'enquêtes sérieuses. Nous pouvons évaluer très grossièrement leur nombre à une centaine de millions sur une population globale, à l'époque, de 4 milliards et quelques. Autant dire que les athées étaient déjà une faible minorité, persécutée ou au moins mal vue dans certains pays. Aujourd'hui, soixante ans après, bien que toujours sans statistiques sérieuses, nous pouvons penser que leur nombre ne s'est pas beaucoup accru, alors que la population mondiale dépasse les 6 milliards. Le passage attendu de cette population à 9 milliards vers 2050 ne se traduira sans doute pas par une augmentation en proportion du nombre des athées. Le poids relatif de ceux-ci ne cessera donc de diminuer.

Le mouvement ne fera que s'accentuer puisque les nouvelles naissances surviennent en majorité dans des populations profondément empreintes de religiosité ou de croyances et superstitions traditionnelles. De plus, ces populations se montrent de plus en plus fanatisées dans leurs convictions et intolérantes à l'égard des athées, voyant en eux des représentants du Diable qu'il conviendrait d'éliminer par la force. On objectera que beaucoup des croyants d'aujourd'hui, notamment dans les pays pauvres qui découvrent le confort matériel, sont en fait moins fanatiques que ne le voudraient leurs leaders religieux. Mais l'expérience prouve qu'ils peuvent très bien être matérialistes dans leurs aspirations (au sens qu'ils recherchent le confort matériel lors de leur passage sur Terre) et être féroces à l'égard de ceux qui ne partagent pas leurs idéologies.

Nous pouvons donc retenir de ce qui précède que les athées seront de plus en plus rares proportionnellement au reste de la population et sans doute aussi de plus en plus menacés. La science elle-même, qui était jusqu'au siècle dernier (le 20e) grande pourvoyeuse de rationalité matérialiste dans la tradition des Lumières, est fréquemment considérée aujourd'hui comme une simple recette pour produire des armements plus mortifères ou de nouveaux produits marchands plus aliénateurs. Elle contribue donc de moins en moins à élever les esprits.

Une telle constatation, qui n'a rien de réjouissant pour l'athéisme, devrait conduire les représentants de cette vision philosophique plurimillénaire à tenter de montrer aux hésitants que le matérialisme athée conserve toute sa pertinence. Malheureusement, une sorte de timidité semble frapper les matérialistes lorsqu'il s'agit d'affirmer leurs opinions. La peur de paraître «vieux jeu», voire « laïcard » comme le disent leurs adversaires, les conduit souvent à refuser les affrontements intellectuels. Ceci est particulièrement dommageable dans les sciences. Ne pas oser affirmer que le message de la science, sans évidemment pouvoir apporter la preuve de la non-existence de Dieu, est cependant fondamentalement matérialiste, conduit à laisser la parole aux idéologues qui veulent par des artifices de présentation, démontrer que les découvertes scientifiques, anciennes ou récentes, sont compatibles avec ou confirment les Ecritures et textes prétendument révélés. Que ce soit face aux créationnistes ou aux défenseurs d'une pseudo-science islamique, les scientifiques refusant d'affirmer leurs convictions et leurs valeurs matérialistes préparent des démissions intellectuelles en chaîne dont un jour leur propre liberté de penser subira les conséquences.

Paul Thagard champion des Lumières

C'est pourquoi, pour ce qui concerne notre activité de chroniqueur scientifique, nous nous faisons un devoir de signaler les travaux des scientifiques qui rejettent explicitement les croyances spiritualistes quand celles-ci pourraient contaminer la portée de leurs recherches. Nous avons ainsi récemment, exemple parmi de nombreux autres, mentionné les recherches du biologiste et biochimiste britannique Nick Lane portant sur les premières formes de vie, dont les résultats remarquables ridiculisent les prétentions des religions à donner à la vie une origine divine.

Aujourd'hui, nous voudrions faire de même concernant le travail du professeur de philosophie, de psychologie et de neurosciences cognitives Paul Thagard, de l'Université de Waterloo, Canada. Son dernier livre, The Brain and the Meaning of Life, nous paraît offrir une démonstration éclatante du fait que la connaissance du fonctionnement du cerveau permet déjà et permettra de plus en plus d'expliquer les comportements les plus complexes de l'homme, incluant la conscience mais aussi les valeurs de spiritualité élevée dont les croyants voudraient s'attribuer le monopole, au prétexte qu'elles leurs viendraient de Dieu. Son mérite est d'autant plus grand que le Canada n'est pas réputé comme une pépinière pour les penseurs matérialistes. Or comprendre la nature et le rôle du cerveau suffit pour Paul Thagard à expliquer tous les phénomènes, sentiments et valeurs morales dans lesquels les croyants, comme beaucoup d'athées d'ailleurs, voient la manifestation d' agents non matériels, dieux ou plus simplement forces obscures menant le monde.

Paul Thagard, bien qu'affirmant tranquillement ce qui, pour lui (et pour nous) représente une évidence, ne se dissimule pas que ce faisant il se heurtera à la très grande majorité de ses lecteurs. Ceux-ci, pour des raisons qui sont d'ailleurs explicables en termes évolutionnistes, disposent encore de cerveaux qui sont formatés pour, à la moindre difficulté de compréhension, évoquer des causes cachées. Le plus matérialiste d'entre nous doit lui-même combattre le retour en lui de superstitions ancestrales dès que l'incertain et l'aléatoire propres au monde matériel se manifestent. Paul Thagard semble convaincu cependant que les sciences modernes, en multipliant les analyses et les expérimentations, en faisant notamment appel aux techniques en plein développement des neurosciences, permettront l'augmentation du nombre des personnes adoptant, fut-ce sur un plan seulement philosophique, les méthodes de la rationalité scientifique.

Il ne dit là rien de très différent de ce qu'affirment depuis longtemps en France les grands neuroscientifiques matérialistes que sont Jean-Pierre Changeux et ses élèves. Mais les thèses de ceux-ci, que nous avons plusieurs fois présentées sur ce site, soulèvent encore dans la France très chrétienne de vives oppositions, y compris chez des chercheurs ou des philosophes se disant matérialistes. On leur reproche sur tous les tons le péché de « réductionnisme », comme s'ils voulaient réduire toutes les valeurs des civilisations humaines (dans la mesure où ces valeurs sont effectivement vécues et non pas seulement brandies comme des alibis) au fonctionnement des neurones. Nous avons pour notre part tenté de réfuter ces critiques, en rappelant que l'esprit ne peut pas se comprendre si l'on ne prend pas en compte la façon dont le cerveau produit les manifestations qui le caractérise. Sinon d'où viendraient celles-ci? Paul Thagard présente à cet égard une vision très rafraîchissante et sans complexe des relations entre l'esprit (mind) et le cerveau (brain). Il ne s'agit en fait pour lui que d'une seule et même propriété dont l'évolution a doté les organismes vivants disposant d'un minimum de complexité cérébrale.

Le "neural naturalism"

Il ne craint aucunement le reproche de réductionnisme, face au besoin d'analyser les fonctions les plus élaborées de l'esprit humain. Ceci parce que ce reproche, à ses yeux, émanerait de gens n'ayant rien compris à la complexité du cerveau et aux milliers de traitements et d'inférences que provoquent en parallèle la moindre activité, qu'elle soit cognitive ou plus simplement affective. Les analogies informatiques, tels les réseaux de neurones formels, ne peuvent en aucun cas permettre de se représenter la nature du fonctionnement collectif de millions ou même de milliards de neurones biologiques. Le livre multiplie les analyses montrant comment les différentes aires cérébrales réagissent en parallèle pour répondre aux sollicitations les plus complexes du milieu extérieur. L'auteur présente ainsi un modèle qu'il a nommé EMOCON (p. 101) montrant comment l'interaction d'une quinzaine d'aires cérébrales et de systèmes médiateurs produit des émotions en réponse aux perceptions sensorielles internes et externes ainsi qu'au rappel des souvenirs correspondants. Interviennent notamment, dans ce cas et selon ce modèle, les cortex préfrontaux dorsolatéral, orbitofrontal et ventromédial.

Aussi bien, pour exprimer sa vision matérialiste du monde et de l'esprit, Paul Thagard n'hésite pas à employer le terme de « neural naturalism » que l'on pourrait traduire par « matérialisme neural ». Autrement dit, il affirme que c'est dans l'organisation neurale (ou neuronale) du cerveau que l'on doit rechercher les raisons de refuser le recours au dualisme et au spiritualisme. Les prétentions des croyances religieuses à trouver des sources divines à la spiritualité sont inutiles puisque l'étude du cerveau suffit à montrer que les formes les plus élevées de cette spiritualité trouvent leurs origines dans le fonctionnement de ce même cerveau. On peut s'interroger sur le nombre des matérialistes athées qui en Europe accepteraient de se proclamer haut et fort des neuro-matérialistes, même après avoir lu le livre.

Ceci dit, il ne suffit évidemment pas d'affirmer, il faut démontrer. Pour cela, l'ouvrage commence par le début, c'est-à-dire la façon dont le cerveau se construit des représentations du monde fondées sur les données sensorielles qu'il en reçoit, elles-mêmes organisées sur la base de l'expérience. Paul Thagard n'est pas un « réaliste » au sens kantien, postulant l'existence d'un «réel en soi» s'imposant aux observateurs. Il admet cependant, comme pratiquement tous les scientifiques, que la science, comme à sa suite la philosophie, doivent postuler l'existence de ce qu'il nomme un « réel construit » découlant de sa propre activité.

Il se place ainsi dans la perspective de ce qu'il appelle un « constructive realism ». Il existe sans doute une réalité en soi indépendante des observateurs, mais notre connaissance n'en est obtenue qu'à la suite d'un certain nombre de processus mentaux, liés notamment au fonctionnement du cerveau inclu dans un corps individuel lui-même situé en société. Pour élaborer la construction de ce réel bien particulier, il faut faire appel aux méthodes de la science expérimentale – ce qu'il nomme « inference to the best explanation », terme que nous pourrions traduire par « sélection de la cause la plus probable ». Il s'agit d'accepter une hypothèse parmi de nombreuses autres dans la mesure où celle-ci donne la meilleure explication possible de faits constatés.

Le scientifique procède ainsi « volontairement », mais c'est en fait son cerveau qui recherche inconsciemment les causes les plus probables ou, si l'on préfère, les plus explicatives, aux évènements qu'il enregistre là encore le plus souvent inconsciemment. Tous les animaux dotés d'un système nerveux central font de même. L'hypothèse n'est pas nouvelle. Nous avons mentionné ici les travaux de neuroscientifiques tells que Christopher Frith qui explique de la même façon la construction de modèles du réel par les cerveaux. Mais Paul Thagard propose d'étendre à tous les processus cérébraux la méthode de l' « inférence to the best explanation ».

C'est ainsi que pour lui, les décisions prises par le cerveau, y compris celles attribuées par le sens commun à une prétendue conscience volontaire, laquelle serait dotée de libre arbitre, relèvent de choix inconscients analogues, qu'il nomme « inference to the best plan » ou choix du plan supposé être sur le moment le plus pertinent. Evidemment, les hypothèses ainsi formulées par les cerveaux, tant en ce qui concerne les causes les plus probables que les décisions les meilleures, sont soumises immédiatement à l'expérience et corrigées en conséquences. Dans nos sociétés scientifiques en réseau, ces processus ont pris une telle efficacité que le « réel neural construit » est devenu omniprésent.

Nous ne commenterons pas davantage The Brain and the Meaning of Life. Ses quelque 250 pages, complétées par des milliers de notes et références, sont très denses et méritent évidemment une approche directe. L'ouvrage ne répond pas à toutes les questions que nous pouvons nous poser sur la science et le modèle du monde qu'elle nous présente, tant sur le plan purement scientifique, que plus généralement philosophique et politique. Nous n'y voyons bien sûr pas évoquée la question qui nous est chère, celle des rapports associant au sein de ce que nous avons nommé les systèmes anthropotechniques les cerveaux humains et les technologies émergentes.

Par ailleurs, l'auteur, à la fin de l'ouvrage, ne résiste pas à l'envie de donner à ses lecteurs de bons conseils pour conduire leur vie, comme si ceux-ci étaient dotés d'un libre-arbitre capable de s'affranchir subitement des déterminismes dont il a fait le recensement tout au long du livre. Mais il ne s'agit là que d'un péché véniel, celui dans lequel tombe chacun d'entre nous quand il s'adresse aux autres pour leur communiquer les produits de ses réflexions.


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