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Préambule
sur l'athéisme: une espèce en voie de disparition?
On définira
ici un athée comme une personne rejetant le dualisme (lequel
postule l'autonomie de l'âme ou de l'esprit par rapport au
corps) et plus généralement refusant de croire à
l'existence d'esprits immatériels pouvant agir sur le monde
matériel. En 1950, le nombre d'humains qui pouvaient se dire
en pleine connaissance de cause athées ou matérialistes
(naturalist selon le terme anglais plus répandu) n'avait
pas fait l'objet d'enquêtes sérieuses. Nous pouvons
évaluer très grossièrement leur nombre à
une centaine de millions sur une population globale, à l'époque,
de 4 milliards et quelques. Autant dire que les athées étaient
déjà une faible minorité, persécutée
ou au moins mal vue dans certains pays. Aujourd'hui, soixante ans
après, bien que toujours sans statistiques sérieuses,
nous pouvons penser que leur nombre ne s'est pas beaucoup accru,
alors que la population mondiale dépasse les 6 milliards.
Le passage attendu de cette population à 9 milliards vers
2050 ne se traduira sans doute pas par une augmentation en proportion
du nombre des athées. Le poids relatif de ceux-ci ne cessera
donc de diminuer.
Le mouvement
ne fera que s'accentuer puisque les nouvelles naissances surviennent
en majorité dans des populations profondément empreintes
de religiosité ou de croyances et superstitions traditionnelles.
De plus, ces populations se montrent de plus en plus fanatisées
dans leurs convictions et intolérantes à l'égard
des athées, voyant en eux des représentants du Diable
qu'il conviendrait d'éliminer par la force. On objectera
que beaucoup des croyants d'aujourd'hui, notamment dans les pays
pauvres qui découvrent le confort matériel, sont en
fait moins fanatiques que ne le voudraient leurs leaders religieux.
Mais l'expérience prouve qu'ils peuvent très bien
être matérialistes dans leurs aspirations (au sens
qu'ils recherchent le confort matériel lors de leur passage
sur Terre) et être féroces à l'égard
de ceux qui ne partagent pas leurs idéologies.
Nous pouvons
donc retenir de ce qui précède que les athées
seront de plus en plus rares proportionnellement au reste de la
population et sans doute aussi de plus en plus menacés. La
science elle-même, qui était jusqu'au siècle
dernier (le 20e) grande pourvoyeuse de rationalité matérialiste
dans la tradition des Lumières, est fréquemment considérée
aujourd'hui comme une simple recette pour produire des armements
plus mortifères ou de nouveaux produits marchands plus aliénateurs.
Elle contribue donc de moins en moins à élever les
esprits.
Une
telle constatation, qui n'a rien de réjouissant pour l'athéisme,
devrait conduire les représentants de cette vision philosophique
plurimillénaire à tenter de montrer aux hésitants
que le matérialisme athée conserve toute sa pertinence.
Malheureusement, une sorte de timidité semble frapper les
matérialistes lorsqu'il s'agit d'affirmer leurs opinions.
La peur de paraître «vieux jeu», voire « laïcard »
comme le disent leurs adversaires, les conduit souvent à
refuser les affrontements intellectuels. Ceci est particulièrement
dommageable dans les sciences. Ne pas oser affirmer que le message
de la science, sans évidemment pouvoir apporter la preuve
de la non-existence de Dieu, est cependant fondamentalement matérialiste,
conduit à laisser la parole aux idéologues qui veulent
par des artifices de présentation, démontrer que les
découvertes scientifiques, anciennes ou récentes,
sont compatibles avec ou confirment les Ecritures et textes prétendument
révélés. Que ce soit face aux créationnistes
ou aux défenseurs d'une pseudo-science islamique, les scientifiques
refusant d'affirmer leurs convictions et leurs valeurs matérialistes
préparent des démissions intellectuelles en chaîne
dont un jour leur propre liberté de penser subira les conséquences.
Paul
Thagard champion des Lumières
C'est pourquoi,
pour ce qui concerne notre activité de chroniqueur scientifique,
nous nous faisons un devoir de signaler les travaux des scientifiques
qui rejettent explicitement les croyances spiritualistes quand celles-ci
pourraient contaminer la portée de leurs recherches. Nous
avons ainsi récemment, exemple parmi de nombreux autres,
mentionné les recherches du biologiste et biochimiste britannique
Nick Lane portant sur les premières formes de vie, dont les
résultats remarquables ridiculisent les prétentions
des religions à donner à la vie une origine divine.
Aujourd'hui,
nous voudrions faire de même concernant le travail du professeur
de philosophie, de psychologie et de neurosciences cognitives Paul
Thagard, de l'Université de Waterloo, Canada. Son dernier
livre, The Brain and the Meaning of Life, nous paraît
offrir une démonstration éclatante du fait que la
connaissance du fonctionnement du cerveau permet déjà
et permettra de plus en plus d'expliquer les comportements les plus
complexes de l'homme, incluant la conscience mais aussi les valeurs
de spiritualité élevée dont les croyants voudraient
s'attribuer le monopole, au prétexte qu'elles leurs viendraient
de Dieu. Son mérite est d'autant plus grand que le Canada
n'est pas réputé comme une pépinière
pour les penseurs matérialistes. Or comprendre la nature
et le rôle du cerveau suffit pour Paul Thagard à expliquer
tous les phénomènes, sentiments et valeurs morales
dans lesquels les croyants, comme beaucoup d'athées d'ailleurs,
voient la manifestation d' agents non matériels, dieux
ou plus simplement forces obscures menant le monde.
Paul Thagard,
bien qu'affirmant tranquillement ce qui, pour lui (et pour nous)
représente une évidence, ne se dissimule pas que ce
faisant il se heurtera à la très grande majorité
de ses lecteurs. Ceux-ci, pour des raisons qui sont d'ailleurs explicables
en termes évolutionnistes, disposent encore de cerveaux qui
sont formatés pour, à la moindre difficulté
de compréhension, évoquer des causes cachées.
Le plus matérialiste d'entre nous doit lui-même combattre
le retour en lui de superstitions ancestrales dès que l'incertain
et l'aléatoire propres au monde matériel se manifestent.
Paul Thagard semble convaincu cependant que les sciences modernes,
en multipliant les analyses et les expérimentations, en faisant
notamment appel aux techniques en plein développement des
neurosciences, permettront l'augmentation du nombre des personnes
adoptant, fut-ce sur un plan seulement philosophique, les méthodes
de la rationalité scientifique.
Il ne dit là
rien de très différent de ce qu'affirment depuis longtemps
en France les grands neuroscientifiques matérialistes que
sont Jean-Pierre Changeux et ses élèves. Mais les
thèses de ceux-ci, que nous avons plusieurs fois présentées
sur ce site, soulèvent encore dans la France très
chrétienne de vives oppositions, y compris chez des chercheurs
ou des philosophes se disant matérialistes. On leur reproche
sur tous les tons le péché de « réductionnisme »,
comme s'ils voulaient réduire toutes les valeurs des civilisations
humaines (dans la mesure où ces valeurs sont effectivement
vécues et non pas seulement brandies comme des alibis) au
fonctionnement des neurones. Nous avons pour notre part tenté
de réfuter ces critiques, en rappelant que l'esprit ne peut
pas se comprendre si l'on ne prend pas en compte la façon
dont le cerveau produit les manifestations qui le caractérise.
Sinon d'où viendraient celles-ci? Paul Thagard présente
à cet égard une vision très rafraîchissante
et sans complexe des relations entre l'esprit (mind) et le
cerveau (brain). Il ne s'agit en fait pour lui que d'une
seule et même propriété dont l'évolution
a doté les organismes vivants disposant d'un minimum de complexité
cérébrale.
Le
"neural naturalism"
Il ne craint
aucunement le reproche de réductionnisme, face au besoin
d'analyser les fonctions les plus élaborées de l'esprit
humain. Ceci parce que ce reproche, à ses yeux, émanerait
de gens n'ayant rien compris à la complexité du cerveau
et aux milliers de traitements et d'inférences que provoquent
en parallèle la moindre activité, qu'elle soit cognitive
ou plus simplement affective. Les analogies informatiques, tels
les réseaux de neurones formels, ne peuvent en aucun cas
permettre de se représenter la nature du fonctionnement collectif
de millions ou même de milliards de neurones biologiques.
Le livre multiplie les analyses montrant comment les différentes
aires cérébrales réagissent en parallèle
pour répondre aux sollicitations les plus complexes du milieu
extérieur. L'auteur présente ainsi un modèle
qu'il a nommé EMOCON (p. 101) montrant comment l'interaction
d'une quinzaine d'aires cérébrales et de systèmes
médiateurs produit des émotions en réponse
aux perceptions sensorielles internes et externes ainsi qu'au rappel
des souvenirs correspondants. Interviennent notamment, dans ce cas
et selon ce modèle, les cortex préfrontaux dorsolatéral,
orbitofrontal et ventromédial.
Aussi bien,
pour exprimer sa vision matérialiste du monde et de l'esprit,
Paul Thagard n'hésite pas à employer le terme de « neural
naturalism » que l'on pourrait traduire par « matérialisme
neural ». Autrement dit, il affirme que c'est dans l'organisation
neurale (ou neuronale) du cerveau que l'on doit rechercher les raisons
de refuser le recours au dualisme et au spiritualisme. Les prétentions
des croyances religieuses à trouver des sources divines à
la spiritualité sont inutiles puisque l'étude du cerveau
suffit à montrer que les formes les plus élevées
de cette spiritualité trouvent leurs origines dans le fonctionnement
de ce même cerveau. On peut s'interroger sur le nombre des
matérialistes athées qui en Europe accepteraient de
se proclamer haut et fort des neuro-matérialistes, même
après avoir lu le livre.
Ceci
dit, il ne suffit évidemment pas d'affirmer, il faut démontrer.
Pour cela, l'ouvrage commence par le début, c'est-à-dire
la façon dont le cerveau se construit des représentations
du monde fondées sur les données sensorielles qu'il
en reçoit, elles-mêmes organisées sur la base
de l'expérience. Paul Thagard n'est pas un « réaliste »
au sens kantien, postulant l'existence d'un «réel en
soi» s'imposant aux observateurs. Il admet cependant, comme
pratiquement tous les scientifiques, que la science, comme à
sa suite la philosophie, doivent postuler l'existence de ce qu'il
nomme un « réel construit » découlant
de sa propre activité.
Il se place
ainsi dans la perspective de ce qu'il appelle un « constructive
realism ». Il existe sans doute une réalité
en soi indépendante des observateurs, mais notre connaissance
n'en est obtenue qu'à la suite d'un certain nombre de processus
mentaux, liés notamment au fonctionnement du cerveau inclu
dans un corps individuel lui-même situé en société.
Pour élaborer la construction de ce réel bien particulier,
il faut faire appel aux méthodes de la science expérimentale
ce qu'il nomme « inference to the best explanation »,
terme que nous pourrions traduire par « sélection
de la cause la plus probable ». Il s'agit d'accepter
une hypothèse parmi de nombreuses autres dans la mesure où
celle-ci donne la meilleure explication possible de faits constatés.
Le scientifique
procède ainsi « volontairement », mais
c'est en fait son cerveau qui recherche inconsciemment les causes
les plus probables ou, si l'on préfère, les plus explicatives,
aux évènements qu'il enregistre là encore le
plus souvent inconsciemment. Tous les animaux dotés d'un
système nerveux central font de même. L'hypothèse
n'est pas nouvelle. Nous avons mentionné ici les travaux
de neuroscientifiques tells que Christopher Frith qui explique de
la même façon la construction de modèles du
réel par les cerveaux. Mais Paul Thagard propose d'étendre
à tous les processus cérébraux la méthode
de l' « inférence to the best explanation ».
C'est ainsi
que pour lui, les décisions prises par le cerveau, y compris
celles attribuées par le sens commun à une prétendue
conscience volontaire, laquelle serait dotée de libre arbitre,
relèvent de choix inconscients analogues, qu'il nomme « inference
to the best plan » ou choix du plan supposé
être sur le moment le plus pertinent. Evidemment, les hypothèses
ainsi formulées par les cerveaux, tant en ce qui concerne
les causes les plus probables que les décisions les meilleures,
sont soumises immédiatement à l'expérience
et corrigées en conséquences. Dans nos sociétés
scientifiques en réseau, ces processus ont pris une telle
efficacité que le « réel neural construit »
est devenu omniprésent.
Nous ne commenterons
pas davantage The Brain and the Meaning of Life. Ses quelque
250 pages, complétées par des milliers de notes et
références, sont très denses et méritent
évidemment une approche directe. L'ouvrage ne répond
pas à toutes les questions que nous pouvons nous poser sur
la science et le modèle du monde qu'elle nous présente,
tant sur le plan purement scientifique, que plus généralement
philosophique et politique. Nous n'y voyons bien sûr pas évoquée
la question qui nous est chère, celle des rapports associant
au sein de ce que nous avons nommé les systèmes anthropotechniques
les cerveaux humains et les technologies émergentes.
Par ailleurs,
l'auteur, à la fin de l'ouvrage, ne résiste pas à
l'envie de donner à ses lecteurs de bons conseils pour conduire
leur vie, comme si ceux-ci étaient dotés d'un libre-arbitre
capable de s'affranchir subitement des déterminismes dont
il a fait le recensement tout au long du livre. Mais il ne s'agit
là que d'un péché véniel, celui dans
lequel tombe chacun d'entre nous quand il s'adresse aux autres pour
leur communiquer les produits de ses réflexions.