Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
17 décembre
2010 Présentation
par Jean-Paul Baquiast
et Christophe Jacquemin
Discours sur
l'origine de l'univers
Discours
sur l'origine de l'univers
Etienne
Klein
Flammarion
2010
Commentaire
sur le mode "A propos de" Considérations
sur la connaissance. A propos du dernier livre de Etienne Klein.
On fait beaucoup d'hypothèses sur le monde à connaître,
et pas assez sur la machine à connaître
Tout
est affaire de décor
Changer de lit, changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Façon de n'y comprendre rien
(d'après Louis Aragon)
«Non,
l'univers n'existe pas, non plus que le vide quantique, ces deux
conundrums situés aux deux extrémités de la
physique, dont le langage scientifique a créé le nom
et que l'observation s'épuise à visualiser, que la
raison s'épuise à comprendre».
C'est
la conclusion que selon nous un lecteur prudent devrait tirer de
la lecture de l'excellent livre d'Etienne Klein, Discours sur
l'origines de l'Univers (Flammarion 2010), faisant suite à
trois ou quatre autres essais du même auteur portant sur la
physique et la cosmologie, tout aussi excellents. L'ouvrage, très
pédagogique, recense toutes les hypothèses présentées
depuis l'Antiquité et singulièrement depuis quelques
années pour essayer de comprendre les fondements du monde
physique.
Honnêtement,
l'auteur avoue que ces hypothèses, faute de pouvoir être
mises à l'épreuve de l'expérimentation instrumentale,
ne répondent pas aux questions que la raison humaine prétend
devoir se poser à propos de l'univers. Ceci ne signifie pas
que nous suggérerions au lecteur de ne pas lire cet ouvrage
ou d'autres analogues. Au contraire. Il faut le lire d'urgence,
et s'en pénétrer. C'est seulement que nous nous demandons
si une autre démarche, éventuellement parallèle,
ne serait pas aujourd'hui indispensable ? En fait, nous pensons
que cette autre démarche s'impose déjà d'elle-même,
car elle découle de la marche inexorable de l'évolution.
Un des mérites, peut-être involontaire, du livre, serait
selon nous de la suggérer.
Qu'est-ce
à dire ? Nous pensons pour notre part que la science progresserait
plus vite si elle s'interrogeait, non pas sur les confins ultimes
du monde extérieur, qu'elle ne peut observer et moins encore
rationaliser, mais sur ses propres processus d'acquisition de connaissance.
Mais cela ne signifierait pas en revenir aux croyances et aux mythologies,
en une nième nouvelle démarche digne d'un adversaire
de la rationalité scientifique.
Nous
proposons seulement ici une réflexion s'appuyant sur ce que
semblent illustrer les millions d'années d'évolution
biologique au cours desquels les cerveaux des animaux leur ont permis
de s'adapter à leur milieu et de s'y développer. On
devra y ajouter aujourd'hui un nouveau domaine de réflexion,
inspiré de la robotique dite elle aussi évolutionniste.
Cette dernière montre comment des robots autonomes, plus
particulièrement quand ils agissent en groupe, acquièrent
ce que l'on nomme des cartes de leur monde suffisamment riches en
connaissance pour qu'ils puissent y survivre. Ceux qui dans les
décennies prochaines, bien avant les humains, arpenteront
seuls les sols effrayants des planètes proches, en feront
la démonstration, n'en doutons pas.
Les
systèmes cognitifs
A
partir de ces deux séries d'observations, relevant de la
science expérimentale la plus classique, il est possible
d'élaborer le concept de système cognitif (cognitive
system en anglais) . Qu'est-ce qu'un système cognitif
? (cf. J.P. Baquiast, La robotique, J.P. Bayol, à
paraître).
Nommons
système cognitif un organisme biologique ou artificiel doté
d'un corps aux frontières physiques bien définies
lui permettant de se distinguer de son environnement. Ce corps communique
avec l'extérieur par des organes sensoriels et par des membres,
que la robotique préfère nommer des capteurs et des
effecteurs, ou organes E/S (pour entrée-sortie). Il dispose
par ailleurs d'un réseau interne de transmission, de traitement
et de mémorisation des impulsions généralement
électriques circulant entre les organes E/S. Dans les deux
domaines de la biologie et de la robotique, on pourra utiliser pour
désigner ce réseau le terme de système nerveux,
ainsi que celui de cerveau pour représenter ce qui en constitue
l'unité centrale.
Mais
pourquoi parler de système cognitif? Parce que le système
nerveux et surtout le cerveau conservent et organisent la mémorisation
symbolique des informations produites par les E/S au fur et à
mesure que le corps interagit avec son environnement. Il n'existe
rien de tel dans les organismes vivants qui se sont construits selon
d'autres logiques, par exemple les végétaux, ni rien
de tel non plus dans les machines électroniques plus simples,
comme les calculateurs. Le système nerveux et le cerveau,
que nous désignerons désormais par les termes de système
nerveux central ou mémoire centrale (MC), reçoivent
en permanence des informations provenant des E/S. La plupart de
celles-ci disparaissent. La MC ne conserve que celles présentant
une certaine régularité, un certain caractère
répétitif. Nous les nommerons ici des contenus cognitifs
ou connaissances puisque leur ensemble résume l'expérience
de l'interaction avec le monde extérieur résultant
de l'activité des organismes.
Le
modèle informatique du processus d'acquisition de connaissances
ainsi utilisé est bien connu. Il s'appelle « réseau
de neurones formels ». On parle là de neurones
parce que, globalement, dans le corps biologique, les architectures
durables entre neurones s'organisent selon un processus voisin.
Lorsqu'un organisme, qu'il soit biologique ou artificiel, interagit
régulièrement avec une entité ou « objet »
du monde extérieur, par exemple un animal ou un meuble, sa
MC en construit une représentation symbolique. Nous parlerons
aussi de connaissances ou de cognitions relatives à cet objet.
Chaque cognition correspond (nous simplifions) à la moyenne
des perceptions relatives à l'objet considéré.
La MC accumule ainsi de nombreuses cognitions, puisque l'organisme
interagit en permanence, dans le cours de son développement,
avec un monde empli d'objets nombreux et complexes.
Dans
cette première façon de se représenter les
cognitions, il faut insister sur le fait qu'elles sont expérimentales ou
à base d'expériences. Autrement dit, elles proviennent
des interactions que l'organisme entretient avec son milieu, grâce
à ses E/S. Elles ne proviennent pas de nulle part, contrairement
à celles que parallèlement peut générer
la MC travaillant en boucle sur elle-même. Dans ce dernier
cas, la MC, système complexe en partie auto-entretenu, produit
de nombreuses représentations fictives, n'ayant pas de liens
directs avec l'extérieur et qui viennent en conflit avec
celles venant de l'extérieur. Généralement,
chez l'animal tout au moins, ces représentations fictives
sont balayées par celles résultant de l'interaction
avec le milieu. Ce sont seulement ces dernières qui sont
conservées, parce qu'elles contribuent à la survie
de l'organisme.
On
peut donc dire que les cognitions issues de l'extérieur dressent,
au sein de la MC de l'organisme, une représentation globale
ou paysage symbolique du milieu ou de l'environnement. Il s'agit
du milieu, non tel qu'il serait s'il était perçu par
un tiers ou tel qu'il serait en soi, mais tel qu'il est perçu
par l'organisme. Ceci n'est pas étonnant. L'organisme ne
peut connaître son milieu qu'à travers les perceptions
que lui en donnent ses E/S. C'est par conséquent le seul
milieu susceptible de l'intéresser.
A
quoi servent les cognitions ?
Elles
servent d'abord à identifier et classer les E/S reçues
par l'organisme. Les E/S qui correspondent à un objet déjà
mémorisé servent à compléter ou modifier
la cognition relative à cet objet. Le système apprend
ainsi qu'un animal peut être plus ou moins agressif, qu'un
obstacle peut être plus ou moins solide. Celles qui sont originales,
c'est-à-dire qui correspondent à la perception d'un
objet jamais rencontré jusqu'alors, sont mises en mémoire
temporaire, avant d'être transformées en une cognition
nouvelle si elles se répètent. Lorsqu'il reçoit
une perception qu'il ne peut pas immédiatement rattacher
à un objet déjà identifié, l'organisme
doit lever le doute. Rester dans l'incertain pourrait être
dangereux.
Pour
ce faire, il fait appel à un processus d'une grande importance
méthodologique: il formule des hypothèse selon une
méthode que nous pouvons qualifier d'expérimentale.
La perception se rattache-t-elle à une cognition déjà
mémorisée et connue, ou non? L'organisme met à
l'épreuve les hypothèses formulées en réponse
à cette question. Dans ce but il fait appel à de nouvelles
opérations d'E/S. En fonction du résultat des expérimentations
auxquelles il a procédé pour tester ces hypothèses,
il en tire des déductions qui viennent compléter sa
connaissance globale du monde. On parle de méthode hypothético-déductive(1).
Rappelons
que ce que nous venons de décrire concerne l'acquisition
de connaissances par n'importe quel système cognitif biologique
ou artificiel présentant les caractères que nous avons
précisés en introduction. Mais plus ces systèmes
cognitifs sont riches en termes de capacités des E/S et de
la MC, plus le processus d'acquisition, de mise en forme puis de
mémorisation des connaissances se perfectionne.
L'un
des progrès ainsi enregistré au cours de l'évolution
consiste en l'acquisition de la capacité d'évoquer
le contenu de la connaissance par l'affectation d'un symbole ou
étiquette permettant à la MC de le reconnaître
et le manipuler sans délais. Il s'agit d'une technique indispensable
à toute activité de gestion de données, consistant
à « nommer », c'est-à-dire donner
des noms spécifiques aux objets ou aux classes d'objets.
Ce besoin de nommer apparaît particulièrement grand
à l'occasion des échanges entre systèmes cognitifs.
Il a suscité des solutions spontanées au sein des
groupes d'animaux. Un cri ou une posture déterminée
peuvent signaler spécifiquement tel danger. On constate que,
dans l'acquisition de connaissances au sein de robots interagissant
en groupe, des raccourcis identiques finissent par être sélectionnés.
Ainsi
naissent les langages. Mais ceux-ci ne se bornent pas à faciliter
la diffusion et la mise en réseau des connaissances acquises
par les systèmes cognitifs. Ils comportent aussi des symboles
ayant valeur d'ordres à faire ou ne pas faire telle ou telle
action: par exemple se regrouper pour repousser un prédateur.
Autrement dit, les contenus de connaissance acquis au cours de l'interaction
des systèmes cognitifs avec leur environnement se traduisent
très vite par des modifications de cet environnement. Les
systèmes utilisent dans ce cas leurs organes d'E/S pour se
construire des environnements plus favorables à leur survie.
On peut employer le terme de « construction de niches ».
On dit qu'il s'agit de processsus "constructifs" ou "constructivistes".
Avec la prolifération de l'espèce humaine, le visage
de la Terre tout entière a été transformé
par de telles constructions.
Les
systèmes cognitifs les plus récents dans l'histoire
de l'évolution ne se sont pas seulement distingués
par l'acquisition des langages. Ils ont aussi acquis des formes
d'auto-observation relevant de ce l'on nomme la conscience. Les
bons résultats au service de la survie découlant de
la multiplication d'observations du monde extérieur à
partir d'E/S de plus en plus perfectionnées ont provoqué
l'amélioration des outils tournés vers l'observation
de l'intérieur. Ceux-ci permettent aux systèmes cognitifs
de se représenter eux-mêmes, autrement dit de devenir,
au moins partiellement, auto-cognitifs.
Ils
ont d'abord appris à utiliser plus efficacement les capteurs
endogènes dont l'évolution les avait dotés
afin de signaler certains états internes à risque
et provoquer des actions régulatrices. Parallèlement,
ils se sont trouvés équipés, sous la forme
notamment des neurones associatifs du cortex, de capacités
pour explorer et synthétiser ceux des contenus de leurs mémoires
qui tout en provenant de l'extérieur modifient ou peuvent
modifier la représentation de soi que le sujet s'est donnée
en interne. Ils ont pu ainsi commencer très marginalement
encore il est vrai - à rassembler de façon cohérente
toutes les connaissances pouvant leur permettre de compléter
l'image endogène par une image exogène, c'est-à-dire
de leur propre moi dans le monde global.
Ces
images génèrent des informations utiles pour le pilotage
coordonné de ce moi, dans le présent ou pour le futur.
Les ensembles coordonnés d'informations et d'ordres en découlant
contribuent à former ce que l'on nomme soit la conscience
primaire, soit la conscience supérieure. Dans ce dernier
cas, le système génère des informations sur
lui-même et son environnement qui constituent à elles
seules un monde global virtuel au sein duquel le moi apparaît
comme une sorte d'avatar. Il s'agit alors de paysages et situations
sans rapports immédiats avec l'environnement ou le moi réel,
permettant donc de se détacher de la contrainte du présent.
La
conscience supérieure ne se manifeste dans le règne
animal, en dehors des humains, que par courts instants. Les roboticiens
espèrent par contre que les robots de demain pourront s'en
doter spontanément. Il va de soi que les contenus de connaissances
relatifs à la vision que les systèmes cognitifs ont
d'eux-mêmes, c'est-à-dire les contenus de conscience,
sont tout autant sinon davantage sujets aux erreurs que les contenus
de connaissance relatifs au monde extérieur. Dans tous les
cas, les organes d'E/S sont potentiellement faillibles. Nous en
dirons un mot en fin d'article.
Les
contenus de connaissance acquis par les systèmes cognitifs
n'ont d'intérêt pour la survie que s'ils reflètent
le plus fidèlement possible le monde extérieur, avec
ses avantages et ses risques. Ainsi il ne faut pas confondre un
fruit comestible avec un fruit empoisonné, ni dans le cas
d'un robot un pied de table fixé au sol avec le pied d'une
petite chaise susceptible d'être déplacé. Les
systèmes cognitifs ont donc développé de nombreuses
stratégies leur permettant de mettre à l'épreuve
ce que l'on pourra nommer la vérité de leurs connaissances.
La plus efficace aujourd'hui est considérée, au niveau
collectif, comme relevant de la démarche scientifique expérimentale
déjà nommée, dont les résultats sont
désormais publiés au sein de réseaux mondialisés.
Les animaux, sans atteindre un tel niveau de sophistication, avaient
depuis fort longtemps engagées des procédures de même
nature, dans le cadre de ce que l'on pourrait nommer des comportements
préscientifiques empiriques. Il n'est pas impossible que
les robots les plus performants du futur s'inscrivent eux aussi
spontanément dans les réseaux de connaissance. Ils
y apporteront leurs propres points de vue sur eux-mêmes et
sur le monde, y compris sur les humains. .
Les
limites de la « vérité »
La
science expérimentale permet ainsi aux systèmes cognitifs
de délivrer ce que l'on pourrait appeler des certificats
de vérité ou de véracité s'appliquant
à leurs connaissances relatives au monde extérieur.
Il est ainsi décrété vrai que tel aliment est
mortel et tel autre inoffensif, au vu des nombreuses expériences
ayant permis de fonder ces affirmations. Mais on voit le risque
attaché à une telle recherche utilitaire de la vérité.
Le langage prendra l'habitude de confondre une vérité
pour soi (pour tel système cognitif, dans telles conditions)
avec une vérité en soi ou absolue, pour tout le monde,
tout le temps et partout. En amont, le même risque s'attache
au fait même de nommer les objets. Il s'agit de ce que la
physicienne Mioara Mugur Schächter a nommé le piège
du Réalisme 2). Si le système identifie
en les regroupant dans une classe unique, intitulée l'arbre,
un certain nombre d'arbres différents dotés de noms
spécifiques, il sera tentant d'imaginer par commodité
que le terme d'arbre renvoie à un être en soi, existant
lui aussi dans le monde, d'une façon non immédiatement
accessible à l'expérience, mais néanmoins susceptible
de faire l'objet, soit de réflexions philosophiques, soit
de constructions mythologiques. L'arbre sera devenu une Réalité
dans le monde de l'essentialisme.
Plus
généralement, comme nous l'avons indiqué plus
haut, l'expérience montre que les systèmes cognitifs
dotés de MC fécondes, autrement dit de cerveaux particulièrement
riches et productifs, génèrent par une sorte de turbulence
auto-activée des représentations du monde de plus
en plus éloignées des acquis de l'expérience.
On parle d'imaginaires, religieux, poétiques ou fantasmatiques.
Ceux-ci peuvent entraîner des bénéfices pour
la survie, pousser par exemple à explorer de nouveaux territoires
dans le monde physique ou mental. Mais ils peuvent aussi générer
des conduites à risques, se traduisant par ce que l'on nommera
pour simplifier le déni de réalité.
Les
outils sensoriels utilisés dans la pratique expérimentale
courante servent souvent de prétextes à la construction
de mondes imaginaires. Or on ne peut voir que ce que les yeux peuvent
voir, au terme d'une longue évolution orientée par
les besoins utilitaires de la survie. Il en est de même des
autres organes d'E/S. Les prothèses artificielles accroissent
considérablement la portée des organes naturels, mais
elles-mêmes atteignent très vite leurs limites, face
à l'infiniment grand ou l'infiniment petit. Il faut se méfier
également des aberrations qu'elles peuvent provoquer, du
fait de vices de construction ou de mauvais mode d'emploi, l'interprétation
l'emportant alors sur l'observation factuelle: on croit voir ce
que l'on a inconsciemment envie de voir 3). Les
aberrations collectives sont aussi nombreuses et persistantes que
celles imputables à des observateurs individuels. Dans ces
cas, particulièrement pernicieux, ce sont des mondes en grande
partie crées par les fantasmes qui font l'objet des commentaires
des savants.
Il
en est de même des cerveaux. Aussi souples et adaptatifs soient-ils,
ils ne peuvent se représenter des situations ou des entités
que le monde biologique n'a jamais eu l'occasion de rencontrer.
Si par hasard ils se trouvaient confrontés à des mondes
véritablement différents du nôtre, leurs spécificités
de construction les empêcheraient de remarquer des objets
qui pourtant mériteraient leur intérêt, au regard
d'une recherche optimisée de nos meilleures chances de survie.
La
même réserve doit être faite à propos
des mathématiques. On croit généralement qu'elles
peuvent permettre au cerveau de s'affranchir des réalités
immédiates pour concevoir et modéliser des univers
totalement à l'écart des observations expérimentales,
bien que néanmoins susceptibles d'exister. Mais à
la suite de quelles expériences vitales les cerveaux humains
auraient-ils acquis la capacité de le faire? Les mathématiques,
même les plus élaborées, restent encore empreintes
des limites ayant marqué les premières opérations
de dénombrement et de mesure dans le monde animal. Elles
sont liées aux architectures neuronales sélectionnées
par l'évolution pour permettre leur reproduction. Les outils
mathématiques sont très utiles pour préciser
ou simplifier les relations entre les contenus cognitifs et un monde
extérieur complexe, ainsi que les discours s'y rapportant.
Mais lorsqu'ils traitent d'autres phénomènes que ceux
accessibles à l'expérience, pourquoi leur attribuer
plus de fiabilité qu'à la simple imagination poétique.
Mieux
comprendre un jour les mystères de la physique ?
Cependant,
pour ouvrir une petite fenêtre sur l'avenir, pourquoi ne pas
penser que, à la suite d'on ne sait quelle mutation survenue
dans les bases neurales de la cognition, les cerveaux humains ne
puissent un jour se représenter et comprendre ce qui reste
encore pour eux des mystères, entre autres les domaines situés
aux limites de la physique expérimentale. Peut-être
aussi verra-t-on des prothèses artificielles logiques enrichir
les capacités des cerveaux biologiques, à l'occasion
de l'apparition d'humains augmentés dits post-humains.
Alors
les physiciens qui, actuellement confessent fort honnêtement
leur ignorance devant la question des origines de l'univers ou de
ce que dissimule le monde infra-quantique (si l'on peut employer
cette expression), pourront peut-être comprendre et expliquer
beaucoup de ce qui demeure des mystères pour la science.
Mais pour le moment, les systèmes cognitifs auxquels nous
appartenons, mêlant étroitement le biologique et le
technologique, ceux que je nomme pour ma part des systèmes
anthropotechniques(4), sont loin d'en
être là. Mieux vaudrait en ce cas qu'ils ne perdent
pas trop de temps à construire des équations risquant
de rester à jamais de simples jeux d'esprit. Sans ces équations,
dira-t-on, disparaîtraient les incitations à faire
davantage de recherches expérimentales. Espérons-le.
Mieux
vaudrait cependant, comme nous le recommandons en introduction,
chercher à mieux comprendre ce qu'est et ce que pourrait
devenir un objet immédiatement ou médiatement à
portée de nos instruments d'observation, le cerveau humain
aux cent milliards de neurones et au nombre infiniment plus grand
de connexions synaptiques potentielles. Selon le professeur Stephen
Smith de Stanford, il existe en effet 125 trillions de synapses
dans le seul cortex cérébral humain, soit le nombre
d'étoiles que comptent 1.500 galaxies comparables à
la nôtre. Le cerveau est donc un objet de l'univers, équivalent
en complexité à ces 1.500 galaxies. Pourquoi, après
avoir acquis, par mutation ou autrement, quelques connexions internes
supplémentaires, cet objet ne pourrait-il pas mieux comprendre,
de l'intérieur, et au même titre que sa propre logique,
la logique de l'univers ?
Rappelons
cependant, pour réfréner d'éventuels enthousiasmes
suscités par ces perspectives, que les propos que nous avons
tenus ici concernant les systèmes cognitifs ne proviennent
pas d'un observateur devenu par miracle capable de se situer au
dessus du monde de l'expérience. Ils proviennent eux aussi
d'un système cognitif. Celui-ci tente de se représenter
lui-même à lui-même, mais il est contraint ce
faisant par des limites de fait auxquelles il ne peut échapper,
bien qu'ayant une certaine conscience de leur existence.