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20 janvier 2011 Présentation
et commentaires
par Jean-Paul Baquiast
Les transformations
silencieuses
Les
transformations silencieuses
par François Jullien
Grasset
2009
François
Jullien est philosophe et sinologue, professeur à l'Université
Paris Diderot, directeur de l'Institut de la pensée
contemporaine ainsi que du Centre Marcel-Granet, membre de
l'Institut universitaire de France.
Il a produit une oeuvre importante, riche en ouvrages et articles,
visant à mieux faire comprendre la pensée chinoise
aux esprits de formation occidentale. Il est traduit en de
nombreuses langues.
Le livre « Les transformations silencieuses »,
daté de 2009, a été suivi par
* Collectif, Philosophies d'ailleurs. Les pensées
indiennes, chinoises et tibétaines, sous la direction
de Roger-Pol Droit, Éditions Hermann, 2009
* L'invention de l'idéal et le destin de l'Europe
ou Platon lu de Chine, Le Seuil, 2009
* Le Pont des singes (De la diversité à
venir), Éditions Galilée, 2010
* Cette étrange idée du beau, Grasset,
2010
* Philosophie du vivre, Gallimard, 2011
Tous
les stratèges et géostratèges occidentaux se
posent actuellement une question d'importance : la Chine est elle
engagée dans un processus de croissance au terme duquel elle
rejoindra les Etats-Unis voire les remplacera comme première
puissance mondiale ? Si c'était le cas, l'Europe serait-elle
entraînée inexorablement dans le déclin américain
ou pourrait-elle conserver une place entre ces deux géants
correspondant à son rang actuel de 2e puissance économique
mondiale ? Mais pour cela ne devrait-elle pas apprendre à
mieux connaître la Chine, au delà des clichés
généralement répandus, le plus souvent d'ailleurs
par les Américains eux-mêmes.
Pour mieux connaître la Chine, il faut tenter de mieux la
comprendre. Est-il suffisant pour cela d'étudier ses performances
économiques et certaines des fragilités qui s'accumulent
en contrepartie de ses mutations accélérées?
Devrait-on compléter cette première approche, relativement
aisée, par l'étude de la philosophie et de la langue
chinoise, lesquelles nécessitent une pratique longue et difficile
? Une culture complexe risque en effet de rester hermétique
si l'on ne fait pas l'effort de retrouver ses sources.
Dans
le cas de la Chine, ces sources remontent à plusieurs millénaires
et ont généré de nombreux malentendus depuis
que l'Occident chrétien et impérialiste s'était
efforcé de conquérir l'Empire chinois. Ces malentendus
risquent d'être encore très vivants, du fait que la
Chine de son côté n'a pas fait beaucoup d'effort pour
établir un dialogue de fond avec ce que l'on pourrait appeler
la philosophie et la culture occidentale qui sont d'ailleurs
plurielles - comme si elle n'en avait pas besoin.
Une
difficulté supplémentaire apparaît à
celui qui tente de consulter les rares spécialistes de la
Chine ou sinologues accessibles au grand public. Leurs jugements
sur la Chine ne sont pas identiques comme on pouvait s'y
attendre. En effet les attributs qu'un observateur confère
au sujet qu'il étudie tiennent autant des spécificités
propres de son regard que des caractères intrinsèques
de ce sujet.
En
simplifiant beaucoup, on dira que pour beaucoup de sinologues il
existe un irréductible chinois, qui risque de rester tel
malgré tous les efforts pour établir des ponts entre
cultures. Dans ce cas, il faudra en tenir compte et ne pas se faire
d'illusions sur un éventuel partage des valeurs et des objectifs.
Pour d'autres au contraire, le mouvement de la mondialisation, marqué
notamment par la diffusion de technologies communes, provoque une
mise en convergence des cultures ce qui ne serait d'ailleurs
pas exclusif de rivalités profondes pour l'accès aux
sources du pouvoir et de la puissance. Nous allons retrouver cette
discussion en commentant «Les transformations silencieuses»
de François Jullien.
Mais
pourquoi sur ce site qui ne fait pas profession de sciences humaines
et moins encore de sinologie, théorique ou appliquée,
recommander la lecture de François Jullien et la discussion
de ses thèses, notamment celles qui sont exposées
dans « Les transformations silencieuses »?
C'est parce que l'argument de fond développé par ce
livre, autant que nous avons pu le comprendre, consiste à
démontrer la présence d'un « écart »
entre la pensée chinoise traditionnelle et la pensée
grecque, celle dont s'inspire en grande partie la rationalité
scientifique moderne(1).
La
question du "réalisme"
Nous
pourrions dire, en simplifiant beaucoup, que la pensée grecque
de l'Antiquité s'était démarquée des
approches mystiques ou magiques des peuples précédents
en posant l'existence d'une réalité en soi, extérieure
à l'observateur mais susceptible d'être décrite
par lui à travers les instruments de la raison, la logique
et les mathématiques. Cette réalité peut être
décomposées en entités spécifiques,
les «êtres» du monde, dont les diverses sciences
étudient les caractéristiques et les relations le
plus objectivement possible. Ce faisant, ces sciences ont l'inconvénient
de « réifier » les objets de leurs
études, c'est-à-dire notamment de prendre pour des
réalités en soi de simples hypothèses. Autrement
dit, elles confèrent à ces hypothèses un statut
qui les immunise contre toutes critiques ou modifications extérieures.
C'est
ainsi que, pour des sinologues occidentaux s'inspirant du « réalisme »
de la pensée grecque, il existe un être bien défini,
par exemple la Chine d'avant la conquête occidentale. Il existe
un autre être également bien défini: la Chine
de la révolution techno-scientfique. Il existe même
un troisième être, moins facile à définir
mais que l'on peut cependant étudier, la « Grande
Transformation » qui se caractérise par l 'apparition
de nouveaux traits et la disparition d'anciens traits, liées
à l'entrée de la Chine dans l'ère industrielle.
Ces différents «êtres» doivent pouvoir
être décrits objectivement par des observateurs (anthropologues,
historiens, économistes, stratèges) ne s'impliquant
pas dans leurs descriptions. De la même façon, pour
reprendre un exemple souvent utilisé par François
Jullien, il existe un "être" bien défini,
la neige, il en existe un autre, l'eau, il existe aussi un troisième
"être", la fonte de la neige, chacun ayant des traits
différents et des frontières observables.
Au
contraire de la pensée grecque, la pensée chinoise
traditionnelle, selon François Jullien, ne pose pas l'existence
d'êtres et d'états bien définies, mais de processus
de transformations conduisant le monde dans son ensemble à
évoluer, d'une façon plus ou moins progressive, lente
et silencieuse. Le Sage ne peut pas s'individualiser ou se séparer
au regard de ces transformations, puisqu'il les subit lui-même,
passant par exemple de la jeunesse à la maturité puis
à la vieillesse. Tout au plus peut-il y insérer son
action pour profiter des dynamiques évolutives à l'oeuvre
dans le monde, au lieu de tenter de s'y opposer frontalement.
Dans
cette optique, nous pourrions conclure que la Chine (ou l'Empire
du Milieu) ne peut pas être décomposée en une
série d'états bien définis. Il s'agit au contraire
d'un processus évolutionnaire sans début bien précis
et sans fin bien prévisible, dont les transformations, plus
ou moins silencieuses à nos yeux, modifient par exemple le
poids géopolitique au regard d'autres transformations, prenant
la forme d'autres processus, opérant dans le reste du monde.
Dans le cas de la neige/eau, ce qui devra particulièrement
intéresser le Sage comme d'ailleurs le scientifique
sera la transformation de l'une en l'autre et réciproquement
dans le cas de transformations réversibles.
François
Jullien, qui pratique avec la même compétence la philosophie
grecque et la philosophie chinoise, déduit de ce premier
écart primordial entre les deux pensées, occidentale
et chinoise, l'existence de toute une série d'autres écarts
qui selon lui les séparent, ainsi par conséquent que
les langues différentes par lesquelles elles s'expriment,
sans mentionner les comportements, eux aussi différents,
que ces écarts peuvent entraîner.
C'est
ainsi que la pensée occidentale relayée par la science
« réaliste », insiste sur le « sujet »
et sur son « action » alors que pour la pensée
chinoise il ne peut y avoir d'actions car il n'y a pas de sujets
à qui correspondraient ces actions. Il n'y a qu'un continuum
dans la transformation duquel est inséré l'humain
et qu'il influence du seul fait de ses propres transformations non
volontaires. De même, pour la pensée occidentale, la
transformation est marquée par le passage d'un état
bien défini à un autre, du blanc au noir, du jeune
au vieux. Chacun de ces états correspond à une « réalité »
du monde. Pour la pensée chinoise, la transformation est
plutôt une transition qui "modifie tout en continuant,
qui ferme mais qui ouvre ". La Chine moderne est l'ancienne
Chine qui se modifie en se continuant à travers des transitions
pouvant être imperceptibles.
Le
«parti-pris de l'Etre » propre à la
pensée occidentale, entraîne bien d 'autres «écarts».
L'Etre n'a de sens, dans le langage philosophique comme dans celui
de la science, que s'il est déterminé. D'où
la nécessité de multiplier les qualificatifs ou les
observations instrumentales. A l'inverse, la transition chinoise
qui ne postule pas d'être est indéterminable. Elle
ne connait pas de point précis permettant de passer d'un
état à l'autre, par exemple de l'ancienne Chine, à
supposer que par convention au réalisme on accepte de conserver
ce concept(2) à la nouvelle Chine.
La pensée chinoise, renonçant à s'exprimer
dans le langage de l'Etre, parle à propos de la transition
de «ce que l'on regarde mais que l'on ne perçoit pas»(3).
Pour François Jullien, qui se revendique comme matérialiste,
c'est cette approche qui s'est exprimée par le Tao, dans
lequel les Occidentaux ont vu une mystique refusant le concept de
dieu personnifiable, mais qui selon lui n'est en rien mystique ou
religieux. Il s'agit simplement d'une conception du monde(4).
S'inspirant
de cette conception du changement, le langage chinois, contrairement
au langage occidental, est non-prédicatif. Il n'attribue
pas à ce dont il parle de caractères bien définis
et non transposables. De ce fait, il refuse le principe de non-contradiction
qui est à la base de la logique occidentale. Dans le logos
d'Aristote, à la source de la pensée occidentale,
trois partis pris conjoints s'imposent au langage; la détermination
(on parle de ceci et pas d'autre chose), la substantialisation (on
renvoie à un Etre propre se tenant sous le substantif) et
la prédication (on attribue à cet Etre un certain
nombre de qualités ou prédicats). Pour la pensée
chinoise, qui ne vise pas des objets mais des processus de transformation,
le langage doit montrer comment " ce qui est mis en lumière
est mis en mouvement, ce qui est mis en mouvement se modifie et
ce qui se modifie se transforme". Dans ces conditions, où
le langage évacue l'idée d'un être sous-jacent,
il n'y a plus lieu de poser la question des origines ni des fins
dernière et moins encore d'un démiurge derrière
la création ou les fins.
Cette
approche paraît un peu obscure quand il s'agit de nommer par
le langage un objet concret tel une chaise ou un tigre, mais elle
retrouve, y compris pour les Occidentaux, toute sa pertinence quand
il s'agit par exemple de considérer le cosmos. Nous y reviendrons
ci-dessous. La pensée chinoise est très proche de
la cosmologie scientifique moderne, laquelle par exemple refuse
de plus en plus le concept de Big bang initial ou de Big shrink
final...et qui bien évidemment n'a pas besoin, au contraire
des cosmologies primitives, d'un Dieu créateur. Mais la pensée
chinoise peut aussi rejoindre certaines façons de se représenter
les objets de la vie courante propres à la pensée
scientifique occidentale. Ainsi il peut être utile dans certains
cas pour cette dernière de considérer qu'un objet
tel une chaise ou un tigre représente la phase actuelle d'un
processus de transformation, industrielle ou biologique, qui ne
commence pas et ne s'arrête pas aux objets en question.
François
Jullien met en évidence d'autres différences dans
la façon dont les deux pensées, chinoise et occidentale,
considèrent les grands thèmes philosophiques. Il en
est ainsi du changement assimilé au mouvement pour l'Occident,
ce qui suppose à nouveau un point de départ et un
point d'arrivée, avec par conséquent une distanciation
entre les deux. Or si je change tout au long de ma vie, ce n'est
pas, comme dans un voyage, qui est mouvement, le point de départ
ou le point d'arrivée qui m'importent, mais les divers changements
que j'ai vécus au long de ma vie. La destination finale,
c'est-à-dire la mort, ne m'importe pas. Il en est de même
du vieillissement, qu'il faut considérer tout de son long
et non pas au regard de la mort qui est son terme final. On pourrait
dire que la civilisation occidentale est une civilisation de la
mort, s'opposant à la civilisation chinoise qui serait celle
de la vie.
François
Jullien évoque aussi le concept de temps, qui pour lui, là
encore, est une invention occidentale, dont la pensée chinoise
traditionnelle n'a pas vraiment besoin. Certes, la civilisation
chinoise a toujours mesuré l'écoulement du temps avec
des techniques très avancées, mais elle ne personnalisait
pas ou ne déifiait pas le temps. Ce qui mesurait son écoulement
étaient les changements manifestés par les lieux ou
les personnages.
Nous
arrêterons ici l'étude des écarts entre les
deux pensées en évoquant le concept d'événement.
Pour l'Occident, la culture de l'Evènement, qui fonde les
Grands Récits, fait là encore disparaître celle
de la transformation, grâce à laquelle du nouveau peut
apparaître. La réification de l'Evènement vient
pour elle rejoindre la mystique dans le Christianisme, autour de
grands Evènements fondateurs, Création, Incarnation,
Résurrection. Aujourd'hui, l'actualité prosaïque
est vécue non comme un ensemble de transformations, mais
comme une succession d'événements médiatiques.
L'attention y saute de l'un à l'autre, en perdant le sens
de leurs significations en tant que transformations.
Observations
Le
court aperçu que nous venons de tenter de faire ne doit pas
être considéré comme résumant d'une façon
suffisante « Les transformations silencieuses ».
Il s'agit d'un livre lettré, complexe, riche et qu'il faut
donc aborder sans intermédiaire. De même, nous n'avons
pas pu replacer cet ouvrage dans l'ensemble de l'oeuvre de l'auteur,
faute d'avoir étudié celle-ci dans sa perspective
historique. Notons seulement que, comme indiqué dans les
références, certains sinologues ne partagent pas tous
les jugements qu'il porte sur la pensée chinoise. De même
certains intellectuels chinois que nous avons pu approcher disent
ne pas y reconnaître leur propre pensée. Mais peu importe.
Nous
voudrions pour notre part proposer quelques observations, qui devraient
permettre de faire le lien entre les travaux de François
Jullien et l'actualité de ce que nous pourrions appeler les
sciences cognitives:
1.
Il n'y a pas lieu, comme d'ailleurs l'auteur le suggère,
d'opposer radicalement la pensée
chinoise et la pensée occidentale, héritée
de la pensée grecque. Elles manifestent sans aucun doute
des écarts, mais on a tout lieu de croire que souvent elles
se conjuguent dans l'appréhension du monde extérieur.
Si
l'on tente de remonter à l'archéologie des processus
de formation des connaissances par un système cognitif, quel
qu'il soit, animal, humain ou artificiel, on retrouve nécessairement
les mêmes contraintes sélectives. Une partie de l'activité
du cerveau consiste à percevoir des entités « discrètes »,
événements, phénomènes ou objets. Sous
la pression d'impératifs de survie, l'organisme associe à
ces perceptions des significations et des qualificatifs exprimant
l'intérêt de l'objet perçu au regard de cette
survie. Il est impératif de distinguer un lion d'un arbre.
Il s'ensuit qu'il est impératif d'associer au sens donné
à la perception de cet objet un message permettant par le
langage de transmettre aux congénères la signification
que l'expérience a permis de lui attribuer, afin de s'en
écarter ou au contraire de s'en rapprocher.
De
là à réifier l'objet, voire à le diviniser,
il n'y a qu'un pas. On peut penser à cet égard que
la création d'objets cognitifs à partir de perceptions
expérimentales n'a pas attendu la pensée grecque.
Dès les origines de la pensée symbolique, elle a fondé
les origines d'une connaissance préscientifique ou empirique
du monde. Ceci même si parallèlement, ces connaissances
donnaient lieu à des réifications ou des divinisations
dont le risque était évidemment de faire perdre contact
avec l'évolution des perceptions découlant de transformations
dans les conditions de l'expérience.
Mais
parallèlement il n'y a pas lieu d'exclure que les cerveaux,
y compris dans le monde animal, puissent percevoir spontanément
des phénomènes de transformation de type qualitatif,
et plus généralement des traits du monde extérieur
appréhendables sur un mode global, indifférencié,
voire affectif. Le cerveau (on pourra parler de cerveau droit),
et plus généralement le corps tout entier de l'observateur,
est alors sensible aux processus de transformation silencieuse décrits
par la pensée chinoise. De ce fait, il peut s'y insérer
afin d'y jouer sa partition.
Les
aléas de cette insertion des observateurs/acteurs dans un
monde extérieur complexe et évolutif feront que, selon
les besoins de la survie, les deux modes de représentation,
que François Jullien attribue l'un à la pensée
occidentale, l'autre à la pensée chinoise, seront
sollicités en alternance, sinon même en superposition.
Il suffit d'observer comment se forment aujourd'hui les connaissances,
dans la vie quotidienne comme dans le monde scientifique, pour prendre
conscience de ces superpositions et des conséquences
en termes d'enrichissement des contenus cognitifs et des comportements
globaux pouvant en résulter.
2.
Si l'on voulait cependant comprendre pourquoi dans l'ensemble, la
pensée réifiante et computationnelle que François
Jullien attribue à la philosophie grecque
s'est écartée de la pensée de type
analogique(5) propre à la pensée
chinoise, il serait important de rechercher un facteur causal. Il
s'agirait alors d'un travail d'historien des philosophies et des
sciences que nous ne pouvons pas faire ici, comme on le conçoit.
Disons
seulement que les causes à évoquer ne semblent pas
à rechercher dans la découverte de telle ou telle
technologie, puisque les deux civilisations en avaient plus ou moins
partagé les origines. Peut-être ces causes ont-elles
tenu à des caractères géographiques entraînant
des divergences géopolitiques, ceci dès au moins cinq
millénaires avant notre ère. Mais qu'en était-il
alors des civilisations ayant précédé la civilisation
grecque, en Egypte, au proche Orient et en Asie mineure ? Plus en
amont encore, les amorces de divergences entre les deux civilisations
étaient-elles présentes dès le néolithique
supérieur, vers 35.000 ans, au temps des grottes ornées
de l'Europe occidentale ? Les peintures pariétales symbolisaient-elles
des objets réifiés ou des transformations qualitatives
suscitant des approches chamaniques de type mystique ?
Ce
débat n'intéresserait pas que les historiens. Il donnerait
peut-être des éléments permettant de répondre
à la question que nous avons évoquée en introduction:
les écarts entre la pensée chinoise et la pensée
occidentale vont-ils se poursuivre aujourd'hui, dans le cadre unificateur
de la mondialisation technologique ? En résultera-t-il des
écarts voire des oppositions voire des conflits ouverts,
en termes géopolitiques?
3.
Un troisième point, déjà signalé
dans le cours de cet article, doit être évoqué.
Il s'agit des convergences de
plus en plus grandes entre la pensée chinoise telle que décrite
par François Jullien et les représentations du monde
résultant du relativisme non-réaliste hérité
de la physique quantique et qui se répandra inévitablement
dans toutes les sciences macroscopiques. Nous nous bornerons une
nouvelle fois ici à évoquer les travaux véritablement
fondateurs de Mme Mugur-Schächter et la méthode de conceptualisation
relativisée (MCR) qu'elle a proposée(6).
Plus
généralement l'épistémologie découlant
des recherches actuelles en physique quantique, en cosmologie et
même, à une autre échelle, en biologie, conduit
à prendre en considération des « objets »
sans commencement ni fin bien arrêtés, comme le cosmos
ou la vie. Les superpositions d'état remettent par ailleurs
en cause l'idée d'objets bien définis ou invariants.
De même, nous avons vu dans des articles précédents
que le temps était de plus en plus considéré
comme une construction ou émergence résultant de circonstances
locales.
Pour
prendre un autre exemple, il nous semble qu'une pensée telle
que la pensée chinoise, fondée sur la relation, est
particulièrement adaptée à la gravitation quantique
en boucles, qui repose sur le postulat que l'univers est fait de
processus et non de choses, entre lesquels s'établissent
des relations (7).
Ceci
ne veut pas dire qu'il faille en revenir à des approches
mystiques du monde, tel que le font certains physiciens d'esprit
New Age. Cependant, on peut penser que les physiciens et cosmologistes
chinois devraient se trouver plus à l'aise que ceux de leurs
collègues occidentaux encore attachés au réalisme,
quand ils se confrontent aux nouvelles approches scientifiques découlant
des découvertes contemporaines.
Notes (1)
Par le terme d'écart, l'auteur veut marquer
une différence sensible entre la pensée occidentale
et la pensée chinoise, mais il ne veut pas affirmer une différence
qui risquerait d'être comprise comme irréductible.
(2) Certains préféreront parler
de « la Chine de toujours ».
(3) Nous dirions plutôt que l'on ne verbalise
pas, car intuitivement sans doute on perçoit, avec le langage
du corps par exemple.
(4)Selon Wikipedia, source à laquelle nous
nous limiterons dans cet article, le Tao est la force fondamentale
qui coule en toutes choses dans lunivers, vivantes ou inertes.
C'est lessence même de la réalité et par
nature ineffable et indescriptible. Il est représenté
par le tàijítú, symbole représentant
lunité au-delà du dualisme yin-yang soit respectivement
l'entropie négative et positive. Le Tao a été
édifié ou systématisé dans le texte
Tao Tö King attribué à Lao Tseu. http://fr.wikipedia.org/wiki/Tao.
Nous reviendrons sur l'abus, selon nous, du concept de Tao fait
depuis une trentaine d'années par les mysticismes et sectaires
occidentaux, ainsi que sur les emprunts qu'en ont fait certains
physiciens quantiques, tels Fritjof Capra, Le Tao de la physique,
1994.
(5) Ces attributs sont de nous.
(6) Voir http://www.mugur-schachter.net/
(7) Voir nos articles concernant Lee Smolin http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2002/oct/smolin.html
http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2007/juil/troublewithphysics
html.htm
Complément
au 21/01
Alain Cardon nous écrit: J'ai connu François Jullien par
"Philosophies d'ailleurs, Hermann". J'ai aussi un peu
compris la pensée chinoise en étudiant le japonais
et les kanji chinois intégrés dans cette langue, à
l'époque où j'allais au Japon. Leur vision du monde
est essentiellement relationnelle et situationnelle, à la
fois dans la représentation qu'ils ont du monde physique
et évidemment dans toute la socialisation et les relations
à l'autre. C'est bien l'opposé des conceptions du
sujet et de l'objet d'Aristote et de Platon, amplifiées par
le christianisme ou chacun est seul devant son Créateur Absolu
Immanent.
Ces études m'ont servi dans mes travaux sur les systèmes
auto-adaptatifs. J'y ai utilisé le contraire de l'approche
objet en informatique, qui est archi-dominante aujourd'hui en France
et aux USA, et où il est posé que tout est d'abord
objet et
que les relations se font après.
On ne réifie pas les relations dans l'approche objet, ce
sont seulemet des messages envoyés par des objets à
d'autres objets. Cette approche objet est enseignée du Lycée
au doctorat et envahit les sciences humaines et sociales.