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7 juin 2011 Présentation
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
The Beginning
of Infinity. Explanations
that transform the world
The
Beginning of Infinity.
Explanations that transform the world
par David Deutsch,
Allen
Lane,2011
487 pages
David
Deutsch est Visiting Professor à l'Université
d'Oxford et membre du Center for Quantum Computation au Clarendon
Laboratory de cette même Université. Il a écrit
de nombreux articles sur la physique quantique et le calcul
quantique qui font de lui une référence mondiale
quoique non orthodoxe dans ces domaines difficiles. Il a reçu
deux prix pour ces travaux.
Dans
notre
commentaire du précédent livre de David
Deutsch, "The Fabric or Reality" 1997, version
française Cassini 2003, "L'étoffe de la réalité",
nous avions cru pouvoir signaler l'importance de celui-ci et celle
de son auteur pour une réflexion sur l'avenir des connaissances
scientifiques et la politique de la science.
Par l'intensité du regard critique de l'auteur et l'étendue
des thèmes abordés, ce nouvel ouvrage "The
Beginning of Infinity" confirme plus qu'amplement ce jugement.
Nous ne souhaitons donc pas en limiter la présentation à
ce seul article. Nous discuterons certaines des grandes questions
évoquées par le livre dans ce que nous nommerons des
"Chroniques vers l'infini", reprenant le thème
de l'auteur.
Les premières sont publiées sur notre site en lien
avec le présent texte.
Mais,
semble-t-il, il nous faut en priorité attirer l'attention
des lecteurs de notre revue Automates Intelligents et de nos blogs
par une courte introduction portant sur l'importance d'un travail
qui risque de passer inaperçu du public français.
Ceci du fait qu'il n'est pas encore traduit, qu'il comporte près
de 500 pages difficiles et que l'auteur se heurtera probablement
à un certain mur du silence provenant des ténors de
la communauté scientifique et "épistémologique".
La virulence et - pensons-nous - la justesse de ses remises en cause
ne lui feront pas que des amis. A l'inverse, il peut déjà
se féliciter de certains soutiens enthousiastes, parmi lesquels,
bien qu'il soit de faible poids, le nôtre.
Le
livre compose dans l'ensemble une admirable défense et illustration
de la méthode scientifique rendue célèbre sous
le nom de "Enlightment" (Les Lumières), qui s'est
développée principalement en Occident depuis le XXe
siècle. Mais aujourd'hui, bien que généralement
appliquée de fait par tous ceux qui veulent comprendre et
transformer le monde, aussi bien au plan technologique que conceptuel,
cette méthode est critiquée de toute part. L'Europe,
qui en aurait le plus grand besoin pour sortir de son indiscutable
déclin actuel, s'en détourne au profit de thèses
prônant la stagnation sinon le recul de la science et de ses
applications. Les Etats-Unis eux-mêmes ne s'y intéressent
plus que sous l'angle de leur important programme de recherches
militaires, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il ne bénéficie
pas à l'ensemble des recherches civiles.
Bien
évidemment, dans ce contexte, les agressions des religions
qui n'avaient jamais diminué depuis les Lumières reprennent
de plus belle, au prétexte que ce décrit la science
ne figure pas dans les Textes dits sacrés, du fait surtout
que la méthode dérange la belle assise millénaire
faite de la conjonction des pouvoirs spirituels et temporels pour
créer des "sociétés fermées"
incapables d'échapper seules à leur emprise.
Le
propre de la méthode scientifique est de générer
en permanence des hypothèses d''explications du monde allant
plus loin que les explications précédentes, mais comme
elles destinées à être critiquées et
dépassées. L'humain engagé dans la méthode
scientifique se comporte ainsi comme une machine universelle à
essayer d'expliquer le monde en étendant sans cesse, par
la critique de ses propres propositions, la portée de ces
explications. Ce faisant il le transforme. Il utilise pour cela
les instruments technologiques qu'il a développés,
mais il refuse en permanence de se laisser enfermer pas les apparents
"faits d'observation" ou les lois en découlant,
déduites de ces observations instrumentales, comme le font
les scientifiques dits "instrumentalistes".
De
ce fait, pour David Deutsch, la méthode scientifique doit
s'appuyer sur deux postulats :
- 1. elle suscite inévitablement des problèmes de
toutes sortes
- 2. ces problèmes peuvent être résolus par
elle - suscitant d'autres problèmes qu'il faudra résoudre
à leur tour.
La science
ne doit donc pas chercher à éviter ou fuir les problèmes,
qu'ils soient théoriques ou sociétaux, comme le recommande
le catastrophique "principe de précaution" mais
au contraire s'attacher à les résoudre en donnant
de ce fait une nouvelle portée à l'explication scientifique
globale du monde.
Nous reviendrons ultérieurement de façon plus détaillée
sur ces points importants de méthodologie.
La
guerre menée contre la science par le Système
Mais
nous pensons qu'il faut aller plus loin dans la critique politique,
afin de comprendre pourquoi la méthode scientifique - à
propos de laquelle nous reprendrons les excellentes approches épistémologiques
de David Deutsch (lui-même très inspiré par
Karl Popper), se heurte aujourd'hui à un véritable
effort de destruction, analogue à celui ayant entraîné
la chute des premières Lumières, celles de la civilisation
athénienne, sous les offensives de la ville de Sparte entièrement
tournée vers la conquête militaire.
Selon
nous, David Deutsch (tout au moins dans son livre qui par la force
des choses ne peut tenir compte des événements politico-économiques
les plus récents) n'insiste pas assez sur les causes de la
mise en question actuelle de la méthode et de la pratique
scientifique. Nous évoquons ici ce véritable cancer
qui s'est étendu sur la planète entière avec
la prise du pouvoir politique par la troïka des trois oligarchies
associées, celles de la richesse, du capital financier et
des médias.
Le
mécanisme de cette prise de pouvoir est simple. Il s'est
mis en place très rapidement. L'objectif en est de mobiliser
la force de travail du monde en ne laissant aux travailleurs de
la base, quels qu'ils soient, manuels ou intellectuels, qu'un minimum
vital dépendant du niveau de développement des sociétés
auxquels ils appartiennent. Le surplus est détourné
et accumulé au profit des trois parties de la troïka.
Pour ses membres, en dehors des investissements militaires et de
sécurité qui leur sont indispensables, ne comptent
plus que les technologies s'inscrivant dans une perspective simple
: produire en 2 ou 3 ans des résultats susceptibles de rapporter
des taux d'intérêts de plus de 10%, par exemple dans
tous les services privatisés pour riches ou dans des domaines
comme la cosmétique susceptibles d'appâter un grand
nombre de consommateurs illusionnés.
Il
s'agit bien là d'un véritable Système, qu'il
faut commencer à décrire en termes aussi scientifiques
que possible, pour en sortir où même le détruire.
Les concepts d'Etat protecteur du plus grand nombre et de services
publics financés par la contribution de tous, constituent
le premier rempart contre lequel s'est mobilisé le Système.
Plus précisément, la recherche scientifique désintéressée,
non programmable, aboutissant à une remise en question permanente
des lois et connaissances du moment, reposant sur la critique et
le dialogue , se présente pour le Système comme un
danger à neutraliser. Il en résulte des situations
comme celle que nous évoquions dans un article récent
"Indignados,
que faire de votre (notre) indignation ?".
On
voit la société occidentale, soumise au Système,
n'offrant que le chômage ou des emplois précaires à
des jeunes qui disposent potentiellement de la capacité intellectuelle
et des connaissances scientifiques nécessaires à la
création d'un monde entièrement renouvelé.
Celui-ci, selon la vision de David Deutsch que nous partageons,
reposant sur des acquis de savoir infiniment élargissables,
pourrait augmenter quasiment à l'infini, au cours du temps,
les possibilités des humains et de leurs idées associés
aux instruments de la science et au renouvellement permanent des
connaissances en découlant, entités que nous nommons
pour notre part des systèmes anthropotechniques ou mieux,
anthroposcientifiques.
Sur
le plan de la connaissance fondamentale, les questions considérées
encore comme inaccessibles au cerveau humain pourraient être
résolues. Ceci parce que les cerveaux et les instruments
de demain ne seront plus ceux d'aujourd'hui. Mais d'autres questions
encore plus profondes, que l'on se rassure, seront apparues.
Face
au scandale consistant à laisser en friche les cerveaux des
jeunes d'aujourd'hui, une véritable révolution s'imposerait.
Nous pourrions la définir sommairement comme la récupération
des puissants moyens des laboratoires par des communautés
politiques et sociales décidées à s'en servir
pour poursuivre en avant la marche des Lumières. Nous reviendrons
ultérieurement sur cette idée pour la préciser.
Malheureusement,
pour le moment, les victimes du Système n'ont encore que
des idées vagues relatives à la façon d'en
sortir. Les mouvements politiques, y compris ceux dits de gauche,
qui sont en général inféodés en Système,
se gardent bien d'aborder des thèmes comme ceux développés
dans le livre de David Deutsch. Il s'agit là de leur part
d'une trahison que personne malheureusement ne dénonce.
La
révolution nécessaire sera difficile, voire quasiment
improbable. Il est possible cependant d'esquisser les voies permettant
d'y parvenir. C'est ce que fait pour sa part David Deutsch, visionnaire
réaliste d'une telle révolution.
Les
Chroniques vers l'infini rédigées ci-dessous
par Jean-Paul Baquiast, visent à présenter les voies
de la révolution salvatrice évoquées plus haut.
Les
Chroniques qui suivent visent à présenter les voies
de la révolution salvatrice évoquée ci-dessus
dans la présentation de l'ouvrage de David Deutsch.
Chroniques
vers l'infini
1. Sur les théories scientifiques 07/06/2011
- par Jean-Paul Baquiast
Dans
la quatrième de couverture de l'ouvrage "The Beginning
of Infinity", David Deutsch précise que les anciennes
façons de se représenter le monde ne pouvaient, au
contraire de la science, corriger leurs erreurs. Les idées
en découlant demeuraient donc statiques pendant des siècles.
Reposant sur de mauvaises explications, elles avaient peu de portée
et n'étaient guère utilisables, y compris dans leurs
applications pratiques. L'apparition de la science, sous la forme
symbolisée par le terme d'Enlightment (Les Lumières)
a marqué la fin, tout au moins dans les sociétés
s'y référant, de ce que l'auteur nomme des théories
"de clocher" (parochial) incapables d'évoluer.
Pour
la première fois dans l'histoire humaine, Les Lumières
ont initialisé une ère de création continue
de connaissances, de plus en plus rapide et dotée de portées
de plus en plus grandes. Ce processus trouvera-t-il des limites
ou pourra-t-il s'étendre à l'infini ? Autrement dit
les méthodes scientifiques pourront-elles créer un
champ illimité de connaissances et de savoir ?
La
conviction de l'auteur le porte à une réponse affirmative.
Tout le livre constitue un vibrant plaidoyer pour la méthode
scientifique. Nous ne pouvons que le suivre dans cette conviction.
Encore faut-il, dans l'esprit même de cette méthode,
critiquer en permanence les doctrines philosophiques qui pour des
raisons diverses en limitent la portée. Le livre commence
donc par l'énumération de telles doctrines.
Il
mentionne l'empirisme, pour qui les théories
scientifiques, autrement dit les tentatives d'explication ou de
compréhension du monde, dérivent par déduction
ou induction des messages des sens. Or la nature ne comporte pas
de "faits" qu'il suffirait de lire. L'expérience
ne peut donc être seule à la source des théories.
Celles-ci sont des conjectures ou suppositions faites par le cerveau.
L'expérience ne sert qu'à les mettre à l'épreuve
et à retenir celles qui sont les plus pertinentes. Certes
l'empirisme et l'inductivisme qui en découle ont représenté
un grand progrès par rapport aux descriptions dogmatiques
du monde, mais ils ont fait oublier que la science moderne se construit
bien au-delà des messages des sens. De plus, ces doctrines
postulent que le futur sera (probablement) semblable au passé,
ce que précisément dément tous les jours l'expérience.
Pour
proposer de nouvelles explications du monde, il faut faire acte
de créativité. La créativité
est une propriété essentielle de l'humain. David Deutsch
consacre de longs développements destinés à
comprendre comment elle l'est devenue. Pour lui, elle est entrée
par la "petite porte". Les cerveaux des préhumains,
pense-t-il, se sont développés du fait des efforts
mis par les jeunes et les dominés pour comprendre les intentions
profondes des dominants, au lieu de se borner à des imitations
automatiques. Ce ne fut que bien plus tard que ces mêmes cerveaux
ont tenté de comprendre, au- delà des apparences,
ce que pouvaient être les intentions, si l'on peut dire, de
la nature. Pour progresser, la créativité suppose
le faillibilisme, c'est-à-dire la conviction que les
hypothèses ou conjectures proposées sont nécessairement
fausses mais peuvent être améliorées en continu
par la critique, de nouvelles conjectures et le recours à
l'expérience permettant de départager les hypothèses.
Certes, la créativité des humains n'a pas attendu
les Lumières pour s'exprimer. Pendant des centaines de millions
d'années de lents progrès se sont fait, à l'occasion
(comme nous l'avons nous-mêmes rappelé dans notre essai
"Le paradoxe du Sapiens") de la symbiose de fait
s'étant établie entre les composantes biologiques
de l'homme (ou bio-anthropologique) et les outils et instruments
se développant en parallèle. Mais ce progrès
a été freiné par la soumission aux autorités
ou aux Anciens. La science moderne n'a pu s'épanouir que
dans la rébellion. Il s'agit là d'un message très
politique que nous retrouverons nécessairement aujourd'hui.
La
rébellion, facteur indispensable du progrès scientifique,
doit d'abord s'exercer à l'encontre des formes aujourd'hui
dominantes prises par les théories scientifiques mais aussi
et tout autant à l'encontre des critiques non-scientifiques
et partisanes s'exerçant à leur égard. Dans
tous les cas, comme indiqué précédemment, les
nouvelles formes issues de la rébellion intellectuelle contre
les autorités ou les modes doivent être testables pour
être crédibles. Autrement dit, les théories
doivent faire des prédictions susceptibles d'être démontrées
comme fausses, ou falsifiables, selon le terme de Popper.
Sur le réalisme
Cependant, la testabilité ne suffit pas. Nombre d''idées
fausses donnent l'impression d'être testables et d'être
subséquemment vérifiées par l'expérience.
Il faut aller au-delà de théories purement prédictives,
même en faisant appel aux instruments. Le recours aux instruments
pour en faire les seuls fondements de la connaissance, dit instrumentalisme,
dénie en fait la possibilité qu'existe un réel
se situant au-delà des capacités d'exploration des
instruments actuels, que les conjectures devraient s'efforcer d'approcher
progressivement. David Deutsch s'inscrit donc dans la tradition
épistémologique du réalisme. Mais cette
position peut susciter de nombreux malentendus. Expliquons-la.
Il estime, comme la plupart des scientifiques, qu'il existe un monde
physique réel, et que celui-ci peut être approché
ou exploré à partir de conjectures rationnelles. Il
s'oppose ainsi non seulement à l'instrumentalisme étroit
mais aussi au relativisme, au culturalisme, au post-modernisme et
autres formes de non-réalisme supposant que le réel
prétendu est une création du cerveau ou de la société
humaine et ne peut servir de support à la mise à l'épreuve
des connaissances scientifiques.
Le point est important. Il semble en opposition avec des positions
que nous avions prises précédemment, dans différents
articles et dans notre ouvrage de 2007, "Pour un principe
matérialiste fort". Dans cet esprit, nous avions
donné plusieurs fois la parole à la physicienne quantique
Mioara Mugur Schächter, qui promeut la Méthode
dite de Construction Relativisée (MCR).
Celle-ci, indispensable selon elle en physique quantique, peut être
étendue aux sciences du domaine macroscopique.
MCR ne nie pas l'existence d'un réel sous jacent à
toute expérience, ce qui serait absurde et reconduirait au
Moyen-âge de la pensée mythologique. Elle affirme seulement
que les représentations que nous nous donnons de ce réel
ne peuvent être déduites d'affirmations a priori sur
ce que doit être ce réel s'inspirant de descriptions
philosophiques, politiques ou religieuses de type essentialiste
(Réalisme dit des essences), le plaçant précisément
à l'écart de toute vérification expérimentale.
Pour MCR, les modèles que la science se donne du Réel
doivent tenir compte des instruments utilisés et de la nature
des observateurs faisant appel à ces instruments. Ils doivent
donc de ce fait rejeter tout argument d'autorité expliquant
que le Réel ou tout élément de ce réel
(la particule, le gène, la cellule) existent en eux-mêmes,
sont ainsi et non autrement. On ne voit pas pour quelles raisons
David Deutsch refuserait cette approche.
Contre l'anti-anthropocentrisme
Recourir à l'expérience pour mettre à l'épreuve
des hypothèses ou des théories suppose qu'au moins
deux de celles-ci s'opposent. Les conflits entre théories
ou plus généralement entre idées explicatives
signalent l'existence de problèmes. Résoudre un problème
consiste à trouver une explication qui fasse disparaître
le conflit. Le conflit n'est évidemment pas dans la nature,
mais entre les explications ou interprétations que nous donnons
à nos observations. Cependant il y a de mauvaises explications
et de bonnes explications. Les mauvaises explications ne permettent
pas le recours à la démarche scientifique expérimentale.
Il s'agit par exemple des explications mythologiques. Une société
ouverte aux dialogues, acceptant les contradictions et les conflits,
obtient plus facilement de bonnes explications que ne le font les
sociétés fermées, autoritaires. Les Lumières
se sont développées en Europe précisément
en parallèle avec la perte d'influence des Anciens Régimes
politico-sociaux.
L'histoire des théories scientifiques montre qu'elles n'ont
pu progresser, (élargir leur portée) qu'en se débarrassant
progressivement des références à l'homme. Autrement
dit, elles ont dû abandonner l'anthropocentrisme. L'homme
n'est pas grand chose à l'échelle de l'univers. Cependant,
David Deutsch insiste sur la nécessité de ne pas tomber
dans le défaut inverse, oublier que jusqu'à plus amples
informations, il n'existe nulle part ailleurs dans l'univers de
systèmes biologiques (ou anthropotechniques selon notre terminologie)
capables de construire dans leur cerveau et avec leurs instruments
des modèles apparemment pertinents des endroits les plus
lointains de l'univers. Il s'élève donc à cet
égard contre la mode de l'anti-anthropocentrisme qu'il
assimile au désastreux, selon lui, Principe de médiocrité.
Selon ce principe, il n'y aurait rien de significatif dans l'existence
de la culture humaine, assimilée à une quelconque
écume chimique (chemical scum selon Hawking) proliférant
dans une quelconque partie de l'univers. Si cela était, mieux
vaudrait renoncer à tout effort de recherche scientifique
pour s'en tenir aux approches de clocher (parochialism) ou
à vue de nez (by rule of thumb).
Nous ne pouvons que le suivre dans cette intention. Même si
la tentation existe dans certains esprits d'imputer les capacités
de l'intelligence humaine à une intervention divine, il serait
bien plus désastreux encore de ne pas chercher à comprendre
comment, dans la suite des civilisations anthropotechniques, ont
pu apparaître des machines universelles à expliquer
le monde (universal explainer) et à le modifier (universal
modifier), telles que les humains. Ceux-ci sont devenus ainsi
des constructeurs universels (universal constructor). Pourquoi
? Il s'agit là d'un des "hard problems" que
la science de demain devra aborder, parmi un certains autres dont
nous donnerons la liste. Il est d'autant plus difficile à
résoudre que, comme celui de la conscience, il nous inclut
en nous empêchant de l'observer facilement de l'extérieur.
Une autre illusion contre laquelle s'insurge David Deutsch est celle
dite de la Terre vaisseau spatial (Earth Spaceship).
Elle assimile la Terre à un vaisseau certes favorable à
la vie, mais aux ressources limitées. Selon les modes intellectuelles
et politiques d'aujourd'hui, les humains seraient en train, par
leurs abus divers, démographiques et autres, d'en épuiser
les ressources. Il découle de cette philosophie du pessimisme
, culminant dans le catastrophisme, que diverses catastrophes
sont en cours ou a prévoir. Il faudrait donc réduire
d'urgence non seulement les consommations mais les recherches scientifiques
et techniques dont le déchainement accélère
la disparition des processus jusqu'ici en oeuvre pour permettre
la vie sur Terre.
Or ceci, selon David Deutsch, repose sur deux erreurs. D'une part
la Terre n'est en rien un milieu favorable à la vie. Au contraire,
depuis les 4 milliards d'années d'apparition de celle-ci,
elle a failli l'anéantir un grand nombre de fois. Les êtres
vivants ne survivent, sans exceptions, qu'à la limite de
l'extinction. Si les hommes ont pu échapper à cette
loi d'airain, ce fut notamment en faisant appel à la science
qui a progressivement permis de réparer les catastrophes
naturelles les menaçant en permanence. La seconde erreur
serait donc de condamner la science, comme destructrice, alors qu'elle
s'est toujours montrée salvatrice.
Ceci n'empêcherait pas d'éviter certains excès
technologiques (et encore, lesquels se demande Deutsch ?) mais n'obligerait
certainement pas à revenir aux ères préscientifiques.
Aujourd'hui, les potentiels de survie offerts par la Terre ont été
fournis non par l'environnement terrestre et pour les humains, mais
par les humains du fait de leurs efforts acharnés pour élargir
les explications scientifique du monde et le modifier en conséquence.
Ceci continue à s'imposer, d'autant plus que la résolution
des anciens problèmes fait apparaître tout naturellement
de nouveaux problèmes, à résoudre de la même
façon, par la science.
L'optimisme méthodologique
L'optimisme que David Deutsch professe à l'égard de
la science s'oppose directement au principe de médiocrité
et à la métaphore de la Terre vaisseau spatial. Pour
lui, et là encore nous ne pouvons qu'approuver ce point de
vue, les systèmes anthroposcientifiques que nous sommes n'ont
aucune raison de penser qu'ils ne pourront pas, parce qu'ils ne
seraient pas assez exceptionnels pour cela, résoudre de plus
en plus de problèmes, étendant de plus en plus loin
leur portée, sur la Terre et dans l'univers. Il propose donc
de remettre à l'honneur le concept de progrès,
si vilipendé aujourd'hui.
Un progrès est possible, découlant du développement
à l'infini des connaissances scientifiques. Il portera aussi
bien sur la connaissance de l'univers que sur l'insertion des humains
dans celui-ci, aux plans biologiques, intellectuels, moraux et artistiques.
Dans l'immédiat, il n'y a aucune raison de penser comme le
font divers scientifiques pessimistes, que le cerveau humain, notamment
assisté des ressources de l'intelligence artificielle et
d'instruments associés, ne puisse comprendre les points qui
demeurent encore des mystères pour la science d'aujourd'hui.
Comme le progrès n'est ni prévisible, ni programmable,
il fera apparaître dans l'avenir des solutions dont nous n'avons
pas la moindre idée aujourd'hui. Les mystères se résoudront
mais d'autres, comme rappelé ci-dessus apparaîtront.
Le moteur de cette évolution sera la connaissance scientifique
du monde, implémentée et matérialisée
dans les cerveaux et dans les outils des systèmes anthropotechnoscientifiques.
Les mouvements politiques réactionnaires hérités
du passé ou proliférant sur les problèmes du
temps présent diront qu'il s'agit là de mensonges
répandus par les industriels ou les puissances dominantes
pour faire croire aux peuples que le recours à la science
peut les sauver des catastrophes, au lieu de s'en remettre à
la décroissance et au retour à la nature.
Mais comme nous l'avons rappelé en commentant les révoltes
des jeunes Insurgés se développant tout autour du
monde en ce moment, ce sera précisément en éloignant
ces jeunes des ressources de la science que les oligarchies dominantes
continueront à imposer leur domination.
Sortir du Système de la domination par l'ignorance ainsi
imposé aux peuples consistera à faire la révolution
des connaissances. Il faudra pour cela que les peuples se mettent
en état d'occuper et utiliser les ressources des laboratoires
et autres lieux de production des connaissances. Vaste programme.
Nous y reviendrons.
Chroniques
vers l'infini
2.
Regards sur le futur 09/06/2011
- par Jean-Paul Baquiast
David
Deutsch fonde l'ensemble de sa philosophie des sciences sur le postulat,
donnant son titre à l'ouvrage, que les bonnes théories
peuvent entraîner un progrès illimité des connaissances,
autrement dit un progrès infini. Par bonnes théories,
nous l'avons vu, il désigne celles découlant de la
méthode scientifique, en permanence critiquées et
soumises à l'expérience, afin que s'étende
sans cesse leur portée.
Ceci le conduit à défendre le concept d'infini,
aussi bien en mathématique qu'en physique. Nous n'entrerons
pas ici dans ce débat très technique. Nous pouvons
seulement constater que les arguments qu'il utilise pour critiquer
le postulat de la finitude, dit en mathématique le finitisme,
sont très recevables. Selon le finitisme, ne peuvent exister
que des entités finies, fussent-elles abstraites. Elargi
au monde concret, ce postulat entraîne la même conclusion.
Le concept d'infini appliqué au monde naturel semble en effet
contre-intuitif. Rien ne peut-être infini. Mais celui de monde
fini l'est tout autant s'il est pris dans l'absolu.
Pour David Deutsch, le finitisme, comme l'instrumentalisme,
caractérise un projet destiné à nous empêcher
de comprendre les entités qui sont hors de notre portée
du moment. Il s'agit en fait d'une approche marquée d'esprit
de clocher (parochialism) déniant à la raison
la possibilité d'une démarche universelle. Si la raison
se heurte à des limites, elle est obligée de céder
le pas à l'irrationalisme et au surnaturel. Elle ne peut
donc être universelle. On doit en conclure que si l'on postule
l'universalité de la raison, il faut aussi postuler l'infini.
Nous ne sommes pas là confrontés à un débat
purement technique. Il est profondément politique. Pour David
Deutsch, il est urgent de dénoncer les prédictions
selon lesquelles la connaissance rationnelle devra se résoudre
à se voir cantonnée dans certains domaines et à
l'intérieur de certaines frontières, pour le présent
comme pour le futur. Or rien a priori ne permet d'affirmer que tel
ou tel sujet puisse demeurer hors de sa portée, y compris
dans les domaines relevant de la morale, de l'esthétique,
des sensations et plus généralement de l'esprit. A
condition de prendre les précautions nécessaires et
d'éviter tout réductionnisme, la science doit pouvoir
tout aborder et tenter de tout expliquer, avec de bonnes explications.
Nous présenterons dans une autre chronique les domaines de
connaissance pour lesquels, selon David Deutsch, il paraît
possible aujourd'hui d'envisager des progrès, sinon infinis,
du moins très au-delà des limites considérées
aujourd'hui comme probables. Mais diront ceux qui nient la possibilité
de progrès, qu'est-ce qui vous permet de penser qu'étendre
la portée des connaissances scientifiques entraînait
un quelconque progrès ?
Nous avons rappelé précédemment que l'humain
(l'entité anthroposcientifique, dans notre vocabulaire),
s'appuyant sur la méthode scientifique, est selon David Deutsch
un producteur universel de connaissances explicatives (universal
explainer). Il est de ce fait un agent universel de transformation
(universal transformer). Serait-ce un progrès que
prétendre faire de l'homme, comme le sont les moules sur
les rochers, des créatures n'expliquant rien et ne transformant
pas grand chose ?
En
usant d'un a priori idéologique très répandu,
un de nos lecteurs vient d'affirmer faussement que reconnaître
à l'humain la capacité d'étendre ses explications
scientifiques du monde conduit à "renoncer à
la transcendance, s'enfermer dans le court terme, se séparer
de la lumière et du sacré, verser dans les excès
en tous genres..." On reconnaît ici le procès
fait traditionnellement à la science par les militants du
dualisme, opposant le matérialisme du corps à l'élévation
de l'esprit. Aucun scientifique digne de ce nom ne peut accepter
cette accusation.
Ne pas prophétiser sur le futur
Encore faut-il évidemment, pour qu'il y ait progrès
scientifique, que le chercheur et le philosophe des sciences ne
se hasardent pas à formuler des prédictions mal fondées,
pouvant se transformer en prophéties encore moins bien fondées.
Comme le rappelle une nouvelle fois David Deutsch, la méthode
scientifique ne peut prédire ce que sera le futur puisque
celui-ci découlera de connaissances encore inexistantes ou
inachevées au moment où elle s'exprime.
Les connaissances qui apporteront des solutions pour demain et qui,
avant cela même, créeront par leurs erreurs relatives
des problèmes qu'elles devront s'attacher à résoudre,
nous sont encore inconnues. Ceci dans tous les domaines sans exceptions.
Nous n'en avons même pas la première intuition. Cette
cécité obligée des scientifiques enfermés
dans leurs certitudes d'aujourd'hui à l'égard d'un
progrès qu'ils ne peuvent soupçonner pour demain,
a été mis en évidence, plus particulièrement
depuis la fin du XIXe siècle, par des exemples fameux. Il
faut s'en pénétrer en permanence car à chaque
époque s'impose la tentation de prendre pour gravées
dans le marbre les connaissances du temps présent. Connaissances
avec leurs possibilités mais aussi leurs limites, .
Mais comment alors se préparer au mieux à de futurs
événements dont les causes nous demeurent encore inconnues
? Quelle est l'approche rationnelle pour affronter l'inconnu, sinon
l'inconcevable ?
Il s'agit moins alors de faire appel à des méthodes
scientifiques proprement dites qu'à des attitudes philosophiques.
Il faut selon David Deutsch éviter tout autant l'optimisme
aveugle que le pessimisme systématique. L'optimisme
aveugle, dérivé d'une vieille croyance selon laquelle,
selon Pangloss (ou Leibnitz), tout est pour le mieux dans le meilleur
des mondes, ne repose sur aucune preuve mais seulement sur la croyance
que Dieu veille ainsi au bonheur de ses créatures.
Au plan philosophique il se transforme facilement en son contraire,
le pessimisme aveugle, très à la mode aujourd'hui,
dans la ligne de ce qu'avait affirmé Schopenhauer. Il conduit
au Principe de précaution dont David Deutsch, nous
l'avons vu, dénonce le caractère non scientifique,
s'il consiste à ne rien tenter qui puisse entraîner
des risques. Le Principe de précaution relève d'ailleurs
de l'optimisme naïf à l'égard du présent.
Il postule en effet que les connaissances d'aujourd'hui seront en
toutes circonstances préférables à celles de
demain. L'optimisme aveugle et le pessimisme aveugle sont des formes
alternatives de prophétie. Ils prétendent avoir des
lumières qu'ils n'ont pas sur l'état futur des connaissances.
Ils oublient que le caractère incontournable de la condition
humaine est que nous ne connaissons pas ce que nous n'avons pas
encore découvert.
Parmi ces découvertes de demain seront certainement des catastrophes
provoquées par les découvertes technologiques d'aujourd'hui.
Pourront aussi survenir des catastrophes naturelles de grande ampleur,
comme la rencontre avec un astéroïde. La meilleure façon
de s'y préparer consiste, non à ne rien faire, mais
à faire appel aux solutions des Lumières (et de la
démocratie) pour mettre les sociétés en état
de résister le mieux possible. Pour cela, la critique contradictoire
des théories et des pratiques existantes, la production de
nouvelles connaissances, la mise en place de politiques publiques
s'en inspirant demeure la seule approche garantissant le maximum
de sûreté.
Il est important à cet égard que le gouvernement soit
exercé par des élus et responsables capables de privilégier
l'acquisition de bonnes connaissances sur la conservation des idées
existantes. Les populations et en leur sein les scientifiques et
les techniciens devraient exercer à cet égard une
pression suffisante sur les pouvoirs politico-économiques
pour que ceux-ci ne cèdent pas aux idéologies fausses
et aux solutions de facilité.
Le Principe d'Optimisme
Pour cela, David Deutsch propose ce qu'il appelle un Principe d'Optimisme.
Celui-ci reposerait sur le postulat que tous les maux sont provoqués
par une insuffisance de connaissance. Or remédier à
l'insuffisance des connaissances représente un effort d'innovation
et de créativité dont une partie des ressorts profonds
nous échappent encore. C'est pourtant le seul investissement
collectif dont on peut être certain qu'il sera producteur
de résultats.
Les
pouvoirs financiers qui recherchent des taux d'intérêts
élevés dans des délais de quelques instants
ne s'y intéresseront pas. Ils feront au contraire tout ce
qu'ils pourront pour enfermer dans le Système de la finance
et du profit à court terme tous ceux susceptibles d'apporter
à la société les capacités de leurs
savoir-faire et de leurs cerveaux.
Dire cela ne serait que formuler une évidence banale si s'appuyant
sur cette constatation les militants de la nécessaire sortie
du Système de la finance et des oligarchies n'imposaient
pas la mise en place de politiques ambitieuses visant par l'éducation
et la recherche à augmenter les connaissances, qu'elles soient
générales ou particulières.
Ceci
se traduirait nécessairement par des investissements importants,
la remise en cause de compétences établies et plus
généralement par un appel général à
la créativité et à l'innovation, notamment
provenant des citoyens les plus jeunes et les moins résignés.
Penser ainsi sera assimilé par les détenteurs actuels
du pouvoir à une démarche véritablement révolutionnaire.
Elle le sera effectivement. Et tant mieux.
C'est ce dont, selon nous, devraient dorénavant se convaincre
les occupants non-violents des places Tahrir, Puerta del Sol, de
la Bastille (?) et de la future Freedom
Plaza, à Washington DC.
Chroniques
vers l'infini
3.
Objets multiversaux 10/06/2011
- par Jean-Paul Baquiast
David
Deutsch est sans doute le plus accompli des physiciens quantiques
en activité à ce jour. D'une part, il maîtrise
la technologie permettant certaines applications impliquées
dans la réalisation du calculateur quantique. Si elles étaient
poursuivies, celles-ci bouleverseraient l'ensemble des sciences
reposant sur le calcul (nous y reviendrons ci-dessous).
D'autre
part, et surtout, il refuse la capitulation intellectuelle consistant
à dire (comme l'aurait paraît-il affirmé le
grand physicien Richard Feynman) que "si l'on ne comprenait
rien à la mécanique quantique, c'était parce
que celle-ci était incompréhensible". Pour David
Deutsch au contraire, si certaines expériences portant sur
des particules élémentaires (fentes ou interférences
de Young, intrication, principe d'incertitude) produisent des résultats
incompréhensibles pour la physique ordinaire dite macroscopique,
c'est parce que les investissements intellectuels (et donc ajouterons-nous
budgétaires) nécessaires pour les comprendre n'ont
pas été faits.
Rappelons aussi pour notre part que les bonnes méthodologies,
telles que celles préconisées par la Méthode
de Construction Relativisée (MCR) précédemment
évoquée dans nos colonnes, ne sont malheureusement
pas encouragées (lire à ce sujet "L'infra-mécanique
quantique de Mme Mioara Mugur-Schächter, disponible sur
notre site).
Certes les économistes et financiers qui décident
de ce que doivent produire les sciences et les techniques pour être
rentables n'ont pas hésité à soutenir les innombrables
recherches et développements portant sur les applications
de la physique quantique. Leurs usages militaires et civils ne sont
pas discutés par les sociétés modernes.
Personne
au contraire n'a jugé bon de former les esprits à
mieux comprendre les paradoxes théoriques de la physique
quantique. Ceci n'était pas considéré comme
producteur de bénéfices à court terme. Pour
décourager de telles recherches - et au-delà d'un
rapport coût-rentabilité jugé défavorable
- les décideurs sont certainement aussi motivés par
un vieil interdit hérités des sociétés
mythologiques et religieuses. Il ne faut pas que l'humain consomme
le fruit de la connaissance. Le pouvoir potentiellement illimité
dont bénéficient encore les théologies et les
superstitions pour façonner l'avenir en serait ébranlé.
A juste titre, David Deutsch, n'accepte pas la pratique mise à
l'honneur dès le début de la mécanique quantique,
dite des "interprétations", la plus célèbre
et encore universellement enseignée étant celle de
Copenhague. Le principe en est simple. Pour s'éviter de rechercher
ce qui pourrait constituer en profondeur le tissu même de
l'univers, on décide de ne pas théoriser. On ne formera
donc pas de jeunes chercheurs pour cela. On se limite à mesurer
ce que permettent de mesurer les instruments actuels. Si l'on ne
peut connaître simultanément la position et l'impulsion
de ce que l'on nomme une particule, on se bornera à utiliser
les représentations probabilistes découlant de la
fonction d'onde. Ceci suffira largement pour construire d'excellents
lasers. Le tout à l'avenant.
Ainsi le fameux principe dit d'incertitude est trompeur (misleading).
Il n'y a d'incertitudes que celles auxquelles on se résigne.
Si les théories actuelles génèrent de l'incertitude,
il faut en trouver d'autres qui seront de plus grande portée.
Pour David Deutsch, autant que nous puissions le comprendre, la
démission des physiciens théoriciens est un déni
à l'égard de l'esprit, analogue au "Circulez,
il n'y a rien à voir" courant sur les scènes
de crimes.
David Deutsch voit tout autrement le monde quantique, celui que
nous pourrions d'ailleurs nommer le monde infra-quantique (en reprenant
le terme de Mioara Mugur-Schächter). Il n'est pas possible
dans cette courte présentation de résumer la pensée
de David Deutsch. Ses différents ouvrages et articles en
donnent un aperçu. Reconnaissons-le, l'abord en reste difficile
pour des lecteurs que l'on n'a jamais encouragé à
raisonner de cette façon.
Disons seulement que pour lui, le terme de multivers est
le plus approprié afin de décrire l'univers "profond"
dont notre propre univers n'est qu'une émergence. Ceci n'a
pas grand chose à voir avec les "histoires" d'univers
parallèles décrits par la science-fiction (encore
que...). Chacune des particules composant notre univers, à
commencer par celles dont nous sommes faits, est un "objet
multiversel" irréductible. Il ne s'agit pas du tout
d'une superposition d' "histoires" parallèles.
Ainsi l'électron dispose de multiples (une infinité)
de positions et de vitesses sans pouvoir être divisible en
sous-entités autonomes disposant chacune de sa position et
de sa vitesse.
La réalité de l'électron est un "champ"
d'électron à travers l'espace, parcouru de perturbations
prenant la forme de vagues et se propageant à la vitesse
de la lumière et au-dessous. On ne peut donc pas dire que
l'électron soit à la fois une onde et une particule.
Il n'existe dans l'univers global ou multivers que des champs correspondant
à chacune des particules individuelles que nous observons
dans notre univers particulier. Ceci bien entendu s'exprime mieux
dans le langage mathématique, mais peut cependant l'être
dans le langage courant. Le "multivers universel" existe
en soi, indépendamment des représentations que les
humains peuvent s'en donner. Celles-ci, comme les humains eux-mêmes,
sont des phénomènes émergents, des objets multiversaux,
au sein de ce multivers.
Indiquons que dans un autre chapitre de son livre, consacré
non au multivers quantique mais aux multivers cosmologiques, qui
émergent par excitation du multivers universel dont notre
univers semble n'être qu'un phénomène parmi
d'autres, David Deutsch évacue l'argument selon lesquels
les lois fondamentales de cet univers particulier traduisent des
règles universelles s'imposant telles quelles dans le multivers.
Ces lois et leur prétendu "ajustement fin" (fine
tuning ) présenté comme seul capable de permettre
la vie, ne sont que des émergences, parmi bien d'autres que
nous ne percevons pas pour le moment.
Toute
application anthropique ou théologique de cet état
de fait serait donc abusive. L'espoir est donc permis de pouvoir
(pet ourquoi pas dès maintenant...) s'affranchir de ces lois
pour mieux comprendre le multivers quotidien qui est le nôtre.
Nous sommes en effet, rappelons-le, à une certain échelle,
des objets multiversaux.
On voit qu'en suivant David Deutsch, nous pourrions faire apparaître
d'immenses territoires de la physique susceptibles de justifier
des études et recherches scientifiques s'inspirant de l'esprit
des Lumières. Evidemment, ces territoires ont déjà
été abondamment envahis par les faiseurs de mythes.
Ils le seront de plus en plus au fur et à mesure que la science
les précisera. Mais ceci ne devrait pas être une raison
pour que la pensée rationnelle et la science refusent de
s'y intéresser. Les applications pratiques en apparaîtront
d'ailleurs elles aussi innombrables. Voilà qui devrait intéresser
les jeunes inocupados et indignados de nos places
urbaines, rejetés aujourd'hui par le Système de la
finance et de la richesse.
Des perspectives infinies
Pour ceux que rebutent les spéculations portant sur le monde
physique et cosmologique, David Deutsch rappelle que de nombreuses
recherches fondamentales sont aujourd'hui condamnées par
le "Circulez, il n'y a rien à voir" qu'imposent
aux humains les dictatures combinées des pensées théosophico-mythologiques
et du profit financier. Il évoque certains domaines où
les pundits ont trop vite décidé qu'il n'y avait rien
à voir, ou plus exactement rien à creuser.
C'est le cas de la conscience supérieure et des qualia
(que les humains d'ailleurs ne sont sans doute pas les seuls
êtres vivants capables d'éprouver). C'est le cas du
codage génétique, dont la complexification
s'est trouvée arrêtée au cours de l'évolution
biologique darwinienne, au détriment de l'apparition de formes
de vie bien plus évoluées que celles connues aujourd'hui.
C'est le cas de l'intelligence artificielle et de la biologie
synthétique, qui sont volontairement cantonnées
aujourd'hui aux prolégomènes de ce que ces sciences
pourraient permettre. C'est le cas enfin et surtout de la computation
quantique, à laquelle on pourrait ajouter la computation
par ADN. L'une et l'autre, convenablement développées,
pourraient permettre de créer à partir de l'énergie
et des atomes élémentaires bien plus de ressources
physiques, chimiques et biologiques que ne l'a fait spontanément
depuis son apparition notre univers laissé à lui-même.
Bien
évidemment, dans le même temps que des humains (des
systèmes anthropotechniques, selon notre terminologie) développeraient
de telles recherches, ils se transformeraient eux-mêmes. On
verrait apparaître, selon la terminologie à la mode,
des transhumains ou posthumains encore aujourd'hui
pratiquement indescriptibles, puisque les lois scientifiques avec
lesquelles ils co-évolueraient n'existent pas encore.
Nous
n'en dirons pas plus ici. Nous nous bornerons à suivre en
esprit David Deutsch lorsqu'il envisage la possibilité que
ces humains de demain implantent dans l'univers, à l'infini,
des sociétés s'inspirant des principes pour lui (et
pour nous) incontournables de la rationalité et des Lumières.
D'où
le scandale qu'est aujourd'hui la fermeture, pour le plus grand
profit des oligarchies financières, de laboratoires et d'universités
susceptibles de se consacrer sans limites a priori aux recherches
fondamentales (Blue sky Research).