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Par cet ouvrage, Alain Cardon nous propose un modèle de système
psychique. Lobjectif dun modèle est ambitieux :
il tente de sapprocher au plus près de la structure
et des lois de fonctionnement de lobjet quil tente de
modéliser. Cela va donc plus loin quune simple simulation,
laquelle se contente dun système dont les productions
sont conformes à ce quon en attend, sans se demander
dans quelle mesure le système sapproche de lobjet
réel simulé.
Cest, de plus, un modèle constructible. Ceci signifie
quil est codable, au sens où un informaticien écrit
un programme (code) informatique, qui, sexécutant,
fera fonctionner le modèle. Il est dailleurs constructible
en un deuxième sens : le modèle est ainsi conçu
que son devenir nappartient pas à linformaticien,
qui ne pourra pas même le prévoir. Voilà un
indice vraiment prometteur, puisque cest le propre de lappareil
psychique humain.
Il y a peu dannées, javais appelé de mes
vux une coopération étroite entre psychanalyse,
neurobiologie, intelligence artificielle et informatique, via un
essai de psychanalyse cognitive sappuyant sur une analyse
détaillée de lappareil psychique tel que Freud
lavait supposé, et décrit en conséquence.
Cette coopération, la voilà. Alain Cardon, nous loffre
sous une forme particulièrement avancée et, à
ma connaissance, sans équivalent dans son domaine. Il sagit
en effet dune unification sans a priori ni rejet.
En somme, Alain Cardon, informaticien pourtant, parcourt enfin tout
ce que lintelligence artificielle a, depuis des décennies,
résolument balayé dun revers de main avec une
outrecuidance qui ne la conduite quà léchec
quon sait.
La
rupture épistémologique
En effet, contrairement à toutes les métaphores informatiques
dont nous avons été abreuvés pendant ces décennies
stériles, Alain Cardon a su ne pas sarrêter à
ce que la pensée nest pas, pour nous proposer ce quelle
pourrait être. Ne serait-ce quen cela, luvre
est remarquable.
Un seul exemple suffira pour illustrer cette rupture : limportance
de léprouvé. Il ny a pas de pensée
sans attribution dune valeur positive ou négative
à chaque étape du processus de cette pensée,
et au désir que ce processus atteigne un résultat
qui ait un sens pour le sujet pensant. On retrouve, chemin faisant,
des thèses clairement freudiennes, énoncées
il y a maintenant environ un siècle, dont Alain Cardon a
su voir combien elles sont essentielles à toute modélisation
dun système psychique. Plus encore : il a estimé
que les processus psychiques correspondants pouvaient être
implémentés de façon informatique. Citons en
particulier :
- la notion de "représentation", tout à
fait conforme à la vision freudienne, y compris dans sa structure
et sa fonctionnalité (réseau, frayage, investissement),
et infiniment éloignée de lhypothèse
symboliste dun stockage de données brutes ;
- Loption de considérer que la pensée nest
pas le langage ;
- La distinction épistémologique entre, disons, le
substrat, et ce qui le maintient en mouvement (énergie et
information), et qui structure le substrat de façon irréversible
et intentionnelle, entre autres en ce qui concerne la mémoire.
Le résultat, qui manquait, est la conscience, comme "sensation
de penser" ;
- lhistoire du sujet, qui oriente et amende ses processus
psychiques corrélativement à linfluence de léducation
et de la socialité ;
- "il ny a pas de conscience artificielle sans corporéité
sensible et émotions"(je cite). Prise en compte donc
du corps, via les pulsions ; elles participent à lorientation
des trajectoires du système générateur de pensées,
que ces trajectoires soient inconscientes, préconscientes
ou conscientes, trois termes freudiens quAlain Cardon fait
siens sans les dénaturer, me semble-t-il ;
- "Se rappeler est toujours reconstruire"(je cite), en
transformant les constructions organisationnelles antérieures :
on ne peut jamais éprouver deux fois la même chose.
Comment
ça marche
?
Avec ce modèle, on rompt enfin avec le paradigme de la machine
de Turing, tout particulièrement dans le fait que le traitement
modifie les données de façon continuelle, irréversible,
et non prévisible. Plus profondément, on ne peut plus
distinguer les données de leur traitement ; une telle
indistinction avait déjà été proposée
dans lapproche par réseaux de neurones, mais Alain
Cardon lapplique de façon massive, via une structuration
informationnelle par des générateurs de morphologies
qui coactivent des "éléments de base". Ces
éléments de base ne doivent pas être assimilés
à des neurones individuels, mais plutôt à une
granularité de niveau supérieur, peut-être ce
que Freud appelait des "complexes", et quAlain Cardon
appelle des "groupes de neurones coactifs et communicants".
Cest un processus constructif faisant donc intervenir un décours
temporel, et qui est intentionnel, cest-à-dire orienté
vers un but de la pensée. Tout, dans ce modèle, évolue
en permanence : les états, la structure, les générateurs
de la pensée.
Il ne sagit ni de génération au hasard, ni de
déterminisme : il y a des contraintes qui ont pour objet
décarter ce qui nest pas recevable du point de
vue du sens (corporéité et principe de réalité),
ce qui cependant nexcluent ni la rêverie, ni limaginaire.
La construction du système se base sur :
- des agents aspectuels (les éléments de base) ;
- des agents structurants (qui structurent ces éléments
de base), appelés également régulateurs ;
- des agents de morphologie, qui offrent une "scène",
au sens que ce qui est produit peut être ressenti. Cette scène
inclut le sujet en tant quacteur de sa pensée, en rapport
étroit avec le principe de réalité et le corps.
- une "boucle systémique", qui exerce un contrôle
intentionnel sur ces trois types dagents. Elle nest
pas centralisée, mais distribuée dans le système.
Etant intentionnelle, elle est contrôlée par le conscient.
Elle couvre linconscient, le préconscient et le conscient.
- des "attracteurs organisationnels". ils sont inconscients,
opposés aux agents structurants, et orientent lorganisation
et donc la production de pensées. Ils ont un lien avec les
pulsions.
Le conflit
Les attracteurs organisationnels altèrent le contrôle
exercé non seulement par les agents structurants, mais ils
altèrent également la boucle systémique. Ces
principes organisationnels sopposent et se complètent ;
il y a donc un conflit intrinsèque au modèle.
On retrouve bien le conflit entre instances, avec pour effet que,
par nature, le modèle proposé par Alain Cardon autorise
léventualité de déviations fonctionnelles,
conduisant in fine aux pathologies mentales, qui sont comprises
comme laction dattracteurs qui inhibent les régulateurs
et les contrôleurs. Les pathologies mentales deviennent ainsi
inséparables, par nature, de la normalité : on
natteindra pas le génie si on naccepte pas le
risque de la folie.
Alain Cardon introduit en plus un « régulateur
dintentionnalité » qui apparaît, au
décours du temps (au sens de lévolution du système),
comme un facteur limitant les émergences nouvelles, et dont
le rôle semble être de faire rempart aux productions
idéelles pathologiques. On retrouve là la perte de
plasticité psychique avec lâge.
Mais en parallèle ou en concurrence lattracteur
onirique, composant effecteur des pulsions hors le contrôle
du conscient, agit également sur la sphère idéelle
par association et déplacement, pour des motifs émotionnels.
Il y a donc, globalement, un espace dattracteurs mêlé
à un espace de régulateurs dans un système
de luttes et dalliances. Ceci nous évoque la "division
du sujet" chère à Jacques Lacan, ainsi que la
thèse métapsychologique de Freud, basée sur
le triptyque : topique, dynamique, économique.
Le génie dAlain Cardon, cest den avoir
fait une approche codable.
Remarques
Face à la question de rendre compte de la cohérence
de lévolution du système, au sens de la pertinence
des productions idéelles au regard du corps et du monde,
il semble quAlain Cardon renvoie le problème à
linfini, en multipliant les modules de régulation,
jusquau « régulateur dintentionnalité »
qui serait lacteur du libre-arbitre. Et quand tout est défaillant,
il ne reste plus quautrui voilà enfin le thérapeute
pour recentrer le fonctionnement du système vers des
productions idéelles pertinentes, ce qui ouvre à la
clinique psychopathologique.
Une certaine confusion apparaît cependant : on découvre
par exemple, au décours du texte, que le régulateur
dintentionnalité devient un attracteur. Si cest
le cas, on est en droit destimer quil sagit dune
limitation de lintention et la volonté, donc du libre-arbitre,
puisquun attracteur est inconscient.
Quand à tout cet ensemble dagents et de processus est
ajouté lattracteur onirique, on a vraiment limpression
de retrouver une dynamique non clairement explicitée, mais
qui pourrait peut-être se clarifier sous la forme : régulateurs
= processus secondaire ; attracteurs = processus primaire.
De même, attracteurs et régulateurs orientent les contrôleurs,
lesquels déterminent lorganisation du système.
Problème : les attracteurs et les régulateurs
sont parfois qualifiés de contrôleurs (page 160).
Ainsi, on se demande si ces multiples instances de régulation
et dattraction nauraient pas pu être toutes traitées
soit comme des régulateurs, soit comme des attracteurs, simplifiant
ainsi le modèle sans rien perdre de sa fonctionnalité,
fût-elle conflictuelle. Dailleurs, il ne sagit
peut-être que de distinctions topologiques : quest-ce
quun régulateur, sinon un attracteur diffus dans le
système ?
Reste que rien ne prouve que le système nest pas entièrement
déterministe, contrairement aux allégations dAlain
Cardon. Le débat ne mérite peut-être pas dêtre
tranché (dailleurs, le peut-il ?) puisquon
sait que le devenir dun chaos déterministe nest
pas prévisible. Avec pour résultat que la question
du libre-arbitre nest pas résolue (le peut-elle ?),
quoique Alain Cardon postule lexistence de ce libre arbitre.
Fait
ou à faire ?
En somme, il sagit dun programme de programme
informatique, mais on reste sur sa faim. Concrètement, quest-ce
qui a été implémenté sous forme de programme
informatique ? En langage de programmeur, est-ce que "ça
tourne" ? Alain Cardon, dans ce texte et dans dautres,
a clairement énoncé quil donnait fin à
ses travaux pour des raisons éthiques : quand on a la
conviction recevable que le modèle proposé
pourrait aboutir à la réalisation effective dautomates
en réseau dépassant largement lintelligence
humaine, fût-elle collective, on imagine aisément quel
usage pourraient en faire des organisations, voire des individus,
malintentionnés.
Faute
de rempart éthique ou démocratique, rendons donc hommage
à Alain Cardon de ne pas avoir divulgué les éventuelles
implémentations informatiques de son modèle. Pour
autant, quoique largument de léthique soit fondé,
il est impossible de juger de la pertinence opératoire du
modèle, condition nécessaire mais non suffisante de
sa validité.
En conclusion, quest-ce qui a été fait, et que
reste-t-il à faire ? Est-ce totalement codé,
et sinon, est-ce totalement codable ?
Réaction
d'Alain Cardon
Je
remercie Xavier Saint Martin de cette lecture. C'est la première
critique de mon livre sur mon approche constructible du système
psychique. C'est très bien, car elle vient d'un lecteur particulièrement
averti et compétent.
Pour
répondre aux questions, je dois préciser que les gens
vraiment intéressés par le sujet et possédant
les disciplines nécessaires ont déjà tout codé.
J'en ai eu vent bien qu'ils ne s'en soient pas vantés auprès
de moi.
Ce
n'est finalement en effet qu'un "jeu de construction"
dans le monde des processus informatiques réifiant de la
connaissance très locale avec des envois de sockets entre
des clients et des petits serveurs temporaires, ce que certains
informaticiens, surtout outre-atlantique, maîtrisent parfaitement.
Pour comprendre l'originalité de la notion de régulateurs
et d'attracteurs, qui sont et ne sont que des contrôleurs,
il faut appréhender le système psychique comme étant
uniquement un système fait de contrôles sur des contrôles
opérant sur des émergences de réifications
valant pour des objets reconnus ou des mots. C'est un monde de contrôles
multiples opérant comme en topologie algébrique par
recouvrement et investissement de domaines fonctionnels dynamiques,
qui changent, d'un coup, de métrique.
Et la pathologie, le dysfonctionnement, y sont donc latents, naturels.
Cela explique ce que Freud a magnifiquement montré, il y
a bien longtemps, en précisant la relation entre l'état
désastreux de la civilisation et la faiblesse naturelle du
psychisme humain. Je n'utilise pas de notion d'infini, aucunement,
mais des domaines complètement finis. Sur l'infini, tout
a été dit :"Il n'existe que deux choses infinies,
l'univers et la bêtise humaine... mais pour l'univers, je
n'ai pas de certitude absolue. Albert Einstein".
J'ai
un petit manuscrit disponible sur l'emploi inévitable de
la réalisation du système psychique méta qui
se fera et qui sera opérationnelle dans très très
peu de temps maintenant. Des applications sombres, car la société
est ce qu'elle est, ni plus ni moins et elle a un développement
orienté dans une direction figée qu'elle ne changera
pas.
Je
travaille aussi sur un livre compliqué résolvant l'autonomie
des systèmes utilisant des composants électroniques
et des processeurs pour contrôler des mécanismes quelconques.
C'est assez complexe car je dois redéfinir les notions d'autonomie,
de proactivité et de coactivité pour qu'elles soient
scientifiquement exploitables, c'est-à-dire mesurables. Je
définis le modèle jusqu'au codage.
Cela permettra de faire se relier tout ce qui dispose d'un processeur,
pour générer automatiquement des systèmes de
systèmes de niveau méta, sans aucune intervention
humaine et qui gèrent évidemment les activités
humaines. C'est donc la solution des systèmes d'armes autonomes
avec intentions propres et intégration des systèmes
de surveillance multi-domaines. Ça va dans le sens de l'évolution
de cette civilisation qui s'est, depuis fort longtemps, fourvoyée
dans la débauche, la destruction de son environnement et
la fuite en avant à vitesse maximale ...