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17 mars 2011 Présentation
par Christophe Jacquemin
L'Homme, l'Animal
et la Machine
L'Homme,
l'Animal et la Machine
par Georges
Chapouthier et Frédéric Kaplan
CNRS
Editions
janvier 2011
Georges
Chapouthier, de double formation neurobiologiste
et philosophe, est directeur de recherche au CNRS. Ses spécialités
sont, en biologie, la pharmacologie de la mémoire et
de l'anxiété et, en philosophie, les rapports
de l'humanité et de l'animalité. On lui doit
de nombreux livres sur le cerveau et sur les animaux, comme
"Biologie de la Mémoire" (2006) ou "Kant
et le chimpanzé" (2009).
Frédéric
Kaplan, spécialiste des interfaces homme-machines
et de lintelligence artificielle, est chercheur à
lÉcole polytechnique fédérale de
Lausanne. Il a publié de nombreux articles scientifiques
dans des domaines allant de la robotique aux neurosciences,
en passant par les systèmes complexes, l'éthologie
ou la linguistique.
Il a notamment publié les ouvrages "Les
machines apprivoisées" (2005) et "La
métamorphose des objets" (2009).
Il
est des livres étonnants, que l'on souhaitait voir exister,
nous demandant d'ailleurs pourquoi personne n'avait pensé
à les écrire avant. "L'homme, l'animal et
la machine", à mon avis, fait partie de ces ouvrages
rares.
Non pas que le thème soit si original ou que rien n'ait été
déjà dit ou écrit auparavant sur le sujet.
Non, ici, l'originalité réside dans la manière
d'aborder cette question d'envergure : au moment où les machines
deviennent de plus en plus intelligentes et les biologistes découvrent
chaque jour de nouvelles aptitudes chez les animaux, que reste-t-il
de spécifique à l'être humain et comment nous
redéfinir ?
Entre l'animal et la machine, quel est le propre de l'homme ?
Tout un chacun pourrait se dire qu'il est très facile de
répondre à cette question. Voilà, l'homme,
c'est plutôt ceci, c'est plutôt cela, spécificité
qui semble évidente... Sauf qu'au fil des pages, le lecteur
s'aperçoit très vite qu'il faut laisser de côté
les idées toutes faites... Rabelais s'est trompé.
Le rire n'est pas le propre de l'homme : le singe rit, le rat présente
aussi une certaine forme de rire...
Chaque nouvelle découverte des biologistes, chaque nouvelle
invention des ingénieurs nous invite à reconsidérer
la façon de situer l'homme, ses spécificités
par rapport à l'animal ou la machine. Exercice de plus en
plus difficile car au fil des éclairages, la définition
de l'homme ne cesse de changer (c'est d'ailleurs ce qu'indique le
sous-titre de l'ouvrage : "Perpétuelles redéfinitions").
Plutôt
qu'un livre complexe et austère, les deux auteurs - l'un
neurobiologiste et l'autre spécialiste d'intelligence artificielle
- ont choisi de cerner le problème par une série d'articles
courts et d'accès facile. Une écriture simple, claire
et stimulante, pour le plus large public. Chaque article est indépendant,
mais renvoie l'un à l'autre pour finalement constituer un
lexique de "tout ce que vous voudriez savoir sur l'homme par
rapport aux animaux et aux machines", toile de fond pour mieux
cerner l'être humain..
Le lexique se construit autour de trois grands chapitres : Les aptitudes
; Les relations avec l'être humain ; Jusqu'où la spécificité
de l'homme ?
Il conduit par exemple le lecteur aux mots clés "apprentissage",
"curiosité", "douleur", "conscience",
"culture", "morale", "attachement",
"identité". Et à chaque fois, se pose la
question de savoir si l'animal ou la machine sont capables de montrer
ces capacités...
Citons aussi les entrées "miroir" (l'animal ou
la machine nous aident-ils à nous penser ?), "droits
(les animaux ou les machines doivent-ils avoir des droits ?), "mélanges"
(verrons-nous dans le futur des hommes-animaux, ou des hommes cyborgs"),
"remplacement" (les animaux ou les machines remplaceront-ils
les humains ?).
Le dernier chapitre explore pour sa part des thèmes comme
"l'imaginaire(1)", "l'âme" ou le
sens du "temps", qui pourraient sembler plus spécifiquement
humains... Mais pour combien de temps encore ?
Dans
tous les cas - c'est ce que nous livrent les auteurs en fin d'ouvrage
- animaux et machines ont ceci de commun : nous nous redéfinissons
à leur contact. Parce que nous nous comparons à eux,
ils nous forcent à questionner notre spécificité.
Et c'est à chacun,
par sa propre expérience de se forger son opinion sur la
manière dont les animaux et les machines transforment jour
après jour ce que nous sommes.
L'homme
est un animal spécial. C'est celui ayant la capacité
d'avoir le plus de relations avec le plus d'animaux possibles, le
plus de relations avec les milieux environnants et la capacité
de s'y adapter. C'est certainement l'une de ses spécificités.
Derrière la lecture de ce livre, c'est finalement une autre
question essentielle qui est mise à jour, question déjà
été formulée par le philosophe Vincent Bontemps
(chercheur au CEA) : avec qui avons-nous envie de vivre dans les
temps futurs, avec quels animaux et avec quelles machines ?
Opposer l'homme au reste du vivant est extrêmement dommageable.
Certainement, faut-il sortir d'une vision trop contrastée,
entre une nature forcément vierge et sauvage, et une technologie
forcément déshumanisante et dévitalisante.
La technique est l'expression de notre propre nature humaine comme
celle de beaucoup d'autres animaux. Mais si l'on veut que cet ensemble
vive au mieux, il nous est crucial d'inventer un système
de coexistence dans des communautés hybrides, où notre
système technologique doit être pensé pour cohabiter
avec les espèces animales. Les animaux qui ne pouvaient survivre
avec nous ont déjà été éliminés.
Si nous ne faisons pas d'efforts pour créer des interfaces
adaptés, de vrais interfaces hommes-animaux-machines, le
partage sera dramatique (déjà hélas bien commencé),
laissant une énorme blessure en nous.
"On
sera d'autant plus hommes que nous serons moraux"
(Georges Chapouthier, lors d'une émission de radio sur RFI)
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(1) A propos d'art et d'imaginaire, citons ici le cas des chimpanzés
: si on leur donne des pinceaux, ils réalisent des barbouillages
qui ressemblent beaucoup à ceux des enfants de deux ou trois
ans. Ils centrent le dessin, préfèrent utiliser certaines
couleurs, préfèrent aussi les courbes. Le dessin présente
une certaine structure.
Ayant appris au contact de l'homme une ébauche de langage
(s'exprimant par signes) un chimpanzé à qui l'on a
demandé ce qu'il venait de dessiner, a répondu : "fleur".
Le chimpanzé n'est pas un homme, il ne dépassera pas
ce niveau-là. En tous cas, peut-on dire que l'art n'est qu'une
spécificité de l'homme ?
Et pour ce qui concerne l'imaginaire : les animaux rêvent...
A
propos de l'ouvrage «L'Homme, l'Animal et la Machine»
Jean-Paul Baquiast
et C.J
Une
révolution
Signalons
tout d'abord que ce livre, sous une apparence discrète,
concrétise une véritable révolution,
celle dont aurait selon-nous le plus grand besoin la vie intellectuelle
française. Il s'agirait en fait d'une double révolution,
concernant à la fois la recherche scientifique et la
philosophie des sciences. L'ouvrage réunit en effet
deux auteurs qui, dans la tradition universitaire de notre
pays, restée encore très vivace, n'avaient aucune
chance de se rencontrer. Il s'agit d'un biologiste et philosophe
de la vie animale, Georges
Chapouthier, et d'un spécialiste de l'intelligence
artificielle et de la robotique évolutionnaire, Frédéric
Kaplan. Tous les deux il est vrai avaient un point
commun, outre la volonté de s'ouvrir à leurs
travaux respectifs. Ils ont toujours voulu réfléchir
à la façon dont, grâce aux références
de leurs disciplines, ils pouvaient et pourront dans l'avenir
définir l'humain, en dépassant les préjugés
humanistes et religieux.
Il
n'y a là rien que d'élémentaire, mon
cher Watson. Qui ne fait cela aujourd'hui ?
Notre expérience de l'édition scientifique et
philosophique nous pousserait à répondre qu'au
contraire, personne ne le fait, ou alors de façon si
confidentielle que ce n'est guère audible. Il ne s'agit
pas, on l'a compris, de réfléchir à l'humain
en relation avec ce que l'on sait (ou que l'on ne sait pas)
de l'animal. Ceci, les philosophes le font depuis des millénaires.
Il ne s'agit pas non plus de réfléchir à
l'humain en relation avec ses machines et plus récemment
avec ses robots. Beaucoup de personnes s'en occupent aujourd'hui,
soit en termes journalistiques, soit de façon plus
approfondie. Il s'agit de réfléchir aux trois
branches du triangle en préservant, comme diraient
les physiciens quantiques, leur inséparabilité.
De plus, il s'agit d'y réfléchir dans tous les
domaines, ceux où l'animal excelle, ceux où
la machine excelle et ceux dont la philosophie et la religion
prétendent donner à l'homme le monopole, l'esprit,
l'intelligence, la morale et même ce que les auteurs
ne veulent pas s'interdire d'aborder : l'âme.
Georges
Chapouthier et Frédéric Kaplan. ne vont pas
jusqu'à dire que, dans l'état actuel des connaissances
sur l'animal, l'humain et les systèmes artificiels,
toutes les différences observées ou prétendues
entre ces trois grandes classes d'organisations devraient
être mises de côté afin de proposer une
définition commune de ce que signifie le fait d'être
vivant, d'être intelligent et d'être conscient.
Ils restent plus prudents.
Cela
ne les protégera sans doute pas cependant de procès,
au moins intellectuel. Dans un temps futur, l'intolérance
progressant, ils seront peut-être traduits devant des
tribunaux civils ou religieux pour diffamation à l'égard
de l'humanité ou de la divinité. Certes leurs
avocats pourraient plaider: «Mais non, monsieur le
président, vous voyez bien qu'au-delà des convergences,
nos clients prennent bien soin de noter les différences,
dont certaines seraient selon eux irréductibles».
Mais il n'est pas certain que la Cour pardonnerait le fait
de passer à la même moulinette analytique des
entités si «ontologiquement» dissemblables,
l'animal, l'homme et la machine.
Pour
nous qui sommes plus ouverts à la nécessité
de traverser les frontières, c'est au contraire cette
moulinette analytique commune qui fait toute la valeur et
la portée du travail de nos auteurs. Ce sera, pensons-nous,
dans la ligne de cette approche méthodologique que
les recherches ultérieures devront se placer.
Des
processus coactivés
Pour
illustrer ce dernier propos, nous serions tentés de
nous situer par la pensée dans la situation d'un savant
extraterrestre examinant l'histoire de la vie sur Terre depuis
les quelques dizaines de millions d'années à
partir desquels l'évolution a échappé
aux rythmes lents qui la caractérisait jusque là,
catastrophes naturelles mises à part. Une toute petite
modification (nous simplifions) au sein d'un système
biologique parmi des millions d'autres s'est produite en Afrique,
du temps d'Orrorin tugennensis et de Sahelanthropus
tchadensis (Toumaï, reconstitué image ci-dessus).
Pour une raison encore inconnue, peut-être une mutation
génétique, ces deux quadrupèdes seraient
devenus bipèdes. Cette posture, pour diverses raisons
rapidement évoquées par Georges Chapouthier,
aurait donné naissance à des cerveaux qui dès
cette époque étaient sans doute déjà
les objets les plus complexes de l'univers connu.
Sont
alors dès ce moment apparus ce que nous appelons ici
des processus
coactivés, c'est-à-dire des processus
qui, bien que se déroulant selon des logiques indépendantes,
s'appuient et se renforcent réciproquement. Chez les
australopithèques, vers -3 ou -2 millions d'années,
deux sortes de processus coactivés se sont conjugués,
les uns liés à l'évolution biologique
de type animal (nous simplifions toujours) et les autres liés
à la mise en oeuvre des capacités computationnelles
permises par les cerveaux augmentés de ces entités.
Une nouvelle explosion évolutive en a découlé,
se traduisant notamment par l'ajout - aux ressources corporelles
et mentales des australopithèques et de leurs descendants
- des capacités évolutionnaires et transformationnelles
des objets du monde matériel systématiquement
utilisés par eux comme outils puis comme machines.
Une
nouvelle série de processus coactivés en a découlé,
qui en moins d'un million d'années a transformé
le monde biologique et physique. Il s'est agi de ce que nous
avons nommé dans l'essai «Le paradoxe du Sapiens»
(Editios Jean-Paul Bayol, 2010) "les systèmes
bio-anthropotechniques". Nous faisons l'hypothèse
que sous ce terme encore peu usuel se coactivent des processus
biologique, des processus anthropologiques et des processus
technologiques, dans une symbiose de moins en moins «séparable»
[pour reprendre le mot emprunté à la physique
évoqué plus haut].
Aujourd'hui,
pour des raisons d'ailleurs difficiles à expliquer,
sinon à décrire, les processus liés à
la mécanisation, à l'automation, à l'intelligence
artificielle générale (GIA) se développent
beaucoup plus vite que les autres. Ils imposent aux autres
leurs rythmes et leurs logiques, sans cependant les faire
complètement disparaître. Nul ne peut évidemment
dire ce qui résultera de la coévolution chaotique
de ces milliers et millions de processus. Quoi qu'il en soit,
pourrait conclure notre savant extraterrestre, dans les quelques
décennies à venir, la vie sur Terre et l'organisation
de l'anthropocène seront complètement modifiées.
Nous avons suggéré pour notre part d'employer
le terme d'anthropotechnocène pour décrire le
nouvel état de la planète qui est en train d'advenir.
On
voit que pour raisonner de cette façon, le savant extraterrestre,
s'inspirant dans une certaine mesure de la pensée chinoise
traditionnelle, ne devrait plus s'attacher à décrire
des «objets» ayant une réalité propre:
des animaux, des humains, des machines. Il devra identifier
des processus et, tâche bien plus difficile encore,
leurs réseaux de liaisons et de coactivations.
Si
ce savant était très compétent (ayant
lu, entre autres, le livre de Georges Chapouthier et Frédéric
Kaplan), également doté de bons outils d'observation,
il pourrait peut-être alors dresser une carte analogue
à celle de l'Human
Cognome Project, qui cherche à modéliser
une (infime) partie des interactions synaptiques cérébrales.
Ce serait la carte de l'Etat de la planète à
un moment donné, découlant des interactions
et coactivations entre processus biologiques, anthropologiques
et technologiques. Une petite projection dans le temps montrerait
sans doute que, sauf accident, les processus co-activés
les plus co-activants, si l'on peut dire, seront ceux intégrant
les technologies de l'IA et de la robotique autonome en réseau.
Celles-ci
seront sans doute partout, sous des formes aujourd'hui inimaginables,
maillant étroitement la planète, jusqu'à
peut-être l'étouffer.