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Erik
Izraelewicz est journaliste économique, très
bon connaisseur de la Chine et des Etats-Unis. Il vient d'être
nommé membre et directeur du Comité de rédaction
du journal Le Monde, après avoir dirigé la rédaction
des Echos et de la Tribune.
Il a publié
en 2005 un livre qui n'a pas eu selon nous suffisamment de
répercussion en France: «Quand la Chine change
le monde». Il y montrait comment la Chine était
en train de devenir la première puissance économique
devant les Etats-Unis. Il analysait les causes de cette montée
en puissance, la taille mais aussi un système politique
original qui combine l'hypercapitalisme avec une direction
étatique centralisée laissant peu de place à
la démocratie sur le mode occidental.
Dans
son nouveau livre, "L'arrogance chinoise", Erik
Izraelewicz approfondit le diagnostic tout en nuançant ses
pronostics. La Chine est quasiment déjà, au regard
des indicateurs économiques internationaux, la deuxième
puissance économique mondiale. Elle en tire une arrogance
qui n'était pas jusqu'ici dans ses habitudes, plus prudentes.
Elle doit en partie sa nouvelle puissance à la complicité
et à la faiblesse de l'ancienne puissance impériale,
qu'il nomme l'Occident en assimilant sous ce concept les Etats-Unis
aujourd'hui dominant et l'Europe dominée. Mais l'auteur prévoit
que la puissance chinoise va sans doute arriver au sommet de sa
course ascendante, du fait des contradictions structurelles que
son actuel type d'organisation ne lui permettrait pas de résoudre.
Sans annoncer la fin de la puissance chinoise, Erik Izraelewicz
énumère les défis que l'Empire du Milieu devra
résoudre pour continuer à s'imposer au monde de demain.
Le
lecteur européen ne trouvera pas cependant dans « L'arrogance
chinoise » d'indications sur la façon dont
l'Europe pourrait éviter de s'enliser dans la dépendance
et regagner de l'influence. Est-elle condamnée à rester
dans l'ombre de l'Empire américain lui-même en perte
d'influence ou bien à se laisser pénétrer par
la Chine? Pourra-t-elle au contraire s'inventer des voies propres?
Nous
voudrions pour notre part, dans l'article ci-dessous, aborder cette
question déterminante. Mais pour cela, au lieu de nous engager
dans un exposé charpenté, nous procéderont
par touches, en examinant notamment comment se pose au niveau mondial
la question de l'adéquation des besoins aux ressources et
celle des méthodes permettant de résoudre les problèmes
de puissance en résultant. Il va de soi que cette présentation
rapide ne dispensera pas de lire l'excellent livre de Erik Izraelewicz.
Seuls les éléments précieux de réflexion
qu'il fournit permettront de donner un sens aux notes rapides qui
suivent.
L'Europe
face à la Chine et aux Etats-Unis
Population.
Monde: aujourd'hui 6,5 milliards d'humains, 9 à 10 mds vers
2050. Population chinoise environ 1,2 milliard, en voie de stabilisation.
Population indienne 1,3(?) milliard, en voie de croissance. Population
américaine 0,3, en croissance lente. Population européenne
0,4, en baisse; population africaine plus d'1 milliard, en croissance
rapide.
En termes de puissance, l'importance de la population est un atout
certain, tant du moins que l'Etat assure un développement
suffisant (ce que globalement l'Afrique est incapable de faire actuellement).
Cette importance offre à la fois des réserves de main
d'oeuvre à bas salaires et à l'opposé la possibilité
quasi illimitée, en y mettant les moyens, de recruter et
former des ingénieurs et chercheurs de haut niveau. La Chine
dominera durablement les Etats-Unis dans ces deux domaines. L'Europe
semble avoir renoncé à valoriser ses propres atouts
en termes de potentiel de matière grise. Cependant, à
plus long terme, compte tenu de divers facteurs, vieillissement,
exigences accrues, développement des automatismes remplaçant
l'humain par des systèmes d'IA, y compris dans les tâches
supérieures, une population trop nombreuse par rapport aux
ressources risque de devenir un facteur d'instabilité. Mais
la Chine n'en est pas encore là. http://fr.wikipedia.org/wiki/Population_mondiale
Produit
intérieur brut (PIB) 2010 Monde 58 trillions de $ variant
selon la conjoncture. Europe 16 décroissant lentement dont
Allemagne 3,3, France 2,5. Etats-Unis 15 en hausse lente. Chine
5,7 (2e rang mondial) en hausse rapide, Japon 5,3 en hausse lente
, Inde 1,4...
Au regard de sa population, le PIB chinois n'est pas excessif. Ce
qui fait peur aux autres pays est sa tendance à une croissance
exponentielle se traduisant du fait de l'unilatéralisme chinois
par un passage en force contre lequel les gouvernements de ces pays
n'osent pas encore prendre de mesures défensives. On n'oubliera
pas cependant que, moins visible, le hard et le soft power
que continue à déployer, également de façon
unilatérale et en force, l'Empire américain pour développer
son PIB, n'ont rien à envier à ceux de la Chine. http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_PIB_%28nominal%29
Ressources
naturelles. Matières premières agricoles: insuffisantes
ou à peine suffisantes pour faire face à l'augmentation
de la population. Seule l'Europe est auto-suffisante, suivie de
près par les Etats-Unis. Matières premières
énergétiques: globalement suffisantes dans le
court terme mais générant des risques environnementaux.
Les Etats-Unis, l'Europe et la Chine ne sont pas autosuffisants
et doivent compter sur l'importation. Matières premières
industrielles: deviendront vite insuffisantes Les Etats-Unis,
l'Europe et la Chine ne sont pas autosuffisants et doivent compter
sur l'importation. Ressources en eau douce: globalement insuffisantes.
Elles deviendront de plus en plus rares. L'Europe seule est globalement
autosuffisante. Ressources en air respirable: globalement
suffisantes, mais risquant de devenir insuffisantes en Chine.
D'une façon générale, la Chine manque de ressources
naturelles. Elle s'efforce de les obtenir des pays détenteurs
par des accords dit gagnant-gagnant (win-win) qui dans l'ensemble,
vu la disproportion des forces, mettent les pays fournisseurs en
situation de subordination.
Ressources
industrielles. Industries traditionnelles et nouvelles (nucléaire,
aéronautique, ferroviaire, etc) La Chine est en train d'acquérir
de quasi monopoles, aux dépends des Etats-Unis et surtout
de l'Europe qui se sont laissées désindustrialiser.
Industries d'avenir (NBIC). La Chine est en train dans ces
domaines de disputer aux Etats-Unis leur quasi-monopole des décennies
précédentes. L'Europe perd pied très rapidement.
Industries d'armement et grands programmes de souveraineté
(espace, océans). Les Etats-Unis disposent encore d'un quasi
monopole, mais la Chine rattrape rapidement son retard. L'Europe
est en train de perdre les atouts qu'elle avait acquis dans les
décennies précédentes. Economie verte.
Il s'agit de l'enjeu majeur des prochaines décennies. Sur
ce plan, la Chine a décidé de mener la course en tête
(voir http://www.nytimes.com/2011/03/05/world/asia/05china.html).
Les Etats-Unis peinent à suivre. L'Europe semble là
encore en train de démissionner devant la concurrence chinoise.
Potentiel
universitaire et de R/D. La Chine est en train de disputer aux
Etats-Unis leur quasi-monopole des décennies précédentes.
L'Europe perd pied très rapidement. Elle se ferme ainsi les
portes de l'avenir.
Services financiers (banques, assurances, bourses de valeurs).
La Chine est en train de disputer aux Etats-Unis, auxquels il faut
associer la place de Londres, leur quasi-monopole des décennies
précédentes. L'Europe, Londres mis à part,
perd rapidement de son influence traditionnelle.
Réserves
de change Dans la compétition économique mondiale,
la Chine profite du poids que lui apportent ses réserves
de change (plus de 1 trillion de dollars aujourd'hui). Elles correspondent
à autant d'endettement à la charge des Etats Unis
et d'un certain nombre d'Etats dont les Etats européens.
Cet endettement a été très largement voulu
par les multinationales américaines délocalisées
dans les pays à bas salaires qui y ont vu la possibilité
de se créer à peu de frais des clientèles captives
en accordant des crédits déraisonnables à des
consommateurs occidentaux pauvres. Les grandes entreprises chinoises
ont pris le relais.
Mais
les délocalisations, génératrices de chômage
aux Etats-Unis et en Europe, ne permettent pas à l'endettement
occidental de se poursuivre. Ces pays devront, s'ils veulent continuer
à consommer, recommencer à produire en générant
leurs propres investissements. Les réserves de change chinoises
sont à cet égard un avantage: pouvoir acheter dans
le monde entier des capacités industrielles et de matières
premières et un risque, dépendre de la bonne
volonté des pays débiteurs à reconnaître
leur dette. Ceci ne sera peut-être pas toujours le cas, dans
le cas probable du durcissement des compétitions. Concernant
les acquisitions chinoises à l'étranger, de plus en
plus de secteurs économiques ou d'entreprises devraient être
considérés par les Etats dont ils dépendent
comme «hors-marché», donc inaquérables.
C'est déjà le cas aux Etats-Unis et dans certains
grands pays émergents. Seule l'Europe tarde encore à
suivre cet exemple.
Capacités
à l'exercice de la souveraineté. (c'est-à-dire
de se comporter en Empire). La Chine et les Etats-Unis, sous des
formes différentes, disposent encore pleinement de cette
capacité. Dans les deux cas, cet exercice associe des oligarchies
politiques et des oligarchies économiques. Mais celles-ci
sont en Chine plus concentrées et visibles qu'aux Etats-Unis,
où elles sont réparties dans le monde entier et souvent
cachées (covert). L'Europe reste, en face de ces deux
empires, malgré la coquille de l'Union européenne,
une mosaïque de petites souverainetés impuissantes vouées,
si rien n'est fait, à la disparition. Une Europe devenue
réellement fédérale, capable de dégager
une forte volonté politique commune, changerait évidemment
la donne.
Dépenses
militaires. On peut inclure dans cette rubrique les dépenses
d'armement y compris les dépenses de R/D, les dépenses
liées à l'entretien de forces déployables dans
les trois armes et les dépenses liées à des
opérations sur le terrain. Les premières et les secondes,
même si elles ne sont pas effectivement engagées dans
des conflits et même si elles sont souvent gérées
d'une façon gaspilleuse et oligarchique (complexes militaro-industriels),
restent des sources indiscutables de puissance. Les troisièmes,
selon les cas, peuvent s'avérer utiles à une souveraineté
globale ou au contraire économiquement et diplomatiquement
catastrophiques.
Les Etats-Unis ont toujours exercé (y compris aujourd'hui
malgré la crise), une domination écrasante dans ces
trois domaines. La Chine, sans publicité, est en train de
récupérer une petite partie de son retard dans l'objectif
de pouvoir résister à d'éventuelles menaces
des Etats-Unis ou d'Etats voisins. Ses dépenses militaires
atteindront au moins 100 milliards de dollars en 2011, contre globalement
1 à 1,3 trillion de dollars pour les Etats-Unis. L'Europe
a renoncé en propre à toute défense sérieuse,
ce qui laisse mal augurer de sa capacité à se faire
entendre en cas de durcissement des compétitions.
Ajoutons
qu'il faut ajouter aux dépenses militaires de la Chine, tendant
vers 100 milliards de dollars, des dépenses dites de sécurité,
d'un montant presque voisin (environ 80 mds). Il s'agit d'acquisitions
intéressant la police, le renseignement, la lutte contre
la guérilla...Ces deux montants seraient, d'après
les experts, plutôt sous-évalués.
Volonté
de respecter des règles internationales. Celles-ci s'imposeront
de plus en plus dans un monde devenant multipolaire. Il s'agira
notamment des régulations liées au climat et aux activités
dangereuses, des normes commerciales, des législations douanières
et fiscales. La Chine a jusqu'ici clairement montré que,
s'appuyant sur les atouts de puissance conférés par
son appareil politique, elle refusait de droit ou de fait d'appliquer
des règles internationales plus ou moins respectées
par les autres puissances. Celles-ci, voulant protéger d'illusoires
perspectives de commerce avec la Chine susceptibles de bénéficier
à certains de leurs lobbies, ont toujours refusé d'appliquer
les mesures de rétorsion s'imposant. Ils sont en train de
perdre sur tous les tableaux, compromettant leur développement
interne et se laissant envahir par les capitaux, les oligarchies
et bientôt les populations chinoises.
Un
retour à une stricte exigence de réciprocité
s'imposerait, mais ceci supposerait, notamment de la part de l'Europe,
une volonté ferme, d'une part de se construire en tant que
puissance politique fédérale et d'autre part d'abandonner
le libéralisme économique dans tous les secteurs stratégiques.
Capacités
à l'exercice de la démocratie, définie
comme la possibilité pour les citoyens d'exercer un certain
nombre de droits civiques et de bénéficier de prestations
collectives (Etat de droit, Etat protecteur). L'Europe tient encore
la tête dans l'exercice de cette capacité, bien qu'elle
soit en recul. Les Etats-Unis viennent ensuite, mais le recul de
la démocratie y semble plus rapide qu'en Europe. La Chine
en est presque entièrement privée.
Dans la conception traditionnelle de la puissance, l'absence de
démocratie est plutôt un avantage. Les populations
supportent les coûts des investissements, quelsqu'ils soient,
sans trop protester. Les conceptions plus ouvertes de la puissance
valorisent le rôle de l'individu comme centre d'initiative
s'exprimant notamment aujourd'hui à l'intérieur des
multiples réseaux interactifs. Le manque de démocratie
peut devenir alors un sérieux handicap. La Chine en est consciente,
mais elle se montre encore incapable de passer d'une architecture
de contrôle centralisé à une architecture polycentrée
ouverte.
D'où le renforcement actuel des censures en Chine. Celles-ci
semblent tolérées par la grande majorité des
citoyens, du fait du nationalisme qui est exalté en contrepartie.
On saura cependant sans doute assez vite si la Chine pourra maintenir,
sur l'Internet ou dans la rue, une censure aussi forte qu'aujourd'hui,
face à la contagion des exemples venant actuellement du monde
arabe. Quant à la démocratie dont se flatte l'Europe,
si elle ne s'accompagne pas d'une volonté « impériale »
forte d'investissement et de reconquête des emplois, elle
s'étiolera très vite devant les revendications des
populations et les résistances policières suscitées
par celles-ci.
Note.
On pourra lire sur ces questions notre propre essai : « L'Europe
ou le vide de puissance. Essai sur le gouvernement de l'Europe au
siècle des super-Etats ». Bien que daté
de maintenant 3 ans, il conserve selon nous une grande partie de
son actualité, l'Europe n'ayant rien fait pour remédier
à son manque de puissance
http://www.editions-bayol.com/Europe/plan.php