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Dans un ouvrage
souvent cité, mais de moins en moins lu(1)
Thomas Kuhn expliquait que les connaissances scientifiques s'organisent
autour de vastes constructions conceptuelles, qu'il nommait des
paradigmes. Ces constructions s'élaborent à partir
du travail quotidien des sciences et confèrent aux nouvelles
découvertes un sens général qui dans l'ensemble
s'impose à tous. Ils n'intéressent pas en effet les
seuls chercheurs mais aussi les épistémologues (ou
philosophes des sciences) et plus généralement la
société toute entière. La caractéristique,
selon lui, des paradigmes scientifiques est qu'ils n'évoluent
pas par petites touches, au fur et à mesure de l'acquisition
de nouvelles expériences. Ils le font d'une façon
discontinue, par ruptures. Kuhn défend contre Popper lidée
que les théories scientifiques ne sont pas rejetées
dès quelles ont été réfutées
par de nouvelles expériences mais seulement quand elles ont
été remplacées par de nouvelles théories
ayant la même ambition totalisante. Ce remplacement est pour
partie un phénomène social dans le sens où
il engage une communauté de scientifiques et de philosophes
en accord avec une explication globale de certains phénomènes
ou de certaines expériences.
On a souvent
dit ces dernières années que la physique était
à la recherche de nouveaux paradigmes globaux, dans la mesure
où ses deux grands domaines de recherches, l'astronomie (étendue
à l'ensemble du cosmos sous le nom de cosmologie) et la mécanique
quantique, reposent sur des bases non encore compatibles. Cependant
elles ont été toutes été validées
autant qu'il est possible aujourd'hui en l'état de l'expérimentation.
Or ces deux domaines n'ont pas encore été rapprochés.
Les efforts de synthèse entrepris par les théoriciens
de la gravitation quantique n'ont toujours pas abouti. L'objectif
est d'obtenir une synthèse mathématiquement cohérente
entre la théorie einsténienne de la gravité,
qui est au coeur de l'astronomie moderne et la physique quantique
qui depuis les années 1929-1930 étudie en termes nouveaux
les atomes et des particules. Or malgré les efforts déployés
depuis maintenant une trentaine d'années, la gravitation
quantique ne propose que des modèles théoriques non
testables expérimentalement et n'offrant pas de sens commun
explicite.
Ceci s'est traduit,
dans le domaine de la cosmologie, par le fait étonnant que
pour comprendre divers phénomènes encore inexpliqués,
cette science a fait appel à des Singularités, c'est-à-dire
à des évènements où les lois de la physique
einstenienne cessent d'être applicables. Il s'agit notamment
des Trous noirs et du Big Bang, désormais indispensables
aux descriptions actuelles de l'univers. En principe seule la physique
quantique devrait permettre de donner des descriptions satisfaisantes
de ces évènements. Mais ce n'est pas encore le cas.
On aurait donc pu espérer que l'ensemble des physiciens s'intéressant
à la cosmologie aurait conjugué leurs efforts pour
éliminer de tels vastes ilots d'incertitude. Même si
les recherches consacrées à la gravitation quantique
n'ont pas encore abouti, on aurait peut-être pu faire plus
systématiquement appel à la physique quantique, par
exemple pour étudier ce que celle-ci qualifie de vide (le
vide quantique) et rechercher si le type de particules et d'interactions,
dites virtuelles, qui se manifestent dans ce dernier ne pourraient
pas permettre de mieux comprendre les phénomènes,
non seulement du vide cosmologique (espaces quasiment dépourvus
de particules) mais des Singularités auxquelles nous venons
de faire allusion, là où l'espace et le temps ne se
manifestant plus, les déterminismes de la physique ordinaire
ne peuvent intervenir.
Ceci aurait
été d'autant plus légitime que la physique
contemporaine fait de plus en plus appel à des expériences,
telles celles intéressant l'effet dit Casimir, où
l'étude des particules virtuelles apparaissant et disparaissant
au rythme des fluctuations du vide quantique est en train de se
banaliser(2). Or assez curieusement, la
plupart des cosmologistes, jusqu'au début des années
2000, ne semblaient pas prêter intérêt aux questions
étudiées par la physique quantique. C'est ainsi que
pour expliquer des observations relatives à des anomalies
dans la gravitation (matière noire) ou dans la vitesse d'expansion
de l'univers (énergie noire), beaucoup préféraient
mettre en cause la qualité de ces observations plutôt
que l'intervention de facteurs en cours d'élucidation par
la physique quantique, comme les particules quantiques et les fluctuations
du vide évoquées plus haute(3).
Peut-être faut-il faire porter ce manque d'ouverture au cloisonnement
disciplinaire particulièrement marqué en France, entre
astronomes et leurs collègues physiciens de laboratoire s'intéressant
au monde quantique.
Ce cloisonnement
s'est aussi traduit dans le domaine des paradigmes. La cosmologie
inspirée par la tradition de l'astronomie s'est longtemps
limitée au paradigme dominant dans les sciences dites macroscopiques,
celles s'intéressant aux objets de la vie quotidienne. Il
est que tout phénomène peut être rattaché
à une cause. Il est aussi que ces causes s'organisent en
lois de plus en plus générales à partir desquelles
on peut déduire les phénomènes de détail.
La physique quantique, au contraire, a popularisé depuis
maintenant plus d'un demi-siècle les concepts d'indéterminisme,
de superposition d'état, d'intrication. Pour elle, la science
ne peut envisager de phénomènes ayant une réalité
en soi. Elle ne peut décrire que des résultats probabilistes
découlant des relations entre un monde inobservable directement,
des expérimentateurs et des instruments.
On conçoit bien les résistances qu'a longtemps suscité
la tentation d'étendre ces « conceptions du monde »
à l'astronomie. L'astronome classique ne comprenait pas l'intérêt
de faire appel pour, par exemple, l'observation de la lune et du
soleil au « relativisme » s'imposant en mécanique
quantique. Il reste que, pour interpréter les situations
limites que fait apparaître aujourd'hui l'observation de l'univers,
évoquer le vieux déterminisme de la physique macroscopique
se révèle inopérant(4).
Malgré cela, jusqu'à une époque très
récente, s'est conservée la conviction que le monde
de la cosmologie restait gouverné par des causes premières
définissant plus ou moins rigidement l'enchainement des phénomènes
et l'interaction des forces en présence. Même si les
spécialistes ne pouvaient pas encore expliquer, selon la
formule célèbre, pourquoi il se trouvait quelque chose
plutôt que rien, ils pouvaient au moins se persuader que ce
quelque chose c'est-à-dire l'univers avec tous ses
contenus - découlaient de causes dont certaines leur paraissaient
pouvoir être étudiées théoriquement et
expérimentalement.
Les
esprits évoluent
L'état
des esprits paraît cependant changer rapidement chez les physiciens
et ceux qui s'intéressent à leurs recherches, comme
en témoigne le livre de Lawrence M. Krauss que nous évoquons
ici, A universe for nothing. Gràce en particulier
aux travaux de l'auteur et des cosmologistes ayant adopté
sa démarche, la prise en compte des postulats et des méthodes
de la physique quantique est en train de se généraliser
en cosmologie. C'est ainsi que des observations niées ou
non comprises par l'astronomie traditionnelle, telles celles relatives
à la masse des astres (matière noire) ou à
la vitesse d'expansion de l'univers (énergie noire) commencent
à être mieux interprétées en faisant
notamment appel aux fluctuations du vide et aux particules virtuelles
étudiées par ailleurs en laboratoire par les physiciens
quantiques.
Mais il existe
à cela une contrepartie épistémologique. La
physique quantique considérée dorénavant en
astronomie comme incontournable apporte avec elle ses propres postulats
épistémologiques. Nous les avons résumés
ci-dessus. Il en résulte que les paradigmes anciens inspirés
par la physique macroscopique perdent de leur influence, y compris
par contagion dans les sciences traditionnelles. Une véritable
révolution paradigmatique, une de plus, paraît en train
de s'accomplir sous nos yeux. C'est à elle que fait référence
le titre du présent article.
Si ce nouveau paradigme réussissait à s'imposer en
découlerait un changement dans la façon de se représenter
le monde ayant inspiré plusieurs générations
de philosophies des sciences dominées par le déterminisme
sans mentionner chez dautres auteurs un finalisme dinspiration
religieuse également très présent. Nous ne
prétendons pas ici définir avec précision ce
changement. Essayons pourtant de le résumer.
La grande majorité
des humains ne sont pas concernés par la science. Ils se
représentent le monde à partir des images et sentiments
diffusés par les diverses religions. Nous n'évoquerons
pas ici les polémiques et agressions que suscite dans les
milieux croyants américains l'ouvrage de Lawrence Krauss.
Le Web en témoigne. Mais ce ne sont pas les croyants qui
nous intéressent. Nous mentionnons ici la petite minorité
des humains qui, même s'ils ne se disent pas ouvertement athées,
font cependant exclusivement confiance à la science pour
décrire le monde. Lorsque celle-ci laisse des questions sans
réponse, ils préfèrent attendre de nouvelles
avancées, tant dans l'expérimentation que dans la
théorisation, plutôt que faire appel à des explications
par la divinité qui en fait n'expliquent rien (Dieu par défaut
ou God of the Gaps, selon la formule reprise par l'auteur).
Or quel est le paradigme dominant dans les sciences dites macroscopiques,
celles s'intéressant aux objets de la vie quotidienne. Il
est nous l'avons dit que tout phénomène doit pouvoir
être rattaché à une cause. Il est aussi que
ces causes s'organisent en lois de plus en plus générales
à partir desquelles on peut déduire les phénomènes
de détail. Il en résulte qu'aucun scientifique conséquent,
comme aucun philosophe des sciences responsable, ne se serait avisé
jusqu'à ces temps-ci de postuler que l'univers et tout ce
que l'on observe en son sein pourraient ne provenir de Rien.
C'est pourtant
ce que suggèrent les cosmologistes tels que Krauss. Poussée
à l'extrême, ce postulat signifierait que par Rien,
il ne faudrait pas se limiter aux vides usuels, vide instrumental
obtenu dans une machine à vide, vide cosmologique de l'espace
inter-galactique ou même vide quantique de l'effet Casimir,
supposé empli de particules virtuelles et de fluctuations,
tous vides auxquels on peut rattacher des phénomènes
observables. Il s'agirait d'un Rien absolu, antérieur ou
en arrière-plan de l'univers, excluant évidemment
tout temps, tout espace, tout observateur et toute matière
à observer. Il exclurait même, à l'extrème,
toute référence au monde quantique ou à son
énergie, et par définition toute référence
à des lois fondamentales de la nature, s'imposant a priori.
De plus, selon
ce postulat, de ce Rien pourrait à tout moment provenir n'importe
quoi. Par n'importe quoi, il faudrait là encore effectivement
entendre N'importe quoi, apparaissant sur un mode totalement aléatoire,
comme le font les émergences de couples de particules-antiparticules
virtuelles. Ceci inclurait l'univers cosmologique que nous connaissons,
avec ses lois fondamentales et tout ce qu'il comporte, y compris
des observateurs intelligents tels que nous, mais aussi d'autres
entités indescriptibles par nous et notamment d'autres univers,
obéissant probablement, pour certains d'entre eux, à
des lois fondamentales différentes et comportant des observateurs
différents.
Un postulat
en science n'a d'intérêt que si peuvent en être
déduites des hypothèses vérifiables expérimentalement.
C'est bien nous l'avons dit ce qui est en train de se passer en
cosmologie, puisque depuis quelques années un certain nombre
de faits nouveaux susceptibles d'entrainer des changements conceptuels
importants, mais non encore organisés en une véritable
révolution paradigmatique, sont en train de se produire.
A Universe From Nothing en donne de nombreux exemples. Il n'est
pas encore possible d'observer d'autres univers au sein d'un multivers
hypothétique, mais le nouveau paradigme se refuse à
exclure cette perspective.
Nous encourageons
donc nos lecteurs à se reporter au livre. Il s'agit d'un
ouvrage relativement difficile, bien que l'auteur vise un large
public. Les concepts et les observations auxquels il se réfère
sont récents et peu connus des non spécialistes. Ils
évoluent tous les jours, comme le montre l'actualité
scientifique. Laurence Krauss est particulièrement bien placé
pour en traiter puisque comme nous l'avons dit, il a personnellement
participé à beaucoup des recherches mentionnées.
Il continue à le faire. Inutile dans ce premier article de
faire d'autres commentaires. Nous y reviendrons ultérieurement
à l'occasion.
Les
limites du cerveau humain
Auparavant,
nous voudrions évoquer une question que l'auteur aborde à
peine, contrairement à d'autres scientifiques, tels notamment
l'astronome Christian Magnan, précédemment commenté
sur ce site. Il s'agit d'un fait, bien connu des cogniticiens évolutionnaire.
Le cerveau humain s'est adapté tout au long de l'évolution
à la compréhension de l'environnement dans lequel
étaient plongés les animaux et les humains apparus
ensuite. Il comporte donc des limites obligées. Il ne peut
pas comprendre, ni même observer n'importe quoi. L'ajout de
puissants moyens instrumentaux d'observation et de traitement des
données n'y change rien. Les limites demeurent, dès
que les questions à comprendre s'approfondissent.
Bien quei les techniques modernes permettent aux homo sapiens (ou
pour reprendre notre terminologie, aux systèmes anthropotechniques
) de percevoir et d'interpréter de plus en plus de choses,
y compris concernant le cosmos, il paraît inévitable
que face aux questions véritablement dures (les hard problems
de Chalmers) les humains doivent déclarer forfait. Mieux
vaudrait en convenir. Beaucoup de ce que nous observons de l'univers
nous demeurera sans doute à jamais incompréhensible.
Par ailleurs, à très long terme, nous observerons
de moins en moins de choses, si comme le pronostique Lawrence Krauss,
l'expansion se poursuivait.
Il serait cependant
raisonnable, avant que les cerveaux humains ne déclarent
forfait, qu'ils s'appliquent davantage à mieux comprendre
leur propre fonctionnement, assisté de celui de leurs prothèses
artificielles. Beaucoup de domaines devant lesquels aujourd'hui
la science capitule pourraient sans doute alors s'éclaircir.
Cette perspective nous permettra de faire un lien entre le cosmos
et les automates intelligents, qui donnent leur nom à notre
site.
Notes (1)Thomas
Kuhn La Structure des révolutions scientifiques, 1962
(2)Cf NewScientist Something for nothing. How to
harness the power of the vacuum 18 février 2012, p. 34
(3)Voir par exemple Christian Magnan, dans Le théorème
du jardin, que nous avons présenté sur ce site
(4) Ce "relativisme" très sain,
pouvant relever selon les termes de notre collègue Mioara
Mugur Schaechter de la Méthode de Description Relativisée
(MCR) qu'elle a proposée, ne s'est d'ailleurs pas encore
étendu à l'ensemble des connaissances intéressant
la vie quotidienne, alors qu'il y aurait, comme nous l'avons montré
par ailleurs, tout-à-fait sa place.