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11 septembre 2012 Présentation
par Jean-Paul Baquiast, Alain Cardon et Christophe Jacquemin
Phi
A Voyage from
the Brain to the Soul
Guilio Tononi
Panthéon
Book
2012
Giulio
Tononi est professeur de psychiatrie et neuropsychiatre. Il
détient les chaires David White de médecine
du sommeil et de Science de la conscience à l'université
du Wisconsin. Il a publié de nombreux article et est
co-auteur, avec Gerald Edelman, de "A Universe of
Consciousness".
Il a développé récemment la Théorie
de l'Information Intégrée (ITT), selon laquelle
c'est la quantité d'information intégrée
à laquelle peut accéder un système qui
permet de mesurer le degré de conscience dont ce système
peut disposer. Il s'agit non pas d'une étude biologique
du système présumé conscient, mais d'une
étude mathématique, dont il a proposé
les bases dans l'article fondateur "Consciousness
as Integrated Information: a Provisional Manifesto"
du Biologique" paru dans le Bulletin (Biol. Bull. December
2008 vol. 215 no. 3 216-242).
La
Théorie de l'Information Intégrée (ITT) élaborée
par Giulio Tononi, vise à expliquer ce qu'est la conscience,
comment elle peut être mesurée, comment elle est produite
par le cerveau, comment elle disparaît lors du sommeil sans
rêves et comment elle revient sous une forme différente
lors du rêve. Elle a été testée par l'auteur
grâce à l'imagerie cérébrale, la stimulation
magnétique transcrnienne et des modèles informatiques.
Elle a été exposée en détail par Giulio
Tononi dans son Manifeste Provisoire [Consciousness
as Integrated Information: a Provisional Manifesto].
Ce document, bien que comportant un certain nombre de renvois à
des formules mathématiques, est à la portée
de tous lecteurs s'intéressant à la conscience. Nous
conseillons de le parcourir car il permet de comprendre la composition
du livre Phi et les nombreuses références qui l'accompagne.
Dans "Phi, A Voyage from the Brain to the Soul"
(Un voyage du cerveau à l'esprit ou à l'âme,
selon les préférences du traducteur) qui vient d'être
publié, Giulio Tononi s'est livré à une forme
inhabituelle de vulgarisation. Plutôt que reprendre et commenter
en termes techniques son Manifeste provisoire, il a préféré
présenter dans ce livre, sans faire directement références
à ses hypothèses, un voyage imaginaire, abondamment
documenté à travers l'histoire des sciences et de
l'art dont l'Europe latine fut principalement le siège à
partir de la Renaissance et des Lumières.
L'auteur
a donc imaginé pour cela une traversée initiatique
à laquelle se livrerait un Galilée qu'il a reconstruit
pour les besoins de sa démonstration.
Pourquoi Galilée ? Parce que celui-ci, en dehors de son conflit
avec l'inquisition concernant l'héliocentrisme, est légitimement
considéré aujourd'hui comme le fondateur de la physique
moderne et plus généralement d'une science matérialiste
reposant sur l'observation.
Ce voyage se décompose en trois parties, conduites chacune
sous les auspices de guides disposant des compétences acquises
par les théoriciens de la conscience dans le courant du XXe
siècle.
Il en résulte une progression dans la réflexion sur
la science, qui permet à l'auteur d'exposer ses principales
hypothèses sur le rôle de l'intégration des
informations dans la construction de la conscience, sans y faire
directement allusion. On reconnait dans le premier de ces guides
le britannique Francis Crick, qui dans la fin de sa vie s'était
attaqué au "hard problem" que représente
l'étude de la conscience. Le personnage incarnant Crick explique
ainsi comment certaines parties du cerveau sont indispensables à
la conscience, tandis que d'autres (tel le cervelet) toutes aussi
importantes à d'autres titres, n'y contribuent pas.
Les
très nombreuses observations cliniques et en imagerie cérébrale
démontrant ce fait auraient pu étonner le vrai Galilée,
mais aujourd'hui, les rappeler dans le livre ne surprendra guère
le lecteur. La vraie question, encore non résolue, concerne
les bases neurales de l'intégration. Gérald Edelman
évoque abondamment dans ses travaux ce qu'il nomme des neurones
réentrants, qui transmettraient de l'information d'une aire
spécialisée à d'autres. S'agit-il de ceux-ci
ou d'autres mécanismes encore inconnus, relevant selon certaines
hypothèses de la superposition d'état de particules
quantiques au sein des neurones ? Le pseudo Galilée ne pose
pas la question de la liaison (binding). Le pseudo Crick,
non plus qu'en arrière plan l'auteur Giulio Tononi, ne l'évoquent
pas davantage. Le lecteur de Phi en est nécessairement frustré.
Dans la seconde partie du voyage initiatique de Galilée,
un autre guide, où l'on reconnaît Alan Turing, montre
comment les différents éléments d'observation
décrits dans la première partie peuvent être
assemblés et interprétés, à travers
une théorie scientifique qui s'avère être celle
de Giulio Tononi : la Théorie de l'Information Intégrée,
dite Phi mentionnée ci-dessus. A ce stade, Galilée,
comme le lecteur, doivent être convaincus du fait qu'effectivement
la conscience émerge dans des systèmes capables d'intégrer
(on ne sait comment) des informations provenant de différentes
sources. Plus ces sources sont nombreuses, plus l'information est
intégrée, plus élevé est le niveau de
conscience atteint.
Là encore, sinon Galilée, du moins un lecteur moderne,
au fait des développements de la société de
l'information, ne sera pas surpris. Il ne s'agit pas d'une hypothèse
très originale. On pourrait même parler d'une évidence.
Le web en donne quotidiennement l'illustration. Il ne suffit pas
qu'il comporte un nombre immense de sources, il faut aussi que des
auteurs, à travers par exemple les pages Wikipedia, fassent
l'effort d'en donner des synthèses critiques. Ce n'est sans
doute pas le web qui en tire un plus grand degré de conscience,
ni même sans doute Wikipedia. En revanche, ce sont les utilisateurs
de ces sources qui bénéficient d'une conscience du
monde et d'eux mêmes bien supérieure à celle
dont jouissaient les hommes du passé.
Enfin,
dans la troisième partie de l'ouvrage, un homme barbu ressemblant
à Charles Darwin explique comment les facultés conscientes
sont apparues au cours de l'évolution des espèces.
Elles se sont développées sous la forme d'une propriété
évolutionnaire, constamment en développement et grâce
à laquelle les humains peuvent se percevoir comme entités
spécifiques dans la nature. Là encore, l'hypothèse
n'a rien de révolutionnaire. Les biologistes ne pourraient
pas expliquer le développement continu des organismes dotés
de cerveau, observé depuis des dizaines de millions d'années,
si ces cerveaux et les capacités préconscientes et
conscientes de se représenter le monde en découlant
n'avaient pas fourni à leurs détenteurs d'avantages
compétitifs.
Observons
que la présentation de la conscience faite par Giuio Tononi
insiste sur ce que les auteurs anglo-américains présentent
comme la caractéristique incontournable de la conscience,
les Qualia ou propriétés subjectives ressenties
à l'occasion des expériences perceptives et sensations
corporelles ressenties par les sujet conscients. Elles ne sont pas
communicables autrement que par des analogies et feraient de chacun
d'entre nous un sujet conscient irréductible aux autres.
Pourquoi pas ? Disons seulement que l'arbre des qualia ne doit pas
cacher la forêt de la conscience. Il ne s'agit en fait que
de la forme la plus visible d'un phénomène autrement
plus complexe.
Les
quelques réserves que nous venons d'évoquer ne doivent
pas faire passer sous silence les mérites du livre. Il s'agit
d'un ouvrage de très grande qualité. En s'appuyant
sur une iconographie et des références inhabituelles
dans un travail de vulgarisation scientifique, l'ouvrage présente
une grande quantité d'informations relatives à l'évolution
du concept de conscience à travers les quatre cents derniers
siècles de l'histoire de la pensée scientifique européenne.
Ces informations font appel à des sources peu connues du
lecteur habituel des articles scientifiques, s'appuyant sur l'histoire
des arts et des sciences. L'auteur y montre notamment une compétence
enviable portant sur la civilisation italienne, que l'on ne trouve
que dans les ouvrages spécialisées sur l'histoire
de l'art.
Il
ressort cependant de la lecture attentive des propos de l'auteur
une sensation de malaise. Celui-ci donne l'impression d'utiliser
les sources qu'il cite de façon un peu biaisée, principalement
destinée à servir d'arguments à ses propres
hypothèses. Il suffit de mentionner à cet égard
la description qu'il donne de son principal personnage, Galilée.
Comment et sur quelles bases prêter à celui-ci, face
aux découvertes qu'il fait de la science moderne, des réactions
ayant quelques cohérences avec les idées et les croyances
du vrai Galilée, telles que l'histoire les a rapportées
?
Il
en est de même de certains personnages et situations présentées
comme reposant sur des sources historiques, mais transformées
par l'auteur en arguments pour ses hypothèses. Après
avoir volontiers accepté de jouer le jeu, certains lecteurs
finissent par s'en méfier. Ils préfèreraient
certainement avoir affaire à un article scientifique, fut-il
bien plus aride. Concernant les reproductions d'oeuvres, il semble
que l'auteur n'ait pas hésité à les modifier
quelque peu, ou modifié leur contexte, afin de les rendre
plus démonstratives. Ceci peut gêner.
Sur
le fond, affirmer qu'il est possible de mesurer mathématiquement
le degré d'intégration obtenu pour la construction
de tel ou tel type de connaissance, générant un état
de conscience donné, nous paraît une ambition vraiment
intéressante, qu'il faudrait approfondir et diversifier.
Cependant la présentation qui en est faite aujourd'hui ne
suffit pas à répondre aux interrogations que le lecteur
de Phi, moderne Galilée, se pose pour comprendre comment
l'on passe du cerveau à la conscience. Il faudrait notamment
véritablement comprendre comment s'établissent les
connexions constitutives de ce que l'on nomme, à la suite
de Bernard Baars, l'espace neural conscient. Les
neurosciences en sont encore pour le moment fort éloignées.
Il ne suffira pas de présenter un modèle mathématique
de la complexité dans l'intégration de l'information
formelle pour que la question existentielle évoquée
ici trouve des solutions. Nous pourrions la résumer ainsi
: comment le cortex conscient, celui que l'on dit supérieur,
est-il organisé architecturalement et biologiquement pour
générer de la conscience ? Selon nous, Giulio Tononi,
indique sans y insister suffisamment que ce problème est
encore sans réponses précises. Nous aurions pour notre
part aimé qu'il rappelle en quelques pages comment les neurosciences
et plus généralement les sciences humaines se posent
la question de la production de la conscience.
Nous
allons ci-dessous évoquer quelques unes des approches généralement
proposées, auxquelles pour le moment ni le livre Phi ni la
formulation scientifique de l'ITT dans le Biological Bulletin cité
ne font nous semble-t-il d'allusions suffisantes. Alain Cardon,
spécialiste de la conscience artificielle, présentera
ensuite quelques unes des réflexions que lui suggère
tant le livre que l'article de Giulio Tononi.
Le
présent article, précisons le d'emblée, n'expose
ni ne conteste la méthode statistico-mathématique
de Giulio Tononi. D'une part nous n'en aurions sans doute pas la
compétence, mais d'autre part, nous pensons que le problème
à traiter se situe très largement ailleurs. Il ne
nous appartient pas de dire si l'extension de la méthode,
qui vraisemblablement fait l'objet de recherches à notre
connaissance non encore publiées, abordera les probèmes
et questions que nous évoquons.
Barbara Strozzi, cantatrice et peut-être courtisane - 1619-1677
Une des nombreuses reproductions présentées dans le
livre Phi.
Questions
générales relatives à la conscience
Nous
en proposons ici un recensement rapide. Il ne s'agit pas de prétendre
mettre en difficulté la Théorie de l'information intégré.
Son auteur, Giulio Tononi, est le premier à préciser
que cette dernière, dans son développement actuel,
ne vise pas à les aborder, moins encore à les résoudre.
Il nous semble cependant que discuter du problème de la conscience
sans rappeler les quelques considérations qui suivent pourrait
conduire à de nombreux malentendus.
* La conscience n'est pas une réalité
en soi
On sait que pour la physique quantique, il n'existe pas de réel
en soi, indépendant de l'observateur. Ce qu'elle nomme le
réel, par exemple telle particule, ne peut être décrit
que de façon relative, en associant une observation, un instrument
et un observateur. C'est le contenu cognitif du cerveau de ce dernier
qui permet d'interpréter l'observation et lui donner un sens.
Rappelons que pour faire comprendre ce processus, la physicienne
et épistémologue Mioara Mugur-Schachter a proposé
la méthode de conceptualisation relativisée (MCR),
plusieurs
fois présentée sur ce site.
Nous avons nous-mêmes indiqué que cette méthode
pourrait être étendue à l'ensemble des sciences,
chaque fois qu'apparaissent des doutes sur le réalisme (c'est-à-dire
la réalité) des objets qu'elles décrivent.
Or concernant la conscience, bien que son observation relève
de nombreuses sciences macroscopiques (neurosciences, psychologie,
psychiatrie), il serait peu scientifique de postuler que les phénomènes
correspondant à ce concept fassent partie des réalités
de la science dure, pouvant être étudiés de
façon aussi objective que possible. Il faut impérativement
tenir compte des méthodes ou instruments avec lesquels ils
sont observés, ainsi que des théories ou préjugés
des observateurs. Cette précaution est encore plus nécessaire
lorsque l'observateur, par l'introspection ou par des méthodes
plus objectives, espère analyser sa propre conscience.
*
Le sujet conscient peut-il s'observer lui-même.
La
question est souvent posée, non seulement à propos
de l'observation de la conscience, mais du cerveau qui en est le
siège. Un scientifique peut-il observer l'organisation et
le fonctionnement du cerveau conscient dont il est doté,
alors que ce cerveau est à la fois juge et partie dans le
processus d'observation ? On retrouve sous une autre forme la question
précédente, concernant les relations de l'observateur
avec le réel. Pour résoudre cette difficulté,
intéressant non pas la seule conscience, mais l'ensemble
des sciences de l'homme, les scientifiques estiment généralement
que ces sciences ne peuvent prétendre donner des descriptions
objectives de leur objet, du fait que l'observateur est généralement
impliqué dans la description. On se borne à rechercher
des consensus dits intersubjectifs, qui ne s'imposent qu'aussi longtemps
qu'ils ne sont pas contredits par de nouvelles observations et de
nouvelles théories.
Ces préalables épistémologiques, tenant au
fond même de la connaissance, devraient être rappelées
lors de la présentation d'une méthode telle que l'ITT
visant à décrire objectivement, de façon mathématique,
le processus de la conscience. Une telle démarche, pour rester
crédible, ne peut qu'être relativisée.
*
Les différentes définitions de la conscience.
Limitons-nous
à celles qui intéressent les neurosciences, en excluant
toute intrusion dans le domaine moral. Le rappel de ces définitions
s'imposerait, en préalable à une hypothèse
telle que l'ITT visant à mesurer le niveau de conscience
présent chez les sujets observés.
Rappelons les trois catégories généralement
admises :
- la conscience primaire partagée par la plupart des animaux
dotés d'un système nerveux central,
- la conscience de soi qui n'est identifiée que chez certains
animaux supérieurs (et la très grande majorité
des humains d'aujourd'hui),
- la conscience volontaire, ou conscience du moi dit aussi primo-décisionnaire,
conception qui est encore discutée, selon laquelle le moi
pourrait prendre de lui-même des décisions le concernant,
certes en fonction de déterminismes internes mais sans être
soumis à des facteurs extérieurs.
Faute
d'avoir précisé le type de conscience auquel l'ITT
s'adresse, il est difficile de faire apprécier sa pertinence.
On
distinguera par ailleurs la conscience individuelle et la conscience
collective. Celle-ci s'exprime à l'occasion d'échanges
entre les individus composant tel ou tel groupe social. Elle se
traduit par des représentations spécifiques qui s'ajoutent
aux représentations individuelles et souvent les modifient.
Aux yeux de la mémétique,
des véhicules tels que les mèmes transportent en les
modifiant, au sein des réseaux sociaux, les plus dynamiques
des contenus de conscience. Ce sont le plus souvent ces représentations
collectives qui s'expriment à travers les différentes
formes constituant les opinions publiques. Elles s'imposent généralement
à l'expression des consciences individuelles.
*
Les dérives de la conscience chez des individus au cerveau
globalement sain par ailleurs
L'ITT
rappelle que le bon état d'intégrité du cortex
cérébral est indispensable à la conscience.
La méthode proposée s'applique donc à des cerveaux
au fonctionnement normal. Même dans ce cas cependant, des
dérèglements passagers ou durables peuvent troubler
la façon dont s'exprime la conscience d'un sujet donné.
Il s'agit de troubles des mécanismes de la conscience, pouvant
provenir d'un imaginaire surexcité voire d'un délire
passager. Certains de ces troubles peuvent être analysés
non pas comme résultant d'une diminution de la capacité
d'intégration caractérisant la conscience selon l'ITT,
mais au contraire d'une augmentation indue du nombre et de la qualité
des informations intégrées. Le sujet intégrera
dans la production de ses états de conscience des éléments
qu'en période normale il aurait été conduit
à rejeter.
Comment
distinguer ces éléments pouvant être destructeurs
d'une recherche normale d'informations externes enrichissantes ?
On retrouve là, sous une autre forme, la question des relations
entre la conscience et un "réel extérieur".
*
Le rôle de l'inconscient et du préconscient dans la
formation
des états de conscience
Sans
reprendre nécessairement les hypothèses de la psychanalyse
concernant le rôle de ces instances, il ne serait pas scientifique
de ne pas tenir compte des nombreux processus individuels et collectifs
non explicites intervenant dans l'expression des consciences explicites,
individuelles et collectives. Ils sont sans doute infiniment plus
nombreux et efficaces que ceux intéressant la conscience
manifeste. Or on ne voit pas que l'ITT s'en préoccupe. Il
est vrai que le faire imposerait de prendre en compte des champs
nouveaux de complexité et d'intégration qui seraient
pratiquement impossibles à étudier de façon
utile. Mais à l'inverse ne pas le faire invaliderait une
grande partie des conclusions que pourrait suggérer l'ITT.
*
Les limites aux capacités d'intégration des informations
caractérisant la conscience selon l'ITT
Quels
que soient les supports neuraux que l'on estime nécessaires
au travail d'intégration propre à la conscience
neurone, minicolonne, aires corticales, cerveau et corps global,
organisme collectif - il convient de poser la question des limites
inhérentes à ce processus d'intégration tel
qu'il se déroule à l'intérieur de ces supports.
L'information
et son intégration sont les clefs de notre expérience.
Cela paraît une évidence. Nous avons évoqué
plus haut l'exemple d'une base d'information informatique. Plus
elle est large et plus les informations sont intégrées,
plus elle est utile. Mais que signifie l'intégration, dans
la mesure où elle ne se confond pas avec une juxtaposition
des références ? Elle paraît potentiellement
sans limites. Or en fait, comme il s'agit d'un mécanisme
consommateur de ressources et de temps, elle se heurte très
vite à des contraintes qui en réduisent considérablement
la portée.
Ces
contraintes n'apparaissent généralement pas, du fait
de la superposition dans l'espace et le temps de l'activité
des bases neurales et des processus producteurs de conscience. L'ensemble
se renouvelle si vite qu'il laisse peu de place à la critique.Mais
elles se traduisent par une constatation à laquelle aucune
science, aucune politique scientifique, ne peuvent échapper
et que l'ITT n'évoque pas : il est pratiquement impossible
aux humains d'explorer un domaine suffisamment à fond pour
en tirer des conclusions susceptibles d'entraîner des comportements
" volontaires" efficaces. Certes, l'externalisaton des
connaissances sur les supports de la mémorisation et de la
communication collective fournit d'importants relais aux prises
de conscience individuelles. Mais ces supports à leur tour
deviennent vite trop nombreux et obsolètes pour pouvoir être
efficacement intégrés.
Aujourd'hui,
même si l'on considère à juste titre que l'intégration
de l'information reste un important facteur de réduction
des incertitudes, on doit nécessairement se placer à
l'échelle du monde global. Les incertitudes, du fait d'ailleurs
de la présence d'un nombre de mécanismes producteurs
de conscience jamais rencontré à ce jour dans l'histoire,
semblent croitre de façon exponentielle.
Pour
conclure cette rapide mise en perspectives de l'ITT au regard des
contraintes plus générales qu'impose l'étude
des processus conscients au sein des systèmes biologiques
et sociaux, nous pensons que les modèles de l'Intelligence
Artificielle permettent d'élargir les points de vue et à
terme de produire des solutions opérationnelles.
Alain Cardon, spécialiste de la conscience artificielle,
nous en dit quelques mots ci-dessous. Pour approfondir la question,
la consultation de ses principales recherches s'impose, dont certaines
sont publiées sur ce site.
Commentaires
d'Alain Cardon
Professeur des Universités, LITIS INSA de Rouen
Le
long Manifesto, proposé par Giulio Tononi, qui est
sous-jacent au livre Phi présenté dans cet article,
est une approche du domaine des mathématiques-appliquées
pour létude de la conscience. Cette approche
tente de se démarquer de celle des biologistes, qui
ne font pas de modèles mathématiques mais sont
finement observateurs du fonctionnement du cerveau au niveau
des molécules et des neurones.
Larticle provient aussi de lécole classique
des qualia, avec la volonté de considérer que
si un problème nest pas mathématisé,
il nest pas scientifique. Réciproquement, s'il
comporte quelques équations, cest de la science.
En posant que la conscience sappréhende par lIntegrated
Information Theory (IIF), on nomme un espace mais on ne dit
finalement quune généralité : être
conscient de quelque chose avec son cerveau provient , principalement
de la manipulation complexe dinformations qui produit
de la pensée. On ne trouve pas dans ce papier la prise
en considération de larchitecture dun système
psychique qui produit intentionnellement des représentations
ayant certaines qualités ou certains défauts
et qui les apprécie ?
Où
sont définis, dans ce papier, les concepts fondamentaux
suivants :
* Production intentionnelle et intentionnalité
* Forme représentationnelle générée
et ressentie
* Appréciation de formes informationnelles comme faits
de conscience
Lapproche
de la conscience nécessite de poser dabord le
problème :
1
Quest-ce, précisément, qui peut
produire "de la conscience de quelque chose" (et
pas de la conscience tout court, ce qui na pas de sens)
cette production étant considérée comme
une manifestation relativement autonome de son environnement
immédiat et utilisant fortement un vécu constitué
(qui est plus que de la mémoire) ?
En
ne répondant pas précisément à
cette question initiale, on parle sur lensemble vide
hors de lespace et hors du temps.
Si
on répond à cette question en posant que la
conscience est le fonctionnement dun système
manipulant et surtout contrôlant des formes informationnelles
qui ont une organisation (et pas seulement une structure),
qui a un intérieur avec une architecture très
dynamique constituée dinstances jouant des rôles
nécessaires, un bord et un environnement, on a fortement
avancé. On est dans la théorie des systèmes.
Cest ce que jai fait, et jai alors pu poser
la seconde question :
2
Quel est le niveau de lélément
de base significatif construisant des représentations
qui seront appréciées par le système
et où lon pourra dire quelles sont conscientes ?
Ce
nest pas une question simple et lauteur se fixe
sur le neurone, puis de petits groupes de neurones qui font
les qualia dans des espaces de grandes dimensions, mais le
neurone nest pas lélément significatif
minimal de la pensée, de la même façon
que le bit nest pas lélément significatif
des programmes informatiques qui se réécrivent
en fonctionnant mais le support élémentaire
des éléments codés. Il y a ici confusion
entre le support et le système qui fait les pensées.
En se trompant à ce niveau, il ny a aucune raison
pour ne pas aller plus bas et chercher lélément
minimal dans le quantique, ce que certains ont fait.
Non,
en modélisation, en science, un système est
une architecture précise sur des éléments
significatifs minimaux et les modèles scientifiques
semboîtent dans des hiérarchies précises.
Ces éléments minimaux peuvent se décomposer,
dans dautres modèles, mais cest alors changer
de problématique.
Jai
défini, à mon sens, lélément
minimal significatif des représentations idéelles,
et cest longuement développé dans mes
publications depuis 10 ans.
Ayant
trouvé lélément significatif minimal,
on peut poser la troisième question :
3
- Que produit précisément ce système,
sous quelles contraintes produit-il quelque chose ?
Là,
il faut bien savoir ce que sont les formes informationnelles
de base, comment elles se combinent pour procéder à
des changements déchelles et comment elles font
émerger des formes qui auront la propriété
dêtre « perçues »
par un sous-système majeur. Cest quoi ce sous-système
si important qui apprécie des formes très dynamiques
? Ce ne serait pas lui le sous-système qui appréhende
des représentations des choses et qui fait "le
processus dêtre conscient de quelque chose"?
Une
fois que lon a répondu à cette question,
on peut alors poser la quatrième question:
4
Pourquoi ce système fonctionne-t-il et
comment se contrôle-t-il de lui-même pour produire
ses représentations ?
Là,
on est arrivé, enfin, dans le vrai problème
de la "conscience de quelque chose de produit par un
système très autonome", on a posé
la question centrale. Comprendre ce quest la conscience,
cest découvrir une nouvelle théorie du
contrôle des systèmes autonomes, ce qui est aussi
approcher une clé du vivant.
5
Est-ce que les systèmes produisant des faits
de conscience sont une évolution naturelle dans le
vivant, exprimant un aspect fondamental de lorganisation
qui a produit le vivant ?
Cette
question est profonde, et totalement éludée
par de très nombreuses personnes qui vivent actuellement
et qui nont pas lu "Lavenir dune
illusion", de S. Freud, des personnes qui considèrent
que lêtre humain a été créé
avec la Terre il y a moins de 10 000 ans, dun coup,
à partir de rien, par la volonté dun Créateur
qui à fait lHomme et ce quil y a autour.
Donc,
même si cet article ne mapporte pas d'ouvertures
particulières, je pense quil est important de
faire des recherches dans ce domaine et de publier, la pensée
scientifique sur ces sujets étant aujourdhui
encore, très aible dans le monde. Il est fondamental,
pour lavenir de la civilisation, de la diffuser.
Mes
modèles détaillés sont présentés
dans mes livres, avec une description précise de la
constructibilité des systèmes générant
des faits de conscience. Mais je pense que mes livres sont
presque inconnus. Cest dommage, mais cest la vie.