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Consciousness and the Brain

Our mathematical universe

Le monde jusqu'à hier

The wave function

1er décembre 2013
Présentation par Jean-Paul Baquiast

The Wave Function


Un sujet en soi
Les neurosciences, le Talmud et la subjectivité

Lionel Naccache

Odile Jacob octobre 2013

Commentaires par Jean-Paul Baquiast 01/12/2013

 

Présentation du livre par l'éditeur

Comment définir qui nous sommes ? Par tout un ensemble de valeurs subjectives, de souvenirs, d’expériences, de rencontres, d’attitudes, de décisions… et immanquablement aussi par nos croyances. Croyances les plus diverses qui, au-delà de la variété de leurs contenus, n’en demeurent pas moins les manifestations de ce stupéfiant constituant de notre vie mentale : nous sommes des êtres de croyance.

Irrésistiblement. Sur les traces de cette composante centrale de notre subjectivité, Lionel Naccache, l’un des très grands neuroscientifiques de la conscience, plonge dans l’univers du Talmud– qui n’est pas étranger à sa propre subjectivité ! – pour mettre en lumière une résolution possible de cette énigme : ou comment apprendre à chérir notre subjectivité sans pour autant l’adorer !

Lionel Naccache nous livre à travers ses lectures talmudiques un exercice brillant d’herméneutique contemporaine qui nous permet de (re)découvrir cette œuvre gigantesque à la fois célèbre et méconnue qu’est le Talmud.

 

Lionel Naccache est neurologue, professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière et dirige une équipe de recherche à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM). L’écriture lui procure une voie d’exploration complémentaire à celle du laboratoire et de l’hôpital pour enquêter sur la nature de la subjectivité. Il est l’auteur du Nouvel Inconscient et de Perdons-nous connaissance ?, qui ont été de grands succès. 

Nous avons précédemment consacré deux longs articles à la présentation et la discussion des deux précédents livres-phares de Lionel Naccache(1). Nous y signalions pour nos lecteurs ce que tout le monde scientifique et philosophique reconnaît aujourd'hui : l'auteur est un neurologue et professeur de médecine (jeune et français, ce qui est rare chez les auteurs scientifiques) sachant donner à ses travaux ce que l'on peut qualifier sans emphase de portée universelle. Il illustre donc bien de ce que l'on nomme par facilité les sciences et les philosophies de la complexité, lesquelles font principalement l'objet des réflexions proposées sur ce site. Dans le vaste domaine des neurosciences, la plupart des travaux que nous évoquons proviennent d'auteurs anglo-saxons, à l'exception notable de ceux de Jean-Pierre Changeux et de Stanislas Dehaene. Nous n'avons pas manqué de commenter aussi leur impact possible au regard des questions qui se posent en relation avec l'élaboration de consciences et de cerveaux dits artificiels.

Comme beaucoup de ceux qui connaissent Lionel Naccache non à titre personnel ou professionnel mais par ses livres, nous n'avions pas jusqu'ici insisté sur ses contributions à la construction, jamais terminée, de la judéité. D'une façon générale, les auteurs que nous citons ne mettent pas en exergue leurs croyances religieuses, s'ils en ont, non plus que leur athéisme, lorsque c'est le cas. On pourrait dire en paraphrasant Laplace, qu'ils n'ont pas besoin de ces hypothèses. Si Lionel Naccache n'avait pas fait mystère du fait qu'il était juif, ni dans ses livres ni dans ses articles, il n'avait pas jusqu'ici fait de cette foi un objet d'étude principal, ni en termes historiques et sociologiques, ni au regard des neurosciences. D'où l'intérêt que présente son dernier livre, même et surtout pour les incroyants (qui osent de moins en moins se proclamer athées, sans doute du fait du début de persécution dont ils commencent à souffrir en Europe(2).

Or nous devons reconnaître que nous sommes un peu déçus. Au lieu d'analyses originales s'appuyant par exemple sur ce que certains nomment la neurothéologie, nous y trouvons des exemples de l'usage que font de la lecture du Talmud des Juifs pratiquants(3). Certes, il s'agit de commentaires personnels, permettant à l'auteur d'ajouter ses propres réflexions à celle des millions de lettrés juifs qui ont lu et analysé ce corpus fondateur depuis des millénaires. Mais ces commentaires sont un peu courts, si l'on ose dire.

Disons en simplifiant que Lionel Naccache aborde d'une façon très traditionnelle la lecture et les discussions des nombreux rabbins qui depuis deux mille ans ont contribué à la constitution et à l'enrichissement du Talmud. Certes, il veut montrer que ce texte peut, plus que jamais, contribuer à la compréhension du monde moderne. Il n'aborde évidemment le Talmud que sur des points très limités, car plusieurs vies ne lui suffiraient pas pour ce faire exhaustivement. Par ailleurs il n'essaye pas d'opposer le conception du monde qu'avaient les premiers auteurs du Talmud et celles qu'en ont les scientifiques modernes. Ce qui l'intéresse est la façon dont la discussion du Talmud peut aider ceux qui s'y livrent à la construction de leur « sujet » dans la société.

Il rappelle que les représentations que nous nous donnons de nous-mêmes en tant que sujets sont, non seulement subjectives par définition, mais aussi pour la plupart erronées. Nous ne sommes pas celui que dans notre for intérieur, nous nous imaginons être. En particulier, nous ne jouons pas nécessairement le rôle dont nous rêvons, au sein d'une société telle que nous imaginons qu'elle est. Les neurosciences mais d'une façon générale toutes les sciences humaines modernes le montrent amplement. Un de leurs objectifs est de rapprocher en permanence les constructions (relatives à la famille, l'économie, les relations sociales en général) que se donne collectivement une société à celles qu'en ont, consciemment ou non consciemment, les individus composant ces sociétés.

Lionel Naccache montre longuement comment les thèmes qui ont fait l'identité juive se sont dès les origines élaborés à partir des interprétations qu'en ont donné des générations de rabbins et de fidèles. Il prend son cas personnel en exemple. Une partie du livre est consacrée à la façon dont il comprend et interprète quelques propos du Talmud, retrouvant ainsi en l'appliquant à son propre cas les points essentiels de l'ancien héritage. Il justifie ainsi les interprétations modernes des lois de la Torah, reposant non sur un appel à Dieu (Le Nom, Ha-Chem) mais aux délibérations des fidèles en réunion: « Dans une célèbre allégorie, le Talmud (Baba Metsia) racontent comment un groupe de rabbins affirme à l'un d'eux que l'interprétation des lois de la Torah est désormais entre leurs mains et que leur divin auteur n'a plus à se prononcer à ce sujet ». Cet exemple illustre bien, pour lui comme d'ailleurs pour nous, la vitalité et l'adaptabilité de la religion juive – et par conséquent de la société juive - à des siècles d'évolution du monde extérieur.

Pourquoi dans ce cas reprocher à la démarche de Lionel Naccache une approche trop traditionnelle, tout au moins par comparaison avec ce que l'on pourrait attendre d'un scientifique de sa qualité ? Parce qu'il ne se pose pas les questions que nous nous posons nous-mêmes et concernant, non le judaïsme millénaire, mais la façon dont la judéité qui s'en inspire répond, ici et aujourd'hui, aux défis croissants qui l'affronte, tout en ne perdant apparemment rien de sa vigueur.

On pourrait estimer en effet que ce sont 6 milliards d'humains, adeptes d'autres religions – sans mentionner les athées, en général plus tolérants – qui voudraient bien priver quelques millions de Juifs, s'ils se laissaient faire, du droit à vivre ensemble voire tout simplement de pratiquer leur religion. Les persécutions nazis ne sont plus à l'ordre du jour, du moins en Europe, mais le monde musulman ne cache pas, comme le rappelle régulièrement tel ayatollah iranien, que les Juifs sont des rats n'ayant pas leur place sur Terre. Il n'est pas exclu que les religions asiatiques, plus modérément dans la forme, puissent penser un peu la même chose.

Des questions non posées

Donnons un exemple des questions que Lionel Naccache, en dépit de son prosélytisme talmudique, n'a pas explicitement posées et auxquelles de ce fait il ne répond pas dans le livre.

- La pérennité de la judéité à travers les siècles repose-t-elle sur une sorte d'héritage génétique qui se transmettrait au sein de populations ayant tendance à se refermer strictement sur elles-mêmes. L'hypothèse ne paraît pas sérieuse, cependant certains généticiens ayant plus ou moins démontré chez l'homme (sans mentionner l'animal) des gènes de la croyance, de tels gènes spécialisés dans une croyance à la Torah et au rôle divin d'Israël ne sont-ils pas apparus au sein des communautés juives ? Nous ne pensons pas que l'hypothèse soit sérieuse, mais d'autres le penseront et il faudrait au moins la réfuter.

- Cette pérennité demeure assurée – comme d'ailleurs dans la plupart des religions - par l'accomplissement de rites, la célébration de cérémonies permettant aux croyants de se retrouver et de se réconforter en cas de persécution ou rejets. De tels rites ne devraient-ils pas être étudiés sous le regard moderne de la mémétique, souvent mentionnée sur notre site. En ce cas, il faudrait considérer que ces rites, ou les "mèmes" qui leur correspondent – peuvent acquérir une vie autonome, en faveur ou en contradiction avec le maintien et le développement du judaïsme ? Dans une telle hypothèse, des études au cas par cas seraient nécessaires pour en discuter.

- Comment expliquer la survivance, sinon le renforcement, du judaïsme, non seulement en Israël mais dans une grande partie du monde, notamment aux Etats-Unis et en Europe ? Est-elle due simplement au fait que certains Juifs influents ont pris en mains des banques, des organes de presse, des lieux de pouvoir politique ? Sur le plan technologique, la supériorité que manifeste toujours Israël, dans de nombreux domaines, face aux laboratoires et industries étrangères, est-elle ou non liée à des qualités propres, quasi inexportables – ou à de simples facteurs géopolitiques qui font d'Israël, aux yeux des Occidentaux, un rempart précieux contre la montée de l'islamisme

- Quelles sont les religions avec lesquelles la religion juive pourra dans l'avenir trouver des terrains d'entente et de coopération au regard d'un recul général des croyances ? Sous un autre angle, comment expliquer le regard plutôt sympathique que portent les athées à l'égard non seulement d'Israël mais de la religion juive, y compris jusque dans ses excès fondamentalistes ? En quoi la Torah et le Talmud peuvent-ils susciter chez ces athées un effort de compréhension, au lieu du rejet plus ou moins radical frappant, au sein de l'athéisme militant, la Bible et le Coran ?

- La société moderne de l'information supprimera-t-elle, ou au contraire encouragera-t-elle, les débats qui pendant ses siècles ont mis en relation les fidèles et leurs prêtres ou rabbins. Comment s'adaptera à cet égard le rôle de la synagogue, où doivent se rassembler des groupes d'au moins dix personnes pour prier et discuter ensemble ? Toutes les religions sont concernées, mais à en croire Lionel Naccache, le rôle de la synagogue comme lieu de rassemblement de personnes vivantes, et non virtuelles, serait unique.

- Dans le cadre de cette société d'information mondialisée, le judaïsme va-t-il conserver longtemps des interdits qui l'apparentent à des religions et comportements considérés, au moins en Europe, comme archaïques: refus de certains aliments, rôle subordonné de la femme vis-à-vis de l'homme dans un certain nombre d'activités, intolérance vis-à-vis de la laïcité et de la pluralité des opinions politiques. On expliquera que ceci est la condition du maintien de la cohésion d'Israël. Si c'est le cas, c'est cher payer.

- Et finalement, Lionel Naccache pense-t-il que l'irruption de la maladie dans sa vie, maladie qu'il évoque en quelques phrases, ait été pour quelque chose dans son retour actif au Talmud ? A l'en croire, cet épisode lui a donné du temps pour approfondir des études hébraïques auxquelles nuisent les contraintes d'une vie professionnelle active. Mais d'autres facteurs n'ont-ils pas joué pour provoquer cet engagement du sujet, conscient et inconscient, qu'il est en profondeur ? Dans ce cas, pourrait-il seul, par introspection, les découvrir ? Devrait-il au contraire se confier à des tiers, y compris des psychologues et psychanalystes, et pas seulement des rabbins, pour progresser dans cette voie difficile ? Tous les Juifs ne sont pas engagés aussi profondément dans la religion qu'il l'est lui-même. Pourquoi l'est-il lui et non pas eux ?

- Au delà de ces questions, et les rejoignant quelque peu, se pose une interrogation fondamentale: pour quelles raisons anthropologiques, psychologiques, géopolitiques, un ensemble d'humains ayant pris le nom de Juifs ont-ils pu, dans un univers généralement hostile, survivre avec peu de changements pendant deux millénaires et demi ? Nous ne voyons pas quel groupe ou nation ait pu accomplir cet exploit. Nous ne ferons pas allusion ici à l'explication généralement donnée par beaucoup de Juifs, une manière de protection dispensée par Dieu, Le Nom. Les causes pour nous sont ailleurs, et pas seulement dans celles auxquelles nous avons fait allusion ici. En un siècle où les menaces vont se conjuguer et s'amplifier, il serait utile d'y réfléchir(5).

Notes
(1) Automates-Intelligents. Voir "Perdons-nous connaissance ?" .Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast
*Voir aussi "Le nouvel inconscient". Présentation et commentaires par Jean-Paul Baquiast

(2) Sur la Torah et le Talmud, nous renvoyons le lecteur à Wikipedia. Cette base de connaissances en donne des présentations sommaires mais semble-t-il honnêtes, tout au moins au regard de ceux qui tel l'auteur de ce texte, n'ont aucune compétence en théologie comparée.
*LaTorah
*Le Talmud

(3) Qu'est-ce que le Talmud. Pour reprendre la description qu'en donne Wikipedia précité « Le Talmud (héb.  talmoud, "étude") est l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique, ne le cédant en importance qu’à la Bible hébraïque, dont il représente le versant oral. Il est rédigé dans un mélange d'hébreu et d'araméen. Le Talmud est le fondement de la loi juive ou Halakha.
Composé de la Mishna et de la Guemara, il compile les discussions rabbiniques sur l’ensemble des sujets de la Loi juive, classés en six ordres (shisha sedarim, abrégé Sha"s). Abordant les problèmes selon sa façon propre, il traite comme en passant d’éthique, de mythes, de médecine et d’autres questions, et restitue l'interprétation traditionnelle telle qu'elle s'est développée dans les académies de Palestine et de Babylonie1, d'où les deux versions du Talmud, dites Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone.
Sitôt clôturé, le Talmud a fait l’objet de nombreux commentaires et exégèses, les uns tentant d’en extraire la matière légale, les autres d’en poursuivre les discussions en développant sa dimension casuistique, aboutissant à de savantes discussions et à des interprétations novatrices.

(4) On dira sur ce point que Israël a concrètement donné une place très importante à la femme, notamment dans les kibboutz et dans l'armée. Mais aujourd'hui certaines femmes se plaignent de souffrir de discrimination, y compris en Occident, de la part des hommes juifs.

(5) Un lecteur nous rappelle, à juste titre, que les juifs ne sont pas les seuls à survivre en tant que groupe religieux sur plus de vingt siècles. Les chrétiens en ont fait autant même en milieu très hostile (par ex les coptes) ainsi d'ailleurs que les musulmans, pratiquement inchangés dans leurs croyances et leurs comportements depuis la naissance de Mahomet.


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