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27 mai 2014
Présentation par Jean-Paul Baquiast

Le capital au XXIe siècle

Le capital au XXIe siècleRéflexions sur le capital

Thomas Piketty



Commentaires par Jean-Paul Baquiast 27/05/2014

 

 

 

Thomas Piketty s'était fait connaître en janvier 2011, c'est-à-dire avant l'élection de François Hollande, par un livre qui avait fait un certain bruit Pour une révolution fiscale, Un impôt sur le revenu pour le XXIème siècle. Le livre co-signé avec Camille Landais et Emmanuel Saez, préconisait la fusion de l’impôt sur le revenu et de la CSG. Il s'agissait, afin de rétablir plus de justice concernant les impôts frappant les personnes, de rendre la CSG progressive, alors qu'elle est actuellement proportionnelle aux revenus, défavorisant donc les bas revenus au profit des revenus élevés.

Les électeurs de François Hollande avaient pensé, au vu des déclarations pré-electorales de celui-ci, qu'il mettrait en oeuvre dès son élection une grande réforme fiscale en ce sens, accompagnée des nombreuses simplifications qui s'imposent par ailleurs, en premier lieu la généralisation de la retenue à la source également préconisée par le livre. La déception fut grande, car François Hollande n'en a rien fait. Le premier ministre de l'époque, Jean-Marc Ayrault, après plusieurs mois d'attente au sein de l'opinion, avait annoncé une grande mise à plat de la fiscalité française, mise à plat confiée par lui à une "Commission". Nous ne savons pas trop ce que furent les suites pratiques de ce travail. La grande réforme a été en tous cas enterrée, alors qu'elle apparaît de plus en plus nécessaire. Les "chocs de simplification" annoncés par ailleurs ne semblent pas avoir touché la fiscalité, tant celle des personnes que des sociétés. Inutile de dire que la fraude continue à en tirer un large profit, les effectifs de contrôleurs été dans le même temps réduits, au prétexte d'économies, alors qu'ils suffisent de moins en moins à la tâche.

Faut-il s'étonner de cette démission du gouvernement socialiste, sous la pression notamment des innombrables lobbies qui, dès le lendemain des élections présidentielles, avaient pris le chemin de l'Elysée et de Matignon pour convaincre les responsables que le plus urgent était de ne rien faire. C'est le contraire qui aurait été étonnant, autrement dit une réforme fiscale importante, accomplie dans un seul pays de l'Union européenne alors que tous les voisins déroulaient des tapis rouges devant les futurs exilés fiscaux, alors surtout que cette réforme aurait écorné les privilèges dont jouissent, en économie libérale, les 8 à 10% de contribuables dont les revenus et la fortune sont largement supérieurs à ceux des 90% autres. Les économistes peuvent certes envisager des réformes. Il faudrait de véritables tsunamis, ou plutôt de véritables révolutions, analogues à celle de 1789, pour qu'elles soient adoptées.

Le capital au XXIe siècle

Ce propos réaliste nous conduit à dire quelques mots d'un ouvrage plus récent de Thomas Piketty, "Le capital au XXIe siècle" (Editions du Seuil, Septembre 2013(1). Le livre fait aujourd'hui parler de lui, principalement au vu du succès qu'a rencontré sa version en anglais aux Etats-Unis. En France, les ventes ont été également plus qu'honorables, d'autant plus qu'il s'agit d'un livre de près de 1000 pages, bourré de graphiques, formules et énoncés n'ayant rien d'attrayant. Ce succès américain peut s'expliquer du fait que l'opinion éclairée, en Amérique, est encore sous le coup de la grande crise dite des subprimes, suscitée par l'explosion des spéculations économiques et financières en provenance des détenteurs de capital.

Les effets de cette crise, notamment la mise en péril des grands établissement financiers de Wall Street et de Londres, ont été momentanément limités. Mais ceci fut le résultat d'apports massifs de liquidités (quantitative easing) provenant de la Banque fédérale et des autres banques centrales. Le tout aux dépends de l'économie réelle, c'est-à-dire de l'ensemble des entreprises et des salariés produisant les véritables biens et services indispensables à la survie de la société. De fait, les citoyens, sous l'effet des réductions d'activités et de l'augmentation des impôts, ont supporté l'essentiel des sommes dépensées pour sauver le secteur financier spéculatif international, responsable en premier ressort de la crise. Malgré le brouillard entretenu dans l'opinion par les dirigeants politiques et ceux des banques, cette véritable spoliation des contribuables n'avait pas pu passer totalement inaperçue.

Dès le début de la crise, comme cela fut relaté abondamment à l'époque, l'on vit se généraliser, à Wall Street et ailleurs aux Etats-Unis, comme dans divers pays européens, des manifestations d' "Indignés" sur le modèle dit "Occupons Wall Street". Mais rien de concret n'en a résulté, les classes dominant l'économie néo-libérale, autrement dit financière et spéculative, se sont bornées à laisser passer l'orage. Dire d'ailleurs qu'elles se sont bornées à cela serait faux On sait maintenant, aux Etats-Unis, qu'elles ont mis en place une véritable guerre contre les mouvements de manifestants, se traduisant par de nombreuses arrestations et mesures de censure. La garde nationale, dans certains Etats, avait commencé à intervenir, sous le prétexte de lutte contre le terrorisme, alibi de toutes les attentes aux droits civiques(2).

Ceci étant, même s'ils n'ont obtenu aucun résultats pratiques notables, les mouvements d'Indignés ont popularisé, dans le monde entier, le concept de 5% versus 95%, autrement dit 5 % d'ultra-riches et d'ultras puissants vivant de l'exploitation de 95% de classes pauvres. Nous mêmes n'hésitons pas à faire appel à ce concept pour caractériser l'un des aspects de ce que l'on nomme par ailleurs le Système, système de domination financière, économique, politique et médiatique s'étendant désormais au monde entier, mais conservant ses racines les plus fortes en Amérique et en Europe.

Or une partie du succès populaire du livre de Thomas Piketty tient au fait qu'il fournit un nombre impressionnant de sources justifiant, au plan de la recherche scientifique, la pertinence du concept des 5% opposés aux 95%. En simplifiant beaucoup, on pourra retenir que le livre démontre, chiffres à l'appui, deux idées force. D'une part, le rapport du capital sur le revenu était de 6 ou 7 au XIXe siècle, il est tombé à 2 après la Seconde guerre mondiale, puis il est remonté aujourd'hui à son niveau d'avant-guerre, soit 5 à 6. D'autre part, fait plus grave de conséquence, sur une longue période le rendement moyen du capital s'avère supérieur au taux de croissance de l'économie. Cela implique que les détenteurs de capital s'enrichissent plus rapidement que le reste de la population.

On ne s'étonnera donc pas les revenus des classes travailleuses prennent un retard croissant par rapport à ceux des classes épargnantes, notamment quand celles-ci n'épargnent pas pour investir, mais pour spéculer. On ne s'étonnera pas davantage de la diminution correspondante des investissements, notamment ceux qui auraient le plus besoin d'épargne: équipements sociaux(3), lutte contre les effets du réchauffement climatique, nouvelles sciences et technologies au service de nouvelles formes de croissance. C'est seulement là que peut s'appliquer la formule selon laquelle les épargnes d'hier font les prêts d'aujourd'hui, qui à leur tour feront les emplois de demain.

Il va sans dire que le livre de Piketty s'appuie sur ces constations pour relancer le thème d'une urgence des réformes, notamment dans le monde capitaliste européen, qui supporte le plus fort de la concurrence des pays émergents et qui ne peux plus s'amuser à vivre comme au XIXe siècle. On y retrouve les propositions du premier livre, notamment au plan de la fiscalité des personnes et du traitement de l'épargne. D'autres mesures, caractérisant ce que l'on pourrait nommer un régime capitaliste intelligent, sont évoquées. Elles n'ont rien de préconisations pour la mise en place d'un Etat marxiste, comme se plaisent à le dire les ennemis de toute atteinte à leurs privilèges. Il s'agit seulement, pour le XXIe siècle qui commence, de lutter contre l'inégalité mondiale des patrimoines, réguler le capital, développer un Etat social. Les mesures proposées, pour être efficaces, ne devraient pas s'appliquer dans un seul Etat, mais, au niveau européen notamment, à l'ensemble des pays de l'Union européenne. Certaines mêmes devraient être mondiales, comme l'impôt mondial sur le capital proposé par l'auteur.

Mais ensuite, quoi ?

Le livre de Thomas Piketty a suscité de nombreuses oppositions, provenant notamment des milieux financiers et boursiers. On cite notamment ces jours-ci un article du Financial Times qui fait valoir quelques erreurs supposées dans quelque tableaux statistiques. De telles erreurs, à supposer qu'elles se soient produites (Piketty les conteste) ne remettent absolument pas en cause l'essentiel de l'analyse. C'est comme si les défenseurs de l'automobile contestaient les résultats des statistiques de décès sur les routes sous prétexte que telle personne, comptée pour morte, n'était effectivement que blessée.

Mais il ne faut pas sous-estimer l'influence des critiques portées contre le livre par des « économistes » bien introduits dans les médias, comme Nicolas Baverez. Elles contribuent à répandre dans l'opinion l'idée que "ces questions sont bien difficiles" et que les forces politiques progressistes n'obtiendront aucun résultat concret en tentant d'y intervenir. On retrouve là le même déni de vérité pratiqué par les industries pétrolières pour décrédibiliser les conclusions du GIEC, Groupe international d'étude des évolutions climatiques. Les gouvernements au service des 5% n'attendent que ces arguments pour continuer à refuser toute réforme en profondeur.

Il reste que, comme Piketty ne propose aucune révolution de type marxiste, ainsi que le souligne à regret le WSWS précité, révolution sans doute inconcevable aujourd'hui, même si elle se limitait à des nationalisations massives, le lecteur ne peut que s'interroger sur les conséquences pratiques qu'aura le livre, notamment à l'occasion des débats politiques actuels, en France et en Europe. Nous avons plusieurs fois ici exprimé l'opinion, certes défaitiste, mais peut-être aussi réaliste, que l'état des rapports de force entre les 5% et les 95% est tel que ce rapport ne changera pas, même en cas de crise renouvelée et approfondie touchant le capital.

Les volontés individuelles ne peuvent accélérer, ni dans un sens ni dans un autre, l'évolution en profondeur des sociétés. Des forces de type systémique plus profondes remettront certainement en cause le rôle du capital au XXIe siècle. Il en sera de même du rapport entre les différentes sources d'énergie ou entre les relations entre la surnatalité humaine et l'équilibre des biosystèmes. Dans ces divers domaines, un discours scientifique, au sens généralement donné à ce terme, ne sera pas inutile pour convaincre les "élites" de la nécessité des réformes, à supposer que de tels arguments scientifiques ne puissent être attribués à une certaine forme de domination culturelle. Mais n'en espérons pas de changements importants. Si ceux-ci survenaient, cela serait sous l'effet d'une émergence de type chaotique, absolument inattendue(4).

Notes
(1) Cf page consacrée au livre
(2) On lira à cet égard un article éclairant du World Socialist Web Site, le seul à y avoir fait allusion. Il s'appuie sur des sources gouvernementales jusqu'ici passées inaperçues "Government files reveal official campaign of spying against Occupy Wall Street"
(3) Cf. Le bel avenir de l'Etat Providence par Eloi Laurent
(4) Voir aussi notre article du 23/05.


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