Catalogue de la collection Automates
Intelligents Collection
dirigée par Christophe Jacquemin et Jean-Paul Baquiast
Frédéric
Kaplan
Les machines apprivoisées comprendre
les robots de loisir
Editions
Vuibert - Collection Automates Intelligents
dirigée par Jean-Paul Baquiast et Christophe
Jacquemin
février 2005, 186 pages - 23 euros
Conçus pour distraire, amuser et tenir compagnie,
les robots de loisir sont des machines d'un genre nouveau,
fascinantes et troublantes à la fois. Depuis 1997,
Frédéric Kaplan travaille avec les équipes
japonaises de Sony à la conception de nouvelles technologies
pour ces créatures artificielles. Il s'agit de les
doter de capacités d'apprentissage leur permettant
de se développer de manière autonome, un peu
à la manière d'un jeune animal qui découvre
son environnement.
En retraçant son itinéraire de recherche,
l'auteur nous fait découvrir la face cachée
de ces machines, les technologies nouvelles dont elles pourront
demain être dotées et les questionnements de
ceux qui les construisent.
L'histoire des techniques, les travaux des psychologues
et les recherches sur le comportement animal permettent
de jeter un nouveau regard sur ces objets insolites. Les
réactions qu'ils suscitent révèlent
la place singulière tenue par les machines dans notre
culture et leur rôle crucial dans l'image que nous
nous faisons de nous-même.
S'interroger sur les robots... c'est mieux comprendre ce
que nous sommes.
Frédéric
Kaplan est ingénieur, docteur en intelligence artificielle
et chercheur au Sony Computer Science Laboratory à
Paris. Son parcours résolument pluridisciplinaire
l'a conduit à écrire des articles scientifiques
dans les domaines de la robotique, des neurosciences,
des systèmes complexes, de l'éthologie et
de la linguistique. Il est l'auteur de " la naissance
d'une langue chez les robots " (Hermès Science,
2001).
Chapitre
1 : Troubles
Troubles dans l'auditoire
Un archipel peuplé de fous
Prophéties et scepticisme
Partours
Chapitre 2 : Généalogie
Tortues phototropiques
Zoomophisme et émergences de comportements
La machine universelle et ses programmes immatériels
Une armoire à glace autonome
La révolution des fourmis
La métaphore du "sous-marin"
Chapitre 3 : Naissance Les premiers prototypes
Perceptions, Motivations, Actions
Des créatures digitales dont il faut s'occuper
Maturation et apprentissage
La course aux robots
Chapitre
4 : Mondes Un partenaire un peu spécial
Une visite au zoo
Les biais de notre perception immédiate
Notre Umwelt et le leur
Reconstruire les prérequis pour l'interaction
sociale
Le jeu des projections
Chapitre
5 : Trajectoires Peut-on dresser un robot ?
Sculpter le comportement avec des clics
Il ne lui manque que la parole
La construction du sens dans l'interaction
L'attente partagée
Perception et savoir-faire
Machines à anticiper
Obstacles, objets mobiles, être animés
Traumatismes et félicités
Le plaisir d'apprendre
Passage de mondes
Des robots ayant une "histoire"
Chapitre
6 : Attachements La capacité historique des objets
Les objets agissant : médias et machines
Les animaux de compagnie
Liberté, attachement et réciprocité
Empreinte animale
Perception et savoir-faire
Nous lier avec des machines
Le test de la situation étrange
Chapitre
7 : Métamorphoses La multiplication des corps
Téléportation et Métamorphoses
Les premiers mots d'une langue nouvelle
Cultures émergentes
Partie
2 : L'apprivoisement des machines
Chapitre
8 : Ailleurs (1) Le petit robot au coeur atomique....
et les colosses technologiques
Ni objet, ni produit de la science
La perpétuelle enfance
La politique de l'apprivoisement
Chapitre
9 : Ailleurs (2) Rechercher la forme pour elle-même
Désir d'ordre ou désir de lien
Pourquoi les Occidentaux voient-il les Japonais comme
des robots ?
Chapitre
10 : Incomplétudes (1) La créature abandonnée
Prométhée, voleur de la technique divine
Les deux temps de la création
Le couple créateur-créature
Le désir de l'artificiel
La quête mystique
L'ingénieux ingénieur
Changements de regards
Chapitre
11 : Incomplétudes (2) L'apprenti sorcier revisité
Le savant fou
L'amant désiquilibré
La révolte des esclaves
La valeur de l'incomplétude
Chapitre
12 : Métaphores Les machines dans notre corps
L'homme vexé par la machine
Classement et hybrides
Machines et animaux, frères d'exclusion
Repenser la limite en tre les "sujets" et
les "objets"
Le mythe du cyborg
Chapitre
13 : Poupées Les aventures de Zozo
Animisme et artificialisme
Découplage
Essentialisme
La réalité et les compagnons imaginaires
Aux origines de l'inquiétante étrangeté
Jouer avec un robot de loisir
Bricolage et représentations multiples
Pinocchio à la rescousse
Le robot transparent
Chapitre
14 : Magies Les problèmes digestifs du canard
Deus ex machina et fictions scientifiques
Les chercheurs en intelligence artificielle sont-il
des charlatans ?
Les technologies de l'illusion
Le divertissement comme avant-garde technologique
Le syndrome de Dédale
Le secret et la transparence
Dans un monde bien organisé, le travail de l'ingénieur
pourrait se limiter à inventer des machines. Ceux
qui ont fait des études de commerce se chargeraient
de les vendre. Les sociologues observeraient les effets
de ces machines sur la société et les psychologues
sur les individus. Les juristes aménageraient la
loi pour tenir compte des situations nouvelles introduites
par ces objets. Si les choses commençaient à
aller mal, des comités d'éthique réfléchiraient
à la voie la plus sage à suivre. Des historiens
des sciences replaceraient l'innovation de l'ingénieur
dans le sillage de progrès techniques plus anciens.
Et peut-être des philosophes, si on les embêtait
un peu, s'interrogeraient sur ce que sont vraiment ces choses
dérangeantes. Au final, tout serait peut-être
un peu confus, il faudrait sans doute l'oeil synthétique
d'un anthropologue pour réintégrer la nouvelle
machine dans le paysage historique, économique, social,
mythique, philosophique, culturel au sens large, de la société
qui lui a donné naissance.
Plus le temps passe, plus ce retranchement derrière
des barrières professionnelles bien hermétiques
devient intenable. Lorsqu'il participe à la conception
d'une nouvelle machine, l'ingénieur d'aujourd'hui
doit se demander comment elle s'intégrera dans le
tissu de la société, comment elle sera perçue
par ses utilisateurs, dans quelle mesure la société
saura digérer ce nouvel objet et quelle image du
futur, la pierre qu'il pose contribue à bâtir.
Même s'il s'écarte de son strict domaine de
compétences, il doit essayer de se faire psychologue,
sociologue, économiste, historien, philosophe et
anthropologue. Bien sûr, s'il s'avance avec peu de
précautions dans ces univers qu'il maîtrise
mal, les représentants de ces disciplines seront
les premiers à lui dire qu'il ferait mieux de se
cantonner à ce qu'il sait faire : inventer des machines.
Eux sont là pour penser tout le reste. Les journalistes
et l'opinion publique acquiesceront.
Mais l'ingénieur ne doit pas se laisser intimider.
De toute façon, il est pris au piège. S'il
ne fait pas cet effort multidisciplinaire par lui-même,
on l'accusera de pratiquer une science sans conscience,
d'être un nouveau docteur Frankenstein, de participer
à la construction d'un futur noir comme celui que
nous décrivent les récits de science-fiction.
On convoquera psychologues, sociologues, historiens et philosophes
pour enterrer le malheureux sous un flot d'expertises plus
accablantes les unes que les autres. Les journalistes et
l'opinion publique acquiesceront.
Mis sur le banc des accusés, l'ingénieur non
préparé, s'en tire mal. On lui souffle des
réponses toutes faites. "Le progrès est
inévitable, nul ne saurait l'arrêter".
Mais pourquoi participe-t-il lui-même au mouvement
? "La science n'est ni bonne ni mauvaise, tout dépend
de ce que l'on en fait". Il sent lui-même qu'il
botte maladroitement en touche. Les conséquences
sociétales du progrès scientifique ne sont
pas seulement le résultat des applications nouvelles
qu'il peut engendrer. Elles résident aussi dans la
manière dont il altère le regard que nous
portons sur le monde. La science et la technologie peuvent
introduire des changements de points de vue dont la société
ne se remet jamais. Il est vain de tenter de nier la responsabilité
des ingénieurs dans ce processus. L'ingénieur
doit donc en prendre conscience et construire un discours
dans lequel il peut justifier la raison d'être de
sa propre activité dans le contexte plus large de
la société.
Pour parler des machines et de leur impact sur nos vies,
l'ingénieur a un avantage décisif sur ses
potentiels contradicteurs : il sait comment les machines
marchent. Il les comprend dans leur intimité, il
est familier des rouages de leur fonctionnement. Sa responsabilité
consiste alors à ne pas se cantonner à l'expertise
de ce savoir technique mais à le replacer dans un
cadre plus large. Il doit anticiper les basculements de
la pensée qui peuvent germer sous l'effet des progrès
de son domaine de recherche. Il doit comprendre dans quel
cadre anthropologique son innovation va être accueillie.
Cette recherche, il ne peut la déléguer entièrement
aux psychologues, aux sociologues, aux philosophes ou aux
sages des comités d'éthique. C'est pour lui
une question de responsabilité personnelle.
Ce livre n'est pas un essai de psychologie, de sociologie
ou de philosophie. Ce sont les réflexions d'un ingénieur
qui s'interroge sur son objet de recherche. S'il déborde
sur les sciences humaines, ce n'est qu'au cours du trajet
personnel d'un chercheur qui questionne sa propre activité.
La première personne du singulier n'est pas ici une
figure de style. Par modestie face aux experts des autres
domaines et par responsabilité par rapport à
sa propre activité, la forme la plus appropriée
à un essai d'ingénieur aujourd'hui doit sans
doute être le "je".