Présentation
Texte
de 4ème de couverture
Aujourd'hui,
les Européens s'interrogent. Face à la guerre
en Irak et à ses suites, déclenchées
par la décision de l'administration républicaine
au pouvoir outre-atlantique, qu'adviendra-t-il de l'ONU,
de l'Otan, de l'Union européenne elle-même
? Ces institutions qui incarnent la volonté de
faire prévaloir le multilatéralisme et la
négociation résisteront-elles aux efforts
que feront sans doute les Etats-Unis pour les amoindrir
?
Concernant
l'Union européenne, les pessimistes prévoient
déjà un clivage entre au moins deux blocs
peu compatibles : les atlantistes fidèles suiveurs
de l'Amérique et ceux - sûrement bien moins
nombreux - qui défendent l'idée d'une Europe-puissance
se donnant les moyens économiques, scientifiques
et militaires de l'autonomie.
Avec
cet ouvrage, Jean-Paul Baquiast et Jean-Claude Empereur
souhaitent montrer que ce n'est pas en restant sur la
défensive que la construction européenne
avancera. Si l'Europe des 15, bientôt des 25, est
trop faible encore face aux Etats-Unis, c'est parce qu'elle
vise trop court. Les Européens ont oublié
que l'Europe n'aura de sens qu'en se ralliant les grands
Etats voisins, notamment la Russie, et en entretenant
une coopération renforcée avec le Maghreb
d'abord, puis avec bien d'autres Etats dans le monde qui
attendent de la voir se constituer en pôle de rassemblement.
Une
Europe paneuropéenne, regroupant sous des configurations
à la carte près de 40 nations, est-elle
possible ? Pourrait-elle devenir à son tour une
super-puissance équilibrant l'hyper-puissance américaine
? Quelle serait son rôle ? Ce livre, sous les feux
de l'actualité, propose de discuter de ces questions
avec ceux qui ne refusent pas pour autant d'abandonner
leur identité de "Vieux Européens".
Table
des matières
Europe
paneuropéenne superpuissance
par Jean-Paul Baquiast
Avant-propos
p.7
Introduction p.17
Chapitre 1 : Etre une superpuissance
p. 23
- Qu'est-ce qu'une superpuissance p.23
- La superpuissance de la misère et celle du crime
organisé p.29
- L'Union européenne est-elle une superpuissance
? p32
- L'Europe peut-elle survivre sans être une superpuissance
? p.38
Chapitre
2 : Devenir une superpuissance p.41
- Agir sur les paramètres physiques p.42
- Agir sur les paramètres économiques p.49
- Agir sur les paramètres politiques p. 60
Chapitre 3 : Processus de mise en cohérence
p. 65
- Questions institutionnelles p. 66
- Questions diplomatiques, économiques et culturelles
p. 73
- Les espaces paneuropéens communs p. 83
Chapitre
4 : Une superpuissance différente p. 95
- L'Europe, une superpuissance parmi les autres p. 95
- L'europe, une superpuissance à vocation médiatrice
p. 98
Chapitre
5 : Construire une conscience paneuropéenne
p. 107
- Le modèle d'organisation proposé par l'Union
européenne est-il contagieux ? p. 108
- Qu'est-ce qu'un organisme socio-géo-politique
tel l'Union europénne ? p. 113
- Provoquer artificiellement l'émergence d'une
conscience collective p 120
Conclusion
p. 125
Annexe : Accord Général sur le
Commerce des Services p. 127
Bibliographie p. 131
Fiche auteur p. 133
Indépendance
de l'Europe et technologies de souveraineté
par Jean-Claude Empereur
Introduction
p.135
Chapitre
1 : Une conception européenne de la puissance
p.139
Chapitre 2 : Technologie de puissance
et indépendance européenne p.141
Chapitre 3 : Technologie de puissance
et géopolitique p.147
Conclusion p. 153
Fiche auteur p. 155
Avant-propos
Les
fondateurs de la collection Automates-Intelligents, où
cet essai est édité, visent à faire
connaître et mettre en discussion les propositions
de ce que l'on appelle généralement les
sciences de la complexité. Les ouvrages publiés
ne portent pas seulement sur des sujets scientifiques
au sens propre du terme, mais aussi sur des
problèmes de société, dans la mesure
où ceux-ci peuvent être éclairés
par les apports de ces nouvelles sciences.
Dans
cet esprit a notamment été écrit
un livre en deux tomes sous un titre qui résume
son objet : Sciences de la complexité et vie politique.
Comprendre ; Agir
[Jean-Paul Baquiast, Editions Automates-intelligents,
1 et 2, février 2003]. Les outils intellectuels
qui paraissent utiles aujourd'hui pour comprendre le monde
contemporain sont présentés dans le premier
tome. Le second s'appuie sur ces outils pour proposer
un certain nombre d'orientations générales
intéressant l'activité politique.
Au-delà
de ces généralités, il est intéressant
de montrer comment, dans des cas concrets, le nouveau
regard permis par les sciences de la complexité
peut aider à rajeunir les pratiques sociales et
les institutions. Le champ potentiel devient alors très
vaste. Avec Alain Cardon, un des fondateurs de cette collection
et père de ce que l'on peut appeler l'approche
constructible de la conscience artificielle [Alain
Cardon, Modéliser et concevoir
une machine pensante, Editions Automates-Intelligents,
mars 2003], nous avons proposé d'appliquer de tels
systèmes à quatre problèmes différents,
relevant typiquement de la sphère du politique
dans un monde global : la gestion des risques, l'appropriation
par les citoyens des technologies émergentes, l'aide
à l'exploration spatiale et la simulation de l'écosystème.
C'est l'objet de notre ouvrage commun Entre
science et intuition, la conscience artificielle [Jean-Paul
Baquiast/Alain Cardon, Edition Automates-Intelligents,
avril 2003]. Dans le 5e et dernier chapitre du présent
essai, nous proposerons un système multi-agents
adaptatif de ce type (nous préciserons ce concept)
reliant plusieurs milliers ou centaines de milliers d'Européens
volontaires, susceptible de permettre une approche constructible
pour la construction d'une conscience européenne.
C'est intentionnellement que nous reprenons en l'adaptant
le sous-titre du livre d'Alain Cardon [Cardon, 2003],
Approche constructible de la conscience artificielle.
A
plusieurs reprises, dans ces trois ouvrages, est évoquée
la question du poids et de l'avenir de l'Europe. Après
avoir subi pendant plusieurs années un net ralentissement,
le processus de construction de l'Europe politique et
économique semble reprendre actuellement, notamment
à la suite de la décision d'élargir
l'Union à dix nouveaux Etats. Le travail en cours
sous l'égide de la Convention Européenne
et de son président Valéry Giscard d'Estaing
devrait permettre de préciser la question délicate
des institutions européennes au regard notamment
des compétences qui demeureront nationales. Mais
la démarche paraît désespérément
lente.
De
nouveaux pas semblent pourtant s'esquisser en ce printemps
de 2003, date de rédaction de cet essai. Ce fut
d'abord l'intérêt qui accompagne, tant semble-t-il
en France qu'en Allemagne, les projets de rapprochement
franco-allemand présentés par les deux chefs
d'Etat Jacques Chirac et Gerhard Schröder lors de
la commémoration le 22 janvier du 40e anniversaire
du Traité de l'Elysée marquant la réconciliation
définitive entre les deux pays.
Les petits pays européens ainsi que
le Royaume-Uni paraissent s'en inquiéter, mais
c'est plutôt une bonne chose. La potion contre l'immobilisme
ainsi administrée serait-elle efficace ? Certains
esprits audacieux vont plus loin et recommandent des projets
de gouvernement économique et politique étroitement
coordonné intéressant les deux Etats Allemand
et Français, dans le cadre d'institutions véritablement
communes. C'est le cas du commissaire européen
Pascal Lamy (dont on doit saluer les grandes qualités
diplomatiques et politiques) dans un article écrit,
conjointement avec son collègue allemand Günter
Verheugen, dans le journal Libération de ce même
22 janvier 2003. Nous ne pouvons ici que soutenir de tels
projets autour desquels se renforcera l'Union européenne
dans son ensemble, laquelle manque encore d'ampleur. A
nouveau, les petits pays et le Royaume-Uni
réagiront sans doute défavorablement, pour
des raisons différentes. Il ne faudra pas s'arrêter
à cela. Plus un pôle franco-allemand (ou
allemand-français) sera ambitieux, plus le reste
des associés devra se montrer ambitieux à
son tour pour ne pas rester en arrière.
En ce qui concerne la Grande-Bretagne, son histoire au
service de la démocratie dans la vieille Europe
et sa volonté de construire une force militaire
commune qui lui manque encore en feront de toutes façons
un partenaire incontournable.
Un
deuxième événement majeur en cours
de déroulement au moment où nous écrivons
ces pages est la crise née à l'ONU, entre
les Etats ayant refusé une guerre entre l'Irak
et les Etats-Unis, eux-mêmes soutenus par certains
gouvernements européens. Cette crise fait clairement
apparaître aux yeux du monde entier l'hégémonie
de la superpuissance américaine (de plus en plus
dénommée hyper puissance, c'est-à-dire
précisément puissance hégémonique
s'imposant à toutes les autres) et l'impossibilité,
y compris pour les pays européens, de s'y opposer.
La guerre provoquera vraisemblablement - l'avenir proche
le dira - la réaction des pays arabo-musulmans
à qui elle apparaîtra comme une nouvelle
agression insupportable de l'Occident réputé
chrétien. Ses conséquences dramatiques seraient
incalculables. Or, à cette occasion, l'Union européenne
a montré son inexistence en temps que puissance,
face aux Etats-Unis, mais plus généralement
face à ceux qui peuvent la menacer.
Les
Etats-Unis, au contraire, ont clairement fait savoir qu'ils
n'entendaient absolument pas voir l'Europe sortir de son
rôle de dépendance à leur égard,
pour se comporter en puissance disposant ne fut-ce que
d'un peu d'autonomie. Beaucoup de pays européens
s'accommodent de cette situation de subordination. Dans
certains de ceux-ci, on commence cependant à s'inquiéter
de se voir obligé de suivre l'hyper puissance dans
tous ses errements, y compris dans ceux pouvant mener
le monde à une catastrophe.
Or, l'opposition qui s'esquisse actuellement entre les
ambitions à diriger le monde affichées par
les Etats-Unis et la volonté d'autonomie de certains
européens, va beaucoup plus loin que les enjeux
actuels du conflit. C'est une image du monde pour des
décennies qui est en cause. L'éventuelle
fracture entre les Etats-Unis et la France fait peur,
en Europe et en France même. L'argument le plus
répandu est que nous ne pouvons nous priver de
la protection américaine dans un monde de plus
en plus dangereux.
Croire
cela consiste à contempler l'avenir dans son rétroviseur.
De quoi la superpuissance américaine a-t-elle protégé
le monde jusqu'à présent ? Des offensives
d'une autre superpuissance désormais
disparue, l'URSS. C'est exact et merci à eux. Mais
dorénavant, il n'apparaît pas de pays candidat
à prendre le relais de l'URSS dans la conquête
du monde, même pas la Chine. Donc, dans ce domaine
des conflits majeurs entre Etats, le parapluie américain
n'est plus utile.
Quels
sont les nouveaux risques ? Ils résultent de l'affrontement
entre les puissances occidentales et ce que l'on doit
désormais appeler les superpuissances de la misère,
affrontements culminants dans le terrorisme individuel,
éventuellement appuyés par de petits Etats
se dotant d'armes de destruction massive. Or face à
ces risques, les Etats-Unis sont incapables de protéger
l'Occident, non plus d'ailleurs que de protéger
leurs propres ressortissants. Leur politique hégémonique
dans tous les domaines (n'oublions pas leur refus de ratifier
Kyoto) ne fait qu'aggraver les causes de conflit. Sy
rallier ne peut en aucun cas nous protéger. Bien
au contraire. Nous serons les premiers à ressentir
les conséquences des guerres que les Américains
souhaitent mener au nom du prétendu Axe du
mal. S'y opposer ouvertement sur le plan diplomatique,
au sein de l'ONU d'abord, marquera au contraire, auprès
des opinions modérées du monde entier le
fait qu'il convient de chercher dorénavant d'autres
systèmes régulateurs. Si les Européens
avaient deux sous de bon sens, ils verraient que le moment
est venu, plus qu'il ne l'a jamais été,
de faire émerger l'Union européenne parmi
l'un des arbitres des conflits du monde. Il ne s'agirait
pas d'intervenir par la force, sur le mode américain,
mais par la négociation et l'ouverture aux autres.
Ceci ne veut pas dire que l'Union européenne devrait
prétendre se substituer aux Nations-Unis. Elle
doit au contraire ambitionner d'en renforcer l'autorité,
d'une façon bien visible par tous. Dans cette perspective,
et pour l'immédiat, tous les gestes américains
ayant pour résultat d'affaiblir l'ONU - comme ceux
de ne pas tenir compte de ses résolutions - seront
finalement une bonne chose. Dans le monde de demain et
face aux risques, l'ONU comme l'Europe ne deviendront
vraiment adultes qu'en acceptant de tuer le père
(comme disent les freudiens) ou plutôt l'oncle,
l'Oncle Sam. Tuer symboliquement s'entend.
Le
moment paraît donc venu de relancer la construction
européenne. Un processus est en cours, nous l'avons
dit, sous l'égide de la Convention pour une constitution
européenne. Mais ceux qui attendent beaucoup plus
de lEurope face à la superpuissance américaine
peuvent légitimement se demander si la barre sera
mise assez haut devant le saut indispensable à
réaliser, y compris par le couple franco-allemand.
Ils peuvent aussi sinquiéter de savoir si
le rythme de la course sera assez rapide.
Notre
sésame intellectuel - les sciences de la complexité
évoquées dans les ouvrages précités
- nous conduisent à répondre par la négative
: l'élève Europe pourrait beaucoup mieux
faire en puisant plus courageusement dans ses talents
innombrables. Pour cela, il lui faudrait viser à
devenir elle-même une nouvelle superpuissance.
Ce
jugement se trouve aujourdhui confirmé par
les premiers résultats de la guerre en Irak à
la mi-avril 2003.
Etats-Unis,
hyper-puissance ou hyper-dictature ? Un scénario
noir
Le
présent essai décrit ce qui pourrait être
appelé un scénario rose concernant l'évolution
du monde dans les prochaines décennies. Une Europe-puissance
forte étendue à la Russie et à d'autres
pays voisins se constitue en pôle d'équilibre
face à l'hyper puissance américaine. Il
ne s'agit pas d'affronter directement celle-ci, mais
d'éviter qu'elle n'impose sans discussion ses intérêts
au reste du monde. Cette Europe-puissance, devenant avec
un peu de persévérance une superpuissance,
viserait à être un des pôles d'un monde
en réseau comprenant, outre les Etats-Unis, les
autres superpuissances émergentes, Chine, Inde
et les représentants de ce que nous avons appelé
la superpuissance de la misère et du sous-développement.
Mais
il est un autre scénario, celui que la plupart
des observateurs estiment être le plus probable
: l'Amérique s'appuyant sur l'avance scientifique
et technologique qu'elle s'est donnée, se montre
de plus en plus décidée à rester
seule maîtresse de l'avenir du monde. De ce fait,
elle ne supporte plus la volonté d'indépendance
des européens. Elle manuvre pour faire éclater
l'Europe en plusieurs morceaux à légard
desquels elle alterne menace et séduction. Elle
empêche la Russie de se rapprocher de l'Europe et
tente de l'attirer dans son empire. Tous ceux qui ne sont
pas avec elle, c'est-à-dire qui refusent d'être
ses féaux, sont ses ennemis.
Ce scénario serait certainement affligeant pour
l'avenir de la construction européenne, mais beaucoup
d'américanophiles dans le monde s'en accommoderaient.
L'Amérique n'est-elle pas un exemple de démocratie,
de développement, de progrès dans tous les
domaines ? Quel mal y aurait-il si elle apportait ses
bienfaits à tous les peuples ?
Or,
le risque est grand de voir un monde soumis à la
pax americana tourner à la catastrophe.
D'ores et déjà, les conditions sont réunies
pour que l'hyper puissance se transforme rapidement en
hyper dictature d'un nouveau genre, adaptée au
présent siècle. Elle le fera pour deux principales
raisons. Il y aura l'ivresse que donnera à ses
dirigeants la certitude de bénéficier d'une
avance irrattrapable dans le domaine des sciences et technologies
appliquées, notamment, au domaine militaire. Mais
il y aura aussi l'argument de devoir se défendre
contre les réactions hostiles, réelles ou
imaginaires, venant du reste d'un monde refusant l'unilatéralisme
américain.
Quand on parle de dictature, on imagine Hitler, Staline
ou Saddam Hussein, c'est-à-dire des formes de pouvoir
adaptées au monde d'hier. L'hyper dictature américaine
sera moins visible et infiniment plus sévère.
Avec la mondialisation et les réseaux, elle visera
à assujettir les consciences du monde entier, y
compris chez ses propres citoyens. Elle sera sans doute
irréversible. Mais elle sera aussi infiniment plus
dangereuse. Manipulant de façon irresponsable le
développement exponentiel des connaissances scientifiques,
elle pourra provoquer une apocalypse où disparaîtrait
l'ensemble de la biosphère.
C'est
bien là d'ailleurs ce qui justifie le terme de
scénario noir. Les affrontements politiques d'aujourd'hui
concernent bien dautres enjeux que l'accès
aux sources traditionnelles de la puissance, territoires,
sources d'énergies, matières premières,
flux économiques et financiers. Ils se font autour
de la maîtrise des sciences et technologies, c'est-à-dire
de l'intelligence mondiale.
Les
domaines en sont déjà bien identifiés
par l'hyper puissance américaine : infotechnologies,
biotechnologies, nanotechnologies et technologies de la
connaissance. Ces sciences ne sont pas intrinsèquement
dangereuses. Il ne faut pas les diaboliser mais il faudrait
les développer sous un contrôle politique
et citoyen permanent. Mais comme ceux qui les financent
sont essentiellement des militaires, on ne peut attendre
d'eux la transparence et la prudence nécessaire.
Aux mains d'un Etat qui se comporterait à la fois
en puissance prédatrice et en forteresse assiégée,
les développements les plus aventureux peuvent
d'être encouragés, sans que quiconque ne
ne soit autorisé à s'interroger sur les
risques concernant la biosphère et l'avenir même
de l'humanité. On a déjà vécu
cela avec le développement de l'arme nucléaire.
Or
les scientifiques raisonnables appellent aujourdhui
à redoubler de prudence. Citons par exemple Martin
Rees [M. Rees, Our Final Hour, Basic Books 2003 - voir
http://www.admiroutes.asso.fr/larevue/2003/43/rees.htm]
ou plus connu chez nous, Hubert Reeves [Hubert Reeves
et Frédéric Lenoir, Mal de terre, Ed. du
Seuil. 2003]. Un usage perverti ou maladroit de ces sciences,
ce que Rees appelle le couple de l'erreur et de la terreur,
risque à court terme d'accentuer les déséquilibres
de l'environnement et à plus long terme, de provoquer
une apocalypse générale. Non sans arguments,
Martin Rees considère que les cinquante prochaines
années seront les plus dangereuses jamais connues
par la vie sur Terre depuis les origines.
Les risques d'erreur et de terreur seront infiniment accrus
si les faucons du Pentagone, appuyés par les lobbies
industriels et économiques qui veulent étendre
leur pouvoir, mettent en place une dictature mondiale
reposant sur la maîtrise des sciences et technologies
émergentes.
Mais
pourquoi supposer que l'hyper puissance américaine
se transforme en hyper dictature ? Les forces démocratiques
ne restent-elles pas suffisantes, aux Etats-Unis mêmes,
pour empêcher cela ? De plus, l'Amérique
est-elle si puissante que cela ? Léconomiste
Emmanuel Todd prédit la fin prochaine de l'Empire
américain [E.Todd, Après l'Empire, 2002].
Oui, mais raisonner en ces termes s'inspire des conceptions
des sciences administratives, juridiques et économiques
traditionnelles. Cela ne tient pas compte du fait que
l'évolution des grands systèmes sociaux
n'est pas entièrement dirigée par des hommes,
aussi puissants et informés qu'ils puissent être.
Ces systèmes relèvent de l'analyse de Howard
Bloom concernant les superorganismes.
Placés en compétition darwinienne les uns
avec les autres, les superorganismes évoluent sous
l'influence d'agents encore mal connus, tels que les idées,
les mèmes et les gènes, dont les hommes
se bornent souvent à n'être que de simples
vecteurs. Lorsqu'un superorganisme émerge
par interaction avec ses compétiteurs et son milieu,
il se dote automatiquement des têtes dirigeantes
les plus aptes à le servir. Quand l'hyper puissance
américaine renforcera, jusqu'à la dictature,
son emprise sur le monde, elle sélectionnera d'elle-même
les leaders les plus adéquats, auprès desquels
les Bush, Rumsfeld et autres Perle apparaîtront
comme de doux moutons.
Or l'état de la guerre en Irak, au 12 avril 2002
où nous écrivons ces lignes, montre jusqu'à
l'évidence que les Etats-Unis ont actuellement
tous les éléments matériels mais
aussi tous les arguments moraux pour se transformer
en hyper dictature à la mode du 21e siècle.
Il manque encore un déclic pour que la mutation
se produise. Mais le temps paraît proche.
Les
Etats-Unis ont montré qu'ils disposaient d'une
puissance inégalée et inégalable
dans les armements proprement dits, abondamment servis
par les nouvelles technologies : air, terre et mer. Mais
ils ont appris aussi à utiliser enfin efficacement
les réseaux satellitaires et d'écoute qui,
assistés par des systèmes d'intelligence
artificielle, leur ont permis de percer à jour
les stratégies de leurs adversaires. Ils ont également
appris à infiltrer ceux-ci par des forces
spéciales ou des commandos pratiquant l'élimination
ciblée et discrète, reléguant les
historiques opérations tordues de la
CIA au magasin de l'histoire. Bien plus grave, ils se
sont persuadé eux-mêmes que seul leur intérêt
comptait, leur permettant de mener par la force des entreprises
néo-coloniales, quelles que soient les pertes chez
les civils et l'indignation des jeunes du monde entier.
Pourquoi s'arrêter là ?
Les
pays arabes voisins, dont des alliés traditionnels
de l'Europe comme l'Egypte, commencent à se demander
: après l'Irak, pourquoi pas nous ?.
Mais les puissances manifestant encore des velléités
d'indépendance, comme l'Europe, la Russie et la
Chine, devraient aussi se poser la question. On ne bombardera
sans doute ni Paris ni Moscou, mais l'emprise de lAmérique
sur les consciences et sur les compétences de ces
pays ne cessera de
s'accroître, les réduisant plus que jamais
à l'impuissance.
Ces
considérations nous permettront de reboucler sur
ce que nous avons appelé le scénario rose.
Si une Europe paneuropéenne ne se constitue pas
rapidement en hyper puissance, cela en sera fini de ses
rêves de différence. Elle deviendra un nouvel
Etat au sein de la Fédération américaine,
Etat un peu exotique, un peu turbulent, mais, Dieu merci,
sous contrôle.
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