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Nous sommes en 20**. La connaissance du cerveau a fait de tels progrès
que les modèles du phénomène le plus secret et
mystérieux du fonctionnement de celui-ci, la conscience de
soi, ont été développés par de nombreux
laboratoires. Des automates dotés de rudiments de conscience,
utilisant des composants électroniques et bioniques, sont expérimentés
dans de nombreux pays. Mais ces automates, pour les plus nombreux,
restent limités dans leurs ambitions. Ils n'ont pas encore
donné naissance à de véritables androïdes
se mêlant à la vie quotidienne des hommes.
C'est en fait
une autre direction qui intéresse actuellement les chercheurs:
donner à des communautés d'individus partageant les
mêmes intérêts la possibilité de se comporter,
à eux tous, comme les neurones d'un vaste cerveau réparti
dans le monde entier. L'idée n'est pas nouvelle, puisque c'est
elle qui, au premier temps de l'Internet, a permis le travail coopératif
en réseau entre d'innombrables groupes d'intérêts.
Mais aujourd'hui, les techniques permettant aux individus de s'interconnecter
et réagir en temps réel donnent la possibilité
à ces derniers de constituer de véritables cartes neuronales,
chaque personne distincte se comportant, si l'on peut dire, comme
un neurone en relation axonique et synaptique avec toutes les autres.
Si chacune de ces personnes produit un flux aussi continu que possible
d'informations relatives à ses propres activités et
le déverse dans le maillage des liaisons la reliant aux autres,
l'on se retrouve en pratique devant un espèce de
cortex associatif géant, au sein duquel des liens fonctionnels
nouveaux peuvent s'établir entre "neurones", compte-tenu de
la concurrence darwinienne entre sous-circuits d'information, et de
la sélection des contenus les plus aptes à survivre.
Ainsi, plutôt que d'avoir une communauté d'individus
communiquant selon des programmes ou hiérarchies établis
à l'avance par un gestionnaire de réseau ou modérateur
de contenu, c'est la variété et la richesse des entrées
qui détermine de façon non programmée à
l'avance l'intelligence de l'ensemble, et ses aptitudes à
faire émerger une conscience collective originale. Les premières
réalisations ont montré que, spontanément,
s'établissaient très vite des "cartes neuronales"
ou liens renforcés entre certains partenaires, correspondant
à ce qu'est le proto-soi (proto-self) dans le cerveau réel.
Il s'agit d'une phase décisive pour l'établissement
de la conscience collective recherchée. Le proto-soi collectif
une fois constitué joue le rôle d'un attracteur ou
argument de renforcement pour d'autres informations en circulation
dans le réseau, et l'on retrouve très vite les autres
éléments de la conscience de soi, décrits par
les neurologues et les automaticiens: la conscience-noyau (core-self)
et la conscience biographique collective.
En pratique, comment fonctionne un tel système? Deux domaines
différents font l'objet d'expérimentations, autour
de communautés de chercheurs ou de personnes intéressées
par un thème commun, d'une part, et au sein de collectivités
fonctionnelles, territoriales (collectivité locale) ou économiques
(entreprise), d'autre part. Limitons nous aujourd'hui au premier
exemple. Il s'agit de la communaute Inter-scientia. Celle-ci est
constituée de scientifiques convaincus de la nécessité
de développer entre eux une culture interdisciplinaire étendue
, sans rien sacrifier pour autant de leurs recherches propres. Chacun
est équipé d'un micro-terminal portable sans fil de
type Internet-radio à haut débit, qui fonctionne principalement
sur le mode de la reconnaissance et de la synthèse vocale.
Il dispose également d'une adresse fixe l'identifiant dans
le réseau. A tout moment, jour et nuit, de son labo ou faisant
son jogging, le scientifique peut communiquer au réseau ce
qu'il juge bon de faire savoir concernant l'état de ses recherches
ou de ses réflexions, ainsi que poser toutes les questions
lui paraissant utiles. Ces différents messages sont reçus,
traités, réorganisés en temps réel par
un serveur cognitif capable d'en extraire le sens (indépendamment
d'ailleurs de la langue utilisée). Des synthèses sont
élaborées en flux permanents, avec renforcement des
contenus les plus souvent évoqués. Le classement dans
les 3 niveaux de conscience précédemment énumérés
se fait selon différents critères, incluant
la compétition darwinienne et la sélection des thèmes
les plus aptes à survivre, précédemment mentionnées.
Le système élabore ainsi des méta-représentations
stucturant les échanges et connaissances ainsi fournies en
permanence, qu'il est possible de consulter en se connectant à
des sorties en réalité virtuelle donnant aux contenus
une accessibilité aussi grande que possible. Des comptes-rendus
personnalisés peuvent évidemment aussi être
délivrés automatiquement ou sur demande aux membres
du réseau.
Le réseau Inter-Scientia n'en est qu'à ses débuts,
mais, pour reprendre l'image d'un de ses membres, il se comporte
dès maintenant comme un scientifique unique, mais disposant
d'un cerveau et de connaissances devenus gigantesques. Les résultats
sont d'ailleurs là, en terme d'innovation. Les publications
et brevets émanant des participants au réseau augmentent
régulièrement, attirant l'intérêt de
la communauté scientifique mondiale toute entière.