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Chacun connaît les développements et les possibilités
de l'Internet. Si les perspectives de la robotique, de l'intelligence et
de la vie artificielles sont moins connues (tout au moins du grand public),
elles lui donneront de nouvelles et considérables dimensions. Ces
sciences et techniques travaillent en étroite synergie de fait avec
la génétique, la biologie et les neurosciences : les façons
actuelles de penser et d'agir vont donc être modifiées radicalement.
Les scientifiques commencent à le comprendre, ainsi que les industriels
de plus en plus nombreux qui utilisent les techniques nouvelles. Il n'en
est pas de même de la société dans ses profondeurs,
même dans les pays branchés. Non seulement la "fracture
numérique", selon l'expression à la mode, empêche la
grande majorité des populations de suivre et même de saisir
le sens de l'évolution en cours. Mais dans les pays occidentaux, beaucoup
d'entreprises traditionnelles et la plupart des individus, consommateurs
ou citoyens, vivent encore selon les anciennes habitudes. Quant aux Etats
et à leurs administrations, sauf sans doute aux Etats-Unis et dans
quelques pays très proches d'eux, ils en sont encore à essayer
de s'adapter aux premières phases de la société de
l'information telle que conçue au début des années 90.
En Europe, l'on considère pourtant semble-t-il que les Etats, agissant
dans le cadre de la démocratie représentative, ont un rôle
essentiel pour essayer d'anticiper l'avenir et prévoir des mesures
de long terme susceptibles de gérer les risques et optimiser les
bénéfices collectifs. Ce point de vue n'est plus guère
admis par les entreprises multinationales, les plus à même de
financer et utiliser les sciences et technologies du futur. C'est le
marché, c'est-à-dire ce qui correspond en apparence au paradigme
de la compétition darwinienne, omniprésent (et à juste
titre) dans la pensée scientifique actuelle, qui doit réguler
le développement.
Or, aujourd'hui comme dans le passé, cette compétition ne
privilégie aucune finalité. Diverses solutions émergent
et s'affrontent. Les plus aptes à survivre l'emportent. Mais la
compétition, dans un premier temps, se fait sur le court terme. Rien
ne garantit qu'une solution sélectionnée aujourd'hui ne provoquera
pas une catastrophe demain, en se révélant inadaptée
à de nouvelles circonstances.
L'exemple le plus cité aujourd'hui est celui de l'économie
fondée sur le pétrole. Elle a eu suffisamment d'avantages pour
s'imposer, mais elle se révèle dorénavant comme une
sorte de piège. Beaucoup de gens voudraient en sortir, mais aucune
solution alternative suffisamment compétitive n'est encore apparue
pour la remplacer. Ceci malgré les risques grandissants qui s'accumulent,
notamment en matière de développement durable et d'équilibre
bio-climatique.
Les gouvernements se révèlent encore bien incapables de faire
prévaloir le principe de précaution, face à l'économie
du pétrole et ses sous-produits, notamment en matière de
transports. C'est le marché qui continue à décider.
"Les gouvernements pourraient cependant agir", pensent ceux qui continuent
à juger cette formule de gouvernance sociale utile. Ils pourraient
le faire, en s'appuyant d'ailleurs sur les nombreux intérêt
économiques prêts à se reconvertir, ainsi que sur les
citoyens inquiets de ne plus pouvoir prendre en mains leur avenir. Mais il
leur faudrait fonctionner comme des machines intelligentes, susceptibles
de développer une forme évoluée de conscience collective.
La question que nous allons nous poser ensemble nous paraît très
importante. C'est d'ailleurs pourquoi, dirait La Palisse, nous vous en parlons.
Elle sera la suivante : à l'heure où l'on
simule des formes de vie et d'intelligence artificielles évoluées,
s'appliquant d'ailleurs avec succès dans toutes les industries modernes
(aéronautique-espace, chimie, génétique, jeux,
créations artistiques et de loisir, pour ne citer que quelques exemples),
ne pourrait-on simuler ce que pourrait être une forme de gouvernement
intelligente, s'appuyant sur des citoyens eux-mêmes connectés
en réseaux et s'efforçant en ce qui les concerne, à
leur niveau, d'être aussi intelligents que possible ?
La réponse à cette question est évidemment affirmative.
Il suffirait de regarder avec un il critique comment fonctionnent
aujourd'hui les organisations politiques et administratives, ainsi
d'ailleurs que les entreprises et toutes autres formes de collectivités
interférant avec elles. De quelles potentiels de conscience
et d'intelligence collective disposent-elles ? Comment pourrait-on
améliorer ces potentiels, en transposant à la vie
politico-administrative les outils développés par
les sciences modernes afin de réaliser des automates intelligents ?
Il existe déjà, notamment aux Etats-Unis, toute une réflexion
sur les collectivités réactives (smart communities) incluant
certaines formes de gouvernement locales. Il faut la connaître, voire
s'en inspirer, mais il n'est pas certain qu'elle réponde à
toutes les questions que nous souhaiterons nous poser.
Dans cette démarche, nous envisagerons quelques considérations
théoriques, transposées des cyber-sciences et bio-sciences.
Mais surtout, nous devrons essayer de proposer des réalisations
expérimentales, à petite échelle, destinée à
montrer que l'on peut faire mieux qu'actuellement en matière de
décision politique et administrative - que ce soit à
l'échelle mondiale à, au contraire, à l'échelle
d'une petite collectivité locale. Il s'agira sans doute d'abord
d'expériences de pensée, comme disent les scientifiques. Mais
les outils de l'intelligence artificielle et de la cognitique sont disponibles
pour tous, sur Internet, et rien n'empêche quelques chercheurs audacieux,
simples citoyens eux-mêmes, de s'en saisir pour expérimenter
des prototypes qui seraient ensuite soumis, comme il se doit, à la
compétition darwinienne.
Dans les prochains numéros de la Revue, nous examinerons quelques
généralités concernant l'intelligence collective
appliquée aux gouvernements.