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En ces temps-là,
la science semblait s'être épuisée, endormie devant
non pas ses succès, mais au contraire devant les murs d'indécidabilité
auxquels il était de bon ton de dire qu'elle se heurtait. Le
cosmos, la matière, la vie, la société, le cerveau
et bien d'autres choses encore paraissaient être devenus ou
redevenus opaques, incompréhensibles. C'était du moins
ce que l'on enseignait dorénavant dans les Business Schools.
La recherche fondamentale était morte, jugée en haut
lieu comme improductive. Les années passaient et les chercheurs,
de plus en plus contraints par des politiques visant le marché
de consommation à court terme, s'amputaient volontairement
d'une partie de leur matière grise. S'ignorant de plus en plus
les uns les autres, n'ayant plus accès à la moindre
réflexion philosophique, désintéressés
d'une vie politique sans objectifs, ils perdaient le souvenir des
grandes ambitions passées. Aussi bien la plupart des jeunes
se désintéressaient-ils de la recherche, de l'effort
intellectuel, et s'occupaient, si l'on peut dire, à ne pas
faire grand chose. Les entreprises, pour leur part, licenciaient toute
personne ayant acquis un peu de maturité, pouvant porter un
regard tant soit peu critique sur les stratégies actionnariales.
Chômeurs et retraités tentaient certes, livrés
à eux-mêmes, de garder intactes quelques temps leurs
compétences et leur imagination, mais très vite ils
s'étiolaient et revenaient grossir la foule des étudiants
en mal de débouché.
L'on se croyait revenu, toutes proportions gardées, aux "âges
farouches" * du paléolithique ancien, où pendant des centaines
de millions d'années, les groupes humains n'avaient guère
évolué, pour une raison très simple. Bien que les hommes
d'alors aient déjà acquis des rudiments de conscience, de langage
et d'outillage, ils ne vivaient pas assez vieux (l'espérance de vie
ne devait pas dépasser 20 ans...) pour avoir le temps d'investir leurs
connaissances dans des constructions sociales susceptibles de leur survivre.
Les hommes modernes, eux, contrairement aux paléolithiques, vivaient
vieux, trop vieux disait-on, mais c'était comme s'ils étaient
morts, car nul ne s'intéressait plus à leurs connaissances
et à leurs potentiels de créativité.**
Puis subitement, en quelques années, tout changea, et la
société scientifique parut subitement renaître de sa
torpeur. Le changement vint de l'idée qu'eurent quelques non-conformistes:
mettre en réseau les ordinateurs de tous les individus
désoeuvrés, et soumettre aux membres de ces réseaux
les questions techniques et scientifiques les plus ardues, les plus apparemment
insolubles. L'idée prit très vite. Hypothèses,
théories, allant du niveau du concours Lépine à celui
des prix Nobel, se mirent à foisonner. Pour les tester, chacun
s'efforça d'exhumer les connaissances théoriques ou empiriques
qui dormaient dans des bibliothèques ou des pratiques inexploitées.
De grands instruments scientifiques entrés en quasi-chômage
technique furent réveillés et connectés aux réseaux.
Une forte demande pour de nouveaux instruments se fit jour, que les "nouveaux
scientifiques" (ainsi se baptisèrent-ils eux-mêmes) se dirent
prêts à payer de leur poche, au lieu de se ruiner en automobile
et en tourisme de masse. Les très jeunes à leur tour s'y mirent,
avec l'impétuosité de leur âge (y compris les très
jeunes dits des "banlieues").
Ce qui surprit le plus les observateurs de ce mouvement inattendu, ce furent
les infinies ressources, non seulement en temps, mais en imagination et
intelligence, de ceux que l'on rangeait encore, quelques années
auparavant, dans un 3e et 4e âge uniquement consommateur. Les plus
belles hypothèses scientifiques, celles qui devaient ultérieurement
révolutionner les connaissances tout au long du 21e siècle,
prirent naissance dans des cerveaux dont l'on disait volontiers qu'ils avaient
perdu le quart de leurs neurones.
* Certains se souviendront peut-être de Rahan, héros
emblématique du journal Pif.
** N'est-ce pas, cher André Turcat, inlassable défenseur
des supersoniques?