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Nous avons proposé, notamment dans le chapitre
2, des modèles d'organisation permettant d'accroître
les capacités des gouvernements à l'intelligence et
à la conscience collective. Le lecteur sera tenté
de trouver ces propositions irréalistes ou utopiques. Aussi
devons-nous maintenant essayer de montrer comment, avec les technologies
émergentes, il devient possible de concrétiser de
tels projets, en testant leur faisabilité et envisager leur
adaptation à des cas concrets.
Nous supposons que le lecteur a compris que la méthode
envisagée consiste à simuler sur une petite échelle,
avec des personnes réelles et au sein d'organisations existantes,
les mécanismes de l'intelligence et de la conscience décrits
par la neurologie et les sciences modernes de la cognition. La simulation
fera appel aux ressources de la vie artificielle, de la robotique
et, bien sûr, des sciences humaines ayant adopté les
méthodes renouvelées inspirées de ces techniques.
Pour être concret, examinons sous forme de cas d'école
une question bien connue pour son importance: les gouvernements
modernes peuvent-ils contrôler, avec les moyens de la société
de l'information, l'émission des gaz et polluants à
effet de serre, afin de prévenir des modifications catastrophiques
du climat terrestre? L'enjeu concerne l'humanité tout entière,
mais chaque Etat, chaque industrie, chaque localité et quasiment
chaque citoyen devrait être mobilisé. Aussi est-il
possible de réaliser des expériences sur une base
locale.
De semblables démarches pourraient être expérimentées
dans des domaines voisins, comme par exemple l'alerte et la lutte
contre certains autres risques majeurs, par exemple des épidémies
dévastatrices.
Pour ce qui concerne l'effet de serre, chacun connaît la
question qui se pose. Aujourd'hui, les scientifiques considèrent
comme probable qu'à échéance de quelques dizaines
d'années, la température de l'atmosphère augmentera
de quelques degrés, provoquant des changements désastreux
dans les climats, et induisant des pertes pour toutes les nations,
y compris les plus riches. La cause majeure d'un tel phénomène
sera l'accroissement de production des gaz à effet de serre
(notamment le CO et CO2), par accroissement de la consommation
de combustibles fossiles, feux de forêts, destruction du couvert
végétal.
Une des solutions consisterait à remplacer les combustibles
fossiles par des sources d'énergies renouvelables et propres,
tout en continuant à rechercher drastiquement de nouvelles
économies d'énergie. L'adoption de telles politiques
est considérée comme vitale, mais les citoyens refusent
de changer leurs comportements actuels. En fait, beaucoup de nouvelles
entreprises pourraient profiter des mesures de reconversion envisagées,
mais les vielles industries pétrolières et mécaniques
ne veulent pas se reconvertir. Les conférences internationales
échouent donc à provoquer des consensus, et rien n'est
fait finalement pour limiter les augmentations de pollution et de
température.
La question qu'il faut se poser est alors la suivante: peut-on,
en utilisant des techniques visant à renforcer la conscience
et l'intelligence collective, persuader les gens d'économiser
l'énergie, investir dans des pratiques moins polluantes et,
plus généralement, s'impliquer personnellement dans
le développement durable de la planète.
La difficulté tient évidemment à rassembler,
volontairement si possible, des hommes et des intérêts
de toutes provenances. Dans un monde parfait, évidemment,
chacun se persuaderait de lui-même qu'il est confronté
à un enjeu vital, et se convaincrait d'y jouer son rôle.
Dans la réalité, ce n'est pas encore le cas.
Si l'humanité était un individu en situation dangereuse,
nous pourrions espérer que les cellules de son cerveau coopéreraient
pour l'aider à se tirer d'affaire. Il y a plusieurs milliards
de neurones dans le cerveau humain, chacun d'entre eux entretient
avec ses voisins de 100 à 1000 synapses, sinon plus. Des
interconnections sont théoriquement possibles entre tous
ces éléments. Bien sûr, l'hérédité
et l'apprentissage provoquent des regroupements et spécialisations
fonctionnelles. Néanmoins, le nombre des liens fonctionnels
est si important qu'aujourd'hui, personne n'est en mesure d'évaluer
les ressources potentielles d'un cerveau moyen.
Un neurone n'est pas exactement comparable à un individu
de l'espèce humaine, ni le cerveau à une société
humaine. Néanmoins, nous pensons que le premier objectif
visant à rapprocher une telle société du modèle
de référence offert par le cerveau consiste à
offrir à chacun des individus les mêmes possibilités
d'interconnexions que celles existant entre neurones grâce
à leurs synapses et liens fonctionnels. Le mot d'ordre serait
donc celui-ci: interconnectez les individus, laissez les acquérir
d'avantages d'informations et d'autonomie grâce à des
possibilités d'échanges infiniment accrues, et voyons
ce qui se passe.
Techniquement, l'interconnections au sein d'une société
donnée ne pose plus de problèmes, avec le développement
des réseaux d'échange à large bande couplés
à des ordinateurs de plus en plus performants. Quand pourra-t-on
espérer que les 6 à 8 millions d'humains pourront
être interconnectés, et équipés avec
des moyens de calcul personnels, complétés d'assistants
divers pour l'apprentissage, les traductions, etc. ? Disons dans
10 à 20 ans, si cela devenait une priorité pour les
leaders politiques du monde.
Dans de plus petites collectivités, acceptant de jouer
un rôle expérimental, cet objectif pourrait être
atteint en 2 ou 3 ans. Avec de tels équipements, chaque individu
pourrait simultanément accéder à de l'information
en ligne, produire ses propres données, dialoguer avec les
autres et, ce faisant, accroître les connaissances et la réactivité
de la société. La coopération entre individus
et institutions politiques et entreprises en profiterait tout autant.
Il faut se souvenir en effet qu'avec Internet, dès maintenant,
chaque personne peut potentiellement mettre en ligne et maintenir
des centaines ou milliers de pages correspondant à ses divers
intérêts et activités. Chaque page elle-même
peut comporter des myriades de liens hyper-text vers les autres.
Aussi le niveau de complexité de l'architecture synaptique
des couches corticales du cerveau pourrait être atteint très
rapidement. Qui plus est, de nouvelles solutions, utilisant la réalité
virtuelle en 3 (ou plus) dimensions, peuvent aider à concrétiser
l'appartenance des individus à de larges communautés
virtuelles s'étendant au monde entier.
Concernant les citoyens, ceci permettra d'accroître pratiquement
sans limite leur autonomie locale dans le quasi-réseau neuronal.
Ainsi deviendront-ils de plus en plus actifs et réactifs
dans leurs actions et transactions. Nous pouvons imaginer que de
nombreux citoyens se porteront volontaires pour devenir des nuds
de centralisation et rediffusion de compétences. Mettant
en place des portails locaux, ils répondront aux questions,
aideront les gens, lanceront des initiatives. S'ils acceptent de
se rapprocher d'automates intelligents, sur le modèle du
cybionte, ils pourront contribuer grandement à la dissémination
globale de l'intelligence et de la conscience. En fait, l'individualité
(ou l'individuation) pourra de la sorte se trouver renforcée
plutôt que menacée par l'inter connectivité.
Finalement, avec de telles solutions, les gens pourront réaliser
des choses jusqu'ici inconcevables, telles que participer à
un ou plusieurs sous-systèmes en compétition réciproque.
Ceci évitera la mise en place d'une société
monolithique évoluant dans une direction qui pourrait être
momentanément hautement efficace, mais qui se révèlerait
sans issue ou mortelle à terme, faute d'alternative.
De nouveaux liens associatifs, dont la plupart seront ré-entrants
entre sous-systèmes, servant de support à de nouvelles
formes d'intelligence et de conscience, apparaîtraient rapidement.
Si nous en revenons à notre cas d'école, nous pouvons
supposer que cette interconnexion générale représenterait
le premier pas pour mobiliser les individus au service des objectifs
de contrôle de l'élévation de la pollution et
des températures, objectifs préalables à l'acceptation
de solutions susceptibles de porter remède aux causes de
ces phénomènes dangereux.
Même en utilisant les outils nouveaux de l'exploration fonctionnelle
du cerveau (TEP par exemple), il n'est pas aisé de préciser
le rôle des aires cervicales et des groupes de neurones. Il
en est de même pour la localisation des données en
mémoire, ou l'identification de la forme sous laquelle elles
sont gardées actives, mises à jour ou effacées.
La redondance et la coopération sont aussi à explorer
en détail. Cependant chaque année les neurologues
en apprennent davantage, en s'aidant de simulations sur ordinateur,
concernant la façon dont les organes du corps coopèrent
avec le cerveau pour produire de la cognition, par exemple en ce
qui concerne la vision.
Au plan social par contre nous commençons à disposer
de moyens efficaces pour entreprendre la compilation de l'énorme
quantité d'expériences, connaissances, données
et programmes informatiques accumulés par l'humanité
depuis l'invention des langages, de l'écriture et finalement
des ordinateurs. Il nous est possible, sur ces bases, d'étudier
le rôle cognitif d'un cerveau individuel et d'envisager comment,
à partir de cette expérience, il serait possible de
construire l'"éducation" des millions de cerveaux individuels
connectés à travers les réseaux interactifs.
La difficulté tient cependant à ce que nos connaissances,
qu'elles soient scientifiques ou empiriques, sont dispersées
à travers des millions de supports différents, incompatibles,
difficiles à retrouver, et finalement pratiquement inutilisables
au moment précis où vous en avez besoin. L'Internet
évolue dans le bon sens pour aider à réutiliser
toutes ces données, mais il est encore loin du compte.
Une autre difficulté tient à ce que l'information
accumulée, pour rester pertinente, doit être actualisée
sans cesse. Sinon, elle risque d'être plus dangereuse qu'utile,
sauf pour les historiens.
Cependant, comme en ce qui concerne la mise en connexion des gens,
de nouvelles solutions techniques et logiques apparaissent rapidement.
Elles sont progressivement mises en uvre dans les pays développés
dans le cadre de la société mondiale de l'information.
Mais la tendance spontanée à digitaliser les données
et à multiplier les logiciels de facilitation aux accès
n'est pas assez rapide pour rendre disponibles toutes les informations
qui seraient nécessaires pour la prise de décisions
collectives réellement intelligentes, notamment au niveau
d'un Etat ou d'un groupe d'Etats. Il faut aussi se souvenir que
les détenteurs actuels de l'information restent, pour des
raisons diverses, profondément hostiles à son partage.
D'un autre côté, il n'est pas envisageable d'imposer
un plan international obligeant les individus et les institutions
à mettre en place et mettre à jour les "mines" de
données qui seraient nécessaires pour éclairer
leur passé et leur avenir. Il vaut mieux tenter de réaliser
une procédure copiée de celle selon laquelle l'évolution
du cerveau semble s'être réalisée, c'est -à-dire
une procédure décentralisée, partant de la
base. On peut supposer que, dans les systèmes nerveux primitifs,
l'évolution a sélectionné et mémorisé
les seules représentations qui étaient nécessaires
pour la survie immédiate: cartographies de l'environnement
utile, données relatives aux proies et aux prédateurs,
stratégies de chasse et d'évitement, etc.. Ces stratégies
n'étaient sans doute pas toutes reliées par des liens
associatifs, et les représentations utiles n'étaient
appelées que lorsqu'elles étaient nécessaires.
Il n'en résultait pas, semble-t-il, une compréhension
globale de l'environnement, et du sujet au sein de celui-ci. Cependant,
dès le début, les études de l'évolution
des précurseurs du cerveau montrent que l'architecture et
les mécanismes ont été sélectionnés
de façon à rendre possible la standardisation et l'échange,
permettant ainsi les progrès vers des intégrations
plus générales.
La même logique pourrait être utilisée pour
attaquer la mise à disposition des corpus d'informations
et références nécessaires à un organisme
social pour se comporter avec plus de conscience et d'intelligence
collective. Dans notre cas d'école, les déterminations
du climat sur terre, il existe de nombreuses études théoriques
et pratiques, dont beaucoup d'ailleurs sont déjà disponibles
sur Internet. De nombreuses autres sources de mise à jour
existent ou peuvent être utilisées: images satellites
de pollution, feux de forêts, inondations, typhons, etc. Tout
n'est pas obligatoirement objectif ou scientifique, de nombreuses
contradictions existent. Mais une structure en réseaux permettant
la discussion et la confrontation fait que l'information de base
peut être traitée pour se rapprocher de descriptions
plus exactes de la réalité. Chacun peut devenir à
la fois émetteur-éditeur de données primaires
et de modèles interprétatifs. Dans des domaines où
la survie de l'humanité serait en cause, on peut espérer
que des groupes ou communautés d'intérêt émergeraient,
même en partant de bases idéologiques différentes.
On peut espérer aussi que les gouvernements et institutions
encourageraient cette émergence, en coopérant avec
les observateurs privés.
Des exemples de tels observatoires coopératifs citoyens
ont déjà pu être observés, avec un accueil
mitigé, il est vrai des "institutions" officielles: en Bretagne
française dans le domaine du suivi des pollutions littorales
et des transports maritimes hors normes, et dans celui des risques
nucléaires découlant de la décrépitude
de la flotte ex-soviétique du Nord. A l'avenir des réseaux
citoyens travaillant sur Internet pourraient se multiplier, face
à la multiplication probable des risques majeurs, environnementaux,
sanitaires ou autres. Il faudrait que les informations ainsi collectées
soient rendues totalement compatibles, disponibles à la demande,
utilisables dans des modèles facilement manipulables permettant
la simulations des risques ou des manuvres de prévention.
Chacun devrait pouvoir accéder à ces sources, même
s'il n'a pas les compétences d'un expert ou d'un ingénieur.
Ainsi le particulier pourrait prendre conscience plus facilement
des conséquences de ses propres pratiques gaspilleuses ou
polluantes.
Il va de soi que l'accès à de vastes bases de données
et l'intégration des résultats imposera l'utilisation
d'"agents intelligents" encore dans l'enfance de l'art. Il faudra
assurer aussi le contrôle démocratique du fonctionnement
de ces agents, qui mis à la disposition d'intérêts
non-objectifs, pourraient égarer les opinions publiques au
lieu de les éclairer. Nous sommes loin encore de disposer
des outils nécessaires, ni des procédures d'emploi
adéquates, Mais avec le développement de logiciels
et d'automates hyper-intelligents (voir à ce sujet les projets
des chercheurs américains De Garis et Moravec) nous pouvons
espérer l'arrivée d'outils qui aideraient l'humanité
à maîtriser la diversité et la complexité
des informations, afin d'en faire un meilleur usage.
Il est probable que la fonction la plus utile du cerveau, notamment
chez l'homme, est son aptitude à imaginer ou prévoir
le futur, afin de préparer des réponses opportunes
aux évènements susceptibles de survenir. Les experts
en cognition considèrent généralement qu'il
s'agit d'une forme de conscience. Il n'est pas possible d'imaginer
le futur si l'on ne se représente pas soi-même, dans
le passé et dans l'avenir, comme d'ailleurs dans le présent
immédiat. L'extrapolation suppose en effet la rétrospection.
Plus la rétrospection est richement informée, plus
l'extrapolation peut être précise. Les animaux réalisent
sans doute ceci sur de petites échelles et pour de courtes
périodes de temps. L'humanité, dès ses origines,
a généralisé la démarche, y compris
en imaginant la mort individuelle ou sociale. Les approches empiriques
se sont multipliées, sur la base du "que se passera-t-il
si A". Progressivement, les champs de conjecture se sont élargis,
ainsi que la pratique de plus en plus scientifique du "Quoi, si
?", utilisant des sources de données individuelles ou statistiques
de plus en plus étendues.
Comme nous ne savons pas cependant encore clairement comment fonctionne
la conscience humaine, il n'est pas facile de proposer des scénarios
permettant de la simuler au plan d'une conscience collective destinée
à imaginer le futur. Aujourd'hui, les simulations semblent
donner des résultats autant arbitraires que contradictoires.
Peut-être est-ce une bonne chose, en maintenant ouverte la
vision de l'avenir, et les choix de scénarios possibles.
Il y aurait cependant de nombreuses voies pour améliorer
ces processus, en utilisant notamment des données statistiques
plus nombreuses et plus précises tirées de l'observation
du monde réel. Mais, si l'on veut que des gens d'origine
et de culture différentes s'accordent sur des pratiques de
prévention communes, il faudra que les modèles tirés
de ces statistiques soient transparentes à tous, simples
d'emploi et, bien entendu, aussi objectifs que possible. Chacun
doit pouvoir imaginer dans son propre langage, avec ses propres
images, ce qui se passerait s'il fait tel choix ou tel autre (par
exemple continuer à abuser des carburants fossiles plutôt
que soutenir l'emploi de carburants verts).
Les modèles réalisés par les gouvernements
et les grandes entreprises ont la réputation de comporter
de grossières erreurs et pire, de chercher à tromper
l'opinion publique. Leurs auteurs veulent absolument persuader les
citoyens que tous les risques ont été prévus
et que, de toutes façons, ils disposent des solutions adéquates.
Aussi dans l'avenir sera-t-il indispensable de multiplier les acteurs
de simulation, diversifier leurs origines et leurs motivations,
les mettre en compétition intellectuelle les uns avec les
autres. Bien plus, chaque citoyen, à l'avenir, devrait disposer
des outils et de l'expertise adéquate pour réaliser
ses propres simulations.
Une fois de plus, l'architecture globale à respecter devrait
être celle de la compétition darwinienne. La complexité
par la différenciation et la ré-entrance devrait devenir
le mot d'ordre.
Qu'est-ce en fait qu'un modèle? Il est construit à
partir de " faits ", observés et catégorisés
aussi objectivement que possible. Mais ces faits ne sont, au point
de vue scientifique, que des représentations symboliques
d'un réel inobservable. Ils ne doivent donc pas être
considérés a priori comme totalement objectifs. Cependant
différentes méthodes peuvent être utilisées
pour éviter qu'ils ne soient l'objet de manipulations. Les
faits sont liés par des formules ou des lois supposées
représenter une causalité. "Si A, alors B". Le modèle
permet d'introduire des changements dans les faits et dans les lois
pour observer ce qui en résulte, sans obliger à se
référer à des expérimentations en vraie
grandeur, sur le terrain. Par contre, les résultats des simulations
ont intérêt à être vérifiés
le plus souvent possible par l'observation du "réel", quand
cela est possible. Nous sommes là finalement en présence
d'exemples de rationalité dite hypothético-déductive.
Certains modèles peuvent demander des milliers d'heures de
travail provenant de scientifiques, d'observateurs, de simulations
sur ordinateur, comme le font les modèles de la dynamique
atmosphérique. D'autres peuvent se satisfaire de quelques
données éparses et de calculs limités, comme
ceux prédisant l'absentéisme moyen des salariés
dans une entreprise quelconque.
Les algorithmes évolutifs pénètrent progressivement
le monde de la modélisation. En ce sens, plutôt que
partir d'une description aussi poussée que possible des faits
(de la réalité), on mettra en concurrence diverses
formules relatives à l'évolution des données
et hypothèses de départ, pour sélectionner
après plusieurs passages les résultats les plus probables.
Mais ceci n'évitera pas un rapprochement fréquent
avec l'observation.
Le problème que posent aujourd'hui ces différents
modèles est qu'ils sont inaccessibles au citoyen ordinaire
- sauf le relais d'interprétation par des experts que l'on
aura vite fait de taxer d'esprit partisan, de pensée unique.
Les prévisionnistes ou futurologistes ne sont plus crus.
L'abus de la formulation mathématique est d'autant plus dénoncée
que les concepts de départ sont subjectifs. Les oppositions
intellectuelles ou politiques n'ont pas toujours la possibilité
d'accéder aux sources ou aux ordinateurs. Ce sont finalement
les grandes entreprises et les gouvernements qui utilisent les techniques
de modélisation. Ces institutions le font en général
à leur seul profit, sans pour autant, faute de critique externe,
éviter de se tromper parfois lourdement. Quand les modèles
paraissent leur donner tort, elles évitent de les rendre
publics, ce qui accentue encore la méfiance (voir à
ce sujet un livre récent de F. Chateauraynaud et D. Torny.
Les sombres précurseurs, une sociologie pragmatique de l'alerte
et du risque, Ed. EHESS, 1999).
Pour éviter ces inconvénients, et permettre aux
simples citoyens d'accéder à des moyens de simulation
leur permettant de visualiser concrètement les conséquences
de leurs comportements et choix politiques, une démarche
collective complémentaire s'imposerait. Il faudrait, à
partir de l'Internet et des bases de données accessibles
sur le web, que chacun puisse disposer de logiciels de modélisation
en libre-accès, dont il apprendrait à se servir progressivement.
Ces modèles devraient être dotés d'interfaces
faciles à utiliser, faire appel à la réalité
virtuelle et aux autres méthodes d'intelligence artificielle
"domestique". Ainsi la culture de la modélisation et de la
simulation pourrait peut-être se répandre auprès
des enthousiastes de la chose, comme le fait actuellement celle
de l'Internet
Afin d'obtenir des retombées exploitables de ces différents
travaux de simulation, des portails intelligents dotés d'agents
d'exploration et de synthèse produiraient des résultats
quotidiens. Ainsi les décideurs publics et privés,
comme le grand public lui-même, pourraient-ils obtenir des
indicateurs ou thermomètres de l'état de l'opinion
sur les grandes questions en débat public. Les données
nouvelles seraient immédiatement ré-entrées
dans les réservoirs de données plus anciennes afin
de les actualiser.
Nous pouvons espérer qu'avec ces dispositifs, des questions
très difficiles, nécessitant une véritable
prise de conscience mondiale, comme toutes celles ayant trait à
l'avenir de la terre, de la bio-diversité, des différentes
civilisations, seraient plus faciles à résoudre. Les
enjeux de ces questions, en tous cas, apparaîtraient plus
facilement, évitant ainsi les manipulations par des intérêts
refusant de s'afficher ouvertement.
Nous avons vu dans les 3 parties de l'exposé qui se termine
ici, comment organiser des réseaux intelligents sociétaux
pouvant assister la "gouvernance" collective comme le cerveau thalamo-cortical
de l'homme assiste les plus conscients de ses comportements. De
la même façon que l'homme se révèle capable
de mobiliser les milliards de cellules nerveuses de son organisme,
en liaison avec l'océan de données externes maintenant
disponibles sur les réseaux multimédia mondiaux, pourquoi
ne pas imaginer les mêmes solutions au plan collectif?
Ceci dit, une telle démarche, ne nous illusionnons pas,
paraîtra ésotérique ou irréaliste à
beaucoup. Il existe maintenant de par le monde des communautés
(notamment collectivités locales ou associations) qui se
veulent réactives, intelligentes (smart), mais elles sont
encore loin du compte. C'est cependant par la voie de petits projets,
n'intéressant qu'un nombre réduit de volontaires,
que l'on pourra commencer à progresser dans la voie envisagée
ici, ou dans des voies semblables. La meilleure façon serait
d'associer un laboratoire possédant bien les techniques de
la robotique intelligente, et une entreprise ou une collectivité
locale acceptant de collaborer avec lui, pour tester certains processus
d'aide à l'information et à la décision du
grand public, comme indiqué plus haut.