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Nous sommes en 20**. Les individus de la vieille Europe,
même les plus démunis, sont dorénavant systématiquement
acteurs au sein des super-réseaux de la création et
de l'intelligence collective. De ce fait, ils sont informés
et conscients des exigences de la vie en société comme
jamais personne ne l'avait encore été. En contrepartie,
ils exigent de plus en plus d'être traités en véritables
citoyens. Ceci veut dire qu'ils refusent désormais d'être
manipulés au sein de différents statuts que des pouvoirs
archaïques veulent continuer à leur imposer : consommateur,
administré, électeur statuts au sein desquels
ils n'ont que le droit d'exécuter ce que d'autres ont prévu
pour eux.
Ils ne veulent plus non plus relever de constitutions ou d'organisations
datant des siècles derniers, avec des contraintes qui s'imposaient
lorsque les Etats étaient en état de guerre ouverte ou larvée
avec leurs voisins, mais qui n'ont plus lieu d'être. La figure
tutélaire, de l'Etat souverain, du Président, du député
leur devient difficilement supportable. Ils se veulent citoyens
simultanément de leur région, de l'Europe et du monde. Or ces
vieilles institutions les désespèrent car, par souci de conserver
leurs anciens privilèges, leurs représentants refusent tout
changement de statut. Plus personne ne croit à des réformes
venues d'en haut, promises avant chaque élection et jamais
réalisées.
Enfin, et nous nous arrêterons là, nos modernes citoyens
s'exaspèrent de voir que face aux grandes menaces qui pèsent
de plus en plus sur l'environnement terrestre et l'humanité
elle-même, face à la gestion libérale déplorable
des ressources collectives, aucune prise de conscience collective, aucune
discipline n'est encouragé par les vieux pouvoirs et les " élites
" ou experts officiels, dont le seul souci est d'afficher un optimisme de
façade afin de " ne pas inquiéter l'opinion ".
Certaines personnes ont été tentées par une sorte
d'anarchisme moderne, en se mettant hors des lois de la cité dont
elles ne perçoivent plus que les contraintes inutiles. Mais d'autres
n'ont pas voulu courir le risque d'un abandon brutal des règles de
droit, générateur d'un vide toujours dangereux face aux violences
et dérèglements latents. Les citoyens les plus imaginatifs
se sont donc regroupés dans un mouvement dit des Réseaux
fédératifs transeuropéens (RFT), rassemblant des groupes
ou collectivités acceptant de discuter, expérimenter et mettre
en pratique entre membres de nouvelles règles juridiques et d'organisation
susceptibles de se superposer aux anciennes règles, sur la base du
volontariat progressif et de l'adaptation compétitive.
Le système est simple. Chacun de ces réseaux étudie
les règles qui lui paraissent les mieux adaptées, en utilisant
les bases de données, les outils de simulation et les moyens de
consultation et votation disponibles au plan collectif, grâce aux nouvelles
technologies de la connaissance. Les membres des réseaux ne s'obligent
pas à rechercher entre eux des solutions uniformes. Au contraire ils
acceptent la diversité des choix et la " mise en concurrence " des
solutions, quitte à abandonner leurs propres options pour celles des
voisins si celles-ci se révèlent plus efficaces.
Les autorités publiques traditionnelles, face à tout ce
bouillonnement, ont préféré négocié
plutôt que s'opposer. Il a été convenu par un ensemble
de lois constitutionnelles que, chaque fois qu'un groupe ou un réseau
décidait à la majorité d'adopter une règle commune
nouvelle, répondant à quelques critères sélectifs
généraux indiscutables (par exemple le respect des droits de
l'homme ou celui d'un certain nombre de règles éthiques), un
contrat serait passé entre les Etats et la collectivité en
question autorisant celle-ci à fonctionner en fonction des règles
qu'elle se serait elle-même données.
C'est ainsi que l'Europe est devenu une vaste mosaïque de
solutions adaptatives relativement différentes. Les citoyens
qui veulent changer de systèmes de références
peuvent le faire souplement, grâce aux technologies facilitant
les interfaces entre individus et collectivités. Jamais les
lois protectrices - car il en reste, évidemment - n'ont jamais
été aussi bien obéies, car chacun peut, en
participant librement à leur élaboration et à
leur mise à jour, se persuader de leur nécessité.