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Futurologie :
Cellules auto-apprenantes dans la soupe informationnelle

31 Mai 2001
La Chronique de Jean-Paul Baquiast

La gouvernabilité des sociétés humaines

Voir notre introduction dans le n° 1
Comment rendre la vie politique plus intelligente et plus réfléchie ?


Les travaux sur l'intelligence artificielle évolutive conduisent à contester le monopole jusqu'ici reconnu à l'intelligence humaine, notamment au regard de son aptitude à gouverner les sociétés humaines. En effet, il est désormais possible d'envisager des systèmes artificiels massivement multi-agents, qui auront beaucoup de ressemblances avec un cerveau humain, ou, à une autre échelle, avec un groupe humain, y compris dans la faculté de simuler le futur, en vue d'en tirer des hypothèses de conduite optimale.

Cependant, la tendance générale est encore de considérer que, face aux possibilités émergentes dont disposeront ces systèmes artificiels pour s'auto-diriger de façon optimum dans leur environnement, les humains conserveront l'avantage.

Les humains auront toujours, pense-t-on, un point d'avance quand il s'agira d'appliquer la raison à leur propre gouvernement. Même s'ils sont souvent aveugles ou fous face à l'évolution dont ils sont eux-mêmes le plus souvent les acteurs, ils peuvent en général reprendre le contrôle des choses grâce aux processus de gouvernement collectif qu'ils ont appris à mettre en œuvre. Que ces processus soient dictatoriaux (faisant appel à un "despote éclairé") ou qu'ils soient démocratiques (reposant sur des dialogues de consensus) ils ont jusqu'ici réussi à éviter les catastrophes de grande ampleur qui auraient pu entraîner la disparition pure et simple de l'humanité.

La même constatation porte sur la gestion des firmes. Certaines de celles-ci n'évitent pas, elles, les catastrophes, mais en général, on admet que leurs cadres dirigeants sont capables de prendre de bonnes décisions. Une réserve pourtant est de plus en plus souvent faite : si les décisions des Etats et des firmes sont bonnes au regard des intérêts de ces organismes pris individuellement, il est beaucoup plus incertain d'affirmer qu'elles le restent au regard des intérêts de survie de l'humanité entière.

Sous cette réserve, le point de vue généralement répandu, qui justifie l'existence des gouvernements, des états-majors d'entreprise et de leurs appareils respectifs, est que les sociétés humaines sont gouvernables. Le gouvernement, ou la gouvernance, peuvent être plus ou moins efficaces, mais la recherche du bon gouvernement, de la bonne gouvernance, n'est pas une quête illusoire. La constatation que les sociétés humaines seraient les seules sociétés biologiques à pouvoir se gouverner plus ou moins efficacement, n'enlève rien à cet optimisme.

Si nous considérons cependant l'histoire de la vie sur terre, à la lumière du paradigme darwinien, qui s'est généralisé ces dernières années avec une grande rapidité chez la plupart des scientifiques, il paraît difficile de faire une place privilégiée aux sociétés humaines, quant à leur aptitude à se gouverner. Les sociétés humaines, comme plus généralement l'humanité, apparaissent emportées par des processus évolutifs qui s'imposent à elles selon la logique du hasard et de la nécessité. Elles n'en maîtrisent absolument pas l'émergence, pouvant tout juste constater cette dernière après coup. Elles n'en maîtrisent pas en général non plus les conséquences, ni les nouveaux phénomènes turbulents et parfois cumulatifs découlant eux-mêmes de ces conséquences.

La réflexion politique environnementale de ces dernières décennies repose entièrement sur cette constatation. L'humanité, sous la pression d'un certain nombre de facteurs soit génétiques (démographie) soit culturels (consommations de masse, inégalités dans l'accès aux ressources) est en train de conduire l'écosphère à la catastrophe. Un phénomène comme l'automobile, qui se déploie inexorablement depuis un siècle, et dont les conséquences néfastes semblent devoir s'accélérer avec l'accès du tiers-monde à ses "bienfaits", montre bien l'impuissance d'une éventuelle volonté de contrôle.

Certes, les politiques ne disent pas qu'ils sont désarmés. Qu'ils aient le pouvoir ou qu'ils soient encore dans l'opposition, comme le sont les minorités activistes défendant le développement durable, les leaders expliquent que "l'on peut faire quelque chose". A preuve de l'efficacité de la volonté politique, quand elle s'en donne les moyens, ils citent l'exemple de la bombe atomique, dont les gouvernements ont jusqu'ici évité l'usage massif. Mais d'un exemple, peut-on tirer une règle générale ?

Par rapport aux sociétés animales, qui n'ont aucun moyen d'anticiper leur avenir, les sociétés humaines, comme d'ailleurs les individus humains, peuvent, il est vrai, disposer dans leurs cerveaux et leurs systèmes informationnels externes de représentations de leur environnement, ainsi que d'elles-mêmes dans cet environnement. Elles peuvent aussi procéder à des simulations du futur, et en déduire des mesures susceptibles d'optimiser leurs chances de survie dans ce même futur, en actualisant en permanence les prévisions compte-tenu des résultats des actions engagées. C'est en cela que consiste le bon gouvernement.

Les spécialistes des automates évolutionnaires envisagent d'ailleurs la réalisation de consciences artificielles, qui pourraient disposer, à un degré moindre, des mêmes capacités. Ceci confirmerait que les outils et méthodes de gouvernement acquises au terme de son évolution génétique et culturelle par l'humanité, pour essayer de bien se gouverner, reposent sur des bases biologiques et conceptuelles sérieuses.

Il serait stupide de nier cela, et de prétendre que le volontarisme n'a aucun fondement épigénétique. Personne n'acceptera d'ailleurs de rester passif face aux prévisions d'évènements constamment générées par la réflexion scientifique ou politique.

Mais les questions qu'il faut se poser sont alors d'une autre nature : jusqu'où va la pertinence des prévisions, et quelle est l'efficacité des moyens mis en œuvre pour optimiser les comportements futurs ? On en revient par un autre angle à la question de la gouvernabilité des sociétés humaines.

Supposons que nous soyons sur un navire pris dans la tempête, aux mains d'un équipage s'efforçant de gouverner celui-ci afin de lui permettre de survivre aux éléments. Si certaines informations manquent à l'équipage, par exemple relativement à la dégradation future du temps, ou à des avaries non soupçonnées dans la structure du navire, les décisions risquent d'être inadéquates. Si par ailleurs, malgré toute sa science, l'équipage se trouve impuissant face à l'ampleur de l'ouragan, aucune information, aucune décision, bonne ou mauvaise, ne lui permettront de conjurer le désastre annoncé.

C'est bien le genre de question qu'il faut se poser relativement à la gouvernabilité des sociétés humaines face à l'accélération de l'évolution naturelle que les comportements actuels et futurs de l'humanité au sein de l'écosystème semblent en train de provoquer. Les risques s'aggravent indéniablement, à en croire la plupart des indicateurs scientifiques. Les gouvernements publics et privés, pour diverses raisons, ne veulent pas prendre les mesures susceptibles de conjurer les crises annoncées. Ce refus des gouvernements à gouverner, illustré récemment par la démission du président américain Bush face aux lobbies de l'énergie, fait partie des doutes que l'on peut avoir sur la gouvernabilité globale des sociétés humaines. Si les gouvernements ne peuvent pas agir, c'est que  les produits de l'évolution épigénétique qui nous a dotés de tels outils de gouvernance ne sont plus adéquats.

Dans la perspective darwinienne, il faut alors se demander si des mutations éventuelles dans l'organisation des sociétés humaines, ou dans leurs pratiques comportementales, pourraient ou non faire apparaître des modes plus efficaces de lutte pour la survie. D'où pourraient provenir ces mutations ? Seraient-elles déjà à l'œuvre sans que nous les ayons identifiées, notamment du fait de l'émergence de formes d'intelligence en réseau, naturelle ou artificielle, qui nous aurait échappé ? Pourrait-on, en cas contraire, provoquer de telles mutations d'où des solutions salvatrices découleraient éventuellement. Ce sont là des questionnements encore sans réponses, mais qu'il faut peut-être considérer comme marquant un premier ébranlement d'une confiance aveugle en la sagesse traditionnelle de l'espèce humaine, face aux risques majeurs.

Ce qui est certain, c'est que les sciences sociales et politiques, à la lumière d'une approche darwinienne globale, n'ont plus le droit de nous affirmer que tout va pour le mieux dans les moyens de pilotage et d'auto-pilotage dont nous disposons, au point périlleux de l'évolution du monde où nous nous trouvons actuellement.

(à suivre)

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