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Voir notre introduction
dans le n° 1 Comment rendre la vie politique plus intelligente et plus
réfléchie ?
Les travaux sur l'intelligence artificielle évolutive
conduisent à contester le monopole jusqu'ici reconnu à
l'intelligence humaine, notamment au regard de son aptitude à
gouverner les sociétés humaines. En effet, il est
désormais possible d'envisager des systèmes artificiels
massivement multi-agents, qui auront beaucoup de ressemblances avec
un cerveau humain, ou, à une autre échelle, avec un
groupe humain, y compris dans la faculté de simuler le futur,
en vue d'en tirer des hypothèses de conduite optimale.
Cependant, la tendance générale est encore
de considérer que, face aux possibilités émergentes
dont disposeront ces systèmes artificiels pour s'auto-diriger
de façon optimum dans leur environnement, les humains conserveront
l'avantage.
Les humains auront toujours, pense-t-on, un point d'avance
quand il s'agira d'appliquer la raison à leur propre gouvernement.
Même s'ils sont souvent aveugles ou fous face à l'évolution
dont ils sont eux-mêmes le plus souvent les acteurs, ils peuvent
en général reprendre le contrôle des choses
grâce aux processus de gouvernement collectif qu'ils ont appris
à mettre en uvre. Que ces processus soient dictatoriaux
(faisant appel à un "despote éclairé") ou qu'ils
soient démocratiques (reposant sur des dialogues de consensus)
ils ont jusqu'ici réussi à éviter les catastrophes
de grande ampleur qui auraient pu entraîner la disparition
pure et simple de l'humanité.
La même constatation porte sur la gestion des
firmes. Certaines de celles-ci n'évitent pas, elles, les
catastrophes, mais en général, on admet que leurs
cadres dirigeants sont capables de prendre de bonnes décisions.
Une réserve pourtant est de plus en plus souvent faite :
si les décisions des Etats et des firmes sont bonnes au regard
des intérêts de ces organismes pris individuellement,
il est beaucoup plus incertain d'affirmer qu'elles le restent au
regard des intérêts de survie de l'humanité
entière.
Sous cette réserve, le point de vue généralement
répandu, qui justifie l'existence des gouvernements, des
états-majors d'entreprise et de leurs appareils respectifs,
est que les sociétés humaines sont gouvernables. Le
gouvernement, ou la gouvernance, peuvent être plus ou moins
efficaces, mais la recherche du bon gouvernement, de la bonne gouvernance,
n'est pas une quête illusoire. La constatation que les sociétés
humaines seraient les seules sociétés biologiques
à pouvoir se gouverner plus ou moins efficacement, n'enlève
rien à cet optimisme.
Si nous considérons cependant l'histoire de
la vie sur terre, à la lumière du paradigme darwinien,
qui s'est généralisé ces dernières années
avec une grande rapidité chez la plupart des scientifiques,
il paraît difficile de faire une place privilégiée
aux sociétés humaines, quant à leur aptitude
à se gouverner. Les sociétés humaines, comme
plus généralement l'humanité, apparaissent
emportées par des processus évolutifs qui s'imposent
à elles selon la logique du hasard et de la nécessité.
Elles n'en maîtrisent absolument pas l'émergence, pouvant
tout juste constater cette dernière après coup. Elles
n'en maîtrisent pas en général non plus les
conséquences, ni les nouveaux phénomènes turbulents
et parfois cumulatifs découlant eux-mêmes de ces conséquences.
La réflexion politique environnementale de ces
dernières décennies repose entièrement sur
cette constatation. L'humanité, sous la pression d'un certain
nombre de facteurs soit génétiques (démographie)
soit culturels (consommations de masse, inégalités
dans l'accès aux ressources) est en train de conduire l'écosphère
à la catastrophe. Un phénomène comme l'automobile,
qui se déploie inexorablement depuis un siècle, et
dont les conséquences néfastes semblent devoir s'accélérer
avec l'accès du tiers-monde à ses "bienfaits", montre
bien l'impuissance d'une éventuelle volonté de contrôle.
Certes, les politiques ne disent pas qu'ils sont désarmés.
Qu'ils aient le pouvoir ou qu'ils soient encore dans l'opposition,
comme le sont les minorités activistes défendant le
développement durable, les leaders expliquent que "l'on peut
faire quelque chose". A preuve de l'efficacité de la volonté
politique, quand elle s'en donne les moyens, ils citent l'exemple
de la bombe atomique, dont les gouvernements ont jusqu'ici évité
l'usage massif. Mais d'un exemple, peut-on tirer une règle
générale ?
Par rapport aux sociétés animales, qui
n'ont aucun moyen d'anticiper leur avenir, les sociétés
humaines, comme d'ailleurs les individus humains, peuvent, il est
vrai, disposer dans leurs cerveaux et leurs systèmes informationnels
externes de représentations de leur environnement, ainsi
que d'elles-mêmes dans cet environnement. Elles peuvent aussi
procéder à des simulations du futur, et en déduire
des mesures susceptibles d'optimiser leurs chances de survie dans
ce même futur, en actualisant en permanence les prévisions
compte-tenu des résultats des actions engagées. C'est
en cela que consiste le bon gouvernement.
Les spécialistes des automates évolutionnaires
envisagent d'ailleurs la réalisation de consciences artificielles,
qui pourraient disposer, à un degré moindre, des mêmes
capacités. Ceci confirmerait que les outils et méthodes
de gouvernement acquises au terme de son évolution génétique
et culturelle par l'humanité, pour essayer de bien se gouverner,
reposent sur des bases biologiques et conceptuelles sérieuses.
Il serait stupide de nier cela, et de prétendre
que le volontarisme n'a aucun fondement épigénétique.
Personne n'acceptera d'ailleurs de rester passif face aux prévisions
d'évènements constamment générées
par la réflexion scientifique ou politique.
Mais les questions qu'il faut se poser sont alors d'une
autre nature : jusqu'où va la pertinence des prévisions,
et quelle est l'efficacité des moyens mis en uvre pour
optimiser les comportements futurs ? On en revient par un autre
angle à la question de la gouvernabilité des sociétés
humaines.
Supposons que nous soyons sur un navire pris dans la
tempête, aux mains d'un équipage s'efforçant
de gouverner celui-ci afin de lui permettre de survivre aux éléments.
Si certaines informations manquent à l'équipage, par
exemple relativement à la dégradation future du temps,
ou à des avaries non soupçonnées dans la structure
du navire, les décisions risquent d'être inadéquates.
Si par ailleurs, malgré toute sa science, l'équipage
se trouve impuissant face à l'ampleur de l'ouragan, aucune
information, aucune décision, bonne ou mauvaise, ne lui permettront
de conjurer le désastre annoncé.
C'est bien le genre de question qu'il faut se poser
relativement à la gouvernabilité des sociétés
humaines face à l'accélération de l'évolution
naturelle que les comportements actuels et futurs de l'humanité
au sein de l'écosystème semblent en train de provoquer.
Les risques s'aggravent indéniablement, à en croire
la plupart des indicateurs scientifiques. Les gouvernements publics
et privés, pour diverses raisons, ne veulent pas prendre
les mesures susceptibles de conjurer les crises annoncées.
Ce refus des gouvernements à gouverner, illustré récemment
par la démission du président américain Bush
face aux lobbies de l'énergie, fait partie des doutes que
l'on peut avoir sur la gouvernabilité globale des sociétés
humaines. Si les gouvernements ne peuvent pas agir, c'est que les
produits de l'évolution épigénétique
qui nous a dotés de tels outils de gouvernance ne sont plus
adéquats.
Dans la perspective darwinienne, il faut alors se demander
si des mutations éventuelles dans l'organisation des sociétés
humaines, ou dans leurs pratiques comportementales, pourraient ou
non faire apparaître des modes plus efficaces de lutte pour
la survie. D'où pourraient provenir ces mutations ? Seraient-elles
déjà à l'uvre sans que nous les ayons
identifiées, notamment du fait de l'émergence de formes
d'intelligence en réseau, naturelle ou artificielle, qui
nous aurait échappé ? Pourrait-on, en cas contraire,
provoquer de telles mutations d'où des solutions salvatrices
découleraient éventuellement. Ce sont là des
questionnements encore sans réponses, mais qu'il faut peut-être
considérer comme marquant un premier ébranlement d'une
confiance aveugle en la sagesse traditionnelle de l'espèce
humaine, face aux risques majeurs.
Ce qui est certain, c'est que les sciences sociales
et politiques, à la lumière d'une approche darwinienne
globale, n'ont plus le droit de nous affirmer que tout va pour le
mieux dans les moyens de pilotage et d'auto-pilotage dont nous disposons,
au point périlleux de l'évolution du monde où
nous nous trouvons actuellement.