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Il est classique d'opposer le volontarisme de l'action politique (forme
engagée de la culture) et le poids de l'hérédité
génétique. C'est un aspect du vieux débat philosophique
et anthropologique entre nature et culture, appliqué aux
sociétés humaines.
Selon la sociobiologie, les gènes nous programmeraient de façon
très étroite.
Les constructions culturelles se superposeraient aux déterminants
génétiques, pourraient les moduler, mais ne pourraient pas
se substituer à eux. Les défenseurs du libre-arbitre politique
refusent au contraire d'admettre ces limitations a priori. Les affirmer serait
pour eux un alibi au conservatisme.
La question doit être posée dans la perspective du
développement des réseaux et échanges culturels
numériques. Ceux-ci changent-ils quelque chose au rapport de force
entre gènes et culture ?
Prenons l'exemple d'une question sérieuse
posée aux sociétés occidentales, le développement
du hooliganisme à l'occasion des confrontations entre équipes
de football. Les reportages de plus en plus nombreux consacrés
à ce phénomène, qui se manifeste aussi bien
dans les stades que dans la vie quotidienne de certaines cités,
amènent à se demander quel est le ressort d'une telle
violence gratuite? Est-elle provoquée par des motifs de type
"culturel" auxquels des politiques sociales appropriées pourraient
apporter des remèdes: chômage, désuvrement,
médiatisation excessive? Tient-elle au contraire à
des comportements de type épigénétique (acquis
au terme d'une longue évolution génétique,
antérieure souvent à l'apparition d'homo-sapiens)
favorisant l'exaltation du groupe par la violence, l'esprit tribal
associé à un territoire, la prédominance du
rôle des hommes sur les femmes... Dans cette dernière
hypothèse, il serait vain de faire appel à la politique.
Les vieux démons resurgiraient toujours.
Le bon sens suggère que les deux hypothèses
ne s'excluent pas. Même s'il était illusoire de rechercher
un gène de la violence, pour le neutraliser éventuellement,
il y a tout lieu de supposer que nous avons hérité
de nos ancêtres d'innombrables comportements s'appliquant
en permanence dans la vie de l'homme moderne. Les études
faites sur ce point, aussi bien chez l'homme que l'animal, mettent
de plus en plus en évidence l'importance de l'organisation
neurologique et anatomique acquise dans la détermination
des réflexes individuels et sociaux de l'homme. On ne peut
pas sérieusement faire correspondre tel gène à
telle action, mais dans l'ensemble, le lien est indiscutable
A l'opposé, il est évident aussi que
le développement des réseaux, véhiculant des
contenus de langages et des concepts créés plus récemment,
dans le cadre d'une évolution prodigieusement accélérée
ces dernières années, rend l'action des entités
culturelles de plus en plus efficace. On pourrait penser qu'en conséquence,
le champ de la politique volontariste (ou se prétendant telle)
s'accroît également. Celle-ci ne devrait donc pas baisser
les bras.
Il se trouve cependant que la culture elle-même
est très vraisemblablement le produit de beaucoup de comportements
plus ou moins programmés génétiquement. Les
premiers langages étaient liés aux besoins primitifs
de survie, communs aux animaux et aux hommes. Aujourd'hui encore,
le fait que les échanges prennent souvent la forme de "mèmes"
qui se développent et prolifèrent sur les réseaux
à grande vitesse, montre que des flux dynamiques échappant
à tout contrôle volontaire règlent en grande
partie les actions collectives. Le hooliganisme, disent les censeurs
des médias, est entretenu par ces derniers plus encore que
par le chômage ou l'absence de répression policière
sérieuse.
Au fur et à mesure que des systèmes d'intelligence
artificielle viendront se superposer aux réseaux actuels,
la question de l'autonomie du politique se posera davantage. Qui
commandera à qui ? La question est de plus en plus évoquée,
dès maintenant, par les contempteurs de la liberté
sur Internet. Allons-nous assister à des résurgences
du primitif sous des formes encore plus effrayantes que le hooliganisme,
la violence armée et autres guerres civiles larvées
?
Les tenants de l'anthropologie évolutionnaire
darwinienne diront sans doute qu'il est impossible de répondre
à cette question a priori. C'est après coup que l'on
pourra juger qui ou quoi s'est imposé comme le mieux adapté
à l'état réceptif des sociétés
de futur. Mais ceci ne veut pas dire que, dès que des systèmes
politiques ou sociaux ont acquis une certaine cohérence,
ils ne puissent se comporter comme des agents intelligents pour
faire évoluer le milieu dans le sens de ce qu'ils estiment
être leur intérêt. Il n'est pas exclu à
cet égard que les systèmes dits démocratiques
puissent avoir à terme plus de capacités d'adaptation
et de défense que des systèmes plus stéréotypes,
reposant sur des programmations épigénétiques
rigides.
C'est alors toute la question de la démocratie
en réseau, et des systèmes d'intelligence artificielle
démocratiques, qui se trouve posée.