Automates
Intelligents utilise le logiciel
Alexandria.
Double-cliquez sur chaque mot de cette page et s'afficheront
alors définitions, synonymes et expressions constituées
de ce mot. Une fenêtre déroulante permet aussi
d'accéder à la définition du mot dans une
autre langue.
6 Septembre 2001
La
Chronique de Jean-Paul Baquiast
Pour une physiologie
sociale intégratrice
Dans notre dernier numéro, nous avons
évoqué les travaux extraordinairement prometteurs
(nous a-t-il semblé) de Gilbert Chauvet, qui se qualifie
lui-même de physiologiste intégrateur*. Comme
nous l'indiquions dans nos commentaires, il nous apparaît
que de tels travaux devraient être susceptibles d'applications
dans le domaine des sciences sociales, politiques et économiques,
pour la construction de modèles fonctionnels décrivant
les phénomèmes complexes devant lesquels l'analyse
traditionnelle se révèle mal armée
- ce qui crée beaucoup de désarroi dans les
opinions publiques. Celles-ci voudraient voir les Etats
ou autres instances régulatrices ou explicatrices
intervenir pour mettre de l'ordre, et ne comprennent pas
leur impuissance. Faisons ici le pari qu'une partie de cet
impuissance tient à l'inexistence actuelle de moyens
d'analyse pertinents.
Dans la perspective de ce que l'on pourrait appeler la physiologie
sociale intégratrice, reprenant sans doute en très
grande partie les conclusions de Gilbert Chauvet et de ses confrères,
on pourra étudier le fonctionnement d'une société
donnée en identifiant des acteurs ou émetteurs, des
cibles ou "puits" sur lesquelles ces acteurs agissent, et des médiateurs
ou transmetteurs par lesquels les acteurs influencent les cibles.
Acteurs et cibles, qui pourront changer de rôle selon les
fonctions étudiées, seront soit des personnes, soit
des groupes plus ou moins cohérents. Les médiateurs
seront soit des modèles comportementaux, soit des discours
langagiers, soit d'une façon générale tout
ce qui constitue des contenus d'informations diffusés ou
mémorisés par les réseaux sociaux de communication.
Il sera logique de considérer qu'il s'agira le plus souvent
de "mèmes"
tels que définis par la mémétique.
Tout organisme social étant en relation avec d'autres, ou avec d'autres
acteurs de son environnement, il faudra lui proposer une frontière
définissant un intérieur, au sein duquel l'organisme maintiendra
une homéostasie, et un extérieur. On identifiera les actions
de l'extérieur pénétrant à travers cette
frontière, et celles de l'intérieur la traversant pour agir
sur des organismes extérieurs.
L'homéostasie se maintiendra de façon néguentropique
loin de l'équilibre, sauf si des entrées ou actions provenant
de l'extérieur ne sont pas assimilables par l'organisme, et produisent
l'équivalent de maladies, comas ou destructions finalement mortelles.
Comme dans les organismes vivants, on pourra faire apparaître par ailleurs
des phénomènes dits par Gilbert Chauvet d'auto-association
stabilisatrice. L'organisme social, en assimilant des acteurs externes
susceptibles de le déstabiliser, ce qui augmentera sa complexité,
pourra renforcer sa stabilité, au lieu d'augmenter sa fragilité.
L'organisme "sain" pourra donc être considéré comme un
bassin attracteur au sein d'un milieu d'actions chaotiques.
Comme dans la physiologie intégrationniste s'appliquant à un
organisme vivant, on pourra représenter l'action des acteurs sur les
cibles par des vecteurs, dont l'enchevêtrement donnera l'image de la
complexité des relations internes à l'organisme social. De
même il sera intéressant d'utiliser la mathématique des
champs pour représenter l'action des acteurs sur les cibles via les
médiateurs. Dans tous les cas, on retrouvera, comme en matière
biologique, l'irréversibilité et la non-localité des
actions, sur la base d'échelles de temps et d'échelles de lieu
différentes.
Une telle démarche présentera plusieurs intérêts.
D'abord elle permettra de représenter la complexité des
interactions fonctionnelles sociales par des modèles manipulables
grâce aux mathématiques adéquates. Ce n'est pas le cas
de la sociologie ou de la science politique traditionnelles, qui se bornent
à accumuler des récits ou descriptions qualitatives, partielles
et non intégrables. A partir d'un modèle d'ensemble, ceux qui
voudront analyser de nouveaux phénomènes encore mal décrits,
ou proposer des remèdes à tel disfonctionnement, pourront envisager
un diagnostic global, plutôt que des interventions au hasard. On retrouvera
là en matière de gouvernement social les mêmes avantages
qu'en matière de médecine. La connaissance des diverses fonctions
d'un organisme vivant permet à la médication d'intervenir avec
le plus d'adéquation possible.
Un autre avantage de la modélisation globale sera qu'elle permettra
d'intégrer sous un "langage" commun les différentes études
faites depuis des décennies, sinon des siècles, et portant
sur tel ou tel aspect des sociétés humaines et de leur
fonctionnement. Ces études, le cas échéant
vérifiées et actualisées, représentent un corpus
énorme de connaissances, qu'il ne faudrait absolument pas laisser
perdre.
Enfin, l'existence d'un modèle manipulable par la mathématique
permettra de réaliser toutes les simulations souhaitables pour le
diagnostic économique ou politique, ainsi que pour l'élaboration
d'objectifs de gouvernance, selon des échelles d'espace et de temps
aussi différentes qu'on le jugera utile.
Lorsque l'on estimera possible de réaliser des "prothèses"
d'aide à la décision intelligente (sous la forme par exemple
d'intelligences ou consciences artificielles mobilisant les informations
disponibles sur les réseaux mondiaux) on trouvera grâce à
ces modèles la meilleure façon d'introduire ces prothèses
dans les fonctionnalités de l'organisme social, et la meilleure
façon ultérieurement de s'interfacer avec elles.
Il est évident enfin que le recours systématique aux algorithmes
évolutionnaires permettra d'obtenir les représentations les
plus probables ou les plus adéquates d'une réalité complexe
et mal analysée, lorsqu'il s'agira d'identifier les actions
fonctionnelles, les acteurs et les médiateurs.
L'intérêt de ces perspectives ne doit pas faire oublier les
difficultés de réalisation. Il faudra constamment faire des
choix méthodologiques, par exemple pour identifier et caractériser
des acteurs, des cibles ou des médiateurs, choix qui n'auront, au
moins initialement, rien d'objectif. En d'autres termes, selon ce qu'ils
voudront prouver, les scientifiques ou politiques qui manipuleront et mettront
en forme les données disponibles, pourront obtenir des résultats
tout à fait opposés.
On ne voit guère de remède à cela que celui pratiqué
depuis longtemps par la recherche scientifique. Il faudra multiplier les
hypothèses, les rendre falsifiables, les publier et accepter la discussion
générale relative à leur pertinence. Mais on peut penser
que cette démarche, de type scientifique, aboutira malgré les
difficultés à des résultats plus utilisables que
l'incohérence actuelle des propos échangés à
propos de la mondialisation, du développement durable ou autres
phénomènes collectifs de grande ampleur, échappant aux
analyses traditionnelles.