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Futurologie :
Cellules auto-apprenantes dans la soupe informationnelle

24 Avril 2002
AUTEUR

Mondialisation et
intelligence collective
Extrait d'un livre de Jean-Paul Baquiast (en préparation)
chapitre 13 et conclusion

Chapitre 13 Intelligence Open Source.

Nous avons précédemment évoqué les perspectives offertes par Internet pour encourager les échanges d'informations et les débats d'idées entre personnes ou sociétés séparées par la culture ou simplement la géographie. Ceci constituerait une des façons, non pas la seule mais sans doute la plus efficace aujourd'hui, d'avancer vers la réalisation du cerveau global dont il serait sans doute souhaitable que se dote l'humanité pour mieux maîtriser son avenir.

Avant de terminer ce livre, il paraît utile de préciser la façon dont cette perspective pourrait être concrétisée, compte tenu des progrès constants dans la gestion intelligente ou la création des informations sur le web . La question de la mondialisation et des innombrables problèmes qu'elle pose à l'humanité offre un champ, certes vaste mais concret, pour l'étude des solutions possibles. Nous nous demanderons d'abord ce que permettra Internet en termes d'aides à la prise de conscience intelligente, les difficultés à résoudre pour que le travail en réseau atteigne une efficacité suffisante, et les mesures d'accompagnement qui pourraient être envisagées.

Les aides à la prise de conscience intelligente

Qu'est-ce exactement qu'une "prise de conscience intelligente" ? En quoi une utilisation adéquate de l'Internet pourrait-elle y contribuer ? Les réponses seront nécessairement subjectives. Bornons nous ici, pour éviter tout débat sans fin, à proposer celles d'entre elles que nous souhaiterions donner à ces questions, en espérant recueillir un accord suffisant de la part des lecteurs.

Si nous voulons traiter de la mondialisation, des problèmes qu'elle pose et des solutions qu'appelleraient ces problèmes, il sera opportun d'éviter d'emblée la très grande généralité. Le mieux sera de partir du point de vue limité qui sera celui de telle ou telle petite communauté d'humains parmi des millions d'autres. On évoquera ainsi le désarroi d'une commune européenne qui voit délocaliser l'entreprise qui la faisait vivre, ou du paysan du Bangladesh obligé d'abandonner la culture du riz traditionnel face à la concurrence des importations. Faire connaître et s'exprimer ces points de vue locaux est absolument indispensable. Ils sont la matière première à partir de laquelle pourra s'élaborer une conscience collective. Si ces situations souvent dramatiques restaient ignorées, aucune théorie et, a plus forte raison, aucun remède plus général ne seraient crédibles.

Prenons l'exemple de la bio-diversité, dont la protection a fait l'objet de la conférence internationale de La Haye du 7 au 19 avril 2002. D'innombrables espèces disparaissent tous les jours sans que nul ne le sache. Aucun reporter ne vient les interroger, aucun site Internet ne leur est consacré. De ce fait, les désastres globaux résultant de la disparition silencieuse de ces milliers d'espèces continuent à se préparer dans l'ignorance générale, jusqu'au jour où ils éclateront à la vue de tous, mais trop tard. Pour traiter utilement de la bio-diversité, il serait indispensable d'entrer dans le détail de ces disparitions, en comprendre les raisons, y adapter des solutions sans doute différentes selon les lieux et les situations. La tâche serait énorme, mais indispensable. Lorsqu'il s'agit des communautés humaines en tous cas, elle s'impose.

La première perspective offerte par la diffusion d'Internet apparaît ainsi clairement : donner la parole aux victimes d'innombrables difficultés et souffrances nées de la mondialisation, de façon à rendre les gens conscients du fait qu'ils ne sont pas seuls de leur espèce et que des mesures d'ensemble s'imposent, non exclusives de solutions particulières..

La difficulté de l'approche par la base, outre l'encouragement à une sorte de victimisation bien excusable, tient au fait que la solution pour l'un n'est pas nécessairement la solution pour l'autre, du moins à première vue. Si un gouvernement européen décidait de refuser les délocalisations industrielles, il priverait peut-être telle région du tiers-monde d'emplois dont elle a bien besoin. Si, sous couvert de respecter les dernières zones de forêt primaire, on condamnait à la famine des populations locales, aucune mesure de protection ne serait respectée par ces dernières. Cette interdépendance, il faut que chacun puisse la mesurer concrètement. Là encore, le fait de donner la parole aux gens sur le plan local constitue la première exigence. Il faut que le réseau montre clairement la complexité des problèmes, les contradictions et les oppositions qui séparent les différentes communautés, les différents intérêts en présence. Ne pas le faire serait s'enfermer dans une simplification artificielle des problèmes, une ignorance des réalités, qui ne pourrait que conduire à des échecs majeurs tout effort de prise de conscience globale.

Mais le réseau peut faire plus. Il peut, en donnant la parole à des expériences locales positives, montrer que des solutions existent ou existeraient qui, tout en tenant compte des réalités de la mondialisation, permettraient d'atténuer les difficultés nées du laissez-faire libéral face au phénomène. Si nous reprenons l'exemple des délocalisations industrielles ou de la lutte pour le maintien de la bio-diversité, il faudrait mettre en évidence quelques solutions - il est vrai encore exceptionnelles - où la coopération Nord-Sud a permis un co-développement permettant à la fois de réaliser un objectif global : augmenter ou maintenir l'emploi tant au Nord qu'au Sud ou maintenir les zones humides sans affamer les paysans locaux.

De telles solutions ne viendront évidemment pas du laisser-faire. Aucune transnationale, aucun pouvoir économique et politique dominant, ne se donnera la peine de préférer la difficulté en recherchant des solutions sociales à long terme plutôt que des objectifs de bénéfice immédiat. L'entreprise qui délocalise d'Europe vers l'Asie ne va pas tenter le pari difficile d'un co-développement industriel associant le travailleur européen et le travailleur asiatique. L'entreprise forestière qui abat les forêts primaires ou celle qui met en met en culture les terrains gagnés sur la forêt ne va rien faire pour régler les problèmes de survie des paysans locaux tout en maintenant les espèces en voie de disparition.

Il faudra donc que le réseau, d'une part montre ces réalités économiques et politiques très dures, et montre d'autre part, quand elles existent, les solutions apportées ici et là par des gens qui se sont efforcées d'échapper par la créativité sociale à leurs enfermements. On a beaucoup dit par exemple que la ville brésilienne de Porto Alegre avait expérimenté des formes d'organisation originales. D'autres sans doute y pensent ou s'y efforcent. Il faudra pouvoir retrouver facilement sur Internet ce type d'expériences, dont le nombre, très certainement, devrait augmenter dans les prochaines années.

Nous voyons donc une première fonction pour un réseau d'intelligence collective : donner la parole à l'état brut, si on peut dire, aux " réalités du monde et des gens " afin que chacun puisse se rendre compte, en parcourant les références ainsi fournies, de l'existence des problèmes, de la difficulté des solutions et aussi du fait que malgré ces difficultés, certaines expériences prometteuses sont en cours.

Une deuxième fonction consistera à donner accès aux multiples travaux théoriques (analyses de laboratoires, statistiques, enquêtes, rapports) qui ont été ou sont en train d'être réalisés pour l'étude des problèmes ou des solutions. Ces travaux, il faut en prendre conscience tout de suite, ne sont pas neutres. Dans certains problèmes relativement susceptibles d'approche scientifique, comme la bio-diversité ou l'effet de serre, on peut espérer trouver une objectivité suffisante - encore que…. Dans des questions où les intérêts s'affrontent directement, comme en ce qui concerne les perspectives des énergies fossiles ou de l'énergie nucléaire, on devra suspecter la désinformation. Mais il n'empêche. La fourniture en libre-service de toutes ces données et théorisations permet à chacun, s'il dispose d'un minimum d'outils d'appropriation, sur lesquels nous reviendrons, de commencer à se former une opinion mieux avertie que serait la sienne s'il restait livré à des jugements purement affectifs.

Ceci d'autant plus que l'accès de plus en plus de gens ou d'organismes à des méthodes scientifiques, appliquées à des problèmes de plus en plus nombreux, commence à permettre une diversification des sources intéressantes. Certes, la pensée "occidentale" demeure prédominante, ou plutôt les intérêts qui financent telles études ou interviennent en sous-main pour suggérer telles solutions. Mais néanmoins, les contre-expertises, venant notamment des milieux luttant pour l'écologie et le développement durable, commencent à exister. On notera aussi l'intérêt d'entreprises commerciales encore minoritaires espérant trouver dans ce même développement durable des occasions (plus légitimes) de profit.

Le nucléaire

On ne surprendra personne en constatant comme il est difficile pour le citoyen de se faire une opinion sur des sujets politico-techniques, même en lisant de bons articles. Je prends mon exemple. Assez partisan de la poursuite du programme nucléaire français, et du passage à la génération EPR, j'ai complètement changé d'avis en lisant l'article de Hubert Reeves dans Le Monde du 2 avril 2002, p. 13 (complété d'un autre article également très bon de Noël Mamère, même page). Leur argumentation m'avait convaincu et je me préparais à voter Vert, pour soutenir une sortie programmée du nucléaire sur une trentaine d'années, sortie s'accompagnant d'économies d'énergie drastiques et surtout d'un ambitieux programme d'énergies de substitution renouvelables, la sortie du pétrole et du gaz s'imposant aussi à l'horizon du demi-siècle. Dans un premier temps, l'idée d'un référendum sur cette question ne me paraissait pas absurde, d'autant plus que celui-ci et les débats qui devraient le précéder nous rapprocheraient sans doute de nos voisins européens.

Ceci dit, patatras, Jacques Bouchard, président de la société française d'énergie nucléaire, répond à l'article de H. Reeves dans Le Monde du 11 avril, p. 20. On en attendait pas moins de lui, il faut dire. L'article de Reeves a du être ressenti comme une sorte de séisme dans les milieux du nucléaire. J. Bouchard évite de traiter notre astrophysicien de vieux quelque chose, mais il le ridiculise en expliquant que ledit Reeves aurait du savoir que l'uranium est partout et très bon marché à extraire. Je ne reprends pas ici son argumentaire (en notant seulement qu'il ne répond pas à l'hypothèse d'un gros avion de ligne s'écrasant sur une centrale - j'ai entendu dire que celles-ci, en France, résisteraient, mais il aurait peut-être été bon de le confirmer).

On voit par cet exemple que le travail à faire pour aider les gens à s'informer serait énorme. Ceci nous renvoie aux projets de "cerveau global" : mettre en relation de nombreux textes et documents par les liens de l'hyper-texte, avec des outils d'analyse et de comparaison facilitant l'interprétation. 12/04/02

L'article de Hubert Reeves http://www.lemonde.fr/imprimer_article/0,6063,269190,00.html
L'article de Jacques Bouchard http://www.lemonde.fr/recherche_articleweb/1,9687,270562,00.html

Nous en arrivons à la troisième fonction que devrait s'assigner un réseau d'intelligence collective : donner accès à la possibilité de formuler des hypothèses et de simuler leurs mises en œuvre.
Si les études théoriques ne sont pas accessibles à tous, étant enfermées dans des bibliothèques ou des revues spécialisées, elles ne serviront pas à l'humanité dans son ensemble, seulement aux gens et intérêts disposant de la capacité d'en tirer profit. Mais même si elles sont mises en vrac à la disposition de tout le monde, elles ne seront guère utilisables non plus par ceux qui n'ont pas de cabinets d'étude à leur disposition.

Il faudra donc que se généralisent les outils permettant de les rassembler par grands thèmes, d'en obtenir le cas échéant des résumés ou des illustrations, voire des didacticiels, de les confronter et les discuter. La méthode actuelle est celle des portails, qui sont des sites thématiques donnant accès à des ressources variées du web. Un portail bien fait s'efforce de préserver la diversité des sources, afin de respecter le libre droit d'accès de l'usager.

Mais les techniques modernes de documentation et de recherche automatiques proposent maintenant la possibilité d'accéder aux documents à partir de leurs contenus, en reliant ou en sélectionnant ceux qui répondent prioritairement aux questions que se pose tel utilisateur. Par ailleurs des liens hyper-texte en nombre illimité permettent d'enchaîner les recherches de façon à parcourir le plus rapidement possible un ensemble éventuellement complexe de connaissances réparties. Ceci relève globalement des techniques dites du web sémantique. On en trouve une bonne illustration dans le modèle développé par le Global Brain Research Group et le Principia Cybernetica Project. Il s'agit encore de pratiques requérant une bonne pratique du web, mais elles pourront diffuser facilement, si les thèmes abordées intéressent un nombre croissant de gens.

Il faudra faire plus pour aider les gens à se former une opinion sur les sujets difficiles. Il faudra leur fournir des outils de simulation faciles à utiliser leur permettant d'éprouver la validité ou les conséquences des positions qu'ils pourraient adopter. Si on reprend l'exemple du nucléaire cité ci-dessus, chaque personne voulant éviter de réagir de façon purement impulsive devrait pouvoir obtenir par le système d'informations auquel elle s'adresserait des réponses à des questions simples sur le mode de "que se passerait-il (dans 5 ans, dans 50 ans, etc.) si nous décidions de faire telle ou telle chose (choisir le tout-nucléaire, l'abandonner, préférer les énergies renouvelables au pétrole, etc. )" : conséquences directes, conséquences indirectes, mesures d'accompagnement à prendre, etc.

Une formule complémentaire devra être mise en place. Ce pourrait être celle du DDD ou Débat Démocratique Déroulant en ligne. L'objectif sera d'organiser les forums actuels (voir http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/democratie/ddd.htm) de façon à permettre la mise en évidence des opinions, de leurs conflits ou accords éventuels, et plus généralement de contribuer à l'émergence de points de vue communs raisonnablement argumentés. Aujourd'hui, les forums pèchent en effet par le désordre et souvent l'insignifiance des conclusions, chacun y jetant un point de vue sommaire sans se préoccuper des propositions des autres.

On jugera ceci tout à fait irréaliste. Aucun système d'informations n'est à ce jour capable de proposer au grand public toutes ces aides à la réflexion et à la décision. Mais l'objectif serait parfaitement possible à atteindre, si les utilisateurs potentiels s'organisaient pour réaliser des prototypes expérimentaux permettant d'affiner la méthode. Les outils évolués de l'Intelligence Artificielle en réseau pourraient faire beaucoup pour faciliter les dialogues et l'élaboration de solutions consensuelles.

Répétons ce sur quoi nous avons insisté dans les chapitres précédents : les méthodes présentées ici sommairement ne viendraient pas remplacer les méthodes plus traditionnelles de l'information, de l'éducation et de l'action militante. Mais elles leurs donneraient une portée beaucoup plus grande, puisque du fait de l'universalité de l'Internet, elles permettraient de sortir des limites géographiques et temporelles auxquelles se heurtent les méthodes traditionnelles.

Il ne faut pas en effet s'imaginer que les agitations spectaculaires, comme celles que multiplient en France José Bové et ses amis, suffisent à faire basculer une opinion publique. Elles attirent l'attention sur certains problèmes, éventuellement sur certains types de solutions, mais le travail en profondeur reste à faire. Pour cela, qu'on le veuille ou non, un minimum de rigueur scientifique s'impose, laquelle commence par la consultation et le retraitement des données disponibles

Il s'agirait, nous en sommes convaincus, d'une contribution essentielle à la mise en place d'une intelligence et d'une conscience collective.

Difficultés

Ceci étant, les perspectives que nous évoquons se heurteront à de nombreuses difficultés qui ne pourraient être résolues que si des organisations politiques ou citoyennes disposant déjà d'une certaine surface décidaient de se doter de tels moyens pour améliorer leur efficacité face aux pouvoirs politiques et économiques mondialisés.

Les premières difficultés sont et resteront techniques. Il faudra acquérir de nombreux équipements et surtout apprendre à s'en servir. Il faudra aussi apprendre à maîtriser les outils documentaires et du multimédia. Ajoutons également qu'il sera indispensable d'apprendre à utiliser couramment l'anglais, comme langue véhiculaire principale - ceci sans exclure les langues nationales pour ce qui concernera les actions locales. Beaucoup de gens s'indigneront à l'idée de devoir "officialiser" l'anglais dans leurs échanges internationaux. On peut en discuter. Nous pensons que nous sommes là devant une nécessité que les scientifiques ont comprise depuis longtemps. Si l'on veut être entend du monde entier, il faut impérativement parler anglais.

Mais laissons ces difficultés, qui ne sont pas spécifiques à l'action politique. Tous ceux qui veulent utiliser Internet les rencontrent et apprennent progressivement à les résoudre. La principale difficulté tiendra à la nécessité d'articuler dès le début des actions locales et des actions mondiales. Organiser un débat et fournir des données pertinentes autour d'un problème local, comme la mise en place d'une déviation routière ou le lieu d'implantation d'une déchetterie, est relativement facile et peut rapporter de bons résultats politiques. Se poser des problèmes de portée nationale ou, à plus forte raison internationale, l'est beaucoup moins.

Nous avons évoqué ci-dessus l'exemple de l'attitude à prendre face à l'énergie nucléaire, que ce soit en France ou en Europe. Les gens seront tentés dans un tel cas d'organiser tout de suite sur Internet un débat national, en espérant mobiliser des milliers de participants, afin de peser très vite d'un poids politique suffisant. Ce serait illusoire. Les initiatives visant à informer l'opinion publique et, plus encore, celles visant à la consulter, ne peuvent pas - en général - adopter d'emblée l'échelle de la nation. Elles exigeraient des moyens logistiques que personne ne fournirait, du moins aujourd'hui.

La seule solution réaliste, qui est d'ailleurs conforme à la philosophie de l'Internet, serait de commencer petit, au niveau d'une commune ou éventuellement d'un département. En cas de succès, on essaierait d'étendre la démarche à d'autres, en proposant des modes d'emplois et des retour d'expérience toujours utiles pour faciliter la tâche. C'est ainsi que, dans un domaine voisin qui a été celui de la mise en place des Points d'accès publics à Internet, l'Association Créatif a procédé, non sans succès (consulter la liste de diffusion creatif-membres@enst-bretagne.fr).

Il en sera de même en ce qui concerne l'approche des grands problèmes du monde ou de la mondialisation. Si les organisations militantes ressentaient, légitimement, l'urgence d'aborder des problèmes qui se posent à l'échelle du monde, elles auraient intérêt à utiliser la méthode de l'Internet : commencer petit, s'informer de ce qui se fait ailleurs, procéder progressivement à des rapprochements et symbioses. Les initiatives provenant de la société civile, reposant essentiellement sur le bénévolat, ne peuvent aujourd'hui que jouer un rôle d'amorçage, dans une marche éventuelle vers plus d'intelligence et de conscience collective. Elles n'auront pas d'emblée les moyens suffisants pour mettre en place des systèmes d'information et de dialogue à échelle suffisante. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas commencer à la faire.

Certaines le font déjà, notamment dans les pays anglo-saxons. Mais beaucoup n'y sont pas encore venues. Or l'intérêt de l'Internet est de permettre aux premières initiatives de ne pas rester enfermées dans un cadre local étroit. Une action commune entre paysans du tiers-monde et agriculteurs européens, par exemple, peut très bien s'organiser très vite au plan international, puisque l'Internet permet la recherche de partenaires et la mise en place d'échanges d'informations à coûts très supportables.

Il faudra donc multiplier les expériences de terrain, afin de créer une dynamique qui finira par entraîner, dans l'hypothèse favorable, le soutien des institutions et de certaines entreprises. On se trouve là dans la situation, répétons-le, qui avait été celle des promoteurs des applications sociétales de l'Internet (c'est-à-dire celles ne concernant pas exclusivement le domaine des militaires ou du commerce électronique). Il a fallu que des milliers d'initiatives montrent l'intérêt des citoyens envers des formules permettant l'échange et le dialogue pour que les Pouvoirs Publics et certains industriels se mobilisent et engagent des politiques déterminées de soutien, telle le Programme d'action pour la société de l'information ( PAGSI) en France. Ces politiques sont critiquées comme insuffisantes, mais elles représentent cependant un énorme progrès par apport à ce qu'était la situation de la communication à l'ère du seul papier.

Dans ce qui concerne la question posée ici : peut-on par les réseaux tenter d'améliorer la prise de conscience intelligente des problèmes du monde, et contribuer à l'émergence de solutions relativement consensuelles, il ne faut pas se dissimuler que tous ceux disposant d'une parcelle de pouvoir répondront non d'emblée. Ils ne verront pas d'un bon œil des initiatives en ce sens provenant d'organismes qui prétendraient s'appuyer principalement sur le temps et l'énergie de leurs militants. Il faut bien voir en effet que, dans les conditions actuelles du débat politique, même dans les démocraties, ni les grandes entreprises, ni les administrations, ni souvent les experts, ne seront très enthousiastes à l'idée de voir apparaître d'éventuels contre-pouvoirs nationaux qui leurs disputeraient le droit d'avoir une opinion informée. L'opération, si elle était tentée, serait très vite sabotée ou détournée.

Dans les cas favorables, si des collectivités publiques ou le gouvernement en place partageaient les idées politiques de ces organismes, les coopérations pourraient être facilitées. Mais l'expérience montre qu'au départ et de toutes façons, les institutions ne sont jamais très favorables aux initiatives de la société civile. Pour les membres de ces institutions, il n'est jamais très agréable de partager un travail nécessairement complexe avec des gens difficiles à contrôler. Les actions dites humanitaires rassemblant des services administratifs et des ONG voient régulièrement se multiplier les malentendus. Parfois, certaines de ces ONG se révèlent en effet brouillonnes ou inefficaces. D'autres sont moins désintéressées qu'elles se disent être. Mais ceci ne devrait pas être une raison pour refuser toute collaboration et travail en commun.

On retrouvera toutes ces difficultés dans des actions visant à favoriser des prises de conscience à échelle internationale. Les services diplomatiques seront particulièrement difficiles à convaincre de l'intérêt qu'il y aurait à coopérer avec des organismes du monde coopératif ou militant, même pour de grands enjeux où chacun devrait trouver une place, comme la lutte contre l'effet de serre, la désertification ou pour la bio-diversité.

Peut-être trouverait-on auprès des organisations internationales elles-mêmes plus de compréhension. Celles-ci manquent cruellement de moyens et des soutiens politiques. Elles devraient en principe souhaiter pouvoir s'appuyer davantage sur des organisations militantes, si du moins celles-ci ne les embarquaient pas dans des opérations politiques ou aventurières. Là encore, aujourd'hui, cependant, il ne faut pas se faire trop d'illusion. L'expérience montre que, aussi désintéressée et altruiste que puisse se prétendre une organisation internationale, le jeu des influences entre pays membres, les rivalités entre petits et grands chefs, ne facilitent pas la coopération avec les organisations citoyennes.

Tout pourrait changer par contre si, comme pour l'Internet, des couches de plus en plus nombreuses de la société, dans les pays développés comme dans le tiers-monde, s'investissaient dans la communication intelligente par les réseaux, en mettant spontanément en place, comme nous l'avons vu, des exemples significatifs.

C'est pourquoi nous pensons que tout ce qui se fait déjà, hors réseaux, au plan des militances internationales, pour la lutte contre l'analphabétisme et la santé, pour la protection de l'environnement, pour la coopération Nord-Sud en agriculture ou en éducation, devrait pourvoir être basculé ou prolongé au travers de réseaux électroniques et humains d'échange, sur le modèle de ceux que nous avons schématisé ici.

En cas de succès, on ne peut douter que, du moins dans des régimes démocratiques comme le sont indiscutablement les Etats européens, les Pouvoirs Publics seraient obligés d'accompagner le mouvement. Sans doute tenteraient-ils de le récupérer. Mais l'expérience de l'Internet -citoyen a déjà montré que de telles récupérations ne sont pas vraiment possibles, y compris aux Etats-Unis où pourtant la pression du politiquement correct fédéral devient de plus en plus forte.

Pour entraîner les institutions, il faudra en principe convaincre d'abord les partis politiques. Les militants d'une nouvelle démocratie intelligente en ligne auront la tâche - difficile - de montrer l'intérêt de telles procédures dans les relations quotidiennes entre citoyens-électeurs, appareils politiques et élus locaux ou nationaux. Il sera plus facile ensuite, de bonnes habitudes commençant à s'installer, de faire pression pour que s'étendent des systèmes plus ambitieux d'aide à l'information et à la décision mis à disposition de divers publics. On peut espérer que sous la pression de l'exemple, les collectivités locales puis les administrations nationales y viendraient.

C'est d'abord des partis à forte sensibilité écologique que l'on attendrait le bon exemple. Mais en fait, tous les partis - comme cela se fait maintenant des sites Internet - auraient avantage à encourager ces systèmes d'information et d'échange en ligne. Il n'y a pas de thème politique qui n'aurait pas besoin d'être documenté, explicité, discuté et ainsi vulgarisé de cette façon.. Seules les organisations à vocation totalitaire auraient sans doute plus à perdre qu'à gagner en participant à de tels systèmes d'échange.

Cette dernière observation conduit à une remarque. La vie en société d'une façon générale, Internet en particulier, nous montre que les tendances destructrices s'expriment très vite, dès qu'un système de communication s'installe entre les hommes, pour le casser ou le détourner. Il ne faut donc pas être naïf et s'imaginer que les réseaux que nous venons de décrire présideront à l'avènement d'emblée d'une nouvelle espèce d'hommes, tolérants et prêts à rechercher ensemble le bien de l'humanité. Ils seront attaqués de toute part, soit par jeu, soit par intérêt, soit pour permettre à certains d'exprimer par la violence symbolique ou réelle différents malaises ou différentes psychoses. Il faudra donc se prémunir contre ces attaques, mais ces précautions font partie de la vie quotidienne dans la société de l'information qui est en train de devenir la nôtre, et qui est aussi celle des guerres de l'information.

Mesures d'accompagnement

Nous avons vu qu'au début, la mise en place de portails d'information et de discussion ne pourrait prendre son essor qu'avec les initiatives bénévoles de milliers de personnes ou petits groupes convaincus de leur intérêt. Il faut inciter le grand public, à commencer par les internautes déjà rompus aux techniques nécessaires, non seulement à utiliser mais à créer de tels systèmes. L'approche du grand public ne doit pas seulement viser les adultes, mais surtout les enfants, à l'âge où ils peuvent utilement acquérir les pratiques de la recherche d'information et de dialogue constructif avec les autres.

Chacun trouvera lui-même des opportunités pour accompagner la démarche générale recommandée ici. Nous pouvons en identifier trois qui semblent intéressantes.

La première concerne l'école, ou pour être plus précis, les initiatives pédagogiques des enseignants, appuyés par les moyens en technologie de l'information dont sont ou seront dotés les établissements d'enseignement. Même si les programmes et instructions aux maîtres ne le prévoient pas, rien n'empêche pensons-nous ceux que la démarche intéresserait de monter avec leurs élèves, sur les questions d'intérêt éducatif, des dossiers d'informations et de discussion sur le modèle de ce qui est évoqué ici.

Ces dossiers devraient être échangés ou plutôt interconnectés avec ceux d'autres classes ou établissements, afin de mettre en place des références de plus en plus riches. Evidemment, grâce à l'Internet, des actions transnationales pourraient être entreprises dès le début. Ce ne serait là qu'une extension des dossiers pédagogiques déjà créés par certains cercles d'enseignants, mais ils pourraient avoir une portée politique et philosophique accrue, dans la mesure où ils s'inscriraient d'emblée dans la tentative grandiose d'améliorer la conscience et l'intelligence universelle. Au plan technique, l'appel à des étudiants compétents en développement de système d'aide à l'intelligence artificielle répartie pourrait faire énormément progresser la compétence des logiciels utilisés.

Un deuxième cercle susceptible d'être utilisé serait celui des Points publics d'accès au réseau et à la formation déjà évoqués (PAPI ou équivalents) On pourra consulter par exemple le site du Groupe Citoyenneté et Nouvelles Technologies mis en place par le maire-adjoint de Brest Philippe Briand, initiateur du mouvement Créatif : http://www.mairie-brest.fr/cnt/. Ces points d'accès sont ouverts à des populations souvent mal formées et mal informées, qui ne manquent pas de préjugés politiques débouchant sur le refus de l'autre. Les dérives ne manquent pas. On a regretté par exemple, sans doute à tort, le squat de nombreux terminaux mis en libre service par les municipalités au profit d'échanges extrémistes et raciaux. Mais ceci devrait être une raison de plus pour lancer à partir de ces ponts d'accès, de véritables aides à l'information et au dialogue exploitant les ressources du web sémantique et les possibilités d'échanges et de formations civiques susceptibles de s'organiser à cette occasion.

Nous terminerons ce court recensement en mentionnant les magazines en ligne qui, à l'exemple de Automates-Intelligents ouvert aux scientifiques travaillant dans le domaine prometteur de la vie artificielle, de la robotique autonome et de l'intelligence artificielle, essayent d'établir un pont entre les chercheurs et le grand public. Il s'agit d'un objectif difficile, qu'il ne faut pas confondre avec la vulgarisation scientifique classique. L'objet est en effet de fournir au public les moyens de s'informer lui-même et de dialoguer directement avec les chercheurs, en utilisant les ressources de l'Internet : sites web et messageries. Le développement de telles tentatives pourrait conduire à la mise en place de portails scientifiques grand public, sur le modèle du Global Brain, où les experts et chercheurs seraient invités à mettre en forme, en privilégiant la convivialité d'accès et de réutilisation, les produits de leurs activités. Ces portails devraient absolument éviter le cloisonnement disciplinaire qui rend les revues scientifiques spécialisées inabordables aux non-spécialistes.

Pour couronner le tout - et en rêvant un peu - on pourrait suggérer une fédération internationale des initiatives de cette sorte, sur le modèle de l'Open Source (c'est-à-dire, notamment, sans rémunération des droits d'auteurs attachés à la publication des textes) qui viserait à matérialiser ce concept encore lointain de conscience collective intelligente. D'où le nom ambitieux que l'on pourrait donner à ce projet : Intelligence Open Source

Conclusion

A la question posée initialement, savoir s'il était possible d'envisager un monde autre que celui de la mondialisation libérale menant l'humanité à des affrontements permanents et l'environnement à sa destruction, nous avons essayé de répondre par l'affirmative. Oui, un autre monde est possible. Oui, les concepts et les méthodes encore en enfance de la science des systèmes complexes et du travail coopératif en réseau pourraient y contribuer. Oui, des formes d'intelligence collective, de conscience collective et finalement une science mise au service de l'humanité toute entière semblent possibles. Mais cela ne veut absolument pas dire que les opportunités heureuses se produiront. L'avenir est plus incertain que jamais. Ce monde possible peut très bien ne pas se réaliser. On peut même craindre qu'il ne se réalise pas. Rien ne garantit que nos enfants ou petits enfants ne vivront pas l'effondrement de la civilisation globale, ou des régressions abominables, dont la nature humaine a le secret.

Comme indiqué à la fin de notre première partie, nous n'avons pas voulu fournir ici une liste de mesures, une sorte de programme politique, destiné à remédier aux défauts de la mondialisation. Pourquoi ? Parce que, après avoir proposé un objectif de méthode, mettre en place des réseaux qui permettraient à tous les hommes, sans exclusive, de se concerter pour faire évoluer le monde d'une façon intelligente, nous ne pouvions décemment pas court-circuiter ou anticiper la mise en place de tels réseaux, qui n'existent pas encore vraiment, et parler d'avance au nom de tous ces hommes. Il faudra attendre que se structure progressivement la pensée mondialiste ou universaliste, en suivant notamment sa progression dans les forums citoyens, sur le web et les différentes manifestations qui marquent sa diffusion.

Pour que l'enthousiasme ne retombe pas face aux difficultés, bornons-nous simplement à suggérer que ceux qui rêvent d'un autre monde que celui de la mondialisation néo-libérale fassent l'effort de proposer à l'humanité des objectifs un peu plus exaltants, concernant le passage sur cette terre, qu'attendre la mort en évitant de mourir de faim, comme le font les apôtres de la consommation pour la consommation et ceux, à l'opposé, du Royaume éternel. Pour ceux qui ne croient pas en un au-delà de la vie, la vie terrestre devrait offrir des perspectives permettant le déploiement des richesses de l'imagination et de la création dont l'homme est capable. L'art en fait partie, mais sûrement aussi la science et la technique, dans la mesure où ces deux pratiques ne seront pas tournées vers l'anéantissement des humains et de la nature.

Les visions ne manquent pas aujourd'hui, alors que des connaissances et des découvertes attendues par les penseurs depuis l'antiquité grecque semblent sur le point d'aboutir. Le rapprochement grandiose des théories concernant la matière et l'énergie (gravité quantique), les possibles liens entre la mécanique quantique et la biologie, le développement des nanotechnologies et des bio-technologies nous ouvrent sur le vivant au sein de l'univers des perspectives grandioses. Dans le même temps les possibilités d'exploration de l'espace profond vont à échéance d'une ou deux générations se préciser considérablement. Le temps d'une civilisation galactique, s'il n'est pas encore venu concrètement, pourrait en tous cas représenter la frontière nouvelle vers laquelle tendront les efforts et les imaginaires. Tout ceci se concrétisera d'autant plus vite que les ressources des hommes et du monde pourront s'y investir au lieu de se gaspiller en produits de consommation ou en armements inutiles et destructeurs.

L'autre monde possible, dans ce cas, ne serait pas seulement celui de la fraternité économique et morale qui anime les pacifistes et les anti-mondialisateurs, il serait aussi celui d'une toute nouvelle fraternité dans la connaissance scientifique de notre univers.

Automates Intelligents © 2002

 

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