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Mondialisation
et
intelligence collective
Extrait d'un
livre de Jean-Paul Baquiast (en préparation)
chapitre 13 et conclusion
Chapitre 13 Intelligence Open
Source.
Nous avons précédemment évoqué les perspectives
offertes par Internet pour encourager les échanges d'informations
et les débats d'idées entre personnes ou sociétés
séparées par la culture ou simplement la géographie.
Ceci constituerait une des façons, non pas la seule mais sans doute
la plus efficace aujourd'hui, d'avancer vers la réalisation du cerveau
global dont il serait sans doute souhaitable que se dote l'humanité
pour mieux maîtriser son avenir.
Avant de terminer ce livre, il paraît utile de préciser la
façon dont cette perspective pourrait être concrétisée,
compte tenu des progrès constants dans la gestion intelligente ou
la création des informations sur le web . La question de la mondialisation
et des innombrables problèmes qu'elle pose à l'humanité
offre un champ, certes vaste mais concret, pour l'étude des solutions
possibles. Nous nous demanderons d'abord ce que permettra Internet en termes
d'aides à la prise de conscience intelligente, les difficultés
à résoudre pour que le travail en réseau atteigne une
efficacité suffisante, et les mesures d'accompagnement qui pourraient
être envisagées.
Les aides à la prise de conscience
intelligente
Qu'est-ce exactement qu'une "prise de conscience intelligente" ? En quoi
une utilisation adéquate de l'Internet pourrait-elle y contribuer ?
Les réponses seront nécessairement subjectives. Bornons nous
ici, pour éviter tout débat sans fin, à proposer celles
d'entre elles que nous souhaiterions donner à ces questions, en espérant
recueillir un accord suffisant de la part des lecteurs.
Si nous voulons traiter de la mondialisation, des problèmes qu'elle
pose et des solutions qu'appelleraient ces problèmes, il sera opportun
d'éviter d'emblée la très grande généralité.
Le mieux sera de partir du point de vue limité qui sera celui de telle
ou telle petite communauté d'humains parmi des millions d'autres. On
évoquera ainsi le désarroi d'une commune européenne qui
voit délocaliser l'entreprise qui la faisait vivre, ou du paysan du
Bangladesh obligé d'abandonner la culture du riz traditionnel face
à la concurrence des importations. Faire connaître et s'exprimer
ces points de vue locaux est absolument indispensable. Ils sont la matière
première à partir de laquelle pourra s'élaborer une conscience
collective. Si ces situations souvent dramatiques restaient ignorées,
aucune théorie et, a plus forte raison, aucun remède plus général
ne seraient crédibles.
Prenons l'exemple de la bio-diversité, dont la protection a fait l'objet
de la conférence internationale de La Haye du 7 au 19 avril 2002.
D'innombrables espèces disparaissent tous les jours sans que nul ne
le sache. Aucun reporter ne vient les interroger, aucun site Internet ne
leur est consacré. De ce fait, les désastres globaux
résultant de la disparition silencieuse de ces milliers d'espèces
continuent à se préparer dans l'ignorance générale,
jusqu'au jour où ils éclateront à la vue de tous, mais
trop tard. Pour traiter utilement de la bio-diversité, il serait
indispensable d'entrer dans le détail de ces disparitions, en comprendre
les raisons, y adapter des solutions sans doute différentes selon
les lieux et les situations. La tâche serait énorme, mais
indispensable. Lorsqu'il s'agit des communautés humaines en tous cas,
elle s'impose.
La première perspective offerte par la diffusion d'Internet apparaît
ainsi clairement : donner la parole aux victimes d'innombrables difficultés
et souffrances nées de la mondialisation, de façon à
rendre les gens conscients du fait qu'ils ne sont pas seuls de leur espèce
et que des mesures d'ensemble s'imposent, non exclusives de solutions
particulières..
La difficulté de l'approche par la base, outre l'encouragement à
une sorte de victimisation bien excusable, tient au fait que la solution
pour l'un n'est pas nécessairement la solution pour l'autre, du moins
à première vue. Si un gouvernement européen décidait
de refuser les délocalisations industrielles, il priverait peut-être
telle région du tiers-monde d'emplois dont elle a bien besoin. Si,
sous couvert de respecter les dernières zones de forêt primaire,
on condamnait à la famine des populations locales, aucune mesure de
protection ne serait respectée par ces dernières. Cette
interdépendance, il faut que chacun puisse la mesurer concrètement.
Là encore, le fait de donner la parole aux gens sur le plan local
constitue la première exigence. Il faut que le réseau montre
clairement la complexité des problèmes, les contradictions
et les oppositions qui séparent les différentes communautés,
les différents intérêts en présence. Ne pas le
faire serait s'enfermer dans une simplification artificielle des problèmes,
une ignorance des réalités, qui ne pourrait que conduire à
des échecs majeurs tout effort de prise de conscience globale.
Mais le réseau peut faire plus. Il peut, en donnant la parole à
des expériences locales positives, montrer que des solutions existent
ou existeraient qui, tout en tenant compte des réalités de
la mondialisation, permettraient d'atténuer les difficultés
nées du laissez-faire libéral face au phénomène.
Si nous reprenons l'exemple des délocalisations industrielles ou de
la lutte pour le maintien de la bio-diversité, il faudrait mettre
en évidence quelques solutions - il est vrai encore exceptionnelles
- où la coopération Nord-Sud a permis un co-développement
permettant à la fois de réaliser un objectif global : augmenter
ou maintenir l'emploi tant au Nord qu'au Sud ou maintenir les zones humides
sans affamer les paysans locaux.
De telles solutions ne viendront évidemment pas du laisser-faire.
Aucune transnationale, aucun pouvoir économique et politique dominant,
ne se donnera la peine de préférer la difficulté en
recherchant des solutions sociales à long terme plutôt que des
objectifs de bénéfice immédiat. L'entreprise qui
délocalise d'Europe vers l'Asie ne va pas tenter le pari difficile
d'un co-développement industriel associant le travailleur européen
et le travailleur asiatique. L'entreprise forestière qui abat les
forêts primaires ou celle qui met en met en culture les terrains
gagnés sur la forêt ne va rien faire pour régler les
problèmes de survie des paysans locaux tout en maintenant les
espèces en voie de disparition.
Il faudra donc que le réseau, d'une part montre ces réalités
économiques et politiques très dures, et montre d'autre part,
quand elles existent, les solutions apportées ici et là par
des gens qui se sont efforcées d'échapper par la
créativité sociale à leurs enfermements. On a beaucoup
dit par exemple que la ville brésilienne de Porto Alegre avait
expérimenté des formes d'organisation originales. D'autres
sans doute y pensent ou s'y efforcent. Il faudra pouvoir retrouver facilement
sur Internet ce type d'expériences, dont le nombre, très
certainement, devrait augmenter dans les prochaines années.
Nous voyons donc une première fonction pour un réseau
d'intelligence collective : donner la parole à l'état brut,
si on peut dire, aux " réalités du monde et des gens " afin
que chacun puisse se rendre compte, en parcourant les références
ainsi fournies, de l'existence des problèmes, de la difficulté
des solutions et aussi du fait que malgré ces difficultés,
certaines expériences prometteuses sont en cours.
Une deuxième fonction consistera à donner accès aux
multiples travaux théoriques (analyses de laboratoires, statistiques,
enquêtes, rapports) qui ont été ou sont en train d'être
réalisés pour l'étude des problèmes ou des solutions.
Ces travaux, il faut en prendre conscience tout de suite, ne sont pas neutres.
Dans certains problèmes relativement susceptibles d'approche scientifique,
comme la bio-diversité ou l'effet de serre, on peut espérer
trouver une objectivité suffisante - encore que . Dans des questions
où les intérêts s'affrontent directement, comme en ce
qui concerne les perspectives des énergies fossiles ou de l'énergie
nucléaire, on devra suspecter la désinformation. Mais il
n'empêche. La fourniture en libre-service de toutes ces données
et théorisations permet à chacun, s'il dispose d'un minimum
d'outils d'appropriation, sur lesquels nous reviendrons, de commencer à
se former une opinion mieux avertie que serait la sienne s'il restait livré
à des jugements purement affectifs.
Ceci d'autant plus que l'accès de plus en plus
de gens ou d'organismes à des méthodes scientifiques,
appliquées à des problèmes de plus en plus
nombreux, commence à permettre une diversification des sources
intéressantes. Certes, la pensée "occidentale" demeure
prédominante, ou plutôt les intérêts qui
financent telles études ou interviennent en sous-main pour
suggérer telles solutions. Mais néanmoins, les contre-expertises,
venant notamment des milieux luttant pour l'écologie et le
développement durable, commencent à exister. On notera
aussi l'intérêt d'entreprises commerciales encore minoritaires
espérant trouver dans ce même développement
durable des occasions (plus légitimes) de profit.
Le
nucléaire
On
ne surprendra personne en constatant comme il est difficile pour le
citoyen de se faire une opinion sur des sujets politico-techniques,
même en lisant de bons articles. Je prends mon exemple. Assez
partisan de la poursuite du programme nucléaire français,
et du passage à la génération EPR, j'ai complètement
changé d'avis en lisant l'article de Hubert Reeves dans Le Monde
du 2 avril 2002, p. 13 (complété d'un autre article également
très bon de Noël Mamère, même page). Leur argumentation
m'avait convaincu et je me préparais à voter Vert, pour
soutenir une sortie programmée du nucléaire sur une trentaine
d'années, sortie s'accompagnant d'économies d'énergie
drastiques et surtout d'un ambitieux programme d'énergies de
substitution renouvelables, la sortie du pétrole et du gaz s'imposant
aussi à l'horizon du demi-siècle. Dans un premier temps,
l'idée d'un référendum sur cette question ne me
paraissait pas absurde, d'autant plus que celui-ci et les débats
qui devraient le précéder nous rapprocheraient sans doute
de nos voisins européens.
Ceci
dit, patatras, Jacques Bouchard, président de la société
française d'énergie nucléaire, répond à
l'article de H. Reeves dans Le Monde du 11 avril, p. 20. On en attendait
pas moins de lui, il faut dire. L'article de Reeves a du être
ressenti comme une sorte de séisme dans les milieux du nucléaire.
J. Bouchard évite de traiter notre astrophysicien de vieux quelque
chose, mais il le ridiculise en expliquant que ledit Reeves aurait du
savoir que l'uranium est partout et très bon marché à
extraire. Je ne reprends pas ici son argumentaire (en notant seulement
qu'il ne répond pas à l'hypothèse d'un gros avion
de ligne s'écrasant sur une centrale - j'ai entendu dire que
celles-ci, en France, résisteraient, mais il aurait peut-être
été bon de le confirmer).
On
voit par cet exemple que le travail à faire pour aider les gens
à s'informer serait énorme. Ceci nous renvoie aux projets
de "cerveau global" : mettre en relation de nombreux textes et documents
par les liens de l'hyper-texte, avec des outils d'analyse et de comparaison
facilitant l'interprétation. 12/04/02
Nous en arrivons à la troisième fonction que devrait
s'assigner un réseau d'intelligence collective : donner accès
à la possibilité de formuler des hypothèses et de simuler
leurs mises en uvre.
Si les études théoriques ne sont pas accessibles à tous,
étant enfermées dans des bibliothèques ou des revues
spécialisées, elles ne serviront pas à l'humanité
dans son ensemble, seulement aux gens et intérêts disposant de
la capacité d'en tirer profit. Mais même si elles sont mises
en vrac à la disposition de tout le monde, elles ne seront guère
utilisables non plus par ceux qui n'ont pas de cabinets d'étude à
leur disposition.
Il faudra donc que se généralisent les outils permettant de
les rassembler par grands thèmes, d'en obtenir le cas échéant
des résumés ou des illustrations, voire des didacticiels, de
les confronter et les discuter. La méthode actuelle est celle des
portails, qui sont des sites thématiques donnant accès à
des ressources variées du web. Un portail bien fait s'efforce de
préserver la diversité des sources, afin de respecter le libre
droit d'accès de l'usager.
Mais les techniques modernes de documentation et de recherche
automatiques proposent maintenant la possibilité d'accéder
aux documents à partir de leurs contenus, en reliant ou en
sélectionnant ceux qui répondent prioritairement aux
questions que se pose tel utilisateur. Par ailleurs des liens hyper-texte
en nombre illimité permettent d'enchaîner les recherches
de façon à parcourir le plus rapidement possible un
ensemble éventuellement complexe de connaissances réparties.
Ceci relève globalement des techniques dites du web sémantique.
On en trouve une bonne illustration dans le modèle développé
par le Global Brain
Research Group et le Principia Cybernetica Project. Il s'agit
encore de pratiques requérant une bonne pratique du web,
mais elles pourront diffuser facilement, si les thèmes abordées
intéressent un nombre croissant de gens.
Il faudra faire plus pour aider les gens à se former une opinion
sur les sujets difficiles. Il faudra leur fournir des outils de simulation
faciles à utiliser leur permettant d'éprouver la validité
ou les conséquences des positions qu'ils pourraient adopter. Si on
reprend l'exemple du nucléaire cité ci-dessus, chaque personne
voulant éviter de réagir de façon purement impulsive
devrait pouvoir obtenir par le système d'informations auquel elle s'adresserait
des réponses à des questions simples sur le mode de "que se
passerait-il (dans 5 ans, dans 50 ans, etc.) si nous décidions de faire
telle ou telle chose (choisir le tout-nucléaire, l'abandonner, préférer
les énergies renouvelables au pétrole, etc. )" : conséquences
directes, conséquences indirectes, mesures d'accompagnement à
prendre, etc.
Une formule complémentaire devra être mise en place. Ce pourrait
être celle du DDD ou Débat Démocratique Déroulant
en ligne. L'objectif sera d'organiser les forums actuels (voir http://www.admiroutes.asso.fr/action/theme/democratie/ddd.htm)
de façon à permettre la mise en évidence des opinions,
de leurs conflits ou accords éventuels, et plus généralement
de contribuer à l'émergence de points de vue communs raisonnablement
argumentés. Aujourd'hui, les forums pèchent en effet par le
désordre et souvent l'insignifiance des conclusions, chacun y jetant
un point de vue sommaire sans se préoccuper des propositions des autres.
On jugera ceci tout à fait irréaliste. Aucun système
d'informations n'est à ce jour capable de proposer au grand public
toutes ces aides à la réflexion et à la décision.
Mais l'objectif serait parfaitement possible à atteindre, si les
utilisateurs potentiels s'organisaient pour réaliser des prototypes
expérimentaux permettant d'affiner la méthode. Les outils
évolués de l'Intelligence Artificielle en réseau pourraient
faire beaucoup pour faciliter les dialogues et l'élaboration de solutions
consensuelles.
Répétons ce sur quoi nous avons insisté dans les chapitres
précédents : les méthodes présentées ici
sommairement ne viendraient pas remplacer les méthodes plus
traditionnelles de l'information, de l'éducation et de l'action militante.
Mais elles leurs donneraient une portée beaucoup plus grande, puisque
du fait de l'universalité de l'Internet, elles permettraient de sortir
des limites géographiques et temporelles auxquelles se heurtent les
méthodes traditionnelles.
Il ne faut pas en effet s'imaginer que les agitations spectaculaires, comme
celles que multiplient en France José Bové et ses amis, suffisent
à faire basculer une opinion publique. Elles attirent l'attention
sur certains problèmes, éventuellement sur certains types de
solutions, mais le travail en profondeur reste à faire. Pour cela,
qu'on le veuille ou non, un minimum de rigueur scientifique s'impose, laquelle
commence par la consultation et le retraitement des données disponibles
Il s'agirait, nous en sommes convaincus, d'une contribution essentielle à
la mise en place d'une intelligence et d'une conscience collective.
Difficultés
Ceci étant, les perspectives que nous évoquons se heurteront
à de nombreuses difficultés qui ne pourraient être
résolues que si des organisations politiques ou citoyennes disposant
déjà d'une certaine surface décidaient de se doter de
tels moyens pour améliorer leur efficacité face aux pouvoirs
politiques et économiques mondialisés.
Les premières difficultés sont et resteront techniques. Il
faudra acquérir de nombreux équipements et surtout apprendre
à s'en servir. Il faudra aussi apprendre à maîtriser les
outils documentaires et du multimédia. Ajoutons également qu'il
sera indispensable d'apprendre à utiliser couramment l'anglais, comme
langue véhiculaire principale - ceci sans exclure les langues nationales
pour ce qui concernera les actions locales. Beaucoup de gens s'indigneront
à l'idée de devoir "officialiser" l'anglais dans leurs échanges
internationaux. On peut en discuter. Nous pensons que nous sommes là
devant une nécessité que les scientifiques ont comprise depuis
longtemps. Si l'on veut être entend du monde entier, il faut impérativement
parler anglais.
Mais laissons ces difficultés, qui ne sont pas spécifiques
à l'action politique. Tous ceux qui veulent utiliser Internet les
rencontrent et apprennent progressivement à les résoudre. La
principale difficulté tiendra à la nécessité
d'articuler dès le début des actions locales et des actions
mondiales. Organiser un débat et fournir des données pertinentes
autour d'un problème local, comme la mise en place d'une déviation
routière ou le lieu d'implantation d'une déchetterie, est
relativement facile et peut rapporter de bons résultats politiques.
Se poser des problèmes de portée nationale ou, à plus
forte raison internationale, l'est beaucoup moins.
Nous avons évoqué ci-dessus l'exemple de l'attitude à
prendre face à l'énergie nucléaire, que ce soit en France
ou en Europe. Les gens seront tentés dans un tel cas d'organiser tout
de suite sur Internet un débat national, en espérant mobiliser
des milliers de participants, afin de peser très vite d'un poids politique
suffisant. Ce serait illusoire. Les initiatives visant à informer
l'opinion publique et, plus encore, celles visant à la consulter,
ne peuvent pas - en général - adopter d'emblée
l'échelle de la nation. Elles exigeraient des moyens logistiques que
personne ne fournirait, du moins aujourd'hui.
La seule solution réaliste, qui est d'ailleurs conforme à la
philosophie de l'Internet, serait de commencer petit, au niveau d'une commune
ou éventuellement d'un département. En cas de succès,
on essaierait d'étendre la démarche à d'autres, en proposant
des modes d'emplois et des retour d'expérience toujours utiles pour
faciliter la tâche. C'est ainsi que, dans un domaine voisin qui a
été celui de la mise en place des Points d'accès publics
à Internet, l'Association Créatif a procédé,
non sans succès (consulter la liste de diffusion
creatif-membres@enst-bretagne.fr).
Il en sera de même en ce qui concerne l'approche des grands problèmes
du monde ou de la mondialisation. Si les organisations militantes ressentaient,
légitimement, l'urgence d'aborder des problèmes qui se posent
à l'échelle du monde, elles auraient intérêt à
utiliser la méthode de l'Internet : commencer petit, s'informer de
ce qui se fait ailleurs, procéder progressivement à des
rapprochements et symbioses. Les initiatives provenant de la société
civile, reposant essentiellement sur le bénévolat, ne peuvent
aujourd'hui que jouer un rôle d'amorçage, dans une marche
éventuelle vers plus d'intelligence et de conscience collective. Elles
n'auront pas d'emblée les moyens suffisants pour mettre en place des
systèmes d'information et de dialogue à échelle suffisante.
Mais ce n'est pas une raison pour ne pas commencer à la faire.
Certaines le font déjà, notamment dans les pays anglo-saxons.
Mais beaucoup n'y sont pas encore venues. Or l'intérêt de l'Internet
est de permettre aux premières initiatives de ne pas rester
enfermées dans un cadre local étroit. Une action commune entre
paysans du tiers-monde et agriculteurs européens, par exemple, peut
très bien s'organiser très vite au plan international, puisque
l'Internet permet la recherche de partenaires et la mise en place
d'échanges d'informations à coûts très supportables.
Il faudra donc multiplier les expériences de terrain, afin de créer
une dynamique qui finira par entraîner, dans l'hypothèse favorable,
le soutien des institutions et de certaines entreprises. On se trouve là
dans la situation, répétons-le, qui avait été
celle des promoteurs des applications sociétales de l'Internet
(c'est-à-dire celles ne concernant pas exclusivement le domaine des
militaires ou du commerce électronique). Il a fallu que des milliers
d'initiatives montrent l'intérêt des citoyens envers des formules
permettant l'échange et le dialogue pour que les Pouvoirs Publics
et certains industriels se mobilisent et engagent des politiques
déterminées de soutien, telle le Programme d'action pour la
société de l'information ( PAGSI) en France. Ces politiques
sont critiquées comme insuffisantes, mais elles représentent
cependant un énorme progrès par apport à ce qu'était
la situation de la communication à l'ère du seul papier.
Dans ce qui concerne la question posée ici : peut-on par les réseaux
tenter d'améliorer la prise de conscience intelligente des problèmes
du monde, et contribuer à l'émergence de solutions relativement
consensuelles, il ne faut pas se dissimuler que tous ceux disposant d'une
parcelle de pouvoir répondront non d'emblée. Ils ne verront
pas d'un bon il des initiatives en ce sens provenant d'organismes qui
prétendraient s'appuyer principalement sur le temps et l'énergie
de leurs militants. Il faut bien voir en effet que, dans les conditions actuelles
du débat politique, même dans les démocraties, ni les
grandes entreprises, ni les administrations, ni souvent les experts, ne seront
très enthousiastes à l'idée de voir apparaître
d'éventuels contre-pouvoirs nationaux qui leurs disputeraient le droit
d'avoir une opinion informée. L'opération, si elle était
tentée, serait très vite sabotée ou détournée.
Dans les cas favorables, si des collectivités publiques ou le gouvernement
en place partageaient les idées politiques de ces organismes, les
coopérations pourraient être facilitées. Mais
l'expérience montre qu'au départ et de toutes façons,
les institutions ne sont jamais très favorables aux initiatives de
la société civile. Pour les membres de ces institutions, il
n'est jamais très agréable de partager un travail
nécessairement complexe avec des gens difficiles à contrôler.
Les actions dites humanitaires rassemblant des services administratifs et
des ONG voient régulièrement se multiplier les malentendus.
Parfois, certaines de ces ONG se révèlent en effet brouillonnes
ou inefficaces. D'autres sont moins désintéressées qu'elles
se disent être. Mais ceci ne devrait pas être une raison pour
refuser toute collaboration et travail en commun.
On retrouvera toutes ces difficultés dans des actions visant à
favoriser des prises de conscience à échelle internationale.
Les services diplomatiques seront particulièrement difficiles à
convaincre de l'intérêt qu'il y aurait à coopérer
avec des organismes du monde coopératif ou militant, même pour
de grands enjeux où chacun devrait trouver une place, comme la lutte
contre l'effet de serre, la désertification ou pour la
bio-diversité.
Peut-être trouverait-on auprès des organisations internationales
elles-mêmes plus de compréhension. Celles-ci manquent cruellement
de moyens et des soutiens politiques. Elles devraient en principe souhaiter
pouvoir s'appuyer davantage sur des organisations militantes, si du moins
celles-ci ne les embarquaient pas dans des opérations politiques ou
aventurières. Là encore, aujourd'hui, cependant, il ne faut
pas se faire trop d'illusion. L'expérience montre que, aussi
désintéressée et altruiste que puisse se prétendre
une organisation internationale, le jeu des influences entre pays membres,
les rivalités entre petits et grands chefs, ne facilitent pas la
coopération avec les organisations citoyennes.
Tout pourrait changer par contre si, comme pour l'Internet, des couches de
plus en plus nombreuses de la société, dans les pays
développés comme dans le tiers-monde, s'investissaient dans
la communication intelligente par les réseaux, en mettant
spontanément en place, comme nous l'avons vu, des exemples significatifs.
C'est pourquoi nous pensons que tout ce qui se fait déjà, hors
réseaux, au plan des militances internationales, pour la lutte contre
l'analphabétisme et la santé, pour la protection de
l'environnement, pour la coopération Nord-Sud en agriculture ou en
éducation, devrait pourvoir être basculé ou prolongé
au travers de réseaux électroniques et humains d'échange,
sur le modèle de ceux que nous avons schématisé ici.
En cas de succès, on ne peut douter que, du moins dans des régimes
démocratiques comme le sont indiscutablement les Etats européens,
les Pouvoirs Publics seraient obligés d'accompagner le mouvement.
Sans doute tenteraient-ils de le récupérer. Mais l'expérience
de l'Internet -citoyen a déjà montré que de telles
récupérations ne sont pas vraiment possibles, y compris aux
Etats-Unis où pourtant la pression du politiquement correct
fédéral devient de plus en plus forte.
Pour entraîner les institutions, il faudra en principe convaincre d'abord
les partis politiques. Les militants d'une nouvelle démocratie
intelligente en ligne auront la tâche - difficile - de montrer
l'intérêt de telles procédures dans les relations
quotidiennes entre citoyens-électeurs, appareils politiques et élus
locaux ou nationaux. Il sera plus facile ensuite, de bonnes habitudes
commençant à s'installer, de faire pression pour que
s'étendent des systèmes plus ambitieux d'aide à
l'information et à la décision mis à disposition de
divers publics. On peut espérer que sous la pression de l'exemple,
les collectivités locales puis les administrations nationales y
viendraient.
C'est d'abord des partis à forte sensibilité écologique
que l'on attendrait le bon exemple. Mais en fait, tous les partis - comme
cela se fait maintenant des sites Internet - auraient avantage à
encourager ces systèmes d'information et d'échange en ligne.
Il n'y a pas de thème politique qui n'aurait pas besoin d'être
documenté, explicité, discuté et ainsi vulgarisé
de cette façon.. Seules les organisations à vocation totalitaire
auraient sans doute plus à perdre qu'à gagner en participant
à de tels systèmes d'échange.
Cette dernière observation conduit à une remarque. La vie en
société d'une façon générale, Internet
en particulier, nous montre que les tendances destructrices s'expriment
très vite, dès qu'un système de communication s'installe
entre les hommes, pour le casser ou le détourner. Il ne faut donc
pas être naïf et s'imaginer que les réseaux que nous venons
de décrire présideront à l'avènement d'emblée
d'une nouvelle espèce d'hommes, tolérants et prêts à
rechercher ensemble le bien de l'humanité. Ils seront attaqués
de toute part, soit par jeu, soit par intérêt, soit pour permettre
à certains d'exprimer par la violence symbolique ou réelle
différents malaises ou différentes psychoses. Il faudra donc
se prémunir contre ces attaques, mais ces précautions font
partie de la vie quotidienne dans la société de l'information
qui est en train de devenir la nôtre, et qui est aussi celle des guerres
de l'information.
Mesures d'accompagnement
Nous avons vu qu'au début, la mise en place de portails d'information
et de discussion ne pourrait prendre son essor qu'avec les initiatives
bénévoles de milliers de personnes ou petits groupes convaincus
de leur intérêt. Il faut inciter le grand public, à commencer
par les internautes déjà rompus aux techniques nécessaires,
non seulement à utiliser mais à créer de tels
systèmes. L'approche du grand public ne doit pas seulement viser les
adultes, mais surtout les enfants, à l'âge où ils peuvent
utilement acquérir les pratiques de la recherche d'information et
de dialogue constructif avec les autres.
Chacun trouvera lui-même des opportunités pour accompagner la
démarche générale recommandée ici. Nous pouvons
en identifier trois qui semblent intéressantes.
La première concerne l'école, ou pour être plus précis,
les initiatives pédagogiques des enseignants, appuyés par les
moyens en technologie de l'information dont sont ou seront dotés les
établissements d'enseignement. Même si les programmes et
instructions aux maîtres ne le prévoient pas, rien n'empêche
pensons-nous ceux que la démarche intéresserait de monter avec
leurs élèves, sur les questions d'intérêt
éducatif, des dossiers d'informations et de discussion sur le modèle
de ce qui est évoqué ici.
Ces dossiers devraient être échangés ou plutôt
interconnectés avec ceux d'autres classes ou établissements,
afin de mettre en place des références de plus en plus riches.
Evidemment, grâce à l'Internet, des actions transnationales
pourraient être entreprises dès le début. Ce ne serait
là qu'une extension des dossiers pédagogiques déjà
créés par certains cercles d'enseignants, mais ils pourraient
avoir une portée politique et philosophique accrue, dans la mesure
où ils s'inscriraient d'emblée dans la tentative grandiose
d'améliorer la conscience et l'intelligence universelle. Au plan
technique, l'appel à des étudiants compétents en
développement de système d'aide à l'intelligence
artificielle répartie pourrait faire énormément progresser
la compétence des logiciels utilisés.
Un deuxième cercle susceptible d'être utilisé serait
celui des Points publics d'accès au réseau et à
la formation déjà évoqués (PAPI ou équivalents)
On pourra consulter par exemple le site du Groupe Citoyenneté
et Nouvelles Technologies mis en place par le maire-adjoint de Brest
Philippe Briand, initiateur du mouvement Créatif : http://www.mairie-brest.fr/cnt/.
Ces points d'accès sont ouverts à des populations
souvent mal formées et mal informées, qui ne manquent
pas de préjugés politiques débouchant sur le
refus de l'autre. Les dérives ne manquent pas. On a regretté
par exemple, sans doute à tort, le squat de nombreux terminaux
mis en libre service par les municipalités au profit d'échanges
extrémistes et raciaux. Mais ceci devrait être une
raison de plus pour lancer à partir de ces ponts d'accès,
de véritables aides à l'information et au dialogue
exploitant les ressources du web sémantique et les possibilités
d'échanges et de formations civiques susceptibles de s'organiser
à cette occasion.
Nous terminerons ce court recensement en mentionnant les magazines en ligne
qui, à l'exemple de Automates-Intelligents ouvert aux scientifiques
travaillant dans le domaine prometteur de la vie artificielle, de la robotique
autonome et de l'intelligence artificielle, essayent d'établir un
pont entre les chercheurs et le grand public. Il s'agit d'un objectif difficile,
qu'il ne faut pas confondre avec la vulgarisation scientifique classique.
L'objet est en effet de fournir au public les moyens de s'informer lui-même
et de dialoguer directement avec les chercheurs, en utilisant les ressources
de l'Internet : sites web et messageries. Le développement de telles
tentatives pourrait conduire à la mise en place de portails scientifiques
grand public, sur le modèle du Global Brain, où les experts
et chercheurs seraient invités à mettre en forme, en
privilégiant la convivialité d'accès et de
réutilisation, les produits de leurs activités. Ces portails
devraient absolument éviter le cloisonnement disciplinaire qui rend
les revues scientifiques spécialisées inabordables aux
non-spécialistes.
Pour couronner le tout - et en rêvant un peu - on pourrait suggérer
une fédération internationale des initiatives de cette sorte,
sur le modèle de l'Open Source
(c'est-à-dire, notamment, sans rémunération des droits
d'auteurs attachés à la publication des textes) qui viserait
à matérialiser ce concept encore lointain de conscience collective
intelligente. D'où le nom ambitieux que l'on pourrait donner à
ce projet : Intelligence Open Source
Conclusion
A la question posée initialement, savoir s'il était possible
d'envisager un monde autre que celui de la mondialisation libérale
menant l'humanité à des affrontements permanents et l'environnement
à sa destruction, nous avons essayé de répondre par
l'affirmative. Oui, un autre monde est possible. Oui, les concepts et les
méthodes encore en enfance de la science des systèmes complexes
et du travail coopératif en réseau pourraient y contribuer.
Oui, des formes d'intelligence collective, de conscience collective et finalement
une science mise au service de l'humanité toute entière semblent
possibles. Mais cela ne veut absolument pas dire que les opportunités
heureuses se produiront. L'avenir est plus incertain que jamais. Ce monde
possible peut très bien ne pas se réaliser. On peut même
craindre qu'il ne se réalise pas. Rien ne garantit que nos enfants
ou petits enfants ne vivront pas l'effondrement de la civilisation globale,
ou des régressions abominables, dont la nature humaine a le secret.
Comme indiqué à la fin de notre première partie, nous
n'avons pas voulu fournir ici une liste de mesures, une sorte de programme
politique, destiné à remédier aux défauts de
la mondialisation. Pourquoi ? Parce que, après avoir proposé
un objectif de méthode, mettre en place des réseaux qui
permettraient à tous les hommes, sans exclusive, de se concerter pour
faire évoluer le monde d'une façon intelligente, nous ne pouvions
décemment pas court-circuiter ou anticiper la mise en place de tels
réseaux, qui n'existent pas encore vraiment, et parler d'avance au
nom de tous ces hommes. Il faudra attendre que se structure progressivement
la pensée mondialiste ou universaliste, en suivant notamment sa
progression dans les forums citoyens, sur le web et les différentes
manifestations qui marquent sa diffusion.
Pour que l'enthousiasme ne retombe pas face aux difficultés, bornons-nous
simplement à suggérer que ceux qui rêvent d'un autre
monde que celui de la mondialisation néo-libérale fassent l'effort
de proposer à l'humanité des objectifs un peu plus exaltants,
concernant le passage sur cette terre, qu'attendre la mort en évitant
de mourir de faim, comme le font les apôtres de la consommation pour
la consommation et ceux, à l'opposé, du Royaume éternel.
Pour ceux qui ne croient pas en un au-delà de la vie, la vie terrestre
devrait offrir des perspectives permettant le déploiement des richesses
de l'imagination et de la création dont l'homme est capable. L'art
en fait partie, mais sûrement aussi la science et la technique, dans
la mesure où ces deux pratiques ne seront pas tournées vers
l'anéantissement des humains et de la nature.
Les visions ne manquent pas aujourd'hui, alors que des connaissances et des
découvertes attendues par les penseurs depuis l'antiquité grecque
semblent sur le point d'aboutir. Le rapprochement grandiose des théories
concernant la matière et l'énergie (gravité quantique),
les possibles liens entre la mécanique quantique et la biologie, le
développement des nanotechnologies et des bio-technologies nous ouvrent
sur le vivant au sein de l'univers des perspectives grandioses. Dans le
même temps les possibilités d'exploration de l'espace profond
vont à échéance d'une ou deux générations
se préciser considérablement. Le temps d'une civilisation
galactique, s'il n'est pas encore venu concrètement, pourrait en tous
cas représenter la frontière nouvelle vers laquelle tendront
les efforts et les imaginaires. Tout ceci se concrétisera d'autant
plus vite que les ressources des hommes et du monde pourront s'y investir
au lieu de se gaspiller en produits de consommation ou en armements inutiles
et destructeurs.
L'autre monde possible, dans ce cas, ne serait pas seulement celui de la
fraternité économique et morale qui anime les pacifistes et
les anti-mondialisateurs, il serait aussi celui d'une toute nouvelle
fraternité dans la connaissance scientifique de notre univers.