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17 Janvier 2002
La
Chronique de Jean-Paul Baquiast
Elections
2002. Pour une vision politique de l'Internet et des STIC
A l'approche des élections,
il n'est pas inutile que les citoyens-électeurs se donnent
des idées simples sur ce qu'ils attendraient des candidats dans
le domaine de l'Internet et des sciences et technologies de l'information,
incluant évidemment, pour ce qui nous concerne, l'intelligence
artificielle distribuée et la robotique. Voici une proposition
soumise à votre réflexion. JPB
Les citoyens d'une démocratie comme la France, ainsi que ses
hommes politiques, devraient désormais se donner une Vision
politique de ce qu'ils veulent faire, dans les 5 prochaines années
et au-delà, face au développement exponentiel prévisible
des sciences et technologies de l'information et de la communication
(STIC).
Il s'agit de fixer un sens politique à une évolution technique
dont les applications ne sont pas définies à l'avance et qui
peut donner le meilleur ou du moins bon, au regard des valeurs politiques
que l'on défend. Les "dominés" y sont confrontés aux
"dominants". Ils devront coopérer pour se faire entendre, en se donnant
des objectifs mobilisateurs.
Cette Vision politique peut être analysée sous trois angles
complémentaires :
l'Internet-citoyen
La démocratie distribuée (ou neuro-mimétique)
Le réseau étendu
L'Internet-citoyen
Internet est généralement présenté comme offrant
à chacun de ses utilisateurs la possibilité de "surfer" ou
pianoter sur des milliers de sites français et étrangers. On
fait valoir l'intérêt pour l'ouverture des esprits mais aussi
les dangers du "choc des cultures" pouvant en résulter. Nous y
reviendrons. Mais là n'est pas l'essentiel.
La prise de parole
On doit mettre l'accent sur le fait qu'Internet est aussi quelque chose de
tout à fait différent, et certainement beaucoup plus important.
Il permet à chacun de s'exprimer et de communiquer avec ses semblables.
Les techniques utilisées pour ce faire sont relativement faciles à
acquérir. Les coûts sont infimes. Il y a d'abord la messagerie
et les modes de communication collectives associées (listes de diffusion).
Mais il y a aussi le fait que chacun peut désormais concevoir et
éditer des pages web (textes, images et sons) qu'il peut publier à
peu de frais, sur des sites web coopératifs ou individuels. Les outils
éditoriaux sont désormais nombreux, libres de droit, faciles
à utiliser avec un peu d'apprentissage.
Le changement de statut offert au citoyen (ou aux petits groupes) devient
là considérable. Le citoyen peut enfin prendre la parole, exprimer
ses besoins, préciser ses projets. Il peut ainsi se faire connaître
ou reconnaître des autres et chercher des alliances.
De consommateur passif d'information, de cible des messages publicitaires
ou politiques, il devient auteur, journaliste ou artiste, bref acteur. La
logique que lui imposent les médias, celle du "Un vers Tous" (broadcast)
est changée au profit du "Tous vers Tous".
Le changement peut paraître limité. On dira : "qui
m'écoutera si je m'exprime sur le web. Ma voix sera perdue parmi des
millions d'autres". Mais la logique de la démocratie est au contraire
que toute voix compte et peut entraîner des effets importants. Il faut
seulement s'efforcer de la rendre la plus efficace possible.
Ce sera notamment le cas quand les citoyens apprendront à se regrouper
(par Internet mais aussi au plan social classique) en communautés
ou collectivités "intelligentes" et communicantes. De proche en proche,
des actions importantes pourront être engagées. On le voit
actuellement en matière d'environnement ou de lutte contre les effets
pervers de la mondialisation libérale.
Chacun doit se persuader qu'il a le droit à cette prise de parole.
Il ne doit pas y avoir de limite basse en dessous de laquelle, faute
d'instruction ou de ressources, on doive s'abstenir. Les personnes encore
exclues de l'Internet-citoyen devront se grouper et coopérer pour
y accéder.
Mais il n'y a pas non plus de limite haute protégeant des gens ou
des catégories sociales ou politiques auxquels il ne serait pas acceptable
de s'adresser. Il faut se persuader que chacun dispose d'un droit potentiel
à faire connaître son point de vue aux hiérarchies, aux
hommes politiques, aux gouvernants - tant du moins que ces derniers jouent
le jeu de la démocratie et offrent des adresses pouvant accueillir
des messages. Quand ce n'est pas le cas, ils doivent l'exiger. Ils ont droit
aussi à obtenir des réponses (voir ci-dessous : le
cyber-député).
De même il ne devrait pas y avoir de sujet tabou, de thèmes
politiquement corrects ou autres contraintes imposées par les dominants
pour que les sujets qui fâchent ne soient pas abordés. Tant
du moins que les propos ou actes ne viennent pas en infraction aux lois en
vigueur, ils doivent pouvoir se manifester. Il vaut mieux d'ailleurs pour
la démocratie qu'ils se fassent connaître plutôt que rester
refoulés.
On privilégiera dans ce domaine de la prise de parole le
bénévolat ou le militantisme. Le web est rarement une occasion
de gagner de l'argent. Quand c'est le cas, l'action entreprise change de
registre et relève du commerce électronique.
On le voit, la prise de parole sur Internet ne sera pas autre chose qu'une
nouvelle forme d'action politique, débouchant, en les rajeunissant,
sur les formes plus traditionnelles. Beaucoup de choses sont encore à
inventer dans ce domaine, mais il s'agit d'un chantier passionnant pour ceux
qui croient à la démocratie et à la république.
Inutile de dire que cette prise de parole sera combattue, inlassablement,
par tous ceux disposant d'un pouvoir ou d'une compétence qu'ils n'auront
pas accepté de partager, par crainte de la perdre : "élites",
encadrements, administrations, entreprises nationales ou étrangères
- y compris au sein même de ceux qui disent militer pour la
démocratie.
Face aux opportunités d'expression sur Internet, le citoyen devra
refuser les fausses excuses tendant à le décourager. Sa devise
doit être celle du web : tout de suite, commencer petit et grandir
rapidement, sans demander de permission ou même d'encouragement.
S'informer
Venons-en à la consultation des sites web présents sur le web
(surfer). Celle-ci est irremplaçable, pour donner au citoyen les
informations qui lui manquent pour que son action, quelle s'elle soit, soit
efficace. S'enfermer dans son pré carré est désormais
inexcusable. En sortir sera d'ailleurs l'assurance que les prises de paroles
évoquées ci-dessus seront les plus pertinentes possible.
Le web permet d'abord d'accéder à toutes les informations,
procédures et services que les différents services publics
mettent désormais à la disposition du citoyen. Lorsque d'ailleurs
ce dernier ne s'estime pas satisfait, il doit réclamer un meilleur
service en ligne auprès des administrations concernées.
Les sites web donnent également accès à toutes les offres
commerciales du secteur privé (commerce électronique). Une
contrepartie de cette facilité est l'envahissement des messageries
par les messages publicitaires non demandés (push) dont il faut apprendre
à se garder.
On devra aussi apprendre à se méfier de tous les sites qui,
une fois visités par curiosité, relancent l'internaute
inlassablement, voire tente de l'embrigader ou le compromettre: sites politiques,
sectaires, sexuels ainsi que des nombreux virus exigeant des antivirus
toujours à jour. La meilleure façon de se prémunir est
de ne pas visiter, même par curiosité, les sites que l'on peut
soupçonner être déviants.
Le web, malgré ces petits inconvénients, est une source
d'information sur le monde absolument irremplaçable. Il montre à
l'individu toujours un peu isolé ce qui se passe ailleurs que dans
son milieu immédiat : en France, en Europe, à l'étranger.
C'est également une encyclopédie toujours à jour et
inépuisable. Mais quelques méthodes d'appropriation du web
s'imposent, afin d'éviter d'être envahi ou perturbé par
ce que nous appelions le choc des cultures. Il les faut les apprendre ou
les enseigner.
Le cyber-député
L'homme politique, quel que soit son statut (nous prenons le député
comme prototype de la catégorie) doit apprendre à reconvertir
une partie de son activité pour tenir compte de l'usage croissant
de l'Internet dans son électorat. Il doit devenir sans aucun doute
exemplaire à cet égard, quel qu'en soit le coût pour
lui en termes de réformes de méthodes de travail.
Il pratiquera de plus en plus l'Internet lui-même, pour s'informer
et s'exprimer. Mais surtout, il se dotera d'une messagerie aux messages de
laquelle il s'efforcera de répondre utilement. Cela lui prendra beaucoup
de temps, mais ce sera du temps gagné par ailleurs. L'efficacité
de son action au service des citoyens et de la collectivité devrait
en être amélioré en profondeur.
La démocratie distribuée
Ce terme est nouveau et risque d'être mal compris. On emploie
généralement celui de démocratie en réseau, mais
il n'est pas inutile de faire référence aux travaux de
l'intelligence artificielle moderne (IAD pour intelligence artificielle
distribuée) qui montrent que les sociétés humaines sont
des ensembles complexes, évolutifs, difficilement analysables,
difficilement prédictibles et encore plus difficilement gouvernables.
Dans cette perspective, si on veut que l'idéal démocratique
s'incarne dans la réalité sociale moderne, il faut accepter
de doter les citoyens de moyens de réception, création,
communication et traitement de l'information les rendant proches de ce que
sont les neurones humains dans la partie la plus intelligente du cerveau,
le cortex. C'est pour cela que l'on pourra aussi dire que la démocratie
moderne sera neuro-mimétique, ou imitant l'architecture du cortex
neuronal. La démocratie non plus que les choix démocratiques
ne se décréteront plus du sommet, mais ils devront "émerger"
d'une communauté en évolution permanente, par interaction
adaptative avec son environnement, capable d'intelligence et de conscience
collective - comme le sont en principe les cerveaux humains.
L'architecture neuro-mimétique
Chaque citoyen, grâce à l'Internet, pourra simultanément,
comme indiqué dans précédemment (voir L'internet-citoyen)
émettre de l'information à destination de tous les autres,
recevoir l'information émise par tous les autres, accéder aux
différents contenus d'informations mémorisés collectivement
(cartes cognitives, dans le jargon de l'intelligence artificielle). Il s'agira
de flux dynamiques, permettant à chacun, à la fois de s'informer
et d'enrichir les mémoires communes. Le citoyen ainsi activé
pourra être appelé, conformément au jargon de l'IAD,
un "agent". La démocratie sera un "système multi-agents ou
massivement multi-agents".
Des canaux de communications s'établiront et se renforceront
spontanément entre les citoyens les plus actifs. Ils seront analogues
aux faisceaux de neurones réentrants dans le cortex. Ils mettront
en relation, dans le sens vertical (à l'intérieur d'une
communauté d'intérêt) et dans le sens horizontal (d'une
communauté à l'autre), les émetteurs-récepteurs
les plus productifs.
Les cartes cognitives s'établiront spontanément en
conséquence de l'activité des différents agents. Elles
mémoriseront, au bénéfice du réseau tout entier
, les points les plus saillants résultant de son interaction avec
l'environnement et résumant l'expérience acquise. Il s'agira
d'une mémoire dynamique, en ce sens qu'elle sera constamment mise
à jour et restructurée compte-tenu des informations provenant
des citoyens-agents, ré-entrant dans le système. Une certaine
compétition s'établira de facto entre agents, ou entre
regroupements coopératifs d'agents, pour l'alimentation de ces cartes
cognitives.
La démocratie distribuée, système complexe
auto-adaptatif
Le système ainsi formé par les citoyens ou groupes de citoyens
en interaction constituera un système complexe évolutionnaire
auto-adaptatif distribué, selon des termes empruntés aux
mathématiques de la complexité. Il pourra être
décomposé à des échelles de plus en plus petites,
sur le mode des fractals, sans que les composants dérogent à
la règle démocratique d'ensemble.
Dans la compétition qu'il entretiendra avec d'autres collectivités
basées sur des architectures pyramidales (un chef commandant à
des subordonnés non-autonomes), le système démocratique
distribué ainsi conçu disposera de nombreux avantages.
Il sera notamment capable d'inventer spontanément (par émergence)
de nouvelles solutions aux problèmes de la vie politique moderne,
qui nécessitent une adaptation efficace et rapide à des milieux
eux-mêmes complexes et évolutionnaires (la "mondialisation",
l'éco-système, etc..).
Mais, comme tout système complexe chaotique, le système
démocratique ainsi réalisé ne sera analysable ni de
façon définitive ni de façon complète. Il ne
sera pas davantage prédictible, sauf en termes de calculs de
probabilités. De ce fait, il sera difficilement gouvernable, si on
entend par gouvernement l'élaboration de règles exhaustives
et définitives censées s'appliquer à un avenir bien
défini. Il y aura donc à définir de nouvelles méthodes
d'action politique et de gouvernement tenant compte de l'autonomie et de
l'interaction des agents.
Il faudra tenir compte aussi du fait que des accidents mineurs pourront toujours
se développer sous forme de catastrophes heureuses (mutations favorables)
ou malheureuses, de grande ampleur, auxquelles il faudra réagir très
vite.
Est-ce à dire qu'un tel système serait l'avatar moderne du
libéralisme ou laissez faire, décourageant le volontarisme
politique ? Non. Mais celui-ci devrait être conçu non pas comme
imposant des comportements définis à l'avance mais comme proposant
des limites (toujours réévaluables et modifiables par retour
d'expérience) aux espaces de variation ou de mutation du système
démocratique (espaces d'état). Ce serait notamment là
le rôle des règles d'éthique constamment évoquées
aujourd'hui. Il faudra d'ailleurs veiller à ce que ces règles
ne cachent pas des intérêts non-avoués refusant la
possibilité d'une évolution qui leur serait défavorable.
Les nouveaux modes de gouvernement réparti nécessités
par la démocratie répartie feront largement appel aux outils
de modélisation et de simulation stratégique permettant de
représenter les systèmes complexes chaotiques (SMA ou
systèmes multi-agents, algorithmes génétiques, etc.).
Dans beaucoup de cas, de tels modèles, constamment adaptés
par retour d'expérience et accès à des cartes cognitives
de plus en plus riches, permettront d'anticiper et résoudre, sur le
mode virtuel, des conflits qui dans la réalité, auraient pu
déstabiliser le système.
Le réseau étendu
Il s'agit de construire les infrastructures humaines, scientifiques et techniques
de l'Internet-citoyen et de la démocratie distribuée.
Le développement des deux objectifs précédents ne se
fera pas seul. Il faudra une intervention volontariste de tous ceux, hommes
politiques, militants, administrations et entreprises voulant contribuer
à son avènement rapide.
C'est principalement là aujourd'hui que s'impose le volontarisme
politique, face à un libéralisme qui laisserait jouer les
évolutions spontanées, au risque de laisser les systèmes
géopolitiques dominants assurer définitivement leur emprise.
Il convient donc de se donner une vision politique de la science, de la
technologie et de leurs déploiement sociétaux.
Connecter et former tout le monde
Dans ce domaine, il ne faut pas faire dans la nuance. L'objectif à
afficher est de donner à chacun - comme cela a été fait
pratiquement pour le téléphone ou la sécurité
sociale - la possibilité d'accéder à des connexions
Internet à haut débit, de durée illimitée et
à prix forfaitaire. Les matériels terminaux et les logiciels
divers (notamment logiciels éditeurs) devront aussi être
diffusés à des prix très bas, obtenus notamment par
standardisation (logiciels libres) et commandes groupées.
Ce n'est sans doute pas à l'Etat de prendre ceci en charge, mais l'Etat
doit accepter toutes actions incitatives imaginables. On évoquera
par exemple, en matière de réseaux, l'intérêt
(à préciser cependant) de l'utilisation du réseau de
distribution d'EDF ou des solutions radio de type Wi-Fi ou Ad Hoc networks.
En matière de terminaux, on rappellera les multiples usages possibles
de l'UMTS, arrêtés actuellement par des choix étatiques
européens malthusiens.
Les collectivités publiques, dans leurs sphères de
compétences, devront par contre financer directement les points
d'accès et de formation publics, indispensables pour les individus
dits défavorisés.
Généraliser l'accès gratuit aux données publiques
et aux contenus d'enseignement et de formation à distance provenant
du secteur public
La encore, le temps n'est plus venu de faire dans la nuance. Il faut
considérer que tout ce qui résulte de l'activité des
services et des agents publics, rémunérés par la voie
budgétaire, doit être mis gratuitement à la disposition
des citoyens. On y rajoutera des outils d'appropriation permettant à
tous d'utiliser ces éléments de base, notamment dans la perspective
de la réinsertion, de l'intégration et du dialogue avec les
pays du tiers-monde.
Encourager la recherche scientifique fondamentale en matière de
composants, réseaux, intelligence artificielle, robotique,
réalité virtuelle, informatique et mathématiques
Il s'agit globalement du domaine d'activité du nouveau département
STIC du CNRS, dont les moyens d'action devraient être
considérablement développés, ce qui permettrait notamment
de renforcer et rendre productives les Actions Concertés
Intégratives de ce département, indispensables pour favoriser
l'interdisciplinarité. On pourrait penser aussi, comme le suggère
Joël de Rosnay aux Actions concertées de l'ex Délégation
générale à la recherche des années 1970, plus
souples. Ces financements doivent absolument viser l'interpénétration
des 3 domaines clefs des futures années : bio-technologies,
info-technologies et éco-technologies.
Il faudra aussi développer les ACI tournées vers les sciences
humaines et sociales, qui ne doivent pas rester en dehors de l'accès
aux nouveaux outils et aux nouveaux paradigmes.
Enfin, des décisions politiques-phare, à prendre sans doute
au niveau européen (national par défaut) sont indispensables,
quels qu'en soient les coûts (au demeurant modestes). Pensons par exemple
au lancement d'un programme Robot Autonome Martien, à échéance
de 5 ans, sur fonds largement publics, dont les retombées seraient
multiples. De telles décisions relèvent directement de la
compétence des Chefs d'Etat, et doivent être annoncés
par eux, pour créer un effet-afficheur.