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31 Janvier 2002
La
Chronique de Jean-Paul Baquiast
Architecture
neuronale et démocratie dans les organisations
Ce compte-rendu reprend
en les simplifiant diverses idées déjà développées
dans notre revue, relatives aux apports de l'Intelligence Artificielle
distribuée au progrès du gouvernement des organisations.
J'ai été invité à faire cet exposé
lors d'une journée à l'Assemblée Nationale
consacrée aux 3èmes Rencontres parlementaires sur
la Société de l'Information et l'Internet organisées
par les députés Patrick Bloche et Patrice Martin-Lalande,
le Mercredi 19 décembre 2001 sur le thème "Les
nouveaux défis de la société de l'information
et de l'Internet".
Je dois avouer que je ne sais trop ce que les auditeurs ont retenu
de ces propos, qui les ont laissés, du moins en séance,
sans réaction! JPB.
Je souhaite ici vous faire part de l'expérience
que j'ai acquise depuis quelques mois en tant qu'éditeur
d'Automates Intelligents, revue en ligne sur l'intelligence artificielle
et la robotique. J'y ai constaté que les concepts développés
par ce qu'on appelle l'intelligence artificielle évolutionnaire
sont de plus en plus utilisés, notamment dans les pays anglo-saxons,
pour aider au management public et au management des entreprises.
Ces concepts permettent de tirer pleinement parti de la généralisation
de l'Internet au sein de la société de l'information,
généralisation que les autres intervenants ont défendue
avant moi avec chaleur.
Pour simplifier, disons qu'il s'agit de se représenter chaque individu
ou petit groupe, connecté aux autres par Internet, comme un neurone
relié aux autres neurones tel qu'il l'est dans le cerveau humain,
à travers les axones et les synapses. On appelle souvent cela une
architecture neuronale : on peut considérer que les citoyens, les
salariés ou les fonctionnaires doivent être traités comme
les neurones dans notre tête. Il y a des liaisons verticales et des
liaisons horizontales qui s'organisent par grands paquets de neurones et
qui utilisent toute une série de fonctions permettant à l'organisme
d'être piloté, ou plutôt coordonné, par son
système nerveux. On devra donc retrouver avec l'Internet cette image
du réseau neuronal en utilisant les connexions de toutes sortes qui
relient à haut débit les gens, afin qu'ils travaillent tous
en réseau.
Ainsi modélisées sur le schéma de l'architecture neuronale,
les sociétés de toutes tailles ne peuvent plus relever
exclusivement de descriptions statiques (de type déclaratif ou juridique)
ni d'un commandement hiérarchique venu d'en haut, qui aurait la
prétention de leur imposer un comportement défini à
l'avance de façon rigide.
Le fonctionnement d'un système composé d'agents (les individus)
en interaction les uns avec les autres ne peut pas en effet être
assimilé à celui d'une machine, aussi complexe soit-elle. Ce
système est devenu chaotique, au sens mathématique du terme,
c'est à dire que son évolution ne peut être ni décrite
ni prédite dans le détail. On peut seulement décrire
et prédire son comportement en termes probabilistes. Cela suffit le
plus souvent, mais pas dans toutes les circonstances. De tels systèmes
sont dits dans le jargon de l'intelligence artificielle distribuée,
des systèmes multi-agents adaptatifs (SMA).
Dans la vie réelle, les systèmes multi-agents que sont les
sociétés humaines entrent en compétition les uns avec
les autres au sein d'un environnement lui-même complexe et indescriptible,
comme l'est par exemple la mondialisation économique ou
l'éco-système. Ils s'y affrontent pour y survivre, selon le
modèle darwinien de l'évolution sur le mode hasard/sélection.
Nous sommes entourés de ce type de systèmes complexes. Le
gouvernement, ou comme on dit parfois la gouvernance, doivent se
réorganiser sur ces bases. La pensée politique doit devenir
systémique et matricielle, au lieu de rester analytique et linéaire.
En outre, elle doit apprendre à tenir compte de la survenance d'accidents,
même minimes, qui peuvent entraîner de très importantes
mutations. Nous savons très bien, dans la mathématique du chaos,
qu'un changement infime dans les données initiales, non prévisible,
peut survenir et avoir des conséquences énormes auxquelles
il faudra bien essayer de réagir. On l'a vu avec les attentats du
11 septembre, totalement inattendus, qui ont provoqué toute une
série de changements dans le monde entier.
Si on admet que les collectivités sont des systèmes complexes
non prédictibles, que leur environnement l'est aussi, se pose alors
la question des outils du gouvernement ou de l'administration moderne. Comment
prévoir l'avenir d'un système mathématiquement
non-intégrable ? Comment éviter l'instabilité qui peut
s'instaurer dans le système et conduire à son effondrement
? Comment et surtout, tout en maintenant son intégrité (son
homéostasie) faciliter son adaptation, dans le cadre de la concurrence
darwinienne pour la survie que lui imposent tous les autres systèmes
?
En mathématique de l'intelligence artificielle évolutive, on
part de l'idée que personne ne peut dire a priori ce qu'il faut faire
pour permettre à un système d'optimiser son comportement. Les
systèmes doivent donc être capables de s'auto-adapter en interaction
avec leurs concurrents et avec un environnement lui-même constamment
évolutif et agressif. L'adaptation se fait par un auto-apprentissage
et une auto-réorganisation permanence. Dans le cas d'un robot autonome,
personne ne tente de le programmer à l'avance pour qu'il ne tombe
pas d'un plan de travail. On le laisse apprendre par essais et erreurs,
grâce à un processus informatique spécifique, faisant
appel aux algorithmes génétiques évolutionnaires.
Les sociétés ne sont pas tout à fait des robots, même
autonomes. Cependant, dès lors que, comme indiqué, chaque citoyen,
chaque salarié, chaque petit groupe en leur sein a été
relié aux autres par Internet, dès lors que des bases de
connaissances communes peuvent être produites, actualisées et
mutualisées par l'activité exploratrice de chacun (on appelle
cela des cartes cognitives distribuées), elles auront la possibilité
de se comporter en collectivités auto-apprenantes et
auto-réorganisatrices.
Cela ne veut pas dire que les gouvernements n'auront plus rien à faire.
Leur rôle sera principalement, à partir des données
rassemblées par le système, c'est-à-dire à partir
des cartes cognitives, de modéliser l'avenir et les stratégies
d'adaptation possibles, en liaison avec chacun des agents, de façon
à créer des consensus évolutifs et des synergies dans
l'emploi des ressources.
Les gouvernements pourront aussi avoir un rôle régulateur, s'ils
y tiennent absolument. Mais il ne devra pas s'agir de régulations
décidées à l'avance et supposées s'appliquer
à tous les comportements d'agents. De telles prescriptions seraient
inapplicables ou auraient des résultats contraires à ceux attendus.
Il s'agira plutôt de fourchettes à fixer à l'espace de
variation ou de mutation alloué pour l'auto-évolution
spontanée de la collectivité ou de ses composantes. On parlera
alors plutôt d'éthique que de droit traditionnel.
Tout ceci ne relève déjà plus du rêve. Hors du
domaine scientifique, où ces pratiques sont en plein développement,
on trouve à petite échelle des applications de cette nature
dans la gestion des flux économiques, financiers ou de
transport(1).
On devra les employer aussi (sans attendre de nouvelles catastrophes) dans
la réaction aux risques majeurs, où les variables inattendues
s'enchaînent à grande vitesse sans laisser la moindre pertinence
à un contrôle humain non assisté. Par ailleurs, depuis
le 11 septembre, aux Etats-Unis, les systèmes d'interprétation
des données capturées par les réseaux d'écoute,
les engins auto-adaptatifs de type drone, et bien d'autres technologies pour
le commandement s'inspirent de ce que je vous ai résumé.
A terme, si on veut que les sociétés dites scientifiques
maîtrisent convenablement les multiples complexités résultant
de la mondialisation, notamment dans la perspective du développement
durable et de la sauvegarde des équilibres écologiques, elles
devront aussi apprendre à faire appel, dans le détail de leur
gouvernement quotidien, à ces nouvelles méthodes, malheureusement
encore trop peu connues, tant de l'électeur que de l'homme politique.