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Nous publions cet article
dans notre rubrique Démocratie, en partant de l'idée
que la démocratie progressera d'autant mieux dans les pratiques
des citoyens que ceux-ci réfléchiront aux possibles
influences qui s'exercent sur eux, afin si possible de les maîtriser.
Les réflexions des rares chercheurs qui étudient
le concept de conscience artificielle nous montrent que les processus
susceptibles d'être dits "conscients" peuvent être très
éloignés de ce que nous imaginons intuitivement quand
nous tentons de nous représenter nous-mêmes en tant
qu'êtres conscients. En réalité, quand nous
pensons à notre propre conscience, nous nous bornons à
constater l'existence du phénomène, mais nous n'avons
aucune idée précise des structures ou des mécanismes
qui lui donnent naissance, soit dans notre propre organisme, soit
dans les relations de cet organisme avec ceux de nos semblables,
notamment au travers du langage. Les travaux des neurologues, vu
l'importance récemment reconnue au thème de la conscience,
se sont multipliés pour tenter de décrire l'émergence
de la conscience, à travers la complexification progressive
de l'organisation cérébrale au cours de l'évolution.
Mais le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'ont pas réussi
à décrire le phénomène d'une façon
définitivement convaincante, même si des chercheurs
comme Damasio ou Edelman semblent s'être beaucoup approchés
du but.
Ceci tient sans doute au fait que ces chercheurs n'ont pas encore osé
s'affranchir de la corporalité biologique, c'est-à-dire du
préjugé selon lequel la conscience ne peut s'imaginer que lié
à un corps biologique tel que nous le connaissons chez l'animal
supérieur et chez l'homme. L'idée que la conscience pourrait
naître à partir d'autres types d'organisation de la matière,
ou même d'autres types d'organisation de la vie et des sociétés
biologiques, ne leur est donc pas encore venue à l'esprit. Sans doute
heurterait-elle trop les préjugés relatifs à la
supériorité de l'homme, qui s'imagine être le seul capable
de conscience dans l'univers.
Or les chercheurs en conscience artificielle ont d'autres approches que celles
des neurosciences cognitives pour tenter de réaliser des modèles
pertinents de systèmes conscients. Le plus simple, sur le papier du
moins, est d'entreprendre la réalisation d'un automate dont nous pourrions
dire, selon le modèle du test de Turing, qu'il ne nous paraîtra
pas différer d'un homme réputé conscient, quand nous
discuterons avec lui, ou quand nous lui demanderons de résoudre des
problèmes supposant une conscience de type humain pour recevoir une
solution.
Ecoutons ce qu'en dit Alain Cardon (article non publié)
" Nous allons poser les hypothèses suivantes
:
1. Un certain système informatique fortement
connecté à un robot autonome sensible muni de très nombreux
capteurs peut générer des formes de pensées artificielles.
Il n'y a pas de pensée sans corps.
2. Ces formes sont des structures dynamiques qui
sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de processus plus primaires
communicants (et ce ne sont donc pas de simples processus). Ces processus
dits primaires, très particuliers, seront les entités de base
qui permettront de faire être le système. On construit une
pensée artificielle à partir de composants
particuliers.
3. Le système est en déval dans un
fonctionnement inévitable où un ensemble de processus exprime
la conformation, la morphologie d'un autre ensemble primaire : il y a donc
co-activité de deux systèmes dont l'un est la conformation
de l'autre. La pensée consciente est une co-activation
auto-référente.
4. Les deux systèmes se stabilisent sur un
état de concordance où le système primaire est
représenté par sa morphologie, et qui est l'état de
pensée artificiel courant. Il y a un état de pensée
qui est saturant pour l'organisme.
5. Le système est amené à penser
par une indication anticipatrice de ce déval co-actif, une indication
morphologique le conduisant à générer un certain état
de concordance à la suite d'un état de pensée : le
système global est en altération continue de lui-même,
il se déploie sans cesse.
6. Le système, par son type de fonctionnement
même, peut générer un proto-Soi et un Soi conscient
artificiel. Tout ce qui pense pense et a conscience d'être pensant.
"
Nous nous arrêterons là dans la citation, en n'abordant pas
la façon dont l'auteur envisage de construire un système
mathématique et informatique susceptible de répondre à
ces descriptions. Le propos ici est autre.
Il consiste à se demander si la description ci-dessus,
fortement objective, d'un système conscient quel qu'il puisse
être, indépendamment du substrat ou support sur lequel
il est implanté, ne pourrait pas nous servir à rechercher
si des systèmes analogues ne se trouvent pas déjà
en place autour de nous. On pourrait alors explorer des systèmes
physiques ou des systèmes biologiques primitifs, notamment
aux niveaux encore peu connus de ce que l'on pourrait appeler les
nano-organisations moléculaires ou, au-dessus dans la hiérarchie
évolutive, dans le ou les "webs bactériens", pour
reprendre l'expression de Ben Eschel cité par Howard
Bloom.
Mais il est d'autres niveaux d'organisations qui intéressent plus
directement les animaux supérieurs et l'homme lui-même, auquel
on ne pense pas, du moins comme susceptibles de générer des
faits de conscience. Nous pouvons d'emblée en mentionner deux.
Le premier serait le monde des mèmes, entités réplicatrices
darwiniennes qui pourraient très bien, aidées en cela par le
développement des réseaux modernes de communication, se structurer
en méta-organismes ou méta-mèmes (memeplexes) susceptibles
d'adopter des processus et activités ressemblant à ceux
décrits par Alain Cardon comme susceptibles de générer
une conscience artificielle. En ce cas, quand les humains se feraient les
véhicules de ces méta-mèmes, ils exprimeraient sans
s'en rendre compte les produits résultant de l'activité de
ces formes de conscience occultes. Celles-ci n'auraient évidemment
aucun souci de notre propre intérêt. Comme le rappelle fortement
Susan Blackmore, si consciences il y avait, elles viseraient, selon des
modalités que nous n'imaginons sans doute pas, l'intérêt
des mèmes associés symbiotiquement pour les générer.
En tant qu'humains, nous nous ferions alors naïvement les propagateurs
des stratégies conscientes d'organismes que nous récuserions
si nous nous apercevions qu'ils ont pris la parole à notre place et
au détriment de nos propres intérêts de survie en tant
qu'espèce.
Pour donner de cela un exemple sans doute trop simpliste, on pourrait imaginer
que lorsque nous nous érigeons en défenseurs sourcilleux de
l'automobile et de la vitesse sur les routes, malgré les milliers
de morts provoqués et les risques imposés à terme sur
l'environnement, c'est seulement parce que le méta-mème automobile
a jugé en conscience que pour survivre il lui fallait nous inspirer
une dévotion irraisonnée à l'automobile et à
tout ce qu'elle entraîne. Ce méta-mème anime un "organisme"
virtuel constitué de tous les humains infestés par le mème
"automobile".
On voit que dans cette direction la toute nouvelle science de la
mémétique pourrait explorer des directions intéressantes.
Une retombée de cette voie de recherche éclairerait peut-être
ce que l'on pourrait appeler la psychologie des profondeurs, c'est-à-dire
la compréhension de phénomènes internes à notre
propre personne et à notre propre corps, mais inconscients ou
n'apparaissant à la conscience ordinaire que dans les rêves,
phénomènes que par exemple essaye d'étudier la psychanalyse.
On pourrait alors considérer que l'homme héberge dans son
inconscient des consciences inconscientes, ou encapsulées au regard
de la conscience principale, généralement induites par des
compétitions darwiniennes entre réplicateurs
mémétiques, qui dans certaines circonstances pourraient influencer
son comportement.
Mais, si nous laissons la question des mèmes, qui nécessite
encore beaucoup d'études pour devenir crédible aux yeux de
tous, on peut se demander si les sociétés humaines ne comportent
pas déjà d'autres types d'organisation répondant à
la description d'Alain Cardon, que je répète :
" Ces formes sont des structures dynamiques qui
sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de processus plus primaires
communicants (et ce ne sont donc pas de simples processus). Ces processus
dits primaires, très particuliers, seront les entités de base
qui permettront de faire être le système. On construit une
pensée artificielle à partir de composants
particuliers.
Le système est en déval dans un fonctionnement
inévitable où un ensemble de processus exprime la
conformation, la morphologie d'un autre ensemble primaire : il y
a donc co-activité de deux systèmes dont l'un est
la conformation de l'autre. La pensée consciente est une
co-activation auto-référente."
Pour préciser l'hypothèse selon lesquelles des organisations
sociales humaines d'aujourd'hui pourraient générer
une conscience collective qui nous ne serait pas nécessairement
visible (ou consciente) mais qui inspirerait nos comportements en
tant qu'individus, nous devrons rechercher les types d'organisations
sur le mode des systèmes multi-agents pouvant comporter à
la fois des "processus primaires communiquants",
pour reprendre les termes d'Alain Cardon, et des "processus
exprimant la conformation, la morphologie d'autres ensembles primaires",
le tout en "interaction ou co-activation
auto-référente".
On pensera d'abord à rechercher de tels processus dans les échanges
symboliques, langagiers ou pré-langagiers, se produisant à
l'intérieur d'un groupe humain, selon des modalités
différentes selon la taille de ce groupe, son activité principale,
sa durée et ses interactions avec son milieu. Mais peut-être
faudrait-il rechercher d'autres formes d'interactions, celles existant
peut-être dans les sociétés biologiques (animales)
n'utilisant pas le langage symbolique, dont les groupes humains auraient
conservé des traces invisibles pour nous mais fortement structurantes.
On devra, dans cette recherche, se débarrasser du préjugé
selon lequel les états de conscience collective résultant de
tels mécanismes ressembleront à ce que nous appelons la conscience
quand nous pensons à celle que nous hébergeons en tant
qu'individus. On pourra par contre faire l'hypothèse que de nombreux
comportements individuels ou collectifs peu explicables en termes rationnels,
pourraient résulter de " décisions " prises à des niveaux
encore inconnus, et à découvrir, de conscience collective.
Que l'on ne s'indigne pas, en tous cas, à voir suggérer
ici que les individus que nous sommes pourraient être "agis"
de l'extérieur par des consciences collectives que nous ignorerions.
Les travaux récents sur l'évolution (cf par exemple
notre note de lecture du livre Global
Brain de Howard Bloom) insistent sur l'hypothèse que
la sélection darwinienne s'exerce entre groupes plutôt
qu'entre individus. Pour survivre, les groupes privilégient
différents mécanismes qui peuvent sacrifier l'intérêt
égoïste des individus et qui, en tous cas, ne visent
pas à rendre ceux-ci conscients des forces qui les instrumentent.
On fera à ces différentes hypothèses de conscience
collective l'objection que pour qu'il y ait conscience, il faut
sans doute qu'il y ait un corps ou l'équivalent, capable
de recueillir des données sur l'environnement, d'en émettre
et surtout de ressentir des émotions. Point n'est besoin
évidemment d'un corps humain. Dans un robot conscient, le
problème sera relativement facile à résoudre.
Mais un mêmeplexe ou un système d'échanges entre
associés d'un groupe humain pourrait-il être considéré
comme correspondant à un corps lequel générerait
une conscience ? On pourrait peut-être répondre par
l'affirmative, si on acceptait de considérer le corps global
constitué par l'ensemble plus ou moins corrélé
des individus (hommes ou animaux) associés dans un groupe
donné. C'est d'ailleurs ce à quoi on pense intuitivement
quand on parle de corps social. Le corps serait représenté
par des relations relativement stables entre agents, contribuant
à maintenir la permanence du corps, auxquelles s'opposeraient
les fluctuations plus aléatoires et plus passagères
d'autres relations. Les méthodes de la physiologie intégrative
de Gilbert
Chauvet pourraient alors être utilisées pour analyser
les corps sociaux dont par ailleurs on s'efforcera d'identifier
les éventuels faits de conscience collective.
Quoiqu'il en soit de l'intérêt pratique de ces conjectures relatives
au caractère universel de la conscience, la conclusion que nous pouvons
en retenir est qu'il faut accélérer les travaux relatifs à
la conscience artificielle. Ceux-ci, qu'ils prennent les directions
proposées par Alain Cardon ou d'autres, auraient certainement pour
premier résultat de nous faire " voir " dans le monde qui nous entoure
beaucoup de consciences encore cachées, émanant de relations
entre entités physiques et biologiques non encore mises en évidence
aujourd'hui. Ainsi se trouveraient peut-être expliquées de
façon " matérialiste " les croyances de type animistes
présentes dans toutes les civilisations.