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Futurologie :
Cellules auto-apprenantes dans la soupe informationnelle

14 mars 2002
La Chronique de Jean-Paul Baquiast

A la recherche de la
conscience artificielle

Nous publions cet article dans notre rubrique Démocratie, en partant de l'idée que la démocratie progressera d'autant mieux dans les pratiques des citoyens que ceux-ci réfléchiront aux possibles influences qui s'exercent sur eux, afin si possible de les maîtriser.

Les réflexions des rares chercheurs qui étudient le concept de conscience artificielle nous montrent que les processus susceptibles d'être dits "conscients" peuvent être très éloignés de ce que nous imaginons intuitivement quand nous tentons de nous représenter nous-mêmes en tant qu'êtres conscients. En réalité, quand nous pensons à notre propre conscience, nous nous bornons à constater l'existence du phénomène, mais nous n'avons aucune idée précise des structures ou des mécanismes qui lui donnent naissance, soit dans notre propre organisme, soit dans les relations de cet organisme avec ceux de nos semblables, notamment au travers du langage. Les travaux des neurologues, vu l'importance récemment reconnue au thème de la conscience, se sont multipliés pour tenter de décrire l'émergence de la conscience, à travers la complexification progressive de l'organisation cérébrale au cours de l'évolution. Mais le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'ont pas réussi à décrire le phénomène d'une façon définitivement convaincante, même si des chercheurs comme Damasio ou Edelman semblent s'être beaucoup approchés du but.

Ceci tient sans doute au fait que ces chercheurs n'ont pas encore osé s'affranchir de la corporalité biologique, c'est-à-dire du préjugé selon lequel la conscience ne peut s'imaginer que lié à un corps biologique tel que nous le connaissons chez l'animal supérieur et chez l'homme. L'idée que la conscience pourrait naître à partir d'autres types d'organisation de la matière, ou même d'autres types d'organisation de la vie et des sociétés biologiques, ne leur est donc pas encore venue à l'esprit. Sans doute heurterait-elle trop les préjugés relatifs à la supériorité de l'homme, qui s'imagine être le seul capable de conscience dans l'univers.

Or les chercheurs en conscience artificielle ont d'autres approches que celles des neurosciences cognitives pour tenter de réaliser des modèles pertinents de systèmes conscients. Le plus simple, sur le papier du moins, est d'entreprendre la réalisation d'un automate dont nous pourrions dire, selon le modèle du test de Turing, qu'il ne nous paraîtra pas différer d'un homme réputé conscient, quand nous discuterons avec lui, ou quand nous lui demanderons de résoudre des problèmes supposant une conscience de type humain pour recevoir une solution.

Ecoutons ce qu'en dit Alain Cardon (article non publié)

" Nous allons poser les hypothèses suivantes :

1. Un certain système informatique fortement connecté à un robot autonome sensible muni de très nombreux capteurs peut générer des formes de pensées artificielles. Il n'y a pas de pensée sans corps.

2. Ces formes sont des structures dynamiques qui sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de processus plus primaires communicants (et ce ne sont donc pas de simples processus). Ces processus dits primaires, très particuliers, seront les entités de base qui permettront de faire être le système. On construit une pensée artificielle à partir de composants particuliers.

3. Le système est en déval dans un fonctionnement inévitable où un ensemble de processus exprime la conformation, la morphologie d'un autre ensemble primaire : il y a donc co-activité de deux systèmes dont l'un est la conformation de l'autre. La pensée consciente est une co-activation auto-référente.

4. Les deux systèmes se stabilisent sur un état de concordance où le système primaire est représenté par sa morphologie, et qui est l'état de pensée artificiel courant. Il y a un état de pensée qui est saturant pour l'organisme.

5. Le système est amené à penser par une indication anticipatrice de ce déval co-actif, une indication morphologique le conduisant à générer un certain état de concordance à la suite d'un état de pensée : le système global est en altération continue de lui-même, il se déploie sans cesse.

6. Le système, par son type de fonctionnement même, peut générer un proto-Soi et un Soi conscient artificiel. Tout ce qui pense pense et a conscience d'être pensant. "

Nous nous arrêterons là dans la citation, en n'abordant pas la façon dont l'auteur envisage de construire un système mathématique et informatique susceptible de répondre à ces descriptions. Le propos ici est autre.

Il consiste à se demander si la description ci-dessus, fortement objective, d'un système conscient quel qu'il puisse être, indépendamment du substrat ou support sur lequel il est implanté, ne pourrait pas nous servir à rechercher si des systèmes analogues ne se trouvent pas déjà en place autour de nous. On pourrait alors explorer des systèmes physiques ou des systèmes biologiques primitifs, notamment aux niveaux encore peu connus de ce que l'on pourrait appeler les nano-organisations moléculaires ou, au-dessus dans la hiérarchie évolutive, dans le ou les "webs bactériens", pour reprendre l'expression de Ben Eschel cité par Howard Bloom.

Mais il est d'autres niveaux d'organisations qui intéressent plus directement les animaux supérieurs et l'homme lui-même, auquel on ne pense pas, du moins comme susceptibles de générer des faits de conscience. Nous pouvons d'emblée en mentionner deux.

Le premier serait le monde des mèmes, entités réplicatrices darwiniennes qui pourraient très bien, aidées en cela par le développement des réseaux modernes de communication, se structurer en méta-organismes ou méta-mèmes (memeplexes) susceptibles d'adopter des processus et activités ressemblant à ceux décrits par Alain Cardon comme susceptibles de générer une conscience artificielle. En ce cas, quand les humains se feraient les véhicules de ces méta-mèmes, ils exprimeraient sans s'en rendre compte les produits résultant de l'activité de ces formes de conscience occultes. Celles-ci n'auraient évidemment aucun souci de notre propre intérêt. Comme le rappelle fortement Susan Blackmore, si consciences il y avait, elles viseraient, selon des modalités que nous n'imaginons sans doute pas, l'intérêt des mèmes associés symbiotiquement pour les générer. En tant qu'humains, nous nous ferions alors naïvement les propagateurs des stratégies conscientes d'organismes que nous récuserions si nous nous apercevions qu'ils ont pris la parole à notre place et au détriment de nos propres intérêts de survie en tant qu'espèce.

Pour donner de cela un exemple sans doute trop simpliste, on pourrait imaginer que lorsque nous nous érigeons en défenseurs sourcilleux de l'automobile et de la vitesse sur les routes, malgré les milliers de morts provoqués et les risques imposés à terme sur l'environnement, c'est seulement parce que le méta-mème automobile a jugé en conscience que pour survivre il lui fallait nous inspirer une dévotion irraisonnée à l'automobile et à tout ce qu'elle entraîne. Ce méta-mème anime un "organisme" virtuel constitué de tous les humains infestés par le mème "automobile".

On voit que dans cette direction la toute nouvelle science de la mémétique pourrait explorer des directions intéressantes. Une retombée de cette voie de recherche éclairerait peut-être ce que l'on pourrait appeler la psychologie des profondeurs, c'est-à-dire la compréhension de phénomènes internes à notre propre personne  et à notre propre corps, mais inconscients ou n'apparaissant à la conscience ordinaire que dans les rêves, phénomènes que par exemple essaye d'étudier la psychanalyse. On pourrait alors considérer que l'homme héberge dans son inconscient des consciences inconscientes, ou encapsulées au regard de la conscience principale, généralement induites par des compétitions darwiniennes entre réplicateurs mémétiques, qui dans certaines circonstances pourraient influencer son comportement.

Mais, si nous laissons la question des mèmes, qui nécessite encore beaucoup d'études pour devenir crédible aux yeux de tous, on peut se demander si les sociétés humaines ne comportent pas déjà d'autres types d'organisation répondant à la description d'Alain Cardon, que je répète :

" Ces formes sont des structures dynamiques qui sont des descriptions, elles-mêmes calculables, de processus plus primaires communicants (et ce ne sont donc pas de simples processus). Ces processus dits primaires, très particuliers, seront les entités de base qui permettront de faire être le système. On construit une pensée artificielle à partir de composants particuliers.

Le système est en déval dans un fonctionnement inévitable où un ensemble de processus exprime la conformation, la morphologie d'un autre ensemble primaire : il y a donc co-activité de deux systèmes dont l'un est la conformation de l'autre. La pensée consciente est une co-activation auto-référente."

Pour préciser l'hypothèse selon lesquelles des organisations sociales humaines d'aujourd'hui pourraient générer une conscience collective qui nous ne serait pas nécessairement visible (ou consciente) mais qui inspirerait nos comportements en tant qu'individus, nous devrons rechercher les types d'organisations sur le mode des systèmes multi-agents pouvant comporter à la fois des "processus primaires communiquants", pour reprendre les termes d'Alain Cardon, et des "processus exprimant la conformation, la morphologie d'autres ensembles primaires", le tout en "interaction ou co-activation auto-référente".

On pensera d'abord à rechercher de tels processus dans les échanges symboliques, langagiers ou pré-langagiers, se produisant à l'intérieur d'un groupe humain, selon des modalités différentes selon la taille de ce groupe, son activité principale, sa durée et ses interactions avec son milieu. Mais peut-être faudrait-il rechercher d'autres formes d'interactions, celles existant peut-être dans les sociétés biologiques  (animales) n'utilisant pas le langage symbolique, dont les groupes humains auraient conservé des traces invisibles pour nous mais fortement structurantes.

On devra, dans cette recherche, se débarrasser du préjugé selon lequel les états de conscience collective résultant de tels mécanismes ressembleront à ce que nous appelons la conscience quand nous pensons à celle que nous hébergeons en tant qu'individus. On pourra par contre faire l'hypothèse que de nombreux comportements individuels ou collectifs peu explicables en termes rationnels, pourraient résulter de " décisions " prises à des niveaux encore inconnus, et à découvrir, de conscience collective.

Que l'on ne s'indigne pas, en tous cas, à voir suggérer ici que les individus que nous sommes pourraient être "agis" de l'extérieur par des consciences collectives que nous ignorerions. Les travaux récents sur l'évolution (cf par exemple notre note de lecture du livre Global Brain de Howard Bloom) insistent sur l'hypothèse que la sélection darwinienne s'exerce entre groupes plutôt qu'entre individus. Pour survivre, les groupes privilégient différents mécanismes qui peuvent sacrifier l'intérêt égoïste des individus et qui, en tous cas, ne visent pas à rendre ceux-ci conscients des forces qui les instrumentent.

On fera à ces différentes hypothèses de conscience collective l'objection que pour qu'il y ait conscience, il faut sans doute qu'il y ait un corps ou l'équivalent, capable de recueillir des données sur l'environnement, d'en émettre et surtout de ressentir des émotions. Point n'est besoin évidemment d'un corps humain. Dans un robot conscient, le problème sera relativement facile à résoudre. Mais un mêmeplexe ou un système d'échanges entre associés d'un groupe humain pourrait-il être considéré comme correspondant à un corps lequel générerait une conscience ? On pourrait peut-être répondre par l'affirmative, si on acceptait de considérer le corps global constitué par l'ensemble plus ou moins corrélé des individus (hommes ou animaux) associés dans un groupe donné. C'est d'ailleurs ce à quoi on pense intuitivement quand on parle de corps social. Le corps serait représenté par des relations relativement stables entre agents, contribuant à maintenir la permanence du corps, auxquelles s'opposeraient les fluctuations plus aléatoires et plus passagères d'autres relations. Les méthodes de la physiologie intégrative de Gilbert Chauvet pourraient alors être utilisées pour analyser les corps sociaux dont par ailleurs on s'efforcera d'identifier les éventuels faits de conscience collective.

Quoiqu'il en soit de l'intérêt pratique de ces conjectures relatives au caractère universel de la conscience, la conclusion que nous pouvons en retenir est qu'il faut accélérer les travaux relatifs à la conscience artificielle. Ceux-ci, qu'ils prennent les directions proposées par Alain Cardon ou d'autres, auraient certainement pour premier résultat de nous faire " voir " dans le monde qui nous entoure beaucoup de consciences encore cachées, émanant de relations entre entités physiques et biologiques non encore mises en évidence aujourd'hui. Ainsi se trouveraient peut-être expliquées de façon " matérialiste " les croyances de type animistes présentes dans toutes les civilisations.

Automates Intelligents © 2002

 

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