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13 février
2005
Par
Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
L'espace,
clef de la souveraineté européenne
Après
deux ans d'interruption consacrés à la refonte complète
du lanceur Ariane 5 ECA, le lancement tant attendu a eu lieu dans
la soirée du 12 février 2005. La fusée a mis
en orbite au terme d'une trajectoire parfaitement nominale les deux
satellites dont les propriétaires avaient accepté
de courir le risque d'un vol de qualification : le satellite de
télécommunication espagnol XTAR-EUR et le mini-satellite
expérimental Sloshsat-FLEVO développé conjointement
par l'ESA et l'Agence spatiale Néerlandaise. Grâce
à Ariane 5 ECA, l'ESA dispose maintenant d'un véhicule
capable d'emporter 10 tonnes de charge utile au lieu des 6 de l'Ariane
5 Générique. Sans attendre, comme si elle était
certaine du succès, l'Agence Européenne avait commandé
à EADS 30 exemplaire de la nouvelle fusée.
Au plan
commercial, après la baisse du marché des télécommunications
ayant fait suite à l'effondrement de la bulle Internet, la
demande est en train de reprendre. Par ailleurs de nouveaux besoins
s'expriment dans le domaine scientifique. Les satellites seront
de plus en plus lourds. Ariane 5 ECA semble donc, malgré
la concurrence mondiale, promise à un bel avenir. D'ores
et déjà, la société commerciale Arianespace
a signé plusieurs dizaines de contrats dont les lancements
s'échelonneront sur les 3 prochaines années.
Mais nous pensons que l'espace n'est pas seulement une affaire
commerciale ni même un domaine essentiel pour la recherche
scientifique et la défense. Il constitue aussi et plus que
jamais, malgré les prophètes du nihilisme, un champ
exceptionnel pour l'aventure humaine. Autrement dit, les lanceurs
ne doivent pas seulement mettre des satellites en orbite, mais aussi
les femmes et hommes courageux qui acceptent de s'arracher à
la pesanteur terrestre. Ariane 5 ECA doit être pour l'Europe,
à travers l'ESA et les Agences spatiales nationales, un premier
outil pour le développement du programme Aurora de vols habités
vers la Lune et Mars.
Le lancement de ce 12 février a réuni dans une même
ferveur de nombreux Français et Européens. Il faudra
que dans les années à venir ils puissent se retrouver
lorsque des lancements de bien plus grande portée humaine
seront entrepris par l'Europe.
A cette hauteur d'ambition, il ne faut plus parler d'argent.
Ceux
qui comme nous se sont félicités du lancement d'Ariane
5 ECA le 12 février auraient tort de penser que ce succès
lève toutes les ambiguïtés handicapant la politique
spatiale européenne. La réussite de l'atterrissage
sur Titan de la sonde Européenne Huygens comme celle de l'orbiteur
de l'Esa Mars-Express autour de Mars ne doivent pas faire davantage
illusion(1). La politique spatiale européenne
est malade. La politique spatiale française
l'est un peu moins mais elle aussi se porte mal. Tous les acteurs,
institutionnels, scientifiques et industriels du spatial le savent.
Mais pour des raisons différentes, beaucoup ne le disent
pas. Certains veulent conserver des situations dont ils pensent
pouvoir encore bénéficier même s'ils les savent
fragiles. D'autres plus nombreux reculent devant l'ampleur des réformes
qu'ils pensent nécessaires mais qu'ils jugent pour le moment
improbables. D'autres enfin ne s'expriment pas parce qu'ils pensent
que les opinions européennes ne s'intéressent pas
à l'espace et que nul décideur politique, en conséquence,
ne les écoutera.
Mais
pourquoi la politique spatiale est-elle malade, que ce soit au niveau
européen ou au niveau français ? Nombre d'arguments
explicatifs ont été avancés(2).
Nous pensons qu'ils sont restés trop techniques et qu'ils
n'ont pas mis suffisamment en évidence le fait qu'il n'y
aura pas de politique spatiale européenne digne de ce nom
si le concept de souveraineté technologique, scientifique
et politique de l'Europe n'est pas davantage affirmé. Or
aujourd'hui, la construction européenne est elle-même
malade, faute de s'être donné un objectif à
la hauteur des enjeux qui pèsent sur elle, c'est-à-dire
l'affirmation d'une Europe véritablement indépendante
dans un monde multipolaire.
Dans
cette note, nous croyons pouvoir affirmer qu'une politique spatiale
européenne extrêmement ambitieuse et visant à
assurer en tous domaines la souveraineté de l'Europe dans
l'Espace sera l'un des meilleurs moyens de conforter la présence
de l'Union dans le cercle très étroit des puissances
politiquement souveraines. Autrement dit, une politique spatiale
européenne visant la souveraineté serait le meilleur
moyen d'affirmer la volonté de l'Europe à l'indépendance
et à la puissance. Il y a 40 ans, Charles de Gaulle avait
compris cela concernant la France. Grâce à ses choix,
notre pays et l'Europe à sa suite comptent encore parmi les
puissances spatiales. La même ambition est à reprendre
aujourd'hui au niveau européen. Cependant la France, s'appuyant
sur sa vieille expérience de l'Espace, ne doit pas attendre
que les institutions européennes ou les Etats-membres se
persuadent de la nécessité d'agir. Elle doit reprendre
l'initiative et pousser à s'organiser avec elle, en donnant
l'exemple, ceux des pays et des institutions européennes
qui accepteront de relever ce nouveau défi.
Un
créneau favorable s'ouvre pour ceci dans les prochains mois.
Au moment où les Pouvoirs Publics et un certain nombre de
partis politiques et d'organisations vont appeler à voter
"oui" au référendum Constitutionnel, que
ce soit en France ou dans les autres Etats-membres, il serait indispensable,
pensons-nous, qu'à l'appel de la France (et peut-être
aussi de l'Italie et de l'Espagne) ils se saisissent des objectifs
et des retombées d'un thème comme celui de la souveraineté
spatiale pour légitimer le choix du renforcement constitutionnel
et institutionnel de l'Europe.
Précisons
à ce stade que l'Espace n'a jamais été une
compétence commune. Son statut est semblable à celui
de la défense. Mais les Etats-membres qui désirent
en faire un domaine de coopération renforcée, défini
par des accords bi- ou multilatéraux, peuvent le faire. Ce
sera toujours le cas dans la future constitution. L'Espace pourra
relever en ce cas de votes à la majorité qualifiée,
qui éviteront le blocage par des Etats refusant de s'engager
dans une politique spatiale européenne. Ceci dit, l'idéal
serait que les 25 Etats conviennent de s'unir dans une telle politique
spatiale. Il n'est pas du tout dit que ceux jusqu'ici peu motivés
ne puissent pas s'y intéresser. On ajoutera que l'alliance
stratégique avec la Russie, déjà bien engagée,
devra être poursuivie sous la forme d'un véritable
partenariat de long terme. L'orientation militaire forte préconisée
ici ne devrait pas être un obstacle, si l'enemble est convenablement
négocié sur un plan plus global.
Le
sujet est complexe, les documents à consulter nombreux et
souvent difficiles à interpréter. Dans le cadre de
cet article, nous sommes obligés de simplifier l'argumentaire.
Mais le message peut être résumé simplement.
Nous
estimons que la France, qui a toujours eu un rôle d'entraînement
en matière de souveraineté spatiale, doit continuer
à le faire et rallier ceux des Etats-membres qui partageront
ses vues dans la définition d'un programme à 20 ans
précisant clairement les finalités, les acteurs et
les moyens. Pour ce faire, elle doit proposer trois grandes priorités,
que nous désignerons ainsi : l'Espace militaire ; l'Espace
scientifique ; l'Homme dans l'Espace.
1.
L'Espace militaire.
La priorité immédiate est d'assurer la présence
militaire de l'Europe dans l'Espace. Autrement dit, il ne faut pas
laisser aux Etats-Unis ni bientôt à la Chine le concept
de full spatial dominance. Si l'espace doit être
militarisé – et il l'est déjà –,
les forces armées européennes doivent y être
présentes, dans toutes les configurations permises par les
technologies. Parler de militarisation de l'Espace fera peur. Mais
il ne devra pas s'agir d'une militarisation de type offensif, par
exemple prévoyant des premières frappes faisant appel
à des vecteurs spatiaux. Il s'agira de moyens d'observation
et de défense dont le rôle serait analogue aux moyens
de dissuasion, y compris nucléaires, dont disposent actuellement
deux pays européens, la Grande Bretagne et la France.
Par
ailleurs, la "militarisation" de l'Espace ne devrait pas
signifier que des Etats-Majors ignorant souvent le domaine spatial
décideront de tout. Il faudra trouver des solutions analogues
à celles mises en oeuvre aux Etats-Unis, où les impératifs
stratégiques sont clairement exposés et partagés
par tous les acteurs. Pourra-t-on généraliser ceci
au niveau européen, où les Etats peuvent à
la rigueur s'entendre sur des projets spatiaux scientifiques, généralement
confiés à ESA, mais éprouvent encore de grandes
difficultés à s'entendre sur le spatial militaire?
C'est là tout l'enjeu de la question abordée ici.
Qu'impliquerait dans ces conditions le concept d'Espace militaire
européen?
1.1.
Des moyens techniques et scientifiques
- la disponibilité d'infrastructures de lancement et de stations
au sol (dont l'Europe dispose déjà grâce notamment
à Kourou);
- de lanceurs de diverses capacités : la filière Ariane,
à ne pas abandonner même s'il faut la faire évoluer,
mais aussi ceux développés par d'autres Etats européens,
notamment l'Italie, ou obtenus par coopération avec la Russie;
- de satellites tous temps (ie Radar, en priorité) et toutes
conditions d'observation, ce qui est loin d'être le cas. Ces
satellites devront impérativement être commandés
aux industriels européens (Alcatel, Astrium, etc.). Déployés
en réseaux, ils pourront, sans compromettre les objectifs
militaires, contribuer à des applications civiles, soit en
télécommunications numériques, soit en observation
de la Terre (dans le cadre du concept récemment lancé
par l'Union Européenne de GMES (Global Monitoring for Environment
and Security).
- d'un système de positionnement par satellites autonome.
Il s'agira de Galiléo mais repensé de façon
à satisfaire en premier les besoins militaires, les besoins
civils étant assurés par surcroît, comme avec
le GPS américain.
1.2.
Une reconfiguration des budgets militaires
Les budgets de l'Espace militaire ne devront pas être imputés
sur les budgets de recherche, mais sur des budgets militaires et
civils existant, à renforcer en tant que de besoin. Même
si les trois armes (terre, mer, air) se voient imposer actuellement
des restrictions budgétaires qu'elles jugent insupportables,
elles devront admettre qu'une meilleure utilisation en commun de
certains crédits leur permettra de financer le spatial militaire
à développer. Des crédits nouveaux devront
cependant être ajoutés. Ils pourront, mais très
marginalement, être compensées à terme par les
applications civiles de certaines infrastructures.
1.3.
Une reconfiguration des autorités de tutelle et de commandement
Il n'existe actuellement, ni en France ni en Europe, contrairement
aux Etats-Unis (CINCSPACE ?) , d'autorité suprême qui
puisse être responsable de l'Espace militaire, en coordination
avec les autres moyens. Nous reprendrions volontiers ici la suggestion
faite par le rapport de Roger Maurice Bonnet au gouvernement français
en 2002 : créer en France un Comité français
de l'espace, présidé par le Président de la
République, comme il préside un Comité National
de défense(3). Ce Comité
ferait la synthèse entre les besoins militaires et civils.
La France devra demander qu'en parallèle soit créé
entre les Etats-membres souhaitant s'engager dans cette voie un
Comité européen de l'Espace, composé des chefs
d'Etats et présidé par une autorité européenne
reconnue.
Ces deux comités n'auraient pas pour seule compétence
le domaine militaire, mais celui-ci étant mis en priorité,
les autres domaines seraient conçus de façon à
être le plus possible compatibles et convergents avec lui.
Les organismes nationaux (CNES en France) ou Européens (ESA)
ne perdraient pas leur autonomie mais seraient considérés
comme maîtres d'ouvrage, sous la tutelle de ces comités,
des domaines entrant dans leur compétence et ayant un impact
sur la politique de militarisation de l'Espace. Il faudra évidemment
faire admettre aux membres de l'ESA que celle-ci puisse intervenir
dans le domaine du spatial militaire (ou tout au moins du spatial
dual). L'idée avancée par certains de spécialiser
l'ESA dans le spatial civil et de créer une autre structure
pour coordonner le spatial militaire parait irréaliste et
dangereuse.
Les structures du commandement européen (non Otan) actuellement
en cours de mise en place devront aussi être organisées
pour assurer un commandement adéquat s'exerçant sur
la conception et le déploiement des systèmes spatiaux
européens.
1.4.
Concevoir en conséquence la politique d'aide à la
recherche et à l'innovation.
En France, les deux agences en cours de création, Agence
pour l'Innovation industrielle (AII) et Agence Nationale de la Recherche
(ANR), devront être mises à contribution, chacune dans
leurs domaines de compétence, pour encourager les développements
et recherches amont, en liaison avec les laboratoires et entreprises
françaises. Ceci pour éviter ce qui va inévitablement
se produire avec Galiléo : donner du chiffre d'affaire aux
entreprises non européennes, en leur offrant l'opportunité
de développer des produits et applications civils et militaires.
La même politique de ciblage de la R/D devra être conduite
au niveau européen, d'abord avec le PCRD, puis ensuite, quand
elle entrera en activité, avec l'Agence Européenne
de l'Armement.
1.5.
Définir et appliquer des politiques industrielles
Il serait insensé d'espérer conduire une politique
spatiale européenne, quelle qu'elle soit mais surtout quand
elle s'intéressera au domaine militaire, en laissant les
industriels européens sans protection à l'égard
du marché. Des politiques industrielles de filières
devront être mises en œuvre de bout en bout, depuis le
financement des start-up jusqu'à la garantie de contrats
à long terme aux grands fournisseurs. En contrepartie, les
industriels bénéficiant de cette « protection
» ne devraient pas être autorisés à se
faire acheter par des concurrents non-européens sans l'autorisation
des responsables de la politique spatiale.
Tout
ceci, nous ne nous le cachons pas, est aux antipodes de la pensée
économique et politique actuelle. Mais il s'agit du prix
intellectuel à payer pour exister dans le domaine spatial
tel que défini ici.
2.
L'Espace scientifique.
La
deuxième priorité devra être donné aux
activités spatiales à finalité de recherche
scientifique fondamentale (la recherche appliquée étant
abordée en grande partie par les projets intéressant
l'Espace militaire).
Selon le rapport Mailhot-Michel, la part des budgets spatiaux actuellement
consacrée à la recherche est très faible, malgré
l'idée que l'on s'en fait. De plus, si l'on en croit ces
auteurs, une part importante de cette recherche, consacrée
à la Station Spatiale Internationale, n'a pas d'intérêt
pratique. Plus généralement, les retombées
de recherche fondamentale liées à l'Espace seraient
peu importantes.
Il paraît difficile de retenir ce point de vue qui est bien
trop abrupte. Mais il convient certainement de faire apparaître
clairement les objectifs de la recherche scientifique dans le domaine
de l'Espace, le rôle que l'Europe doit y jouer et les moyens
qu'elle doit y affecter. Il ne faut pas en effet renoncer à
mettre la politique spatiale au service de la recherche fondamentale
européenne, y compris en augmentant les crédits affectés
à celle-ci. Mais il faudra bien choisir les priorités
internes à ce type de recherche, là où l'Espace
est irremplaçable.
Sans prétendre ici traiter ce problème au fond, nous
pourrions mentionner quatre grands types d'activités à
privilégier : les satellites d'observation scientifique de
l'espace profond (à ne pas confondre avec ceux de l'observation
de la Terre déjà évoqués) - les sondes,
orbiteurs ou atterrisseurs – les instruments d'observations
spécifiques (par exemple télescopes orbitaux) –
les robots d'exploration planétaires.
2.1.
Les moyens techniques et scientifiques
Toutes ces actions utiliseront les infrastructures et technologies
existantes, qu'elles soient développées par les européens
à but civil ou militaire. Elles devront donc être conçues
le plus possible comme duales. Mais il faudra aussi produire des
outils spécifiques à certains types d'observation
ou d'expérimentation.
2.2.
Les budgets.
Ils s'imputeront sur les enveloppes-recherche de l'Union et des
Etats-membres, en particulier sur ceux des établissements
de recherche et des universités. Mais ils devront pour l'essentiel
abonder les ressources de l'ESA.
2.3.
L'expression des besoins et la coordination
Elles devront procéder de méthodes rationalisées
permettant d'éviter la dispersion entre actions communautaires
et actions nationales. L'ESA et la Commission Européenne
devront rester responsables de la définition de la recherche
spatiale scientifique. Mais on pourrait concevoir que le futur European
Research Center intervienne également, en proposant de grandes
orientations.
Au plan des Etats, la même solution devrait être appliquée.
Par exemple, en France, le futur Haut Conseil de la Recherche et
l'Agence Nationale de la Recherche pourront si besoin était
jouer un rôle de coordination à l'égard des
établissements, le plus important de ceux-ci étant
le CNES.
Le tout relèverait aussi et en dernier ressort des Comites
de l'Espace précités, Comité français
présidé par le président de la République
et Comité européen regroupant les Chefs d'Etat
3.
L'homme dans l'espace
La
troisième priorité devra être celle de l'Homme
dans l'espace. Beaucoup de rapports considèrent qu'il ne
peut s'agir d'une priorité acceptable pour l'Europe, compte-tenu
de l'irréalisme des perspectives d'exploration interplanétaire
et de leur coût excessif au regard des retombées. Selon
les défenseurs de cette thèse, seuls les très
grandes nations, Etats-Unis, Chine… continueront dans les
prochaines décennies à envoyer ou envisager d'envoyer
des hommes dans l'espace. L'Europe, selon ces mêmes auteurs,
devrait être raisonnable et renoncer à l'effet d'entraînement
qui pousse à imiter les très grands quand on en a
pas les moyens. Elle pourrait ainsi dans l'immédiat se retirer
du budget de la Station Spatiale Internationale (ISS), qui coûte
très cher à l'ESA.
Nous
considérons qu'il s'agit là d'un raisonnement politiquement
inacceptable et scientifiquement non fondé.
Politiquement, même s'il s'agit d'un rêve à la
fois fou et coûteux, un ensemble géopolitique tel que
l'Europe qui déciderait aujourd'hui de se retirer de la course
à Mars et à la Lune se condamnerait pour 50 ans à
un rôle moralement et psychologiquement subordonné
– sans même parler de la subordination technologique
et scientifique. Les éléments jeunes et dynamiques
ne pourront accepter de voir l'ambition extraterrestre déléguée
à d'autres. Il s'agirait en fait, pensons nous, de l'arrêt
de mort de l'Europe puissance scientifique et technologique. Nous
n'avons pas le droit de faire un tel choix qui pénalisera
nos enfants et petits-enfants
Scientifiquement,
par ailleurs, le raisonnement n'est pas fondé. Tous les ans,
de nouvelles technologies apparaissent qui rendront les voyages
interplanétaires plus faciles et moins dépensiers.
Par ailleurs, les avancées de la cosmologie peuvent conduire
à penser qu'à moyen/long terme, le cosmos et donc
la possibilité de s'y déplacer nous apparaîtront
différents de ce qu'ils semblent être aujourd'hui.
Si l'Europe ne s'est pas préparée à tirer parti
des nouvelles visions scientifiques, ce seront d'autres qui le feront.
Rappelons
enfin que l'homme dans l'espace sera toujours précédé
et accompagné de robots. Il ne faut donc pas établir
une frontière étanche entre l'homme actuel, l'homme
«augmenté» de demain et le robot humanisé.
En
conclusion de ce qui précède, même si l'exploration
humaine de l'espace ne vient qu'en troisième priorité
pour l'Europe, elle doit être programmée et financée
dès maintenant. La solution la plus simple et la plus économique
sera pour ce faire de mandater l'ESA afin qu'elle engage son projet
Aurora visant la Lune puis Mars. Ce ne sera que
dans ce cadre là qu'il faudra traiter la question de l'ISS
et des véhicules fournis par l'Europe et permettant d'y accéder.
Il n'y a aucune urgence pour le moment à afficher le retrait
de l'ISS (ce qui fâcherait d'ailleurs l'Allemagne responsable
du module scientifique). Un tel module, hormi la microgravité,
pourrait sans doute dans la perspective d'une exploration planétaire,
jouer un rôle intéressant. Pour le reste, Aurora s'appuiera
évidemment sur les infrastructures et solutions développées
dans le cadre des deux premières priorités, celle
de l'Espace militaire et celle de l'Espace scientifique.
Addendum.
L'espace commercial
Nous
ne plaçons pas la commercialisation des activités
spatiales parmi les priorités. Elle se fera ou ne se fera
pas, au fil de l'eau. L'Europe peut s'intéresser à
la commercialisation, dans le cadre d'un monde plus ou moins dérégulé,
des biens et services sous-produits des trois activités spatiales
précédentes – au même titre qu'elle le
fera des sous-produits de ses autres activités régaliennes
(vente de matériels militaires, par exemple). Mais nous considérons
que cela ne doit pas devenir pour elle ni une priorité ni
une modalité de financer ses activités spatiales.
Compter sur le marché pour ce faire consisterait à
confier le développement de secteurs stratégiques,
véritablement vitaux, à un secteur privé dominé
actuellement par les Etats-Unis et peut-être plus tard par
la Chine.
Conclusion
L'Espace,
en Europe, doit demeurer régalien, comme, on peut l'espérer,
le demeureront la défense, la sécurité, la
santé et l'éducation. Les budgets correspondants doivent
donc être fournis par l'impôt ou par des modes de financement
à long terme bien maîtrisés et échappant
aux spéculations financières. De toutes façons,
ces budgets sont et demeureront très modestes, au regard
des autres dépenses publiques.
Ajoutons
que si les gouvernements avaient bien compris le rôle stratégique
de l'Espace, tel que défini ci-dessus, ils le présenteraient
aux citoyens d'une façon telle que ceux-ci, nous en sommes
persuadés, ne refuseraient pas des contributions spécifiques
aux investissements spatiaux, dès lors que ceux-ci seraient
conduits – y compris dans le domaine militaire - de façon
transparente et démocratique Les citoyens s'inspireraient
peut-être alors d'un patriotisme européen qui trouverait
là ses premières raisons d'exister.
Notes (1) On
n'oubliera pas à l'inverse l'échec de l'atterrisseur
Beagle qui fait l'objet de commentaires sévères dans
la presse scientifique britannique (Voir par exemple NewScientist
12 février 2005, p. 5).
(2) Mentionnons en
particulier le rapport de Dominique Mailhot et François Michel
De l'utilité de l'effort spatial novembre 2004 http://www.operation-futuris.org/images/rapport-industrie-spatiale.pdf.
Nous avons repris dans cet article un grand nombre des arguments
de ce rapport, mais nous ne pouvons pas accepter sans discussion
la tonalité d'ensemble adoptée.
(3) On lira à
ce sujet l'ensemble de l'entretien qu'a bien voulu nous accorder
Roger-Maurice
Bonnet.