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Billet d'humeur
par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin
Qu'attendent les gouvernements pour faire de la science
une véritable stratégie pour l'Europe ?
Les gouvernements européens, singulièrement le nôtre,
n'ont pas encore compris le rôle que pourrait jouer la science(1) comme grande
ambition collective, susceptible d'offrir aux populations des objectifs
à long terme autrement motivants que ceux résultant
d'une simple amélioration du niveau de vie, aussi souhaitable
que soit cette dernière.
Il est vrai que pour la majorité des hommes
politiques, croyant en cela relayer l'opinion du grand public, la
science est une activité de spécialistes, qui ne rapporte
pas grand chose, coûte cher et, finalement, présente
des risques justifiant un étroit confinement. De toutes façons,
ils estiment que le domaine relève désormais de l'initiative
privée.
Or la science a changé dans les dix dernières
années, plus peut-être qu'au cours de l'ensemble du
20e siècle, et ce n'est certainement qu'un début.
Les Etats-Unis ont pris la pleine mesure du phénomène
: l'Amérique du Nord est en passe de définir
le monde de demain à la place des autres nations. L'Europe
doit-elle laisser faire sans réagir ?
Trois grands objectifs s'imposent aujourd'hui à
la science pour combler les lacunes de notre siècle précédent
et jeter les fondements de ce que Michio Kaku(2) appelle une
civilisation stellaire. Tout d'abord, il s'agit de mieux comprendre
les automatismes naturels à l'uvre dans l'environnement
terrestre, sur le plan biologique comme sur celui de la géophysique.
Ensuite, de préparer un développement durable au sein
du système solaire et du cosmos. Enfin, de mieux analyser
ce qu'il y a de spécifique dans l'homme et de mieux en assurer
la croissance.
De tels travaux relèvent encore en partie de
ce que l'on appelait la Big Science et supposent des investissements
lourds, pas immédiatement rentables. Mais ce serait oublier
aussi que la recherche scientifique peut aujourd'hui être
menée parallèlement dans d'innombrables domaines avec
des équipements légers et décentralisés(3),
mis en relation grâce à Internet et les réseaux
de travail coopératif pouvant réunir des milliers
de chercheurs(4).
Ces mêmes réseaux changent aussi radicalement
le profil du chercheur. Grâce à eux, l'accès
plus facile à des enseignements en ligne et à des
bases de connaissances élargit le recrutement à des
millions de personnes qui jusqu'alors s'estimaient incompétentes
face à la science(5).
Ils permettent en même temps d'étendre
les activités de recherche à l'ensemble des disciplines,
y compris les sciences humaines, en associant les spécialistes,
plus que jamais indispensables, et des volontaires de tous âges
et de toutes origines professionnelles souhaitant consacrer une
partie du temps libéré par la réduction de
la durée du travail à des activités hautement
gratifiantes.
Quant aux risques de dérives, par exemple dans
les domaines de la génétique ou de la robotique, qui
contribueraient à créer l'avènement d'un homme
conçu "sur mesure", ils ne sont à craindre que du
manque de démocratie - dans l'hypothèse où
la recherche resterait le monopole de puissants laboratoires travaillant
en symbiose avec des pouvoirs politiques ou économiques à
visées impérialistes. L'antidote est précisément
la démocratisation et l'ouverture des réseaux de recherche
à tous. Cette ouverture s'accompagnera inévitablement
de débats sociaux et politiques portant sur l'avenir de la
civilisation tel que le souhaiteront l'ensemble des citoyens.
Quant à la question de savoir si les Etats,
et l'Union européenne pour ce qui la concerne, ont un rôle
à jouer pour financer aussi bien les grands programmes que
la recherche décentralisée telle que nous l'évoquons
ici, nous dirons que c'est sans doute le seul domaine où
l'intervention à long terme des puissances publiques s'impose
encore, face à un secteur privé qui ne prendra en
charge que des recherches à vocation immédiate. L'exemple
des Etats-Unis est d'ailleurs là pour le montrer : le soutien
de Washington au programme Missile Defense System, dont les retombées
seront considérables, au projet d'avion sonique de Boeing,
comme aux divers programmes spatiaux de la Nasa, est sans équivoque.
Face à cela les actions nationales européennes, de
même que le 6e Programme-cadre de recherche et
de développement (PCRD) communautaire, ne pèseront
pas lourd.
Il paraît évident que des politiques étatiques
au profit d'une relance de la science en Europe permettraient de
fixer des ambitions collectives à la hauteur des enjeux,
tout en apportant des solutions aux difficultés immédiates
des nations européennes : réformer l'enseignement
et la formation en offrant des objectifs et des méthodes
plus mobilisateurs, favoriser l'intégration des jeunes de
toutes origines au sein de développements associant les retombées
immédiates et le rêve, et finalement refonder de grands
programmes indispensables comme le spatial, la physique des hautes
énergies, la génétique, la robotique sur des
bases démocratiques permettant en toute légitimité
de prélever à leur profit une part plus importante
du produit national, gaspillé actuellement par centaines
de milliards au profit de politiques dont on mesure aujourd'hui
les impasses.