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Débat entre Bernard Estournet et Automates Intelligents
La liste de diffusion memes-fr memes-fr@smartgroups.com
associe ceux qui s'intéressent au phénomène
des mèmes et souhaitent approfondir le sujet. Ses fondateurs
nous ont proposé de nous y inscrire, ce que nous avons fait
avec plaisir. Dans ce cadre, nous avons reçu le message sympathique
suivant, qui nous paraît devoir être publié par
Automates Intelligents, dans la mesure où il intéressera
certainement de nombreux correspondants. Nous répondons aux
questions posées dans le fil du texte (en rouge). Automates
Intelligents.
Paris, le 16 décembre 2001
De Bernard Estournet
transmis par Pascal Jouxtel pascal@contagions.com
En titre : Ben Laden existe-t-il ? Sont-ils plusieurs ? La lecture
de ce texte m'a suggéré quelques questions, que je
posent ici, et qui appellent donc les réponses de qui veut.
Puisque les auteurs de cet éditorial le proposent dès
la première phrase du texte (étudier scientifiquement
la mémétique), je prendrai une posture résolument
scientifique. C'est un trait de mon caractère que ma formation
initiale a gravé assez profond dans mes schémas de
pensée. Je ne suis pas toujours à l'aise avec ce sillon
culturel, mais il est, après tout, un bon outil d'analyse.
C'est pourquoi les remarques que je vais formuler sont présentées
sous une forme de liste de points, et numérotées de
façon à pouvoir s'y référer, au cas
où ces "graines de mèmes", une fois semées
ici, se retrouvent "fleurs de mèmes" ailleurs.
Point 1 : La méméticologie
Dans le tout début du texte, je relève une petite
incohérence, certainement de vocabulaire. Je cite les deux
premières phrases de l'éditorial. "Ceux qui ne
sont pas encore convaincus de la nécessité d'étudier
scientifiquement la mémétique pour comprendre le monde
actuel sont susceptibles de changer d'avis en réfléchissant
au cas Ben Laden. Rappelons que la mémétique est,
ou devrait être, la science des mèmes.".
En rapprochant les deux expressions employées l'une dans
la première phrase "étudier scientifiquement la mémétique"
et la seconde dans la phrase suivante "la mémétique
est la science des mèmes", j'en conclu qu'il faut étudier
scientifiquement la science des mèmes, ce qui me paraît
bizarre. Mais peut-être est-ce bien cela qu'il faut comprendre,
et alors je ne comprends pas.
R : vous avez raison, nous aurions du
écrire "ceux qui ne sont pas encore convaincus de la nécessité
de recourir à la mémétique " mais on écrit
toujours trop vite à l'écran.
Cela me rappelle mes débuts professionnels de l'ingénieur
que j'étais et qui commençait à "tâter"
de démarches de progrès en entreprise, de projets
d'entreprise et de modes managériales. Il fallait que je
m'habitue au jargon d'un métier, qui utilise des mots très
proches de la langue parlée, qui emprunte des mots à
des domaines techniques, mots qui n'ont pas le sens commun ni le
sens technique. J'ai eu beaucoup de problèmes en particulier
avec le mot méthodologie. Je connaissais le mot méthode,
que j'avais rencontré en philosophie avec Descartes, en mathématique
avec les moindres carrés, en français avec les plans
de dissertation, en chimie, en biologie, en informatique, bref chaque
fois qu'il fallait expliquer un processus, une procédure,
un moyen, un programme, . une méthode. Je connaissais aussi
beaucoup de mots qui finissent par logie. On m'avait expliquer que
cette racine grecque signifie " tude de". Alors j'en déduisais
que la méthodologie devait être l'étude des
méthodes, science qui me paraissait certes très intéressante,
un peu comme la systémique ou la linguistique, mais qui n'avait
rien à voir avec les discours que j'entendais dans les réunions,
les groupes de travail et les rapports. On utilisait à tour
de bras le mot méthodologie qui faisait plus savant que le
mot méthode, mais avec le même sens, sans "valeur ajoutée"
dirait-on aujourd'hui.
Le doigt que je pointe sur cet abus de langage ne veut pas accuser,
mais bien alerter les méméticiens : j'estime que nous
devons être très attentifs aux mots que nous emploierons
pour décrire cette toute nouvelle science qu'est la mémétique.
Et surtout si nous nous targuons d'être scientifiques !
R : vous avez encore raison. A ce titre,
on peut se passer d'inventer le mot "méméticologie".
Mémétique devrait suffire.
Point 2 : Les mèmes morts
Toujours dans le premier paragraphe du texte de l'éditorial,
je relève ces mots : "Les mèmes sont des unités
réplicatives et mutantes se développant ." et
"Les mèmes apparaissent, se reproduisent et se diversifient".
Tout d'abord, j'estime très pertinent de rappeler aussi
brièvement ce qu'est un mème dans le début
d'un article qui va parler de mème. Le propre de la recherche
scientifique est non seulement de chercher, de trouver, de comprendre,
mais aussi de montrer et d'expliquer. La mémétique
est une science tellement jeune qu'il nous faudra certainement abuser
de ce parti pris, chaque fois que nous écrirons quelque texte
sur la mémétique ou sur les mèmes.
Cela dit, l'idée qui est derrière les mots que j'ai
repris plus haut est que les mèmes sont des "objets" qui
naissent, croissent, vivent, se développent, se déplacent,
comme des êtres vivants. La question que je me pose est celle-ci
: si ces objets sont si proches d'êtres vivants, ils doivent
donc aussi mourir, comme tout être vivant. Cette question
est-elle licite? La réponse est-elle oui? Et si oui, si les
mèmes meurent, peut-on en voir? Où sont les mèmes
morts? Peut-on les "photographier"? Et du coup, si l'on peut parler
aujourd'hui d'un mème mort il y a deux jours ou deux millénaires,
ne ressuscite-t-il pas dès qu'on en parle? Alors, le mème
n'était-il pas seulement "endormi"? Les mèmes ne sont-ils
pas éternels? Les mèmes futurs existent-ils déjà,
et nous ne ferions que les "réveiller" ?
Voici des questions que je me pose et qui appellent des réponses
de méméticiens chevronnés!
R. Sans être méméticiens
chevronnés, nous répondrions volontiers que les mèmes
ressemblent beaucoup aux gènes - comme aux atomes et autres
entités ne prenant pas la forme d'organismes vivants de type
pluricellulaire. C'est-à-dire que dans certaines conditions
favorables ils sont actifs, se multiplient et se diversifient, dans
d'autres, ils deviennent inactifs. On pourrait assimiler ce dernier
état à une sorte de mort, mais le mot ne serait pas
juste. Les mèmes morts peuvent toujours en principe être
réactivés, quitte à le faire sous une forme
mutante peu identifiable à l'original. C'est, si on en croit
les microbiologistes, ainsi que se conservent, sous forme de spores
ou autrement, virus et bactéries. Prenons le mème
Ben Laden (OBL). Dans 10 ans, il paraîtra peut-être
mort et enterré. Mais si des excités de l'époque
jugent bon de l'exhumer comme bannière pour de nouvelles
activités, il revivra sous une forme plus ou moins proche
ou différente de l'actuelle.
Point 3 : Humains, les mèmes ?
Je puise encore dans ce même premier paragraphe le sujet
de cette troisième remarque : "Les mèmes sont des
unités se développant sur le mode darwinien dans les
réseaux constitués par les cerveaux des hommes".
Les mèmes sont-ils des objets essentiellement humains? Les
animaux ne développent-ils pas aussi des mèmes? Serait-ce
le même type de mèmes? Ou bien les scientifiques qui
étudient les animaux, leurs évolutions, leurs comportements,
leurs langages ont-ils repéré des objets de ce type
et les auraient-ils déjà nommer? Comment alors? Et
si les mèmes sont essentiellement humains, quelles conséquences
en tirer?
R. Pour Dawkins, père des mèmes,
et pour nous, les mèmes apparaissent dans toutes les espèces
capables de développer des cultures reposant en grande partie
sur l'imprégnation (à la naissance) ou sur le mimétisme.
Les mèmes ne sont donc pas seulement des entités utilisant
les langages audio-vocaux ou gestuels humains. Ils constituent le
tissu même et le mécanisme de développement
des cultures comportementales et langagières des diverses
espèces et sociétés animales. En fait, comme
les sociobiologistes les plus ouverts l'ont admis, les cultures
animales et humaines sont déterminées à la
fois par des déterminants d'origine génétique
(on peut le dire même si la définition du gène
reste encore imprécise, comme le montre un article du numéro
348 de La Recherche) et par des déterminants de nature mémétique
- les deux s'enchevêtrant dans des flots d'interaction difficiles
à démêler.
Point 4 : Noms de famille de mèmes
Ce quatrième point est un essai de sémantique sur
les familles de mèmes OBL, décrites dans le corps
de l'éditorial. Je renvoie le lecteur à l'article
lui-même, où sont recensées à titre d'exemple
cinq familles de mèmes OBL.
Et voici les noms que je propose, juste pour faire comme Linné
avec les espèces, ou comme Magellan avec les territoires,
dès qu'il faut nommer les objets que l'on découvre.
- la famille OBL des anti-occidentalo-américains ;
- la famille OBL des anti-libéralisme-anti-mondialisation
;
- la famille OBL des terroristes ;
- la famille OBL des sauveurs militaro-industriels de victimes ;
- la famille OBL des résistants pleins d'humanité,
d'humour et de dérision.
Encore une fois, travailler sur les mèmes, c'est travailler
sur les idées avec les mots.
R : no comment
Point 5 : La mémétique
dérangeante
Cette dernière remarque porte sur l'idée exprimée
dans la note en bas de texte : "les multinationales de l'agro-alimentaire
consomment les agriculteurs du tiers-monde", à propos
de la dernière famille de mèmes OBL, en particulier
ceux qui utilisent la dérision pour résister.
Si l'on rapproche cette idée de celle exprimée dans
le premier paragraphe de l'éditorial "ce ne sont plus
les organismes et structures qui créent des mèmes,
mais les mèmes qui créent les structures et les organismes",
on peut dire que la démonstration parfaite est accomplie
: les multinationales sont bien des mèmes. Les unes comme
les autres consomment pour vivre.
Ce qui me gêne pourtant dans cette conclusion, ce n'est
pas la beauté de la démonstration, ni le résultat
auquel on arrive. C'est la différence d'émotions,
de jugements que les auteurs paraissent, à mon avis, mettre
dans chacune des deux idées.
D'un côté les explications en début de texte
sont données de façon neutre, factuelle, scientifique
: voici des mots, des définitions, des concepts ; tant qu'il
s'agit de mèmes qui bouffent du mème, la chose paraît
scientifiquement observable et supportable. De l'autre, dès
que ce sont des multinationales qui bouffent des agriculteurs, la
façon de se développer est jugée impitoyable.
Cette remarque appelle les méméticiens à
réfléchir sur la portée et les conséquences
de cette science que se veut devenir la mémétique.
Si nous commençons à juger les mèmes (y a-t-il
de bons mèmes et de mauvais mèmes?), la mémétique
ne sera pas une science, car elle sera partisane.
Ou alors la mémétique ne serait pas une science.
Ce serait plutôt un mouvement de pensée, voire un mouvement
à penser, un mouvement pour penser.
Et pourquoi pas un bouquet de pensées !
Appel à réponses
R. On peut dire que les mèmes
génèrent les structures (sociales et autres) comme
les gènes génèrent les organismes. Les mèmes
du libéralisme, de la libre-entreprise, du marché,
de la mondialisation ne créent ni les multinationales, ni
les activités plus ou moins cannibales (ou constructives)
du monde néolibéral. Ces structures résultent
de la conjonction d'un grand nombre de mèmes différents,
constituant ce que l'on pourrait appeler le "ménome" (encore
un nouveau concept !) de la structure en question. On peut juger
l'action de la structure sans juger, ni moralement ni autrement,
les mèmes constituant son ménome. Condamnerait-on
les gènes (s'ils existent) de l'agressivité sexuelle,
indispensables à la reproduction, sous prétexte que
certains individus sont des violeurs récidivistes ?
Par ailleurs, quand nous jugeons quelque
chose, en termes politiques, moraux et même scientifique,
ce n'est pas un Nous identifiable qui se prononce, mais plutôt
des ensembles de mèmes ayant pris certaines formes ici et
maintenant et entrant en conflit darwinien avec d'autres. Les mèmes
de la science sont des mèmes ayant réussi à
exploiter un créneau très porteur, où ils peuvent
éliminer, par chercheurs scientifiques interposés,
de nombreux autres mèmes moins organisés un peu,
toutes proportions gardées, comme les gènes du virus
du sida exploitent le créneau génial consistant à
s'en prendre aux leucocytes.
Pour conclure, merci de vos questions
auxquelles nous essayons de répondre de notre mieux, mais
sans prétendre approcher, même de loin, aux beautés
d'une mémétique fondamentale encore à inventer.