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Dans l'éditorial
de ce numéro, nous évoquons la nécessité
de faire appel aux mèmes pour mieux comprendre la genèse
et le déroulement des phénomènes culturels
et sociaux constituant la partie visible des civilisations humaines
(nous laisserons de côté ici les sociétés
animales). On désigne par le terme de mème, rappelons-le,
les contenus sémantiques ou symboles de type langagier circulant,
mutant et entrant en compétition darwinienne dans les réseaux
constitués par les cerveaux humains et les moyens de communication,
traditionnels ou modernes, reliant les hommes entre eux. L'approche
mémétique permet, aux yeux de ceux qui s'en inspirent,
de mieux comprendre des tendances culturelles lourdes de l'histoire
humaine, restant très largement inexpliqués par la
sociologie classique. Evoquons, compte tenu de l'actualité
du jour, le terrorisme et les réactions qu'il entraîne,
le rôle du religieux dans la vie politique et sociale(1),
l'attrait qu'éprouvent beaucoup de gens pour la guerre et
les comportements mortifères, par exemple l'abus des stupéfiants
et excitants divers (toutes activités valorisées et
enrichies par une création culturelle ininterrompue(2)).
Dans l'approche par les mèmes, on ne recherche
plus la cause des phénomènes sociaux dans l'activité
créatrice ou médiatrice des individus. Cette cause
se trouve dans la compétition que se livrent entre eux les
mèmes pour accéder aux ressources dont ils se nourrissent.
Autrement dit, on ne considère plus les individus (ou les
groupes humains) comme responsables premiers des actions et des
idées, mais seulement comme les milieux d'hébergement
ou les moyens de transport utilisés par les mèmes
pour se reproduire au détriment des moins aptes d'entre eux.
Les événements et secondairement les structures sociales
naissent, non pas sur l'initiative des hommes, mais du fait de la
compétition adaptative sur le mode du hasard et de la sélection
à laquelle se livrent les mèmes. Si des comportements
mémétiques qui nous paraissant aberrants ou inexplicables
ont persisté jusqu'à nos jours, c'est qu'ils apportaient
des avantages adaptatifs aux individus et organisations leur servant
de support.
On retrouve là, dans le domaine du social, la
situation qui est désormais admises par la majorité
des scientifiques dans le domaine de la biologie. La compétition
entre les gènes, unités réplicatives et mutantes,
donne naissance en permanence à de nouvelles formes de vie,
vies cellulaires, multicellulaires et finalement spécifiques
(liées à des espèces). Les individus, et à
plus forte raison les espèces, ne sont que les habitats transitoires
empruntés par les gènes pour améliorer leurs
chances d'adaptation.
Mais nous ne devons pas nous limiter à constater
que mémétique et génétique font appel
à des concepts et à des modèles comparables.
Il faut aller plus loin, et rechercher comment ces deux processus
se sont complétés, ont réalisé des symbioses
et finalement ont co-évolué, en aboutissant aux civilisations
humaines telles que nous les connaissons. C'est une véritable
génético-mémétique que nous devrons
élaborer.
Si on admettait que les gènes définissent,
en interaction avec la culture (c'est-à-dire, dans une large
mesure, en interaction avec des mèmes comportementaux ou
langagiers propres à chacune des espèces) des constructions
sociales plus ou moins structurantes, on pourrait identifier la
coopération/compétition entre les gènes et
les mèmes comme expliquant l'histoire de ces espèces
- y compris l'histoire des civilisations en ce qui concerne l'espèce
humaine.
Les progrès de la compréhension moderne
de l'évolution dans le champ de la biologie sont venus du
changement de l'échelle et de l'angle d'observation. Les
scientifiques ont du abandonner la seule perspective de l'individu
ou de l'espèce pour examiner ce qui se passait, non seulement
au plan du génome, mais de plus en plus au plan de séquences
plus ou moins petites de gènes, agissant de façon
horizontale au travers les frontières apparentes de l'individu
et de l'espèce.
L'ambition de la génético-mémétique
sera de procéder de la même façon, dans une
approche systémique ou globalisante des relations entre les
sociétés humaines et leur environnement. La difficulté,
nous l'avons noté, tient à l'extrême versatilité
des mèmes, tout au moins dans les civilisations humaines
modernes. Ils circulent et mutent à beaucoup plus grande
vitesse que les gènes, et sont de ce fait beaucoup plus divers
et nombreux.
Une autre difficulté est de nature méthodologique.
Si nous expliquions que l'histoire humaine est le produit, non pas
des hommes et de leur volontarisme, mais d'interactions incontrôlables
entre génomes d'une part et entités culturelles abstraites
appelées mèmes d'autre part, nous paraîtrions
encourager le désengagement et le fatalisme, au profit d'un
déterminisme dont les lois nous seraient pratiquement inconnaissables
(même sans doute en termes de probabilités), et les
conséquences imprévisibles. Mais plus grave, nous
passerions à côté d'une réalité
qu'il ne faudrait pas nier sans de solides arguments, le rôle
spécifique des individus dans la création ou l'enrichissement
des mèmes et, sous certaines conditions, des gènes.
Or, le parallèle avec la biologie nous encourage
à étudier ce rôle, puisque précisément
il est désormais admis que les actions aléatoires
des individus puissent dans certains cas modifier l'environnement
des espèces, les comportements collectifs et finalement,
après les délais nécessaires, l'organisation
du génome.
Dans le domaine de la mémétique, que
constatons-nous ? Les mèmes se groupent par grandes familles
(cf. notre éditorial
relatif au mème Ben Laden). Ceci facilite l'analyse de leurs
comportements. Ils constituent en effet ce faisant ce que l'intelligence
artificielle distribuée (IAD) désigne du nom de systèmes
multi-agents (SMA). Il ne s'agit sans doute pas le plus souvent
de SMA bien caractérisés, comme l'IAD en étudie
dans le domaine informatique. Les frontières entre SMA mémétiques
ou SMA génético-mémétiques seront en
effet particulièrement fluctuantes, du fait notamment de
la versatilité des mèmes. Cependant, avec quelques
précautions, l'approche SMA paraît utilisable.
L'approche SMA
Quel sera son intérêt ? On pourra faire
apparaître au sein d'un SMA dont les agents sont des mèmes
co-évoluant ou non avec des gènes, et convenablement
identifié, des phénomènes évolutifs,
créateurs de complexité et d'émergence, analogues
à ce qui se passe dans un SMA dont les agents sont des entités
biologiques (par exemple des fourmis au sein d'une fourmilière).
De ce fait, nous réintroduirons le niveau de l'individu humain
ou du groupe - si nous identifions les frontières de ceux-ci
à celles de SMA agentifiant les mèmes circulant à
travers eux - comme des lieux pertinents pour l'analyse des phénomènes
évolutifs macroscopiques.
Pour aller plus loin, il conviendra de mieux définir
les modes de regroupement et d'évolution des mèmes
(associés ou non à des gènes) au sein de grandes
familles mémétiques (correspondant un peu à
des espèces dans le monde animal). Certains de ces modes
seront très lâches. Les mèmes se rassembleront
pour de multiples raisons : homologies dans la forme ou dans le
fond, affinités pour des terrains et champs de développement
voisins, etc. Nous en avons donné l'exemple dans notre éditorial
en distinguant plusieurs familles de mèmes Ben Laden, dont
les rôles structurants au plan social sont très différents.
Mais une autre forme d'association de mèmes,
que l'on tend souvent à oublier, apparaît quand ces
mèmes sont relatifs à la connaissance collective organisée
: mythologie, rationalité simple ou rationalité scientifique.
La science telle que définie dans la société
occidentale constitue un corpus de mèmes aux effets structurants
très puissants, mais aux règles évolutives
strictes. L'émergence de nouveaux mèmes ne peut s'y
faire qu'en respectant certaines lois. Dans le domaine de la simple
rationalité et dans celui des mythologies, ces lois sont
moins strictes mais existent néanmoins. Dans ces divers cas
cependant, l'analyse de l'évolution des contenus scientifiques,
rationnels ou mythologiques bénéficiera de l'approche
SMA, si on considère les théories et les hypothèses
comme des mèmes (c'est-à-dire aussi comme des agents)
entrant en interaction au sein de cadres plus ou moins formalisés,
mais néanmoins évolutifs.
Cette approche par les SMA, appliquée aux mèmes
tels qu'ils opèrent dans les sociétés humaines,
nous permettra d'une part de reconnaître aux individus et
aux groupes un rôle créateur émergent analogue
à celui d'un SMA évolutif dans les domaines biologiques
et physiques, mais d'autre part aussi d'appliquer les outils mathématiques
et informatiques de l'IAD à l'étude des relations
évolutives et génératrices d'innovations adaptatives
découlant des interactions entre mèmes au sein de
SMA humains. Les travaux d'Alain Cardon montrent que ces outils
sont encore frustes, mais ils se perfectionnent très vite,
aussi bien du fait des progrès des supports technologiques
que des concepts théoriques mis en uvre.
Nous ne réhabiliterons pas ce faisant l'idée
naïve du libre arbitre, selon laquelle il appartient à
l'individu de penser et d'agir de telle façon pour modifier
le monde. Nous admettrons cependant que l'individu peut être
un pôle d'émergence et d'innovation susceptible par
ailleurs d'analyse scientifique avec les outils évolutifs
modernes de l'IAD. Cette seule hypothèse se comportera à
son tour comme un même. Circulant dans les cerveaux des individus,
elle les incitera à se comporter en agents plutôt qu'en
objets.
(1)Le "médiologue"
Régis Debray propose aujourd'hui une étude anthropologique
et sociologique de la divinité dans l'histoire des hommes:
Dieu, un itinéraire, Editions Odile Jacob, 2001. Ce livre
ne manque pas de constatations ou propositions intéressantes,
notamment quand on peut légitimement s'interroger sur le
rôle de l'idée de dieu comme moteur des comportements
- y compris les plus dangereux et suicidaires d'entre eux. Mais,
à notre avis, il passe à côté des vraies
questions, ou plutôt des approches permettant de faire avancer
un peu la question sans répéter ad indefinitum des
considérations philosophico-religieuses rebattues sur les
religions. Ceci, selon nous, parce que l'auteur n'a pas fait l'effort
de - ou n'a pas su - traiter le problème d'une façon
suffisamment évolutionniste s'inspirant de la génético-mémétique
proposée ici.
(2)
On évitera de confondre la mémétique, ainsi
définie, et la mimétique ou le mimétisme, dont
le philosophe René Girard a fait la base de sa réflexion.
Sur René Girard , voir aussi http://www.automatesintelligents.com/actu/010517_actu2.html).
René Girard a été un anthropologue et philosophe
très écouté, tant en France qu'aux Etats-Unis.
Une grande partie de son oeuvre est une défense et illustration
du message évangélique, où il voit, à
juste titre, une originalité, puisque le Nouveau testament
a été le premier et est demeuré le seul document
de ce type à prôner de tendre l'autre joue à
l'offenseur, plutôt que déclencher la djihad. Mais
ce n'est pas pour cela qu'il a intéressé les scientifiques.
C'est par ses études sur le mimétisme, présenté
comme le véritable moteur de toute évolution, aussi
bien dans les sociétés animales qu'humaines. La cohésion
et le développement d'une société sont assurés
par le fait que les membres subordonnés de celle-ci imitent
le chef. Avec le développement de la biologie évolutionnaire,
ces thèses, certainement justes, mais trop globales, ont
perdu beaucoup de leur audience. Un facteur unique, macroscopique,
comme le mimétisme, dont les bases épigénétiques
restent confuses, ne peut servir à tout expliquer. On comprend
mal comment, et à l'initiative de qui, évoluent les
modèles mimétiques. Dans Le Monde du 6 novembre 2001,
p. 20, René Girard tente de montrer comment la mimétique
peut aider à comprendre le terrorisme, "exacerbé par
un désir de convergence et de ressemblance avec l'Occident".
Mais, à ce niveau de généralité, l'explication
frise la banalité. Sur René Girard, on peut visiter
le site L'oeuvre de René Girard par Philippe Cottet : http://www.cottet.org/girard/gintro.htm